The Venetian painters of the Renaissance, London
Chacun d'eux pose pour son propre compte sans se soucier de ses voisins.
IvC vieil Bvander, pareil à quelque magicien, superbement drapé dans son long manteau, a conduit, après le sacrifice du soir, à l'endroit oii doit être bâtie plus tard la Rome Eternelle, le fils de Vénus et d'Ancbise, coiffé d'\m turban clair, vêtu d'une longue robe orientale, à la fois sombre et éclatante.
I/C jeune Troyen, qui est sensé prêter une oreille attentive aux paroles prophétiques du vénérable roi du lyatium, paraît préoccupé de toute autre chose. Le fils du royal vieillard, assis près d'eux sur le sol, un plan à la main, contemple le rocher qui dresse en face de lui sa masse imposante et sombre, et sur lequel s'érigera plus tard le Capitole. La silhouette d'Enée se détache sur un fond d'arbres, entre les branches desquels le ciel crépusculaire se dore et s'empourpre déjà. Aucun bruit n'arrive plus de la petite ville entr'aperçue au fond de la vallée, la journée s'achève, et le calme grandit avec la nuit qui monte.
L'argumentation de M. Wickhoff peut être parfaitement combattue, il faut en convenir. M. L- Venturi l'a fait à l'aide de raisons qui valent d'être prises en considération. Il note bien l'existence d'un rocher qui pourrait être le rocher capitoHn, mais il s'étonne de ce que le vénérable Evander tenant un rouleau de parchemin à la main ne paraisse pas renseigner son hôte distrait ; il compare en outre la prétendue scène virgilienne à deux gravures illustrant des éditions véni-
tiennes datant de 1500 et de 1520 ^ représentant des astronomes et des astrologues enturbannés et barbus qui, armés de compas, mesurent le globe terrestre ou interrogent les astres au moyen d'instruments bizarres, et il maintient le titre de Marc- Antonio ^ Il n'y a pas dans les compositions de Giorgione que le vieil Bvander qui porte ainsi son manteau sur sa tête ; le premier personnage à barbe longue placé à la droite du Salomon du Musée des Offices porte la même coiffure que le vieux roi du Latium. Bellini et ses disciples ont, plus d'une fois, recouvert la tête de leurs personnages de draperies analogues.
La signification précise de la toile (H. 0.78 — L- 0,72) du palais Giovanelli (pi. XXII) dont l'attribution à Giorgione est, elle aussi, tout à fait incontestable, échappe encore à ceux qui l'examinent. Cette œuvre a déjà vivement impressionné Marc Antonio Michiel qui l'a vue en 1530 chez Gabriel Vendramin.
On l'intitule tour à tour la Tempête, la Famille de l'artiste, Adraste et Hypsipyle, le Soldat et la Gypsie dans un paysage orageux. Wickhoff suppose que ce sujet est inspiré de la Thébaïde de Statius ; qu'Adraste cherche une source pour Dyonisus épuisé par la soif, et qu'Hypsipyle, la fille exilée du roi de Lemnos, dont il fait providentiellement la rencontre, va commettre l'imprudence de quitter le jetme Opheltès qu'elle allaite, pour indiquer au roi
1. Aurelio Macrobio, In somnium Scipionis expositis (1500); Liber in judiciis astroriim, di Albohaien Haly (1520).
2. Les fresques du Fondaco dei Tedeschi de Zorzi décrites par ses contemporains offraient un thème analogue.
d'Argos l'emplacement de la fontaine où il pourra puiser de l'eau.
IvC sujet d'un tableau serait, par lui-même, la chose la plus indifférente du monde s'il ne nous éclairait point sur la tournure d'esprit de celui qui l'a conçu.
L'hypothèse de Wickhoff n'est pas tout à fait invraisemblable. IvC titre de la Famille de l'artiste est difficilement acceptable. Giorgione ne s'est sans doute pas marié. D'ailleurs pourquoi se serait-il représenté de la sorte, habillé comme un des bergers de la Naissance de Paris, en compagnie d'une femme assise sur l'herbe, allaitant son fils et n'ayant pour tout vêtement qu'une légère draperie jetée sur les épaules ?
« Le paysage, a-t-on dit, semble être mis là, par instants, pour servir de prétexte aux deux figures, tandis qu'à d'autres moments, ces figures semblent être posées là pour rempUr le paysage. »
La logique n'a point présidé à la conception de cette œuvre. Elle traduit, avec une incomparable puissance, la tragédie aérienne de l'orage qui accourt du fond de l'horizon, la fulgurance de l'éclair zébrant le ciel chargé des nuées menaçantes aux tons de soufre, les lointains roulements du tonnerre, rompant enfin le lourd silence oppressant qui précède la violence du déchaînement des éléments.
Cette composition doit être née tout entière dans le cerveau de Giorgione. Seuls des fûts de colonnes brisées, placés au second plan, laisseraient croire qu'il s'agit là d'un épisode antique.