‹ GiorgioneChapitre 3 sur 33 · I. Boschini. Le ricche Minière délia Pittura veneta. Venise · texte numérisé non relu

I. Boschini. Le ricche Minière délia Pittura veneta. Venise

Les documents retrouvés par M. Alessandro Luzio mentionnant que le maître de Castelfranco serait mort en septembre ou en octobre 1510 à l'âge de trente-quatre ans viennent encore justifier la version qui fait placer sa naissance vers 1476.

A vrai dire, l'histoire de cette naissance, telle qu'on la racontait jusqu'à ces dernières années, était bien faite pour séduire certains esprits, marquée qu'elle était du sceau de la fatalité, de cette fatalité qui devait non seulement poursuivre Giorgione jusqu'à sa fin tragique, mais s'attaquer encore à son œuvre après sa mort.

Sa venue au monde n'avait-elle pas été irrégulière ? N'était-il pas le fils naturel d'un illustre patricien, d'un Barbarelli et d'une paysanne originaire de Vedelago à laquelle il avait été abandonné ?

I^a distinction qu'adolescent il montrait dans ses manières, la grâce qui émanait de toute sa personne avaient paru pouvoir justifier l'hypothèse de ses origines nobles.

I/CS investigations du D"" Georges Gronau rendent cette thèse fort peu vraisemblable. Giorgione, contrairement aux inscriptions qui figurent dans les catalogues de presque tous les musées d'Europe, ne se serait jamais appelé Barbarelli.

Son premier biographe, Vasari, tout en ne précisant point ses origines, se refusait à le croire issu d'une grande famille. Il considérait que le nom de Giorgione était en quelque sorte un sobriquet qui lui avait été décerné par ses amis pour sa stature et sa prestance.

SES ORIGINES. — SES DEBUTS ii

C'est Ridolfi qui le premier, en 1648, rattache Giorgione à la famille des Barbarelli, patriciens de Castelfranco, et c'est Coronelli qui, cinquante années plus tard, considère notre peintre comme un enfant naturel issu d'un membre de cette illustre famille et d'une paysanne de Vedelago.

lycs pièces contemporaines ne mentionnent point en effet le nom de Barbarelli. Giorgione écrit lui-même en l'an 1508, Zorzon de Castelfranco, et aussi Zorzi da Castelfrancho ; sur un acte qui se trouve dans les archives de Venise il est appelé Maître Zorzi {Giorgio) de Castel- Francho. Isabelle d'Esté et son correspondant Taddeo Albano le nomment tour à tour Zorzi, Zorzo, Zorzon.

Ce sont probablement tous ces faits qui ont orienté les recherches du D^" Georges Gronau \ lequel a découvert dans des archives un certain Johannes dit Zorzonus, originaire de Vedelago, résidant à Castelfranco (Johannus dictus Zorzonus de Vitellaco et habitatorede Castri-Franchi). Ce serait vraisemblablement, le père, ou le grand-père de l'artiste. Zorzon serait en effet en dialecte vénitien comme un dérivé de Giorgione, le nom propre en la circonstance.

C'est dans la plus belle partie de Venise, à quelques pas seulement du vieux pont de bois et de la place du Rialto, à proximité des boutiques et des entrepôts, que se

I. Zor\on da Castelfranco, la sua origine, la sua morte e tomba (Venise, 1894).

trouvait l'atelier de Giovanni Bellini où Giorgione semble avoir étudié tout d'abord. Ce n'était pas alors un honneur négligeable que de recevoir les enseignements du fils de Jacopo. Ses peintures à fresques et à la détrempe, comme celles de son frère Gentile, avaient acquis de longue date la réputation la plus flatteuse. Cette réputation s'était encore accrue du jour oti Antonello de Messine avait rapporté des Flandres, vers l'an 1473, les secrets de la peinture à l'huile qui permirent aux deux beaux-frères d'Andréa Mantegna de varier leur manière, de renouveler, avec le plus rare bonheur, la gamme infiniment étendue de leurs délicates et chantantes colorations.

Le spectacle qui se présentait aux regards de Giorgione traversant le pont du Rialto pour se rendre chez son maître Giovanni était bien fait pour le séduire, quand il n'était point distrait par des conversations avec ses amis Vecelli, Cima de Conegliano, Girolamo da Treviso, Lorenzo Lotto et le bergamasque Giacomo Palma qu'il fréquentait le plus généralement.

Des patriciens accompagnés de nobles et opulentes Vénitiennes dont les riches atours disaient avec ostentation la condition fortunée, se mêlaient à la foule des portefaix en guenilles, des lansquenets arrogants, des levantins enturbannés vêtus de longues robes de soie, des Germains, des Espagnols, des Français, des Hongrois, en leurs accoutrements nationaux, des brunes esclaves circassiennes aux regards provocants, des marins dalmates, des nains affichant leurs difformités avec

complaisance, des Mores d'Afrique à la haute stature, des sénateurs fièrement drapés dans leurs toges de pourpre.

Vittore Carpaccio ne voyait dans ce cadre vénitien où cette foule évoluait, que des cortèges bien ordonnés que son pinceau n'avait plus qu'à fixer, A l'encontre du peintre de La vie de sainte Ursule, Giorgione, avec son idéal de coloriste, n'avait d'yeux que pour les couleurs précieuses, les fraîches carnations, les lourdes chevelures, les satins lisses et brillants, les brocarts moelleux, les armes éclatantes, les pierreries étincelantes. Tous ces tons merveilleux encore magnifiés par son imagination et par le soleil qu'il emprisonnait dans sa pâte vibraient sur sa palette.

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