‹ Giosue Carducci et la FranceChapitre 47 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La pari de la France dans la (locunienla(ion, les idées jjénérales et les niélhodes de Cardiioei.

Si jamais une étude sur les sources d'un écrivain se trouva justifiée, ce fut bien, semble-t-il. dans un cas pareil au nôtre. Quand on veut préciser tous les rapports que Garducci présente avec la France, n'est-il ])as indispensable d'établir (|iiels documents et aussi quelles idées générales, quelles méthodes il lui emprunte *?

Sur la part de nos écrivains dans la genèse de ses idées générales et de ses méthodes, il ne nous a fait aucune confidence, n'ailleurs, il s'agit là de formations qui s'opèrent au jour le jour, à l'insu généralement de celui qui en est le sujet. Plus tard, combien peu d'hommes son! capables de l'cmonter le coni's de leui'

* C'est ou vue surtout du préseut cluipiln'. ou i»lutôt d'uuc do ses yariios. ([uo nous avons cru bon do repérer, avec tout lo soin dont nous avons été oapabh'. les Hourccs f lançai scfi do Carducci. publiées dans la prcmioro partie de ce volume.

Nous nous appuierons ici sur ces Sources, principalcuirni pour établir dr (juols d(K'uui('Uts fran<;ais Carducci s'est servi, beaucoup aussi pour cborclor ipiolles idées iréuéralos les écrivains rran(.ais Tout aidé à déi;ai;ei-.

<^>uaul aux luéiliodes de ("arducci. la nature luênie du sujet nous a anienc' à réserver i)our ce chapitre à peu près tous les éléim ms qui um s aident à les établir.

vie pour démèlor et retracer riii.-tuire de leur i)en>éel En tout cas, Giosue Carducci ne Ta pas tenté. 11 n'y était pas obligé.

En revanclie. on est en droit de chercher dans ses œuvres des renvois à tous les livres français d*où il a tiré un document, c'est-à-dire un texte, un lait, une appréciation. Souvent, cette attente n'est pas déçue. Mais si, fautes d'impression mises de voie, ses renseiiJinements ne sont presque jamais entachés d'erreur, jjourtanl. même ipiand il en fournit, notre rôle ne s'est pas borné à vérilier et à enreiristrer >in\ témoitinage : des références exactes ne sont pas toujours complètes. D'abord, Carducci donne parfois, à la fin d'une étude, la V\>ie des principaux travaux qu'il a consultés; mais alors, il n'admet dans son exposé aucun renvoi à un passage précis, aucun indire relatif au détail de ses emprunts ^ D'autre part, dans tel article où cette bibliographie générale n'existe pas, Carducci signale sans doute que, sur un point déterminé, il s'est inspiré de certain auteur français, mais il néglige d'avertir que, pour des faits d'ordre tout ditTérent, il a choisi ou choisira ce même guide, quelques pages plus haut ou plus bas. Ainsi, veut-il nous entretenir d'Auguste Barbier 2? 11 suit assez fidèlement de Wailly et Planche : il ne déclare pourtant ipTune faible. paitie de ses dettes envers eux. De même, au bas des pages intitulées l'u poêla d'amorr net seculo \ll, il est loin d'écrire le nom île l^'auriel aussi souvent qu'il faudrait^.

Mais voici des cas où l'auteur a laissé encore plus à faire au fureteur désireux de repérer ses sources. Par exemple, il consacre à Littré un article où il faut voir, après examen, la simple fusion d'éléments tirés, pour une bonne moitié au moins, d'une Soiice de Sainte-Beuve sur M. Lillré, sa vie cl ses œuvres; cependant il ne renvoie pas à l'auteur des Lundis *. 11 observe

' Voir dans la première partie «le ce livro les i<ourcc9 françaises de Cnrtlucci. f GO.

* /»/.. 55 § GCi-tJS.

* /»/.. § 2t>. — Il est vrai «m'il le nomme iucitlommout. comme on le verra plus l(»iii. mais cola no iK'ut CHre considéré comme un renvoi.

tin silence non moins complet an préjudice d'un de nos hist-oriens. On élevait un monument à Virgile. L'illustre professeur devait prononcer un discours à la cérémonie d'inauguration. Il se rappela certaines pages de Victor Duruy et se gctrda bien d'en écarter le souvenir. Voilà ce que nous apprend, non pas Carducci lui-môme, mais M. Allan, et, après avoir vérifié cette hypothèse, nous ne pouvons que l'adopter ^

Accuserons-nous Garducci d'avoir caché ses sources en vue de paraître plus original? Il aurait alors plus d'une fois trahi luimôme son jeu, en laissant échapper gauchement un mot, une allusion, qui pouvaient donner l'éveil à l'observateur attentif. Nous-même, comment avons-nous été attiré vers l'hypothèse que l'article sur Littré devait beaucoup à Sainte-Beuve? Par quelques paroles de Garducci. Voulant vanter certains ouvrages scientifiques de Littré, if écrit que Sainte-Beuve, juge expert, car liiimôme était médecin, en loue le sentiment profond et la trisler?^e sereine. Ges lignes ne s'imposaient pas. Garducci pouvait, sans dommage, les supprimer. De môme, dans son discours pressa la tomba di Francesco Pelrarca -, il met assez largement à contribution Edgar Quinet et ne le nomme pas. Mais, ayant avancé que Pétrarque est un précm'seur d'Oberman, René, Werther, Harold, il ajoute, comme pom- se coi-riger : « Gertes, il ne faut pas pousser trop loin de telles comparaisons; mais ce n'est pas moi qui les ai instituées. » Par là il nous suggérait cette question : « Alors, d'oij viennent-elles? » En cherchant bien, nous les avons lues dans un chapitre de Quinet, où, en même temps, nous avons trouvé plus d'un autre passage dont Garducci s'est inspiré dans son discours. Lui-môme nous a donc mis sur la bonne piste.

Nous nous garderons bien de conclure que Garducci essaya

• Id., § 12. Cf. aussi les §§ 3, 4, ô, U, 7, S, S bis, 0, 10, 11, 57, Ô8. 7.'), \X^- 12^, lîJl, 193, 194, 196, 197, 198, 200, 2(M-210, 213, 214, 2K-220. oil Carducci ne renvoie nulle part, dans les not(>s d'un article ou d'un poônit*. à un auteur fran(;ais dopl il s'est inspiré.

xiiiiMiniscjnciil lie (I(''hi;ii'<|ikm' ctM'laii;.^ aiik'iii'> Iraiirais. mais se montra inJiabilc daii> ccllr lâche Ii\ jxierite. Nous croyons plutôt que jamais il n'eut le terme propos de dissimuler qu'il prenait son bien ofi il le trouvait. Trois des études citées j^lus haut {A. liarbicr, E. Lillrt\ Lu porla iVainorc) et plusieui'S autres, totalement ou en partie dép(»ui'\ues des renvois souhaitables, lurent écrites pour des périodiques dont la clientèle se recrutait, non parmi les érudits, mais dans le grand public. Or, en tout pays, des jouiMiaux ou des revues comme la Doïnenica tellcraria, le Fanfuïla drlla Domenica, la Xiiora Aulnloffia \ m.' s'embarrassent guère de références biblioiiiapliiques. Ouand l'auteur réunissait en volumes de tels articles, ils étaient vieux de plusieurs années -. Par suite, Garducci n'eùt-il i)as été bien embarrassé pour indiquer en détails la ])rovenance des matériaux mis en œuvre? Lui-même n'avait i>as présent le souvenir de cette origine : il aurait fallu recoui'ii' à des brouillons, à des notes (pii n'existaient ])enl-(Mre plus (tu (ju"il a\ail la paresse de rechercher : voilà (lu moins ce (ju'il est permis de supposer^. Au discours sur Virgile on appliquerait, sans invraisemblance, le même raisonnement. Peu de temps après avoir été prononcé, il s'imprimait dans un quotidien de Rome, puis dans une élégante brochure commémorative, où ou le mêlait au récit des fêtes d'inauguration •*. (Garducci n'altciulil ])as moins de quatre ans j»(Mii' le tirer de là et le publier à ctMé d'juili'es tra\aux personnels d'érudition et de littérature'' : cette fois, les renvois et les

* Ce sout respect ivciMfiil l(>s poriodiques oil pnnirciil d'ahord ces trois articles.

^ Les (Umix prciiiicrs articles. i)anis (rahoid en ISSl et ISS'J. furent ensuite recueillis, en ISS'.l. dans le toini' III des (>;*r/( de Cardueci. Ive troisit^ine. pul)li«' j)oiir la pr<>nii<"^n' fois en JSSJ. fut repris vu \S\K\ au lonic \'III des Opcrc.

•■' Ka|)pel()ns-nous d'ailleurs «pie pour ('ti pncta d'amorc, il a du moins donnC» une l)iblio;;rai)hie ^r'nérale de son travail, s"\ défaut de réf^'rences détaillâmes.

* Carducei dit (Oinrr. 1. p. 44.*^) : « (^uesto discoi*so fu prima pubblicato nel ( (ipifan FracdKsa di Uoma, u. o37 dell' anno V. 7 décembre 1SÎS4, i)oi raccolto nel fascicolo intitolnto Pictolr a Virpilin. Bolosna, Zanichelli, 188."). w Le discours avait été jjronoueé le 30 novembre 18.84.

•" Opcrc, t. L parmi les JJiscorsi httcrari c storici, en 1889.

rofoponces étaient de mise, mais l'anteiip se rappelait-il eiienre exactement ce qu'il devait à I)nriiy?

Notons aussi qu'avant de condamner les silences de Garducci. on doit, sous peine de commettre une injustice, tenir (•ompt<^ du rôle que joue la réminiscence (\i\n< notre vie niental(\ Au moment ofi il compose son aMivre. et non plus même quelques années après, un aiiteiu* distingue-t-il toujours entre les idées qui lui sont propres et celles qu'il a inconsciemment puisées dans ses lectures? Or, de son propre aveu, Garducci avait tant lu de livres français!

Pour retrouver ceux qui l'inspirèrent sans qu'il le dise, nous avons interrogé avant tout ses œuvres, y compris sa correspondance; puis les témoignages que nous ont laissés sur lui les contemporains : passés au crible, tous ces documents suggéraient des hypothèses ensuite vérifiées une à une. Beaucoup d'entre elles n'ont pas résisté à un sérieux examen, on le devine sans peine. Quan.t aux solutions définitivement admises, nous avons déjà exposé plus haut selon quels principes nous y sommes parvenu ^ Il reste à déterminer quels genres de documents Garducci emprunte à la France et quel usage il en fait. 11 convient de distinguer entre ceux qui concernent l'histoire politique ou sociale et ceux qui semblent plutôt propres à enrichir l'histoire littéraire. On s'occupera d'abord de ces derniers.

* Voir on tête des Sources françaises de Carducei nos Observations préliminaires.

Nous insistons sur la nécessité de se reporter au texte italien pour bien suivro les explications que nous donnons sur les Sources françaises de Carducei, dans la première partie de ce travail. Cette confrontation est toujours utile; parfois elle est indispensable, car sans elle on ne saurait siiisjr los rapixuMs que nous avons cru pouvoir établir.

Nous devons signaler que. depuis la publication de nos Sources françaises des œuvres en prose de Carducei (Annales de VUniv. de Orenoblc. t. XXIII. n" .^: t. XXV, n" iL M. .Icanroy a pul)Iié dans le liullet. ital. (V.)V2) un ariif'ic d'où il ressort que T'arducci s'est inspiré de .T. -P. Chari)entier, Ilist. di lu r( noiss. d(s IcHks m iliirnpi an AT'' sirclr. l'a ris. ]>v4*>.

Si on considérait dans son ensemble et sans la commenter la liste des sources littéraires de Cardncci telle que nous l'avons dressée, on ser'ait iiiduil en erreur sur la ({uotité et la nature des emprunts qu'il a contractés envers la France. Qu'on veuille bien ne pas l'oublier : cet inventaire réservé aux documents retient tout passage d'auteur français où Carducci a trouvé un texte, un fait, une appréciation, un raisonnement, une hypothèse, une formule introduits ensuite dans son œuvre; peu importe d'ailleurs qu'il se les assimile et en fasse la substance même de sa pensée, ou ({u'il se borne à les juger, ou que, simplement, il les rapporte sans les approuver ni les blâmer. Toutefois, ces distinctions que nous avions, de propos délibéré, négligées dans un catalogue de sources, il importe maintenant de les établir.

Lorsque Carducci admire une œuvre, il aime à donner, pour ainsi dire, un surcroît de crédit à son oj^inion, en montrant que d'autres la partagent avec lui. Il se plaît à mêler leurs éloges aux siens; c'est pour lui comme une façon de rehausser l'objet de son culte. « Depuis le grossier Filelfe jusqu'à l'Arcadien Pagello, tous les commentateurs s'accordent à exalter la glorieuse canzone Ilalia mia », écrit Carducci. Et il cite en français trois pages et demie extraites des oeuvres de Ginguené, Villemain. Mézières ^ Avec l;i même iiifiMition. il nous apprend que Voltaire jugeait la canzone Spirlo </riilih> la ]>lus belle de Pétrarque, et cjue, dans la canzone (liidrr, frrsclic c dolci acquc, il trouvait de ces ti'aits « (|ui oui à la lois la force de l'antiquité et la fi'aîcheur du moderne - >>. Sur une autre œuvre (O aspettata in ciel) du même poète, Sisunnidi écrivait : » C'est à mes yeux

/*/., H ]iO. 195 e.

le plus brillant de ses poèmes, c'est aussi celui qui se rapproehe le plus de l'ode antique ^ »

Voici maintenant un cas, voisin sans doute des précédents, mais qui s'en distingue toutefois par une nuance appréciable. Il ariixe à Carducci de raconter ou d'esquisser la fortune d'un genre, d'une oeuvre, d'un écrivain. Alors, il cite tous les témoig-naees qu'il connaît. 11 fait intervenir le P. Rapin pour démontrer que les attaques du fameux jé>uite et de plusieurs autres critiques n'empêchèrent pas la pastorale de poursuivre longtemps une glorieuse carrière -. Cette fois, Carducci s'abstient de dire son mot sur le jugement rapporté. Il n'en est pas toujours de même. Ainsi, retraçant l'histoire du Torrismondo, il note que cette tragédie eut un moment de faveur en France, mais fut dédaignée après le triomphe de Racine. Alors, le P. Rapin l'accabla d'une cruelle censure. « Il n'eut pas complètement tort, avance Carducci, de dire que le Tasse gâté (la parole est un peu forte) par les romans » n'atteignit pas son but, même de loin, quand il voulut écrire cette tragédie sur le modèle de Sophocle ^. Rappelons aussi la page ^ où Carducci se demande si, dans la deuxième moitié du xviii'' siècle, les Italiens comprirent toujours pourquoi était légitime l'admiration dont ils continuaient à entourer la mémoire de Muratori. Non, répond le critique, car ils étaient trop soumis à l'influence d'au delà les Alpes. Or, de l'opinion française sur Muratori nous pouvons nous rendre compte par une lettre du président de Brosses. Racontant sa visite à l'illustre érudit, le voyageur écrivait : « Nous trouvâmes ce bon vieillard avec ses quatre cheveux blancs et sa tête chauve, travaillant, malgré le fruid extrême, sans feu et nu-tête dans cette galerie glaciale, au milieu (riiu tas d'aiiliquités ou plutôt de vieilleries italiennes; car eu véi'ité je ne puis me résoudre à

-' Id., § 110.

ddHiicr" 1(^ iKiin (r;iii(i(|nil<'' ;'i tmif co (|iii ('(mcj'Pno cos vilains siècles (ri,L;ii(ii';»int'. .1»' iriinaL'ilio l>âs. (|irinniiii-- la (ln''(iloîj:i(> |>(»I(''firK|ii<'. il \ .lit lit'ii (Taiis-i l't^lmlaiil (jiii' cctti' étude. » l*]l (laidiicci (rajoiih'f : <> 'i'el «''(ail hirii à pcii pi'ès <iir rantirjiii(<'^ et le nioyeii-.Viic le seiitinienl de ees gens li^srs et fardés (|ni liTdaieid la ré\(»liili(iii avec des menuets ^ »

Xonibr-eiix eiicnfc xnd lr> passages ofi ("ardncci s"«''loigne neilemeiit (rime ojiinioïi Iraiivaise, mais ee n'est pas toujours, rouînie jtln> liant, dans de> exposés sur la fortune d'un auteur italien. 11 s'agit .souvent d'études où n'est ])as prédominante eelte ]>réo('cupation hi^tnii(jii«': (riosue Garducci analyse et juge. ])our SDW jn'opre compte, wno oeuvre déterminée; chemin faisant, il sig?iale aux lecteurs que sa thèse n'est pas celle de tel ou tel l''raru;ais; il dit pourquoi. Il est ainsi amené à coml)attrc des o]>inioiis de Sismondi sur Tassoni. Parini. Gherardo de' Rossi -, des jugements de Mu->et. Anlaiul. Kdonard Hod sur Leopardi •''. De même, Ginguené, Villemain et. après eux. A. (Ihassang ont parlé d'une vieille tragédie latine, VEcerimilc d'Albertino Mussato : consacrant nii article à rexauien de cette oMivre, Garducci reproche à ses de\aiiciei'< ri\iii(;ai^ de s'être laissés conduire par les règles de « la ni<''llindc académi(pie et ii<''(t-classi(iue ». Ils ont p(''clié ji.ir cxcc^ (le -(''\ (M'it<''. l'aille de cmu |»i'en(li*e ce (]ui conslitiie le prix iiie^liniahle de cette tragédie : (Ui ose >' traiter un sujet ilalieii cl pres(pie con(eni|»(traiii de railleur; elle otTre un iiitéi-r'! iialioiial. (|iii l'ail circuler la \ie daii< ((Mîtes les scènes*.

Garducci ])reii(l aii-'-i la (h'-l'eii'^e de Hoccace c(»nfre Ouinet. Celui-ci reid'iicli.iit .ni cdideur du nrcainrnm d'aNoir é(é le pi'Cmier aju^re de l'art jxuii' l'ai'l. ddch-ine ;»d(ii»tée ensuite par la plii[)arl (le- (''ci'i\aiii< dan^ la |M''iiiii-iile. - Si j'étais Italien, dé-

' /f/.. § 11."». — Le texte de Charles de Brasses est tir^"» do sou livn> L'/tnlir il y a cent ans. puldi^' en ^^'M^ A r.nis. Cf. In Irlliv I.TII. - /</.. S§ lie. l.'S. 07.

' ///.. 88 ir.i. i.-.c.

i-larait riiistorion franrnis. jo vnnflrnis fai?^o do vifs reproches' à ce génie (rop iiidiilucnf. Je sci'ais incapable de lui |)ard()niier un mal diini il a été le premier atteint. » Cardncci ])rotes(e. « Il est lion, dit-il. (fn'à certains momeids d'une civilisation, l'art itour Vnri devienne un idéal. Jl fui celui de nombreux écri\aiii> italiens et c'est la gloire de Boccace d'avoir ouvert la voie ^ »

Que prouvent les textes jusqu'ici examinés et d'autres qu'on pourrait classer avec eux? Simplement que Cardncci connaît bien les ouvrages publiés en France sur la littérature italienne : s'il examine la fortune d'un écrivain de son pays, il cite sur lui à peu près autant de témoignages français que de témoignages nationaux, et, entre les étrangers, nous sommes à peu près les seuls qu'il fasse intervenir. Or, connaître une littérature ce n'est pas forcément l'adopter et s'en assimiler, en quelque sorte, la substance. Jusqu'ici ihjus n'avons pas vu (jue Carducci se soit, à \\i\ tel point, laissé pénétrer par notre cultiu-e. Mais voici toute une série de textes dont il a nourri ses vers et surtout sa prose : il en tire des faits qui entrent dans des combinaisons nouvelles, il en retient aussi des jugements qu'il fait siens. L'origine de telles sources varie avec les sujets traités.

Carducci entreprend-il d'étudier les origines et les premières manifestations de la littérature italienne? Il ne dédaigne sans doute pas, à l'occasion, d'utiliser les travaux d'Edelestand du Méril -, Millot % Papou ^, Ginguené "', Sismondi, Chateaubriand ", (3zanam ', Aubertin ^ Gaston Paris ". Mais il n'est pas d'ouvrage

- Il s'agit des Poésies populaires latines antérieures au \ / 1'^ siècle. Voir plus haut l»;s Sources jruuçaiscs de Carducci, § 74.

* 1(1, «i§ GO, 70.

'• Id.. § 57.

' Id., H 55, 120. 170.

" Id., 8 77.

français qu'il tienne plus souvent en mains que le riche recueil de Raynouard, Choie des poésies des troubadours, et les deux beaux livres de Fauriel, Histoire de ta poésie provcnçaîe, Dante. A UayiiMuard. il demande des textes ^ pour montrer que les poètes provençaux ont comme thème préféré l'amour, principe de toute vertu, de toute perfection, et qu'ils ne réservent en revanche aucune place au sentiment religieux. Il détache du mémo ouvrage une vieille notice provençale sur Geoffroy Rudel, une ballade anonyme, divers poèmes de Gaucelm Faidit. Rambaud de Vaqueiras. Bertrand de Boni.

Quant à Fauriel. Garducci reconnaissait lui devoir Deaucoup. <( 11 nous a tant appris, à nos pères et à nous! », écrivait-il en 181M -. Il lui cmi>runte des faits et des jugements. Veut-il démêler les circonstances qui produisirent, au Moyen âge. le culte chevaleresque de la femme? Personne, dit-il. n'a mieux résolu le problème que Claude Fauriel. et il résume une opinion de cet auteur^. Gherche-t-il à établir une parenté entre certaine poésie populaire, en France et en Italie? Il se recommande encore de Fauriel. « gr-andc lumière de ces études, le premier qui, parmi les historiens cl les ci'iticiues <le> litléialures néo-latines, reconnut l'importance de l'élément popidaire et lui i-eudit la part qui lui revient » dans la genèse de la poésie ^ Il s'appuie également sur Fauriel pour prouver cpril n'y a ]>oint solution de continuité entre la littérature populaire latine à l'agonie et la littérature italienne naissante', pour établir ({ue. de bonne heure, l'Italie iu)uri'it un certain goût des fictions héroïques et tenta de le satisfaire, pitur (expliquer re.\ce])li(uiiiell(^ \ilalilé du latin dans la péninsule : les Italiens véiuM'aienl celle langue (pie leurs pères j>arlaienl nu leiup> <iù Rome cdiunuindiiil au nuinde **. Garducci

' Id., §§ 53, 57, 7.".. 171. 172. 177. 1S8, 11)5.

= Lettrrc, p. 323.

^ Sources françaises, § 7Ci.

Di

suit encore Fauricl quand il s'agit d'exposer à quelle époque et comment la littérature provençale pénétra en Italie, pourquoi on y emprunta d'abord aux troubadours les thèmes traditionnels, et en outre les procédés, voire la langue de leurs poèmes i. Garducci doit au même devancier divers renseignements sur Rambaud de Vaqueiras et Bernard de Ventadour, leur vie, leurs œuvres, leur influence -. 11 répète enfin les explications de Fauriel, pour rendre compte de ce fait que les recueils poétiques du Moyen âge sont plus riches en canzo ni qu'en ballades^.

Sur Dante, outre les lumières de Fauriel, Garducci ne dédaigne pas celles d'Ozanam et de Villemain, comme nous le verrons plus loin. Avec sa Bibliografîa dantesca, parue en 1845, à Prato, Golomb de Batines * s'attire aussi la reconnaissance du critique italien, qui ne lui marchande pas les éloges. Après avoir tiré un excellent parti de cet ouvrage, notamment pour composer son article sur la varia forluna di Dante, Garducci déclare y voir <(■ le premier stade du voyage triomphal que la gloire de Dante commença, en 1780, à travers l'Europe )>. Il l'appelle « une œuvre insigne d'amour patient, d'érudition judicieuse et de modestie ». On peut bien, ajoute-t-il, y relever des inexactitudes, y découvrir des lacunes; quant à se permettre un blâme contre un homme qui avait remué tant de milliers de manuscrits et de

^ Id., §§ G et 52.

' Id., U 165, 67, 68.

" Fd., § 135. — Pour compléter l'opinion de Canlncci sur Fauriel. une a'idition s'impose. Garducci trouve, il est vrai, par trop incomplet le chapitre de Fauriel sur la fortune de Dante. Noter la façon détournée dont Garducci s'y prend pour adresser ce reproche à son maître Fauriel. 11 va, dit-il, entreprendre une étude sur la fortune de Dante. « Mi ci provo ; tanto più volentieri cpianto |il] sign. Camerini mi leva la taccia di presunzione e di scortesia verso la memoria di un illustre straniero, scrivendo che la Itzione del Fauriel, ove si mh'cano le viccnde letterarie délia Divina Gommedia, ô un sunto al di sotto di quanto se ne trova in qualsivojilia manuale di letteratura italiaua. » Opcrc. t. VIII, p. 138. 11 s'as:it de la première leçon de Dante et les origines de la langue et de la littérature italienne. l'aris, 1854.

* NY» il Gap en 1811. mort îl Florence en 1855. Son œuvre a, depuis, été coinl>létée pîir une publication de M. G. Ria^i, Giunte e correzioni imditi alla l>iblii>fjrafia dantesea. l'iniize, SaiHoni, ISSS.

livros, parronrn (nul do kilomètres pour los trouver, ce serait une injustiee ^

Ou sait avec quel aiuour tiarducci prit plusieurs fois la vie et les (l'uvres de Prtianjue eomme objet de ses études. Or. aueuu anftMU" italien n'a ])lus souvent attiré, parmi nous, les historiens de la littérature et les critiques. Giosue Garducci leur sait gré d'avoir établi ce lien de sympathie entre la France et l'Italie. Il cite leurs jugements, examine leurs hypothèses et les adopte le plus souvent. Il a ainsi occasion de nommer Voltaire. Ging-uené. Sismondi, \'illemain, Ouinet. Sainte-Beuve. Mézières, Pierre de Nolhac, Henry Gochin et l'abbé de Sade. En dépit de quehiues reproches, Garducci professait pour ce dernier une singulière estime. Dans les Mémoires pour la vie de Pétrarqiic-, écrivait-il en 1876, l'érudit itrovençal se révèle mauvais traducteur en vers et mauvais écrivain; de plus, il n'est pas exempt de gasconuadc. Onel dommage, car « son œuvre est un commentaire perpétuel, voire sag-ace du Canzonierc, surtout pour la partie historique. Ses Mémoires sont pleins d'une érudition si fondamentale sur la vie et les écrits du j^oète, qu'avec eux commence vraiment et s'établit la ci'iti(iue de Pétrarque ». Sans de Sade, G.-B. Haldelli n'écrivait pas, en IS^îT, son livre Del Petrarca e drilr sur oj)rrr, (iiusei)pe Fracassetti n'accomplissait pas ses beaux (l'avaux -lu- Ic^ lettres familières de Pétrarque et ses lettres de vieillesse ••. G'est faute de consulte!' l'abbé provençal qu'on a j>erpétué, au xix" siècle, des erreurs dont il avait fait justice \ — ('arducci se gard;» bien d'une telle m'^gligencc. Kn

* Carducci, Opcrc, ^'III. p. 134. Ce jugement est de 1S6G.

' Mt'tnoircs pour la viv de François Pctrnrquv lires de ses uiivrcs <t des auteurs conicmporaius. A Amsterdam. MDCCT^Xn'.

' Apr^s avoir i)iil)li^' en lSr);)-18Go (Firenze. Le Monnier) les Epistolae de rfhus jumiliarihus et rarioc et Variarum îiher unicus. Fraejissotti traduisit et comiiKMita toutes ces lettres dans cinci volumes (ibid., 1SC>.'{-1SC»7) : en 1S(JÎ)-1870. il imhlia chez le mOnn» r'diteur f.ettere senili di F. /*. vohfarizzati e dirhiaratt (■on note. Fracassetti laissa un travail «pii fut ^'dit^» par Ifs soins de ('. Anlona- Tr-ncrsi et F. Kaffaelli. In Fpistolas F. P. de nhus familiarihus et rnriis adnotationcs. Fermo, Bâcher, 181X>.

* Opère, t. XVIII, p. 351.

fait, sa dette est relativement considérable envers de Sade. C'est ce que lui-même a le premier reconnu, car jamais il ne manque de renvoyer aux Mémoires sur Pétrarque toutes les fois qu'il s'en inspire. A qui fut adressée la canzone Spirlo gentil? En quelle année et à propos de quels événements Pétrarque composa-t-il la canzone Ilalia mia? Pour qui et en quelle occasion écrivit-il le sonnet Quanto più disiose? Ces problèmes, dont les deux premiers out tant de fois éveillé l'ingéniosité de la critique, Carducci les résout avec l'aide précieuse des Mémoires. Pour le sonnet, il se contente de résumer l'opinion de son devancier ^ Pour les canzoni, on pourrait dire qu'il se borne à ranger dans un ordre nouveau les arguments développés par de Sade tout seul, ou de Sade et Betti -.

Du plus ancien travail d'ensemble consacré, en France, au chantre de Laure, nous rapprocherons le plus récent de ceux que Carducci utilisa. En 1898, il préparait avec M. Severino Ferrari l'édition des Rime de Pétrarque. M. Henry Cochin mit ;'i leur disposition les bonnes feuilles de l'étude que lui-même publiait alors sur la. Chronologie du Canzoniere. Carducci s'en servit assez largement ^ et remercia l'auteur par ces mots très flatteurs en même temps que très justes : « Le livre de M. Cochin est, sous un petit volume, un commentaire complet et très fm de chronologie, de critique, d'esthétique, aussi bien pour chaque pièce prise à part que pour l'œuvre italienne tout entière de Pétrarque *. »

Quand il voulut caractériser le rôle de Boccace dans le développement de la littérature nationale, Carducci eut sous les yeux

^ (Jf. les Sources françaises de Carducci, § 195 g.

=^ Id., §§ 140, 140 et suiv.

■■' Id.. § 10.^ /, ;, J, 0.

* Le Rime di Francesco l*cirarca. Fireiixc, Sansoni, MCMIX, p. xxxix.

Dan.s iino lettre inédite que ^f. Cochin veut bien nous connnuuifiucr. Carducci lui écrit d(> Rome, le 24 mars 1SÎ)1> : (( In Francia non uiando !•• liinn ih I Pctrarca clic a voi c al simior de Xoliiac l/intcrcssnmcnto vostro pcr il uiio libro mi sarA. non clio ])r(>zioso per la competeuza, carissimo pcr la piovi-nicn/a. »

ceriaiiics pages iinporlaiileb do Qiiiiiel : nu l'expliquera plus loin en examinant la méthode du critique italien. Pour l'instant, arrOtons-nous devant Villemain. Carducci approuve et reproduit le jugement de ce dernier sur le style de Boccace ^ Que ne préréra-t-il certaine étude pénétrante due à de Sanctis! Tel est le reproclie ({n'on lui a récemment adressé-. Mais il y répondait à l'avance, quand il écrivait, à turt ou à raison : » Villemain, un écrivain Jran(,*ais, très habile, iin connaisseur en fait de style classique, a défini et apprécié comme personne autre, à mon avis, le style de Boccace ^. »

Nous lisons encore le nom de Villemain * dans la liste des Français qui escortent et guident Carducci à travers le xv* siècle; à côté de Villemain iigure Ginguené ', l'un de nos deux 'compatriotes dont Carducci écrivait en 1894 : u Ils nous ont tant appris à nos pères et à nous '^. » Déjà trente-quatre ans auparavant il le recommandait en ces termes : « Parmi beaucoup de bavardages et de longueurs, Ginguené ollVe des renseignements presque toujours exacts. Un goût bon en général, une manière séduisante d'exposer les faits. Les chapitres sur le xv!*" siècle, en particulier, sont des plus réussis, tant l'auteur sait y joindre l'agrément à la sagesse et à la discrétion ". »

Après avoir lu cette dernière phi'ase, on s'attendrait à le voir maintes fois iciiNoyer à V/Iislairr littcrinrc de Ginguené, quand ou suit, avec la j>réoccupation (iiii nous a été spéciale, les travaux de Carducci sur l'Arioste et le Tasse. 11 n'en est rien, surtout pour ce dernier. C'est Edgai- (Juinct qui surprend et arrête Carducci par ses théories sur le vole et la place des deux grands poètes dan.s l'histoire de la lillératui'c itiilienne^. Ce sont aussi les sen-

' Opcrc, 1, p. 282, 444.

^ Voir l'article de M. Croce dans la i'ritka, IDIJ, p. lU».

=■ Villemain, Littérature du moyen âge, XIV* legou.

* Cf. los Sources françaistn de Carducci, § 100. •'• Jd., 8 22.

" Lcttcrc, p. 323.

' A. Liimbroso, MisccUaiica coidiicciatia, lî(>loi;nji, liUl. p. 188.

* Cf. les ISourccs Jrauçuistis de Carducci, §§ 'J, 10, 11, 103, 101.

timents de Voltaire sur l'Arioste qu'il interprète longuement' ^ Ménage, Hapin, Huet, Sismondi - : voilà les noms français qu'on trouve sous sa plume loyrsqu'il retrace Thistoire de la pastorale dans son ensemble, de VAminta en particulier, ou qu'il étudie le Torrismondo.

A la France, Garducci ne demande jamais de lumières sur les écrivains italiens du xix^ siècle, Leopardi excepté. Cette idée que le chantre de la Gineslra est bien un homme de son temps, malgré ses liens intimes avec l'antiquité : Garducci l'avait lue dans un article bien connu de Sainte-Beuve-'. Et c'est aussi à ce dernier qu'il emprunte maint détail intéressant pour déterminer la place de Leopardi dans l'histoire du pessimisme littéraire -*.

Non plu» cette fois pour des Italiens, mais pour des Français,

— Racan, Littré, A. Barbier considéré comme auteur du Pianlo =,

— Garducci se documente encore auprès de Sainte-Beuve. On peut dire que c'est, en grande partie, à travers les Portraits contemporains ou les Nouveaux Lundis qu'il connaît et apprécie nos trois compatriotes, comme aussi l'anacréontisme français du xvi* siècle ^ et le cénacle romantique '. \)(i la même façon, Chateaubriand l'aide à diagnostiquer la maladie du siècle^, Nisard à défmir le talent de Boileau '^, de Wailly à juger le poète des /ambes ^^, Schuré à comprendre Henri Heine".

Sur un phénomène, non plus français ou italien, mais plus général, Garducci est disciple de Proudhon. En 1862, il se dé-

' Id., § 73.

♦ Id., §§ 123 et suiv.

' Id., §§ 29, 30 pour Littré; 84, 85 pour Racan; 39, 41, 42. 44 pour le Pianto.

• Id., § 152.

' Id., § 47.

" Id., § 122.

» Id., § 9<;.

"» Id., § 34.

" Id., §§ 71. 72.

(lare Injs frajjpé par (piol<iiier- pages de ce dernier : le philosophe français y juge le romantisme avec une extrême sévérité, en raison notamment de certain élément féminin dont il dénonce et analyse riniluence di^soh.inlc. En 1807, Carducci motive sa condamnation du romanlisnu' -ui' les mêmes considéi'ants, entre autres sur le fameux élément féminin. La ressemblance entre son texte et celui de son des aiicici' ne s'arrête pas au fond; elle apparaît parfois même da/is la furnie K Dès lors ne peut-on légitimement conclure ainsi : sans doute Carducci exécrait le romantisme bien ;i\ant 1802, car, en 1857, il était Tun des amici jjc'danti. et l'intolérance de ces jeunes gens épargnait les seuls classiques; mais la lecture de Proudhon lui fournit, en faveur de cette aversitjn un jk'u instinctive, des armes (ju'il jugea ])uissantes el (pj'il ne laissa pas émousser.

Alors qu'on trouve tant d'ouvrages relatifs à la littérature dans la liste des livres français mis à contribution par Giosue Carducci, on y relève peu de documents qui éclairent plutôt l'histoire de la politique ou des mœurs. L'auteur italien aurait-il préféré les chercher ailleurs qu'en France? ou bien, la nature même de ses travaux le conduit-elle nmins ><(»uvent à recueillir de tels matériaux? La deuxième li> iH>tliè>e es! la jtlii^ exacte. Kn ])rose, Carducci resta iinitineinenl. on ]>eu s'en faut, un criticpie littéraire : or, il a écrit beaucoup j)lus en prose qu'en vers. Dans ses poèmes, il se dmine. il e>l \iai. }>lus d'iuic fois, pour rôle d'inter])i'étcr l'iiistoire : mais al(>r>. on va le voir, il ne dédaigne pas, tant >*(Mi faut. les auteurs finançais, l/usai^c (ju'il se j)ermet de leurs (riixres ii'e.st i»as v;irié. cojnme loi>(|ii'il -"agissait des Villemain, des Faui'iel. de-- Si-nioiidi : celle fois, nos C(nuj>ah'iotes

iriutervieniient pas comme de simples témoins et jamais non ])lus ou ne discute leurs affirmations : on adopte simplement, avec leurs vues, les faits qu'ils rapportent.

Garducci veut-il caractériser les sentiments de l'Italie du Moyen âge envers l'Allemagne? Il garde un fidèle souvenir de certain passage où Quinet raconte et commente un fait survenu en 1175, dans la nuit du samedi saint. « Obligé de lever le siège d'Alexandrie, l'empereur Frédéric se trouve aux environs de Marengo dans une situation désespérée... L'armée de la ligue lombarde avait tourné l'Empereur et lui coupait toute retraite du côté des Alpes et de Pavie. Ce jour devait être le dernier de l'empire allemand en Italie. Gomment fut-il sauvé? Par la fascination du vieux droit impérial. Les Italiens cpii cernaient Gésar se firent un scrupule de profiter de l'avantage pour l'attaquer... Au lever du jour, l'armée italienne ouvre ses rangs, laisse passer librement Frédéric et ses Allemands K »

Ailleurs, il s'agit des fêtes chevaleresques en Italie ;ui Moyen âge. Garducci veut en montrer l'importance. Gette fois il interroge Fauriel. Non seulement il lui emprunte des détails sur les réjouissances dont Trévise fut le théâtre en 1213 ou 1214, mais, parmi les faits intéressants qu'il ajoute au récit de son devancier, il en tire plusieurs d'une chronique dont l'écrivain français lui enseigne l'existence -.

Dans son étude intitulée la Poesia e Vllalia alla quarta crociala, on peut le dire, Garducci n'avance qu'appuyé sur Villehardouin et Michaud. Il demande au premier maint épisode; quant au second, Garducci résume presque constamment son texte, qui lui f(jurnit le cadre oij se déroule le sujet plus spécial de son article ^.

S'il vient à parler des pillages auxquels se livrèrent, à Florence, les soldats français de Gharles VII. il invoque le témoii,niaffe de Gommines ".

' Id., § 212.

» Id., § 167.

=• Id., n 100-170.

* Id., § 189.

Il connaît VEapiun chinois, uuvrayc bizarre de l'aventurier français Uoudar. (Juand il entreprend de peindre l'état des mœurs italiennes au xviir siècle, il extrait de là une piquante peinture du sigisbéisme ^

Sur l'Italie, entre 1832 et 18:38, il laisse la parole à Auguste Barbier et à Lîunennais : l'un et l'autre expriment cloquemment la tristesse que la péninsule éveilla en leur àme attendrie par les ruines de son sol et la luueste condition de ses habitants -.

Mais, dans Tordre de laits qui retient en ce moment notre attention, Carducci ne doit à aucun Français autant qu'à Michelet. C'est dans son llisloirc de France qu'il cherche les antécédents héréditaires de Charlcs-Quint •. Il conçoit comme lui le rôle de Louis XIV: tout le grand règne se résumerait ainsi : excès fréquents au\(iucl> une nature libidineuse entraîne le roi, concessions pusillanimes qui lui >ei'vent à payer, aux dépens des réformés, l'indulgence d'un clcigé justement outré de cette scandaleuse vie privée"*.

Sans doute, Garlyle suggère à Garducci la première idée du Ça ira. Mais l'historien anglais et Louis Blanc contribueront, pour une faible part, à le renseigner sur la France de 1792. Il doit inllniment plus à Michclet : c'est lui qu'il interroge sur les pensées du paysan français d'alors, sur la composition de l'armée nationale, sur le patriotique élan du j>euple. Aidé de Michclet, il trace les |t(irliail> de llnchc Desaix, Marceau, Dumouricz, il aiialysr l(»s senrnn(Mit> de L(>iii> W'I j>ii-niini»M* au 'remple. il exj)li(iiir le rôh' dr Daiilnii et i\c Marat, il décrit et commente les luttes fi-ati'icides d'Avignon, il évoijuc la sond)rx.^ tragédie dont M de Lamballe fui l;i misérable victinii" \

» Id., § 94.

' Id., §§ 42, 4:J. 4.').

» Id., § 213.

* Id., § 207."

"» Id., § 215.

Déjà quand il s'agissait de simples faits isolés ou de jugemcnts relatifs à un cas particulier, on ne pouvait leur attribuer une source française qu'après un minutieux examen. A plus forte raison, convient-il de multiplier les précautions avant d'affirmer que Carducci emprunte à notre pays une théorie générale. L'histoire politique et sociale de l'Italie, entre 1790 et 1870, a été parfois si intimement mêlée à celle de la France et présente avec elle tant de rapports, qu'on peut bien admettre cette hypothèse : de spectacles semblables ou analogues les esprits n'ont-ils pas, sans influence étrangère, dégagé les mômes idées générales? Toutefois, parmi celles de Carducci, trois nous semblent devoir être retenues (on verra avec quelles réserves) dans cette étude sur les sources françaises de l'écrivain italien. Nous n'avancerons rien qui ne trouve sa justification dans le catalogue placé en tête de ce livre.

i. — L'/nno a Sataiia, l'espèce de commentaire en prose sur ce poème, enfin ÏOcfe aile fonti cli Clitunno : tels sont les ouvrages où Carducci expose le plus explicitement ses vues sur l'Eglise. Or, ils portent bien gravée la marque de Proudhon et de Michèle! : c'est ce que nous avons pu établir plus haut, grâce aux déclarations de l'auteur lui-même ou ;'i des rapprochements de textes ^ Certes, l'hostilité du poète contre l'Eglise avait peut-être sa racine principale dans l'histoire ('(inlemporaine plus qu'ailleurs : il ne pouvait pardonner à Pie IX et à ses ministres de ne pas travailler, de concert avec les pati'iotes italiens, à cimenfei' l'unité nationale depuis longtemps rêvée; l'Eglise entière paya pour ses chefs, dans les vers de Carducci. Uuant à Proudlion et à Michelet, leur rôle ne fut-il pas de fournir au poète des raisons

lointaines. j>our justifier à ses propres yeux celte haine générale et pour la pro])aiier? En tout cas. il lut eliez Proudhon et retint que le christianisme fut fatal à l'Italie : du jour où il triompha, dateraient <« l'épuisement et la dépopulation de l'empire^ ». Miehelet revendiquait les droits de la nature contre l'Eglise, et il écrivait : « Les premiers chrétiens, dans l'ensemble et dans le détail, dans le passé et l'avenir, maudissent la nature ellemême -. » Et Proudhon : « Le christianisme se trompa lorsque, pour relever l'homme de cette immense corruption païenne, il se mit à lui prêcher l'humilité, la fuite des honneurs, Thorreur de l'amour et à consommer pour ainsi dire sa dégradation ^. » Les deux historiens ne s'étaient pas bornés à énoncer cette thèse: ils l'avaient développée en des pages bien connues de Garducci. Celui-ci se rappelait aussi le chapitre de la Sorcière, où Miehelet soutient que le christianisme vainqueur du paganisme ne réussit pas à tuer son ennemi : la populace des dieux, encore en possession de l'immensité des campagnes, des bois, des monts, des fontaines, sursécut; la femme, épouse, amante, sorcière aussi, protégea ces dieux ^ Quinet allait plus loin; de lui Carducci tirait cette affirmation hardie qu'en fin de compte les vrais triomphateurs c'étaient les anciennes divinités, non Jésus ^

2. — C'est une théorie plusieurs fois développée par Giosue Carducci, que la faute ne re>te jamais impunie, mais trouve, i('i-l)as même, sa juste peine. La dette est, en quelque sorte, réversible sur les descendante : le cas échéant, ils payent pour l'anciHre : Louis XVI cl le ]>rince impérial seraient les victimes de cette loi (r.iiraiii '■. Sa pi'opre l'éflexioii. comme ses souvenirs bibliques cl >a ciillui'c iirccquc. poiixaiciil '-iiiji:érer à Carducci

' Id., §§ 192, lîH) :.

« Id., § lî)9 j.

* Jd., § 199 -'.

= hl., § 199 r.

' Voir le Ça ira. \'{h\v ptr la moric ili Xapuhonc Eugcnio.

ridée de cette Némésis et la lui rendre familière. Mais certains nuvraiies français, qu'il connaissait à fond, contribuèrent, pour leu!' part, à lui recommander sa thèse : les Châtiments de V. IIupT) la développent avec éloquence; dans des pages consacrées à l'année 1792, — pages si bien utilisées par le poète italien, — Michelet et Blanc établissent une dépendance entre les massacres qui ensanglantèrent alors Paris ou Avignon, et la croisade des Albigeois, la Saint-Barthélémy, les Dragonnades \

3. — La jeunesse et la vie entière, en somme, de Garducci s'écoulèrent en des jours où, dans toute l'Europe, en Italie non moins qu'ailleurs, s'affirmaient et s'ébauchaient des systèmes humanitaires. Bestituer au travailleur la place qui lui revient, s'indigner de la dureté du riche et le rendre responsable de la misère vicieuse du pauvre : ce rêve généreux, pour le connaître et le caresser lui-même, Garducci n'avait, après tout, qu'à être de son temps. Néanmoins, on peut admettre, sans invraisemblance, que son commerce avec certains auteurs français lui fit mieux sentir la portée de ces théories et l'aida à les bien dégager. L'hypothèse se fortifie des constatations suivantes. Le titre et l'architecture même de Carnevale, la principale pièce oii Garducci développe ces thèmes, rappellent d'assez près certains poèmes ofi V. Hugo et A. Barbier traitent des sujets analogues -. De plus, si ailleurs {Nel vigesinio anniversario drj VIII (u/oslo MDCCCXLVIIl) Garducci exalte la populace, « la sainte canaille », s'il l'entoure (rniic aiir('M>le (TlKTOÏsme ([u'il l'cfuse aux grands, fiétris ])ar lui comme platement lâches : lui-même reconnaît emprunter (jnelques traits de cette pièce aux lambrs, et un examen attentif n(»iis amène à croire que sa dette ne se

^ Voir les Sources françaises de Cardueci, § 215, VII et IX.

' Id., § lOS. — Nous avions d'abord pensé îl (''tablir un rapprochement entri» Carnevah- et Les Mi.scrahhs. L'une et l'autre sont en elTel de isr,;î. >rais il r<^sulte : 1" d'une note de Carduoci (lu'il comiK)sait son poi'^Mit' tn f»'vii»r: -" «l'un yt'c'ït de C'hiarini que le po^te se passionnait jxtur le i-om,»ii fr.iin.nis en juillet (Canlucci. Pinnic, \). '.\~\ \ Cliiarini, Mtniorir. p. l."»0).

borne pas là envers l'auteur de la Curée : il faut ajouter maint détail et plus d'une image ^

Victor Hugo et Auguste Barbier : voilà encore les noms qu'il convient, de citer, quand on cberche à déterminer qui, parmi nos écrivains, aida Carducci, non plus à nourrir ou à mettre au point sa pensée, mais à former ou à modifier son art poétique.

Dans son premier recueil de vers, les Rime (1857), Carducci s'exprimait en une langue imi)ersonnelle et incolore. Elle abondait en emprunts contractés auprès des vieux auteurs du dolce slil nuovo, de Dante, Pétrarque, Foscolo, Leopardi; elle bannissait, en même temps, le mot propre, au profit de la périphrase et des termes généraux -. Mais, quelques années plus tard, le goût de Carducci changea : il accueillit volontiers les mots et les expressions techniques ou de caractère familier, les noms propres, les dates ^. Or. il se trouve que cette nouvelle manière apparaît surtout avec les Decennali, recueil ofi les éléments, tirés des Châtiments^ se pressent si nombreux que ces satires italiennes sont, à n'en pas douter, de la famille Vittorhughiana, pour employer un adjectif dont on use parfois dans la Péninsule *. La conclusion s'impose : on voit ce ({ne le poète italien doit à Huiio. Que d'ailleurs Carducci ait désormais complètement renoncé à son premier style, c'est ce qu'on ne peut admettre, quand on considère des poésies comme Cadore, oii coexistent la routine classique et la précision qui nomme un chat lin chat. Dans jilus d'une ]>ièce, « la fusion des éléments

> Id., § 201.

' A. .Toanroy, Giosue Carducci, p. 32.

^ Antonio Giubbini, 1 iCfor Hugo e Ginsuè Carducci rntnc pnrti drlîn stnrin, PiTutria. ]012. p. 70 ot suiv.

♦ Cf. Sniinrs français, s de Cardurri, ^ V.)~. V.W. 20(\ 20."». 20.".. 20C. : — A. .Ii':niroy. o/>. cit.. ji. 11] t-t suiv.

disparates n'est pas parfaite : certains traits d'un romantisme violent viennent mal à propos rompre l'harmonie d'une forme encore classique par bien des côtés : des antithèses forcées, des métaphores bizarres, un mélange d'élévation et de trivialité, une brusque succession de sublimes envolées et de tableaux crûment réalistes ». D'ailleurs, même quand il s'en tient à sa seconde manière, il arrive à Carducci « d'exagérer, d'aller plus loin que son maître [V. Hugo], ou, visant le môme but, de le manquer », N'est-ce pas le cas pour « ces deux têtes sanglantes jetées par le pape à l'Italie, sa fille, cette hache qui resplendit comme une idée, cette peinture des blasons oi^i le Juif a raclé l'or, oii le bleu apparaît comme la trace baveuse d'une limace ^? » [Per G. Monti e G. Tognetti, La consulta araldica.]

Nous n'insistons pas. Nous n'avons fait qu'exposer la thèse de MM. Jeanroy et Giubbini. Leur démonstration s'appuie sur tant de preuves qu'il serait ég^alement hardi de vouloir l'ébranler ou la fortifier.

Nous ajouterons toutefois que, dans un sens parallèle à l'influence de V. Hugo, il y aurait à retenir celle d'A. Barbier. Carducci, on le sait, connaissait fort bien les œuvres de ce dernier. Jl s'en est même inspiré plusieurs fois. H lui emprunte, à coup sûr, deux des passages où se manifeste sa seconde manière-. Jl en trouva beaucoup d'autres du même genre dans les latnhcs. Sans parler d'imitations toujours directes, on peut soutenir que la langue poéticjue de Carducci s'émancipa, en partie grâce à l'exemple de Barbier 2.

Sur ce problème de l'expression, il re^(;ul bien peu de nouveautés à dire. En revanche, nous allons nous engager sur un

' A. J«^anroy, op. cit., p. 112; — A. Giubbini. op. <if.. p. 127 ot siiiv.

' Cf. Sources françai.Hcs de Carducci, § 201.

' (}. Diuniaiii, If .-A. Jiarhicr e (iioauè Carducci, Boloirna. IDKÎ. a voubi trouver di' Ii-op uinulu't'ux i-:ii>iii-()cht'iin'iils I rc'^s pn-cis fiiln' b-s doux poMrs. .Mais \i\ b'ctui-c (b- sou Inivail n'a faii (pu- nous conlii-MK-r dans l'oi^inion phis niotb'ftM- <iut' nous souh'uons ici.

torrain à pon prôs viorpe. tandis que. toujours à propos de méthod»'s. iinii-. clit'rclit'i'fui^ dans (jut'llc i]i«"^ure sont d'i^riiTino français»' |i'> pi'iiicijic^ siii\i< ji.tr (i;ii'<lii((i (lan< s("> Shufi Ir/fz-niri et (Tauti'os dUM'aiios du ni^'m^ i-cni'e.

Quand on analyse lc< travaux cciticiiios i\o ('arMJuoci. poin* détcrminoi' la méthode (jue rauteur \ a suivie, on ^'aperçoit qu'en cette partie de son cruvi-e il fut ])rineipalement un historien. De temps à autre, le poète se réveille en lui et se laisse emporter sur les ailes de rimagination. Mais il faut voir là des caprices plutôt rares. Ses habitudes se trouvent être bien dilîérentes. Il les doit sans doute aux ttMidanees de son époque : aucun siècle vit-il, comme le xix", fleurir et prospérer l'histoire? Mais comme cette inclination générale des contemporains se manifesta, dans la critique littéraire, sous des formes précises, connues de Carducci, il reste présumante qu'elles l'ont invité à réfléchir et à se prononcer sur elles, pour les choisir ou les rejeter. Dans quelle mesure, cette fois, doiiii.t-f-il >c> i»iéférences à notre pays?

Avant Carducci. la ci'irKine liistori(]ue liif. en Italie, appliquée à la littérature surtout i»;u' Foscolo. Ov celui-ci fut, de bonne heure, l'objet (^\'\\]\ culle ;iuiti'r'>- du |irofesseui' boIoFi.iis. (jue ne purent laisser inscFisible (|ncl(|Nc>>-iu]s des caractères les plus apparents des Smiffi di crUicd et de> Pmsf h'Urrarir. Foscolo aime à retron\-er les |cxle< dont un (''cri\;iin ;i jmi >'in>|iirer '. les affirni.ition< (riiii -ciiliiueiil ou d'uiic id/'c ;i\.iiil la i>ériode ou l'auteiH' objets actueN de s(Ui (''Inde-; de ]>lus. il ne lui plaît pas de s'enfermer dans sa i»ropi'(^ <»piiiion. niai^ \oloiitiei's il la confi'onle avec celle d'autrui"*; entin, il a le goût des recherches (jui permettent de rctracci* In foi'tunc d'un li\re '. Comme on en peut

' lOt d'uno inanii'^rc i^ôinral»* s«'s sourcos. Cf. Opnc ctlitr c posiumc di Ugo Foscolo. Fironzo. ^A^ ^ronnirr, 18.V.», t. X. j). 15(5 ot suiv.

' Sans «lUc d'aillours il s'a^iss»' (runo filial ion. Cf. i»/.. i. X, \^. 1 et suiv.. .'»«>. i:iS-9.

» hL. I. X. |.. 10-11. lS-lî>. i;>7. 'J(U.

* /'/.. p. -4."» f't siiiw. .">2 l't suiv.. C»."!. ~\) ci suiv.. 10.'? d sniv.. 1.~2 tM sniv.

dire autant de Cardncri \ il semble résulter que sur ces divers points il procède, an moins pour nnc bonne part, d'Ugo Foscolo, non moins que de certains Français, comme Gingnené, dont notamment les cbapitres snr Boccace, VOrlando fiirioso, la comédie du x\f siècle, sont concluants à cet égard.

En revanche, pour un autre de ses principes essentiels, la méthode chère à Garducci nous semble avoir des racines bien plutôt en France qu'en Italie. C'est quand il professe que des rapports étroits rattachent une littérature à la société contemporaine dont elle est comme l'expression. Toutefois, une réserve s'impose.

Même ici, on ne pourrait, semble-t-il, qu'au prix d'une évidente exagération, faire à la France seule l'honneur d'avoir inspiré Garducci. Dès le premier tiers du xviif siècle, Giambattista Vico avait reconnu qu'un lien solide unit, chez un même peuple, les mœurs, les institutions, les belles-lettres. Et si Garducci comprit relativement tard la langue allemande, il lui était néanmoins aisé de connaîtf^e Vhisloire de la littérature ancienne et moderne de Frédéric Schlegel : en 1828, Francesco Ambrosoli l'avait traduite en italien -. Mais, sans remonter à Vico ni prendre conseil d'un étranger, Garducci trouvait, au xix" siècle, chez plusieurs compatriotes, des pages qui purent exercer une forte influence snr sa formation. IJgo Foscolo l'avait déclaré sans ambages : c'était lâcher la bride à la fantaisie qu'étudier un ouvrage sans garder présents à l'esprit, outre le caractère de l'auteur, sa patrie, sa religion, sa philosophie, la civilisation oii il vécut, celle qui la précéda ou la suivit^. D'atitre part, voici ce que Mazzini

' Oprrc, passini. On a vu. au cours de co chapitre, et ou verra, au cours du suivant, mainte application de cette méthode chez Carducci. l'cMir la manifestation d'uuo certaine tendance, antérieurement A un aiitcur donné, sans (pie d'ailh'urs on \cuille, en c<da. établir une filiation entre lui (>t ses devanciei-s. cf. t. III. .'ilio, La ixjrsic ])olili>iiir (iidiif lîiirh'nr : t. Xl\'. TJ."». I/imuie nvnut Ta ri ni.

- Milano. '1 vol. — A ce propos. >ra7.7jni consacra un article A l'ouvraiie dans Ylndiratorc (jenovcsc. n"" 27-28. en novembre is-js. Noir St-ritti r,li(i ni imtliti. vol. I T. {). 7."» et suiv.

' « La f'ommrflia di lunule «"^ immedeaimata nella italri,i. nella reli-ioiie.

avait mainte fois répété : la vie intellectuelle d'un peuple est en rapports étroits avec sa vie morale et politique; or. cette dernière change d'une période à l'autre : une littérature doit donc varier avec les générations, sous peine d'être froide, incomprise, inefficace^; des lors, à quoi se reconnaît le bon écrivain? tantôt il se contente de peindre son époque UA\e qu'en face de lui elle se manifeste sous ses multiples aspects; tantôt il assume un rôle plus délicat : prêter une aide fraternelle à ses contemporains et lire dans les cœurs pour en dégager des aspirations qui, d'ellesmêmes, ne parviennent pas à se traduire et à se formuler-. Plus rarement, il est vrai, et avec moins d'insistance peut-être, d'autres Italiens, les Gioberti, les Tommaseo, les Rosmini, s'étaient exprimés à peu près dans le même sens ^ que Foscolo et Mazzini.

nella filosofia, nelle passioni. nell' indole dell' autore ; e nel passato e nel présente e nell' avvenire de' tempi in che visse; ed in qiiesta civilti\ dell' Enropa che originava con esso, se non da esso. » — « Chi gli sottrae [a Dante] qualité tutte propiie dell' indole sua, délia terra, e del socolo dove nacqiie. a far sî ch' egli senta, pensi ed operi e abbagli con le virtù de' mondi idoali, facciane un Dio ; e se l'adori. Ma non lo proponga a studio e ad escmpio; non ne scriva storicamente ; da che non v'è leliirione a oui ix)Oo o molto non hiso?nino alcun»* hugie. » (Foscolo, Opère, III. p. 124, 283.)

* « Ogni secolo nuKlitica potontemonte irli uomini •' le coso ; o,:;ui secolo imprime una direscione particolaro ail' intelletto umano ; ogni secolo aumenta la massa délie cognizioni ; e la letteratura dovrft rimanersi inerte, iualterabile, e priva di vita dove tutto ^ movimento e progresso? — I niezzi coi quali gli scrittori operavano sugli anticlii non possono oprare sovr' uomini essonzialmentr diversi d'abitudini. di costumi. di ciriltJi » (en 1830). — « I^ istituzioni e Ir vicende polit iche, diverse nei divei-si paesi. hanno pro<lotto le diflforenze clie severano una letteratura dalT altra » (en 1820). Mazzini. >^criiti (diti al inciiiti, t. II, p. 00 et 167. Voir aussi p. 138, 155, 160.

* Id., p. 167. « Finch^ l'incivilimento d'un popolo è ne' suoi prineipii, o di poco oltre..., la letteratura ritrae lo siato positivo e materiale délie société più che non s'inviscera nella morale tendenza; pinge piîl che non créa: segiie i progressi dell' incivilmento e ne esprime i gradi più clie nol i>ree<^da. sviluppandone i germi. Ma quando la civilt:1 s'è gift di tanto inoltrata da far riguardare corne antica l'etA del suo primo apparire. . . Tufficio délia letteratura anch' esso muta ; e dove prima (>spriui»'va e soguiva. prect^le e indovina : gli .««erittori osjilorauo i bûsogni doi poi)oli. disctnidono a interrogare il core dei loro fratelli, e ne rivelano il voto segreto, purifioato da quanto ncquista di basso nelle relazioni innane, y^

* Voir Luigi Tonelli. La rritiin hitcrnrin itaUann tufjli ultimi iliuminit' nu m, Bari, Laterza. 1914, p. 25 et suiv.

De ces textes Cardiicci aurait pu sans doute, aidé de sa réflexion, déduire plusieurs des applications particulières qu'il en fit, comme critique et historien des littératures. Nous disons déduire, car elles étaient plutôt en puissance qu'en réalité dans l'œuvre de Foscolo et de Mazzini eux-mêmes. Non pas qu'ils n'eussent parfois excellemment précisé par des exemples leurs propositions générales : mais ils n'avaient pas analysé celles-ci pour en extraire toutes les conséquences, comme ils l'auraient peut-être fait si l'un, Foscolo, avait vécu une vie plus longue et moins tourmentée, si l'autre, au lieu de donner à la politique la majeure part de son activité, s'était définitivement tourné vers la critique littéraire, où, dans sa jeunesse surtout, il montra une originalité prometteuse.

Mais, à défaut de l'Italie, la France, à la même époque ou un peu plus tard, voyait fleurir Guizot, Villemain, Sainte-Beuve, Quinet, Fauriel, Ozanam, qui, partis des mêmes principes que Foscolo et Mazzini, s'étaient mieux attachés à en détailler le contenu et à les faire jouer, pour ainsi dire, dans un plus grand nombre de cas. Que Carducci ait, en bonne partie, formé sa méthode dans son commerce non douteux avec ces auteurs, auxquels il emprunta, on l'a vu, des documents et des opinions : l'hypothèse serait déjà des plus probables, si un examen plus attentif ne la transformait en quasi-certitude. Nous allons y procéder. Nous en profiterons pour signaler en même temps certaines préoccupations de Carducci sans rapports directs avec la thèse qui fait de la littérature r(\\pression d'une société. Elles aussi, Carducci nous scnihli' les devoir à ces mêmes écrivains français, mais, cette fois, à eux seuls. Entre plusieurs exemples, nous retiendrons les plus significatifs. Ayant réuni les diverses pages que Carducci consacre à Dante, nous les analyserons pour déterminer de quels éléments il compose le génie du trrand poète et comment il icIr.Mc l.i .i.'viièse de la Dicine Coma- (lie : chacune de ces cxplicilidn^. (»u h' iiolci'a clicuiin fai>anl. avail déjà été donnée |tai- un ciitique l'cinçais.

Selon Gardiicci, on ne doit pas aborder directement l'étude de la Comrdir. Tous les ouvrages antérieurs du divin poète annoneaionl et i)ivparaieiil ce diof-d'œuvre; tous, eu (pielque sorte, y a[»outissen( cl ^\\ retfouvenl. « Tullo ciù die il jxtetn hn scimIIo ha ]>ensalo lia falhi fin ora. si a]>punla u(*lla ('onnnrd'm : la quale è la fii-'uraziouc délia visidue ullinia délia Vihi nuora. è l'attuazione del sistema morale e alle^iorico dolT Amoroso Couvirio, è la glorificazione délia Vulgarc Eloqucnza, è la eonsecrazione délia Monarchia ^ » (I, 227).

Soixante ans i)lus loi, Villemain avait en la même idée : « Je me demanderai, disait-il, si, en étudiant les autres écrits de Danlt' lui-même, ceux (jni ont échappé à sa première jeunesse, on n'aperçoit pas les traces de l'imairination faite pour tracer cette OMivre infernale et céleste dont tout son siècle lui donmiit l'idée... Il est un premier écrit de Dante, œuvre orii»inale, où vous pouvez reconnaître et prédire l'homme qui fera le paradis, le purgatoire et rcnfer : cet ouvrage est la \'ifa )ti(ova'-. » Seulement, Villemain promettait plus (|u*il ne donnait, car seul le juvénile roman de Dante l'arrêtait.

Fauriel fera <cum'(> ]»1u< conii)lèt(\ Lui aussi commence par examinei* longuennuil la 1/7^/ iniord. u \v ])remier essai, la première effusion (Tu/i génie nu'i'veilleusement original (jui. sans hien se connaîli'c encore, se ré\èlc dcjà lout enti<M* a\'ec tout ce ([ii'il a (Tintime et d'élevé, de divei's et de disparate ». Et il conclut : « La \'ihi nnorn nous olîre, bien (jue dans des proportions inégales, tous les éléments, tous les traits caractéristiques du génie de D;uile. rai>prochés, entremêlés et comme confondus dans \\n seul cl nuMiu» cadi'c. rtii leur diversité est d'autant plus frappante (jiie le cadre est jilu> (''Iroil. - Mais Fauriel, allant plus loin, étudie (Mi milre le Dr FJiHjiiio ruh/ari <'t le ('nnririo. 11 les considère « non ^eulcnienl en cux-mtMiu'^. mais (l;nis les rap-

» Oprrr, I. 127.

' Ijittrrnturc nu DWttru nfjr. T. ?>2^>.

ports ([u'ils peuvent avoir les uns avec les autres, et en tant qu'ils renferment des données pour ai)préeier le degré d'harmonie et d'imité qu'il y avait entre les diverses l'aeultés du génie de Dante ^ ». Sur le De nionarchia, Fauriel ne dit rien ou s'étend fort peu. Garducei se chargera de combler cette lacune. Et là résidera, cette fois, son principal mérite par rapport à son devancier français -.

Qu'il s'agisse de la Divine Comédie ou des morceaux lyriques de la Vita nuoca, ou des divers traités du poète, l'œuvre de Dante, selon Garducei, s'explique par plusieurs influences, notamment les circonstances de sa' vie privée. Dans une page d'une belle envolée poétique, il se représente le futur grand homme à sa dix-huitième année; Dante voit passer Béatrix et reçoit d'elle le réconfort d'un courtois salut, mais en même temps une émouvante prédiction parvient à ses oreilles : « Nulle gloire, un jour, sur la terre latine, ne surpassera la tienne; mais, auparavant, tu verras morte celle que tu aimes; tu seras banni; lu rougiras de tes compagnons d'exil; tu seras l'objet de nombreuses haines et tu en nourriras beaucoup; tu graviras l'escalier d'autrui pour mendier ton pain; tu seras bafoué par des princes et des bouffons; tu mourras sans qu'auprès de ton lit résonne le doux langage dont ta mère, madonna Bella, et Béatrix usaient pour te parler. » Garducei se demande si, ayant le choix, Dante, à la fleur de son âge, eût consenti à de si cruels sacrifices pour conquérir une impérissable auréole. Mais le sort les lui imposa et, à ce prix seulement, l'écnle florentine, éclose en [2S2 avec Guido Gavalcanti et l'amant de Béatrix, devint littérature italienne et nationale. « Questa bella poesia, sbocciata a un pnido cou la costituzione del 1282, (juesta scuola fii»i'eiilin;i, v\\v incdminciata dal Gavalcanti e da Dante si fa a poco a poco scuola toscana di parte bianca, bisogna che divenga, mercè la sveiitiu'a

* Dante, I, p. 374-5, 385, 887, •' OiKrc. I. p. 213 ot suiv.

e Tesiliu, lelteratura italiana e iiazionale ^ " Ailleurs, Carducci ne euiisidéraiit que le trépas de Béatrix, se demandait quels résultats il eut pour Dante. La mort, expliquait-il, est la servante et l'envoyée de Dieu sur terre auprès des héros : elle vient à point pour les avertir, les mettre ou les replacer dans le chemin qui doit les conduire à leur fin. La lille des Portinari est ravie à la terre; cette épreuve réveille et multiplie l'énergie de Dante : dorénavant, il sera tout à la lutte contre les hommes et contre les choses, en attendant qu'il cherche sa patrie dans l'autre monde et y place son idéal -.

Lorsque Giosue Carducci rétablissait un tel encliaîncmcnl de causes et d'elTets, il reprenait une méthode que déjà Villemain et Quinet avaient pratiquée. Le premier s'était posé sur Dante la question suivante : « Les événements de sa vie furent-ils pour quelque chose dans ce génie? et la biographie, stérile quand il s'agit d'un écrivain vulgaire, ne serait-elle pas ici vraiment instructive '•? » 11 avait répondu eu retraçant les mallieurs de Dante.

Quelques années plus tard, Quinet écrira des pages dont il est difficile de nier la parenté avec celles de Garducci. « Si [Béatrix] eût vécu, peut-être [Dante] se serait-il arrêté dans le cercle heureux des poètes qui l'entouraient; le véritable enseignement lui eut manqué. Mais Béatrix meurt dans sa première jeunesse, et de ce moment le jeune Dante entre avec elle dans la mort... Soudainemenl aiirandic et ti'aiisformée \)Av la mort chrétienne, Béatrix devient pniii' Dante un i»iMS(»nnage de légende, l'idéal de la beauté, de la sagesse, de la ]>hil(>s(»pliie, de la théologie. Ge que \(Mit désormai> Daiile, c'est de suivi'e pas à pas cet esprit dans sa gloire, i^oui' cela, il faut eominenrer le pèlerinage de l'abîme, su i VIT Béatrix dans les entrailles de la inoi'l, épouser le sépulcre. Suj>|)(i>ez qu(^ Danle lût resté paisiblement à Florence, peut-être son poème eùl été exclusivement fiorenlin... Puisque sa patrie

' Opcrc, VIII, 15-17.

' Id., I, 215-G, 226-7.

' Littérature au moyen âge, I, 303.

le rejette, il devient, par la nécessité même, citoyen de l'Italie et du monde. En le mettant hors la loi de son temps, la commune étroite du Moyen âge le jette de vive force dans la cité éternelle du genre humain ^ »

Si l'œuvre de Dante reste obscure pour qui ne connaît pas la vie de l'auteur, d'autre part, combien de fois cette vie reçut le contre-coup des événements contemporains! On ne peut donc en bien saisir les traverses, à moins de la replacer dans l'histoire générale de Florence. Voilà une nécessité qui apparut avec la plus nette évidence à Carducci; et il s'y soumit bien volontiers -, comme avaient déjà fait Quinct^ et Fauriel. Ce dernier écrivait* : <( C'est Florence, c'est la patrie de Dante que je dois faire connaître, avant de parler de Dante lui-même. C'est en effet là qu'il faut chercher les antécédents, je dirais presque les éléments de sa destinée;... la source première de toutes les impressions auxquelles s'éveilla, se développa et se passionna son génie. » Puis suivaient des chapitres sur VElal politique de l'Italie, la Constitution des républiques italiennes, la Constitution de Florence.

Carducci ne borne pas son intérêt aux luttes des partis; il se demande si le siècle de Dante n'avait subi aucune révolution morale pouvant rendre compte de cette nouveauté : le poète chante l'amour en chrélien et concilie, ou plutôt unit harmonieusement sa passion et sa loi, il élève au-dessus des réalités humaines stm culte pour Béatrix. Carducci explique la naissance de cet niiiNiiiidéalisé, en disant : Datilc \ i\;ul v\\ une société où i^vrniail l.i scin('nce jel<''(; |><ii' >.iin( hV.tiK/ois et sjiinl i)(>niiiii(iue; or Fini cl l'autre, sancliliaiif r.inidin'. lui ;i\;)i('ii( corninc doinn'' x*^ lettres de noblesse chrétienne''.

* Révolutions d'Italie, I, 131, 137.

' Voir notamment Opère, I, 21G et 8uiv., 226 et suiv. ' Révolutions d'Italie, I, 131 et suiv.

♦ Dante, I, 34.

• Opère, VIII, 54-59, 03.

Avant Ciarducci, Ozaiiaiii axait cliei'clu'' « k'^ (tiiuiiio de ce .sentiment chaste, délicat et bien Taisant (jiii attache Dante à la beauté de Béatrix et qui. après la niurt de cette jeune et sjiinle femme, inspire la Diclnc Comédie ». L'écrivain français lui aussi voyait dans les deux saints comme les maîtres spirituels de Dante. Entre autres réllexions, il écrivit celles-ci dont Carducci s'inspira de très pi'ès. « Saint Thomas d'Aquin propose (juatorze questions sur la nature de ramour, ses causes, ses elTets... Saint François d'Assise, en renonçant aux biens de la terre, n'avait pas dépouillé les richesses de son imagination et de sa sensibilité. Pour lui. le service de Dieu est uiw chevalerie, la pau\rcté sa dame. L'ordre de Sainl-François di'vint une école de poètes mystiques ^ »

Une troisième inlluence extérieure ressentie i>ar Dante est, nous (lit (l;nHlucci. celle des poètes jinhM'icurs : nommer Dante ini ))riniilif. \c (iiialilicr cinsiIcmii' i\{' la poésie ilalienne. ce serait, ajoutc-l-il. nioiilrci' une siiiiîiilièi'e ignorance sur cet auteur, son époque et ré\(»hiti(»ii de la liltéi*atui'e italienne-'. C^arducci ne tombe pas dans cette erreur. Jl excelle à démêler le fort et le faible des prédécesseurs provençaux ou italiens de celui qui les dépassa tous. Ici encore, des Français lui avaient ouvert la voie. Il avait lu chez Villemain : « Depuis près d'un siècle, par l'exemple des Provençaux. ])ar la ]>i'otcction de quelques princes, siu'lout de Frédéi'ic il, un ,i:i'imd ti*avail se faisait on Italie. Dé.j;'i. dans la foule des poclo. on distinguait (înido (îiiinizzelli di' Hologne, Guittone d'Arezz(t. (îiiido (lavalcaidi. doid les cditzoni soid plus d'une fois citées ])ar D.iiile... Ouelcpie créateur que soit le génie de Daide, le prodige de son langage et de son rythme, ses tercets si l)ien soutenus, tout cela n'est pas sorti de sa seule pensée. Les poètes italiens, ses prédécesseurs, avaient déjà fait briller un travail ingénieux de style; et parfois dans leurs can-

' Voir Sources françaises de Car durci, § 58. » Opcrc, VIII, 10.

zo)ii, ils égalent les troubadours, ces premiers maîtres de l'a poésie moderne. L'instrument était à demi trouvé; mais il fallait remployer à de grandes conceptions poétiques et lui taire dire encore autre chose que des chants de piété on d'amour ^ »

Quant à Fauriel, il est intimement convaincu que les génies eux-mêmes, Dante comme les autres, sont, en un sens, les héritiers et les continuateurs de ceux qui les ont précédés. Aussi, avant d'étudier l'œuvre du grand homme, consacre-t-il quatre chapitres aux Troubadours provençaux en Italie, à VInfluence de la poésie provençale en Italie, à VEcole sicilienne, à VEcolr de Bologne.

Jusqu'ici nous n'avons pas vu que Garducci ait cherché dans la nature propre de Dante le secret de son génie. Il a regardé autour du poète plutôt qu'en lui-même. Jl comble cette lacune dans son article Belle rime di Dante. Une page y tient grand compte du tempérament de cet auteur, ou plutôt de sa tendance innée à s'abstraire, à s'abniier dans la méditation, à devenir un véritable visionnaire -. Peut-être Garducci se rappelait-il le passage suivant de Fauriel : « J'ai dit tout à l'heure un mot de la convenance qu'il y avait entre les idées poétiques de Dante et la forme de vision sous laquelle il les a rapprochées et développées. Gette convenance est telle, si directe, si intime, que je me laisserais volontiers aller à croire que, si Dante n'eut pas trouvé cette idée de voyages imaginaires dans le monde invisible de la foi, déjà ])opulaire de son temps, il aurait été le premier à l.i mettre en œuvre et à peindre l'enfer, le purgatoire et le paradis 3. ))

A défaut de ces lignes de Fauriel, Garducci avait sûrement présentes certaines considérations de Villeni.»iii. Xuus le sa\uns I)ar lui-même. Tout en les corrigeani, il les adopte en partie

' Jjiltvrdturc au moyen âge. T. 2i)l>, .'i02.

" O/tm, \ III. ."(4. < T. 1rs Stiiiitis 1 1 II iKii is( s, § .%('». ' Daiilt, l, ns.

dans leur essence. Précisun>. Le critique français traduit un chapitre de la ] i/a nuova : en plein jour, Dante croit voir des femmes qui lui disent : « Tu mourras, tu es mort »; il lui semble que le soleil s'obscurcit, que la terre tremble; de ses oreilles, il croit apprendre la mort de Béatrix; de ses yeux il croit assister à Tassomption de la jeune femme portée au ciel par des anges. 11 pleure réellement. Et pourtant il est le jouet d'une sorte d'hallucination. En citant cette page, Villemain voulait montrer la disposition naturelle de Dante « au délire.... dussiez-vous croire un moment, disait-il à ses auditeurs, que cet homme de génie était fou. Cette pieuse extase, cette vision mystique, ces anges mêlés au souvenir de Béatrix, tout cola ne vous révèle-t-il pas la véritable inspiration de la Divine Comédie? Faut-il la chercher ailleurs? N'est-il pas manifeste que Dante la portait en lui, jusque dans sa fièvre et dans ses rêves ^? »

Ce tempérament de visionnaire, Dante le devrait, d'après Garducci, à l'une des trois races d'où il descendait. Car le critique italien fait intervcnii' les inlliicjices ethniques à propos de son célèbre compatriote: les traits du visage, dit-il, attestent en celuici l'orii^ine étrusque; il se vantait, non à tort, d'avoir du sang romain; enfin les ancêtres de son aïeule Aldighiera venaient d'Allemagne. Les étrusques, race sacerdotale, vivant pour les tombes et dans les tombes, lui avaient légué leur goiit pour le mystère de l'au-delà; des Romains, il tenait droiture et ténacité; des Cîerniain> nue fraîclienr et une franchise i)leines de hardiesse-.

(Jellc fois, ([ui ne recomi.iîl vu Carckicci un disciple de Sainte- Heuvi', \(iiiv de Ta lue? Les idées de l'un et l'autre sur l'innuence de la race sont trop connues pour que nuus devions insister.

A l'exemple tiré des pages consacrées à Dante nous pourrions en joindre d'autres, moins complets quelquefois, mais probants eux aussi. On verrait notamment que Quinet, avant Garducci, et,

* JAttvraturr au viourn âfir. 1. .'^2.') et suiv. ' Opctc, I, 235.

il est vrai, avec moins de profondeur que ce dernier, avait discerné dans le Decaméron l'empreinte très nette du temps où vivait l'auteur, du milieu social auquel il appartenait, de son séjour à la cour de Naples ^ On ferait, à propos des discours dello svolgirnenlo délia letieratura italiana, une remarque importante. L'auteur y explique le développement de la littérature jusqu'au xvn"' siècle, par l'action concordante ou non des trois principes ecclésiastique, chevaleresque, national, c'est-à-dire par Teffet des trois facteurs essentiels de la société italienne d'alors. Avant Garducci, plusieurs Français avaient déjà montré le jeu simultané de cette triple influence, mais personne, semble-t-ii, antérieurement à Guizot que Garducci connaissait dès 1860. Une comparaison attentive du texte italien avec certains chapitres de l'historien français nous a conduit à la conclusion suivante : Garducci a emprunté sa thèse à la cinquième leçon de VHistoire de la civilisation en Europe '-.

Devant Sainte-Beuve surtout, il conviendrait de nous arrêter. On n'ignore pas l'admiration de Garducci pour lui 3. Or, une fois seulement, nous avons prononcé le nom du célèbre Français dans ces recherches relatives à la méthode critique de notre auteur : mais, sans parler de la théorie sur l'importance de la race, Garducci nous semble voisin de lui dans bien des cas examinés plus haut. Si nous avons alors cité plutôt Villemain, Fauriel, Quinet, Ozanam, c'est que dans ces passages sur Dante, l'initiation actuelle était venue à Garducci i)lutôt d'eux que de Sainte-Beuve.

D'ailleurs, où la parenté entre Garducci et ce dernier apparaît le plus évidente, ce n'est peut-être pas quand on examine isolément un aspect ou un autre de leurs méthodes, mais lorsque après

* Garducci, Opère, I, 268 et suiv. ; — Quiiiet, Révolutions d'Italie, I. 197 et suiv.

' Cf. les Sources françaises de Cardueci, § 2.

=■ Voir notamment Opcrc, III, 307; IV, 210; V. Si; XiX, C.

avoir vu Sainte-Beuve déployer son art au cours de toute une série d'articles, par exemple dans les Portraits littéraires, on suit la marche de Gai'ducci tuut au long de ses études sur Parini ^ Où naquit le futur auteur du Giorno? Dans quelle famille? Quels fiM'ent ses maîtres? Que penser de l'Académie des Trasforinati où de bonne heure on l'admit? Avec qui put-il s'y trouver? Qu'étaient les Serbelloni dont il fut le précepteur? Que vit-il chez eux? Quelle influence put exercer sur ses œuvres son séjour parmi ces patriciens? Quelle importance littéraire faut-il attribuer à ses origines plébéiennes? Quels étaient l'état de la pensée européenne quand il publia son premier recueil? l'état aussi de la liltéraliire italienne, surtout en Lombardie? En «pioi ]uirtageait-il alors les goûts à la mode? 11 fut prêtre, mais avec quelles mœurs et quelle conviction? 11 chanta la vie champêtre et il réussit dans ce genre moins bien que Tansillo, Racan, Baretti, Oozzi, Foscolo, Jjamartine. Pourquoi? Etait-ce un\^ conséquence de sa nature, de son éducation, des circonstances où il se trouvait? Eut-il des modèles pour son Giorno? En (juoi di lièrent de ce poème tous les ouvrages qu'on a voulu en rapprocher^?

Voilà les principales questions que se pose Carducci. Tel est bien aussi, à peu près, le genre d'enquête que Sainte-Beuve a coutume de mener. Gomme on l'a dit fort justement, à propos de tout personnage qu'il étudie, « il remet cet homme sur pied, CM pleine réalité, il le rattache par tous les côtés à la terre, selon son expression: il suit dans son origine, dans son éducation, dans ses fréquentations, dans toute sa vie intime et domestique, la formation, les aiirandi^siMuiMits. les abaissenienis du caractère et de Tesprit - ».

Seulement, il fauf bien le reconnaître, le critique français réussit bien mieux (pic Garducci à fondre tous les détails patiemnicnl recu(Mlli> cl il en lii'c un portrait vivant. L'auteur des Pariniana lui aussi accumule les ])articularités intéressantes,

• Opvrc, 1. XIII ot XIV.

^ lynn.son. Histoire (h la lUtrrat. fram;., r.'iris. lîHK», p. 102."».

mais reste q-iielque peu impuissant à les coordonner, à les combiner, à en faire surgir une personnalité.

Ce long- chapitre serait incomplet si nous n'ajoutions quelques aperçus d'ordre chronologique, commentaire rapide de deux tableaux insérés dans la première partie de cet ouvrage ^

Parmi ceux de nos compatriotes auxquels Garducci doit le plus pour sa documentation, Sismondi et Barbier sont les plus anciennement cités dans le tableau de ses sources; on les y trouve dès 1858. Le nom de Ginguené apparaît en 1862; celui de Ilaynouard en 1862; ceux de l'abbé de Sade, Michelet, Ozanani, de Batines, Sainte-Beuve, Villemain, Proudhon, Quinet on 186:]; ceux de Fauriel et Victor Hugo en 1865 seulement.

La plupart de ces noms se retrouvent dans le tableau à des dates fort avancées : Sainte-Beuve en 1898; Sismondi, Raynouard, de Sade en 1899; Ozanam, Ginguené en 1904; Victor Hugo en 1907. On peut dire que leurs ouvrages, ou, du moins, certains d'entre eux, ont été des compagnons pour Garducci au cours de toute sa laborieuse vie de professeur, de critique, de poète.

S'il fallait indiquer une période oi^i les sources françaises sont le plus abondantes en ses œuvres, on pourrait la placer entre J863 et 1S83. Mais, sauf durant les années 1896 et 1897 d'un cofé, 1900 à 1907 d'autre part (ces dernières annonçaient la fin ju'nchaine du maître tourmenté i)ar la maladie), on ne peut pas dire

* Tahlcnu chronologique (Us sources françaises de G. Garducci. Liste «//>/(</hctifjuc (le CCS sources. Nous profitons de l'occasion pour faire observer (pie (]ans le tahlcnu, nous avons mis certaines poésies î\ la date de leur publication. Mais mieux vaudrait les placer ;1 la date de leur composition. Dnpo Asjiromonte est de 1862, Garnerale de 18G3. Per Kduardo Gordzzini de 1.S<m, -Vr/ rif/c.<<inio annivcrsnrio de 1*^08. Riprrsa d'octobre l.'^72. .1 ctrti cciiMuri df 1S71. < 'f. .7<*anroy, op. rit., p. .s.')-.S|, et < 'arducci. l'ocsic, \}. 4.'»!. 4'»T.

que, depuis 1863 surtout, Garducci ait jamais cessé de recourir aux publications françaises pour alimenter ce que nous avons appelé, d'une façon générale, ses sources françaises. Du moins est-ce vrai pour ses travaux en prose, car, après 1870, il est plus rare de trouver dans ses vers une iinitation directe d'un passage de nos auteurs.

Quant aux idées générales et aux méthodes propres à Garducci, si on peut y voir une influence française dès 1863 environ, elles vieillirent fidèlement avec lui et il ne s'en déposséda jamais.

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