Molmenti, Bollettino délie Arti, II, N
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ne serait pas surprenant qu'elle eût été le résultat d'une commande officielle. Elle a été tellement détériorée par les retouches et par les restaurations successives qu'il est difficile d'imaginer ce qu'elle pouvait être dans son état primitif.
Vasari l'attribue à Palma Vecchio, il en vante et la composition et l'exécution, déclare « n'avoir jamais admiré une peinture plus belle dans son horreur ». Sansovino la dit de Paris Bordone, tandis que Boschini, Lanzi et Berenson avancent le nom de Giorgione, admis par la plupart des critiques actuels. La collaboration de Paris Bordone pour l'achèvement paraît probable. L'écrivain vénitien Molmenti, dans son Histoire de la vie privée à Venise ^ raconte la légende dont s'est inspiré l'auteur de cette Tempête. On peut la résumer ainsi :
Un vieux gondoUer, fuyant la tempête, s'est réfugié sous le pont de la Paglia. Il aperçoit à ce moment à la lueur des éclairs, un homme qui, coûte que coûte, veut être conduit dans l'île de Saint-Georges. Le barcarol s'y refuse d'abord, puis finalement prend ses rames et obéit. Il atteint enfin le point indiqué. Un second personnage s'y trouve, qui s'embarque avec eux. Le nouveau venu ordonne au batelier de ramer dans la direction de San Nicolo del Lido. Le pauvre homme se croit perdu, obéit encore et par\'ient miraculeusement au Lido. où un troisième individu les
I. Molmenti (Pompeo'. La S t or ta di Veneiia nella Vita privata dalle origini alla cadiita délia Repubblica, Bergame,
Pl. XXII.
l'huU) A. Gii..udon.
LA TEMPETE OU ADRASTE ET HYPSIPYLE (Venise. — Collection GiovanelU.)
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rejoint. Le rameur se dirige maintenant vers la haute mer, comme on le lui a commandé. Le petit esquif entre dans l'Adriatique, au milieu de la tempête toujours grandissante, arrive en vue d'un grand vaisseau ancré. Dans sa mâture s'agitent des esprits infernaux brandissant des lances et des épées de feu, tandis que des hydres, des chimères et des géants monstrueux s'ébattent dans l'eau glauque bouillonnante.
Les trois voyageurs ne sont autres que saint Marc, saint Georges et saint Nicolas ; ils font descendre des cieux la foudre qui, frappant la grande nef, la fait sombrer, en même temps qu'elle précipite les démons dans les flots. La tempête s'arrête alors et Venise est sauvée par son protecteur et par les deux saints. Cette peinture est d'une singulière nouveauté. On admire l'effort des rameurs aux puissantes musculatures luttant contre les éléments en furie, la beauté du paysage figurant la ville lointaine d'apparence inaccessible, vers laquelle sont dirigés les regards des marins. La partie fantastique, par contre, est médiocrement réalisée.
Giorgione, tour à tour fantaisiste et fantasque, n'a pas eu, en effet, le sens du fantastique. C'est ce qui a fait écrire très justement à Théophile Gautier à propos de ce tableau : « Ces athlétiques démons rougeâtres, gambadant au milieu de l'eau verte, ce fantastique arrêté et musculeux, ce mélange des formes de l'homme et de celles du poisson soudées sans mystère ne répondent en aucune façon à l'idée chimérique qu'on se fait d'un pareil combat, lye ciel clair de l'art vénitien n'a pas assez de brume pour
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que les monstrueuses imaginations des rêves légendaires puissent y grouiller à l'aise ».
Paris Bordone, s'il n'a pas travaillé à cette Tempête calmée par saint Marc, n'en a pas moins laissé un beau tableau aujourd'hui à l'Académie de Venise, inspiré par l'épilogue de cette même légende :
Le flot baignant Venise a cessé de livrer de furieux assauts contre la ville; les trois saints conduits par le barcarol se sont fait ramener vers la Piazzetta. Saint Marc, désirant que le bruit du miracle qu'il vient d'accomplir se répande par la cité, révèle son identité au pauvre homme en posant pied sur la terre ferme. Il lui remet son anneau enrichi de pierres précieuses, et lui prescrit de le rapporter dès le lendemain même au Doge Gradenigo alors que celui-ci présidera le Sénat. Il lui promet que celui qu'il n'a aperçu jusqu'alors qu'aux grandes fêtes, précédé du cierge allumé, de l'épée au fourreau, du fauteuil et du coussin d'or, des hérauts portant les étendards déployés de saint Marc, fera remplir son bonnet de sequins d'or afin de le récompenser de la mission qu'il a remplie et de la nuit d'effroi qu'il a passée. Le gondolier se rend, au jour dit, au Palais ducal. Il pénètre dans la salle à caissons dorés oii le Doge siège sur son trône.
L'idée de traiter un pareil épisode ne serait sans doute pas venue à Giorgione ; Carpaccio lui-même, habile metteur en scène pourtant, n'aurait pu allier à sa science assez d'ingéniosité pour traduire la légende populaire à laquelle l'habile Bordone sait si bien conserver son caractère pompeux et pathétique. Les
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palais que Giorgioiie décore, et qui font l'orgueil de la cité, lui paraissent majestueux mais sans grandeur. Il n'est pas séduit comme Paris Bordone par l'idée d'y situer ime action, et si, exceptionnellement, il fait figurer des architectures dans ses toiles, c'est sans doute parce qu'il y est contraint. Quand il veut trouver de vastes cadres toujours appropriés et toujours renouvelés, c'est à la nature qu'il les demande, à cette nature qu'il chérit, sans jamais en être las.
lycs plus belles créations de l'homme peuvent l'éblouir, mais elles ne lui donnent point des sensations de ravissement comparables à celles que lui procurent la plus petite touffe d'herbe jeune qui croît sur le sol aux belles ondulations, la plus humble fleurette poussant auprès de l'arbre sous lequel il est allé rêver. C'est pour cela qu'il a fort bien pu peindre à côté du Paysage orageux du Palais Giovanelli, cette Tempête calmée par saint Marc.
Nous relaterons ici une tradition qui avait cours au xvii^ siècle et suivant laquelle Giorgione aurait commencé pour la grande salle du palais des Doges une composition représentant la Soumission de Barberousse auPapeAlexandrelll. Cette peinture, qui fut détruite lors du grand incendie de 1574, aurait été achevée par Titien, après la mort de celui qui l'avait ébauchée. Sansovino vante cette décoration importante ayant pour cadre l'église Saint-Marc. On y voyait Frédéric Barberousse baisant la mule du pape en signe d'humilité l Un grand nombre de contempo-
I. Le pape Alexandre III alla même jusqu'à poser son pied sur la tête de Frédéric asfcnouillé devant lui en s'écriant à haute
rains illustres se pressaient autour du trône pontifical, et parmi eux, toujours au dire de Sansovino, se distinguaient : « Pietro Bembo qui fut cardinal ; Jacopo Sannazaro, très noble écrivain en langue latine et vulgaire, Giorgio Cornaro, frère de la reine de Chypre, en habit d'or ; Domenico Trevisano, chevalier et procurateur, père du Doge ; Marco Grimani. procurateur de Saint-Marc ».
D'après ime autre version généralement admise aujourd'hui, cette œuvre n'aurait pas été commencée par Giorgione, mais par Giovanni Bellini, et elle aurait été finie par Vecelli, dont la manière rappelait encore beaucoup alors celle de Giorgione. Nous n'imaginons pas volontiers, pour notre part, que le peintre de Castelfranco ait pu entreprendre un travail de telle importance. Les qualités de pondération, de logique, d'ingéniosité dramatique qui lui eussent été indispensables pour mener à bien une pareille tâche étaient précisément celles par lesquelles il ne s'est jamais illustré.
La toile dénommée autrefois les Géomètres, puis les Trois philosophes, est surtout connue maintenant sous le titre de Aeneas, P allas et Evander (Musée de Vierme, H. 1.22 — L- 1.42, pi. XXI). S'il est indéniable qu'elle soit de la main de Giorgione, il est probable qu'elle a été achevée par Sebastiano del Piombo.
Marc-Antonio Micliiel avait noté, en 1525, dans la
voix : •; Tu marcheras sur le serpent et le basilic *. Toute l'habileté du gouvernement vénitien s'employa alors à calmer l'Empereur qui s'était relevé dans un état d'exaspération que ce geste imprévu rendait facilement explicable.
maison de Taddeo Contarini, où se trouvait précisément cette peinture, la présence d'une autre toile de Zorzi que nous avons signalée et qui était évidemment inspirée du sixième livre de l'Éénïde. Ce tableau, dont il faut déplorer la perte, doit, suivant M. Franz Wickhofï 1, être le pendant de la toile de Vienne, bien qu'il soit de dimensions supérieures ; il en était séparé par une Bataille due au pinceau de Savoldo ; c'était celui qui avait nom le Monde souterrain avec Enea et Anchise.
Partant de là, ce critique fut amené à ne plus accepter le titre des Trois philosophes, qui, dans les écrits de Michiel, tient lieu de description à cette œuvre, et à donner à la composition un sens mythologique admis par la plupart des critiques et notamment par M. Berenson ^.
M. Wickhoff a été frappé de ce que le vieillard à barbe neigeuse de la peinture de Vienne porte son manteau sur sa tête, à la façon des sacrificateurs romains, et il croit trouver au VIII^ livre de l'Énéïde le thème inspirateur de la toile de Vienne, en même temps qu'un exemple saisissant de la façon dont Giorgione a travesti la pensée des poètes.
Si on accepte cette hypothèse, il faut reconnaître qu'une incohérence parfaite a présidé à l'harmonieux groupement des trois personnages chantés par Virgile.
1. Voir : Giorgiones Bilder zu rœmischen Heldengedichten, dans lejahrbiich der kœniglich preussischen Kunstsammlungcn, Berlin, 1894, t. XVI, p. 34.