‹ GiorgioneChapitre 8 sur 33 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES FRESQUES DU FONDACO DEI TEDES CHI — LES SUJETS CRUELS — LES DECO- RATIONS DE GIORGIONE A VENISE.

L'influence de Zuccato. — Giorgione est chargé de décorer la façade du Fondaco dei Tedeschi. — Il prend Titien pour collaborateur. — Influence de Giorgione sur Titien. — Les honoraires payés par la Seigneurie. — Les fantaisies de Giorgione et la pondération de Titien. — Fresquistes vénitiens et fresquistes florentins. — La figure de Judith interprétée par Tintoret, par Botticelli et par Giorgione. — Son goût pour les sujets sanguinaires. — Les décorations de demeures seigneuriales.

Suivant toute vraisemblance, Giorgione avait eu le premier l'idée de revêtir de peintures les surfaces extérieures de sa petite maison du Campo San Silvestro. Si cette conception était nouvelle et originale, il y a lieu de rappeler toutefois combien était alors répandu l'usage de recouvrir tous les objets de sujets peints. lycs coffrets du fameux Sebastiano Zuccato, offerts le plus souvent en présents de noces, étaient décorés de compositions polychromes, et il est fort probable que Giorgione et Titien ont procédé, pour le compte du célèbre mosaïste, à de pareils travaux. Ces sortes de décorations

ne furent sans doute point sans exercer par la suite une certaine influence sur eux. Peut-être ont-ils peint à l'occasion, ainsi qu'on avait alors coutume de le faire couramment, des armes de toutes sortes et des brides de chevaux. De telles besognes n'étaient point jugées déshonorantes pour ceux qui se chargeaient de les accomphr, même lorsqu'ils n'étaient plus des débutants. Vittore Carpaccio, en pleine célébrité, était prié par le Grand Conseil de peindre l'étendard de la République de Venise. Une telle mission était jugée comme des plus flatteuses.

Iv'aspect que présentait la maison peinte du Campo San Silvestro était sans doute des plus séduisants, aussi, lorsque la reconstruction du Fondaco dei Tedeschi ^ fut achevée, Giorgione fut-il chargé par la Seigneurie de recouvrir de fresques cette construction massive et plate. Le Collegio di Pregadi avait spécifié : « Qu'on ne pût faire dans ce Fondaco aucune chose en marbre, ni aucun travail d'entaille ni d'ajourage. » Il avait été rebâti d'après les plans de l'architecte Girolamo

I. Le Fondaco dei Tedeschi, situé à une assez faible distance du Fondaco dei Turchi, était un vaste entrepôt que Francesco Sansovino comparait à une petite ville. Les marchands allemands, moyennant une cotisation fixe relativement peu élevée, y trouvaient à la fois des pièces où ils pouvaient élire domicile, des salles de réunion et de festins, des locaux où il leur était loisible de déposer et de vendre leurs marchandises. L'administration et la surveillance de ce Fondaco, à la décoration intérieure duquel participèrent plus tard Palma Vecchio et Tintoret, étaient remises entre les mains de fonctionnaires privilégiés choisis par la République de Venise.

Tedesco, sur les bords du grand canal, à la place même où se dressait son imposante silhouette, avant le grand incendie du 28 janvier 1505. Giorgione se sentait sans doute capable d'exécuter à lui seul les gigantesques travaux qui lui avaient été confiés. Il était alors âgé de vingt-huit ans, en pleine force, en plein génie ; il n'était pas d'entreprise, si vaste fût-elle, qu'il ne se jugeât capable de mener à bien à lui seul. Un délai lui ayant été assigné pour l'achèvement de ces décorations, il crut devoir demander la collaboration de son ami Titien qui. chargé de peindre la façade donnant sur la Traghetto, s'inspira sans doute à partir de cet instant de la manière giorgionesque. Au mois de mai 1508 les choses étaient fort avancées, et le 11 décembre de cette même année on réglait après expertise les honoraires de Giorgione. Voici la pièce qui en fait foi :

II décembre 1508.

« Ser I^azaro Bastian, ser Vittor Scarpaza (Carpaccio) ser Vittor de Mathio, nommés par ser Zuan Bellin peintre, se sont constitués en présence des magnifiques seigneurs ^ mess Zuan Zentani, mess Maria Gritti, mess Alviso Sanudo, Provediteurs aux salines en qualité de peintres députés et élus pour examiner ce que peut valoir la peinture faite sur la face de devant du Fondego di Teteschi

I. Ces « magnifiques seigneurs » administraient les importantes salines de la Vénétie et de l'Istrie, qui produisaient des revenus considérables à l'Etat, en même temps qu'ils réglaient, sur leurs caisses, les objets d'art commandés par la République de Venise.

et faite par Maître Zorzi da Castel Franco ; et demeurés d'accord ont dit qu'à leur jugement et avis, ledit Maître méritait pour ladite peinture cent et cinquante ducats en tout. Le même jour avec consentement dudit Maître Zorzi lui furent donnés cent trente ducats ^ »

L'architecte n'avait imposé au peintre aucun sujet, il lui permettait ainsi de donner libre cours à sa fantaisie. L'aubaine d'une pareille commande n'était pas mince. Il ne se trouvait pas par la ville d'emplacement mieux en vue où Giorgione pût faire vibrer la symphonie de ses couleurs. Ses conceptions, comme toujours, parurent étranges et tout ce qui avait été représenté jusqu'alors s'en trouva bouleversé. Vasari se plaint du caractère difficilement compréhensible de ces compositions sans programme. La fantaisie et le caprice de Giorgione l'emportaient sur son imagination. Les heureux contrastes séduisaient avant tout sa vision et son esprit. Contrairement à la tradition des peintres de Florence qui arrêtaient avec le plus grand soin non seulement les grandes masses, mais jusqu'aux moindres détails de leurs compositions, il aimait à peindre devant la nature, sans esquisse préalable. En cela il ne différait guère de nombre de ses confrères vénitiens qui prétendaient s'exprimer ainsi avec plus de sentiment et de fidélité, avec plus de franchise aussi. Ne raconte-t-on pas que Tintoret, ayant été chargé de brosser son Miracle de saint Marc

Page 1