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CHAPITRE IV Jugements sur la littérature française

Quand, après avoir extrait des œuvres de Carducci les nombreux passag-es où il porte un jugement sur notre littérature et nos écrivains, on rapproche et on compare ces fragments pour en tirer des impressions d'ensemble, on constate que toutes les époques n'y sont pas ég-alement représentées, non plus que tous les genres. A lui seul, le xix* siècle retient l'attention de Carducci plus que tous les temps antérieurs : entre ceux-ci, le Moyen âge est le plus négligé, le xviii^ siècle le plus favorisé. De la philosophie, de l'éloquence, du roman et du théâtre français Carducci parle fort peu; par contre, il donne volontiers son opinion sur nos poètes lyriques, nos érudits, nos historiens de la politique ou de la littérature. Encore faut-il ajouter que ce n'est pas forcément aux grands hommes qu'il consacre le plus de pages : il reste muet sur Vigny et, à un mot près, sur Leconte de Liste, tandis qu'il honore Auguste Barbier de deux longs articles ^.

En outre, parmi les divers traits qui caractérisent un écrivain français, il ne mettra pas toujours en relief ceux-là précisément auxquels on a coutume d'attribuer une importance décisive. Dans son principal morceau sur Voltaire, il n'étudie que ce détail : comment il a jugé Arioste -. P. Corneille et Molière l'arrêtent un moment, mais surtout parce qu'ils ont composé, le premier un

^ y OIT plus haut If'S Sources fmnçnixcft âc Carducci, § "2. ' liL, §§ 73 et lîM.

pclit iMiriiio lascif. VOrrnsinn pmhtr, \o «-ocoiul iiiie vcrsioii de Liici'ècc \

I)»' (■»'s faits r()iirliii'a-|-(in (juc (laidiicci maïKiiia de i^oùl, lut un ('>|>iil bizarre mi ((iiiiMit de Ijk.'ou Inrl inijuirrait^» la littéra- (uic f/'.-mraisc? ()ii (ninhci'ail aioi's dans iuk' (M'i't'ur siugidière.

l^arnii les extrait^ de (lardiicei relatifs à des œuvres signées de noiu^ français, nous eu relevons bien (jiii u'oni aucun rajiport avec la litt«'M'alui'e italienne. (")n les trouve surtout dans ses lettres : il réjiond. jiai' exemple, à un rorrespondaid qui a sollicité un avis; ou bien, au soi'tii* d'une lecture, il communique ses impressions à un ami. Ainsi, eu bS.Vx le ilr Vivis de Lhomond lui semble extrêmement bien écrit, mais pas au point de \\o ])as ti'ahir ce vice rédhibitoire et inévitable d'avoir pour auteiu' « un iKin-Jatin », et. (pii plus est, un Français, c'est-à-dire un homme pa.i'laul une lani-ue analytique par excellence -. En 1801, au sujet de iii'ammaires erecques, Carducci écrit : « J'ai Burnonf, Dubiier, Gurtius et la grammaire d'Oxford (la moderne). Dubner est bon, Gurtius aussi (ce dernier cependant pour les élèves qui ont déjà l'expérience des autres grammaires); mais, pour les commençants, Burnouf vaut toujours mieux 3. » Enfui. (M1 181M). de Madesimo où il passait les vacances, il adressait, entre antres détails, à Severino Ferrari, le suivant : « Avec beaucoup de plaisir el de ]>i'(»fit, je lis le développement (\o la it(>é>i«» lyriqut^ grecque dans une histoire de cette littérature i>ar un certain Croiset : (iMivre française, et pourlaiit sérieuse, originale, profonde, à un jxtiid (pTou ne saurait ci'oire ^. »

^ Opcrc, II, 22.'î; IV, 208.

- Lcttcrr di (iiosiir (\nr(lucf*i. I. 14. — Cnnliicci voulait que Vou mît nux mains des débutauls tics toxlcs choisis, parmi les plus faciles dos prosateurs ou po^tos latins authontiquos.

« Id,

* Lcttcrc alla fotnifjlin c a Srvcnnn Ferrari, Bolopna, 1913, p. 2C)2. C^irdu<'ci dit : « (Kuvre française et pourtant sérieuse. » Canlucci appréciait beaucoup d'autres ouvrages, pourtant français eux aussi. Mais le pas.sa.2:e relatif A la holle lUntuirr ilr lu littvraturc qrvajui, par MM, AlfrtMl et Maurice Croiset. est di' ISîMÎ : ( ';ii*.lu<<i était alors cnspinicn.

De tels passages, absolument étrangers à l'histoire politique, sociale ou littéraire d'Italie, constituent des exceptions. Que Garducci s'exprimât de vive voix ou par écrit, il pensait par-dessus tout à sa patrie et s'occupait lW'u éclairer le passé ou le présent. Quant aux écrivains de France, il ne les faisait, en général, intervenir que comme des moyens d'atteindre cette fin suprême.

Son intérêt pour eux tient souvent à ce qu'ils ont eux-mêmes ménagé une part à l'Italie dans leurs livres. De ses deux articles sur A. Barbier, l'un étudie le récit des pèlerinages que l'auteur du Planta^ des Rimes do voyages, des Souvenirs personnels accomplit, en artiste et en sociologue, au delà des Alpes \ Quant à l'autre, il le consacre, il est vrai, surtout aux ïambes-, poème qui s'inspire d'événements tout français. Mais, cette fois, pour piquer la curiosité du lecteur italien, Garducci comptait sur la bienveillante sympathie que valaient à Barbier le Pianto et d'autres livres.

Le cas suivant n'est pas rare non plus. L'illustre professeur, passionné pour les études se rapportant aux textes et à la vie de Dante, de Pétrarque et d'autres maîtres italiens, connaît bien les travaux français publiés sur eux. Il exprime volontiers l'impression que lui a laissée un long commerce avec un abbé de Sade, un Ginguené, un Fauriel et plusieurs autres : heureuses occasions pour nous de recevoir les avis d'un guide expert sur nos italianisants français. Au chapitre précédent on a pu lire plusieurs de ces jugements^. On pourrait en accroître la liste. Ainsi, quand M. Pierre de Nolhac eut établi que le manuscrit 3195 de la Bibliothèque vaticane contenait bien le Canzoniere de Pétrarque, écrit de la main elle-même de l'auteur, Garducci rendit hommage à la méthode rigoureuse que suivait le jeune savant français, pour démontrer l'authenticité de ce joyau. « Avec des arguments et des preuves irréfutables, à mon avis.

* Carcliicci, Opcrr. t. HT.

= Id.

^ Sur Ginguené, Faiiiitl. N'illnmain, Sainte-Beuve.

vous avez rendu à Tllnlie et an monde civilisé la plus préciense relique personnelle d'un grand poète '. >•

Dans i>resque tons les passages auxquels nous avons jusqu'ici fait allusion, Garducci parlait d'ouvrages dont il s'était lui-même inspiré. Il nuus renseignait en somme sur la valeur de plusieurs entre ses propres sources; il faisait, en un sens, la libre critique d'une partie de sa documentation. C'est maintenant plutôt comme historien de deux littératures comparées qu'il nous apparaîtra.

Il lui arrive de suivre au delà des Alpes la fortune des lettres italiennes, celle par exemple du poème héroïcomique auquel Tassoni avait donné ses règles constitutives-. De même, il consacre, on le sait, plusieurs pages aux jugements de Voltaire sur Arioste "^ : en un piquant article, où Voltaire lui-même, sa nièce M"" Denis, Saverio Bettinelli et sui'tout Giacomo Casanova jouent à ravir la comédie, Carducci explique comment, après avoir méconnu VOrlando furioso dans sa jeunesse, le patriarche de Ferney en vint à écrire : « Arioste est mon Dieu; tous les poèmes m'ennuient, hors le sien. »

Bien plus souvent, Carducci se pose des problèmes d'ordre tout inverse. L'important pour lui est d'établir si les œuvres italiennes sont originales ou s'inspirent d'une source française. Ainsi, en 1870, il étudiait quelle place la musique occupait dans le monde élégant d'Italie au xiv' siècle. Les poèmes auxquels, de préfé-

* Opère, t. XI, p. 342. Noter aussi comment, daus soa édition des Rime de Pétrarque (p. xvii-xviii). Carducci établit nettement que c'est bien ft M. de Nolhac qu'il faut Ptre reconnaissant do cette découverte. « Il ])rof. Piotro de Nolhac nol ISSG fu da' suoi studi iutoruo alla Bibliuioai di Fulvio Orsini condotto a ricouoscere e additare ail' Italia o al mondo l'originale délie rime di F. Petrarca : sonza sai)ere di hii. trinnse j^oco dopo ni mo<lesimo il D"" Arturo l*akscher : il ritrovamonto dol do Nolhac fu segunlato la prima voila nella h'evue critique dol 4 fohb. ISSC», |)(>i il 2S nuiggio conumicalo ail' Accademia d'Iscrizioni e belle lettere; gli studi dol Pakschor furouo pubblicati nel 1887 nel lomo decimo di Zeitschrift fur die Romanische Philologie. »

' Carducci. Opère, t. XÏV, p. 102.

» /(/., t. X. p. 131 et suiv.

rence, on adaptait alors des airs, étaient les madriçfali. Or les sujets que traitent ceux-ci et les cadres qu'ils choisissent pourraient, à première vue, les faire confondre avec les pastourelles en langues d'oïl ou d'oc, connues d'ailleurs et imitées de bonne heure en Italie. Mais Garducci caractérise avec un rare bonheur les essais des Arcadies française et provençale, puis les Madrigali qui apparaissent alors nettement italiens ^. Ailleurs, le critique émet une hypothèse fort intéressante et probable sur l'origine française de la strophe que Gabriele Ghicibrera employait, tout à la fm du xvi* siècle, sous le nom de trochaïque : il la devrait à Ronsard -. Citons encore cet exemple. Un critique italien soutenait que Manzoni n'avait pas eu besoin de chercher à l'étranger un modèle pour son roman fameux. Les originaux, il les avait dans son propre pays : YOrlando furioso d'abord, puis le Calloandro du Génois Giovanni Ambrosio Marini. Mais, objectait en substance Garducci, le malheur pour votre thèse est que ce Marini qui vivait au xvii^ siècle suivait de trop près Honoré d'Urfé, Gomberville et d'autres romanciers français. Si Manzoni l'avait pris comme guide, il aurait donc, malgré tout, marché sur les traces d'un étranger ^.

D'autres fois, sans s'interroger sur une filiation possible, Garducci rapproche deux ou plusieurs auteurs, parmi lesquels un Italien et un Français, quand leurs physionomies offrant quelque rapport mêlé de différence peuvent s'éclairer à la faveur d'un adroit parallèle. Parmi les femmes qui, dans l'Europe contemporaine, ont cultivé avec éclat la poésie lyrique, Garducci en

' Opère, VIII, 330 et suiv.

' Opère, t. XVI, p. 30.3-4. — Cardiicci donne comme exemples les deux strophes suivantes :

Se bel rio, se bel!' auretta (^uaiid je voy dans un jardin

Tra l'erbetta Au matin

Sul mattin mormorando erra. S'esclorre une fleur nouvelle.

Se di fiori un praticello J'accompare le bouton

Si fa bello. Au tel on

Noi diciam, ride la terra. Df sou h»MU sein qui poinmolln.

» y«/., t. III. p. 212.

admire trois : Marceline Desl)ordes-Valmore « pour Télégie, je dirai, do \i\ d(''\(»li(ni dniis l'.-unonr », F^lisabelli l^i'owiiing- « pour riiyin/i(\ j(» dirai, de r('.\la>o dnws l'anioiii* ». Annie Vi\Mnli " |>niir ]<' (li(li> raniltc, (|ii'(»n inc piust^e l'(^\|>ressi()n, de la liMninil(* ai'lisl.ique ». Mais, en dernière analyse, c'e^t la Française qni se trouve saerifiée : si Annie Vivanli in^ j)eut prétendre à la pureté angéliquement élégante d'Elisaitelh Browning, elle n'a ]>as (( la mollesse » de Marceline, u Celle-ci, i)anvre petite, se resseid- parfois de son métier d'aciricc française \ »

Ce n'est pas toujours entre deux auteurs que Carducci institue un parallèle, mais parfois entre deux périodes des littératures italienne et .française, celle, par exemple*, (pii s'écoule du xn'' au XIV* siècle-, (Ml bien le win' >ièele, considéré surl(»n( dans sa produelion jutéticiue ^.

Ces recherches relatives aux sources françaises des œuvres italiennes, ces parallèles entre périodes littéraires ou auteurs des deux pays, on les trouve assez fréquemment chez Carducci. Que conclure (]o. leui* abondance? D'abord, la familiarité du maître a\('e nus écri\ains e( sa conviction que les rapports intellectuels enire la France et Fllalie fureid li'O]) étroits, à cert;nnes é]io- (jues surloul. ])(iiii* (pi'on ])uisse déiuT'lei* l'histoire^ (\o chacune des deux I itléi'alnres. (jiiand on ne les i'appi*oche |>as. Mais s'il lail une jiarl si large à la ncMi'c, c'est juissi le résullal de i>i'éo(^(Mij);dions toutes patriotiques. On dirait que, souvent, il noïI en elle moins une sœur qu'une rivale des lettres italiennes : (jue de fois il s'attaclie à montrer (jiren d<''pi( dapparences ou d'opinions

* Opère, I, 35 et suiv,

' /(/.. t. XIX.

défavorables, ritalie, à tel égard ou à tel autre, est égale ou supérieure à la France!

Tantôt il nous reconnaît un avantage sur un point, mais fait valoir qu'ailleurs nous devons céder le pas à sa patrie : il semble vraiment réclamer pour elle une compensation. C'est ainsi qu'il le déclare lui-même, jusqu'au xiv" siècle, l'Italie ne produit aucune œuvre qui lui permette d'entrer en ligne avec la France; et les premiers essais de sa muse lyrique ou épique sont môme à demi français. Mais, d'autre part, ajoute-t-il, combien de glorieux titres l'Italie d'alors est seule à posséder! Elle a déjà constitué ses communes en républiques. Elle a déjà brisé l'empire, fait déjà peur à la papauté. Tout cela ne vaut-il pas une épopée à stances monorimes? Elle a restauré le droit romain et elle établit les codes de commerce dans l'Europe féodale; par le trafic elle domine l'Europe, elle couvre de bateaux la Méditerranée. Dispensatrice des richesses de l'Orient, elle pousse ses pérégrinations jusqu'en Chine, jusqu'à Malabar. Et d'ailleurs, ces poèmes chevaleresques tant vantés devinrent vite étrangers aux Français eux-mêmes autant que la langue où ils étaient rédigés. Ils restèrent oubliés bien des siècles, jusqu'au jour où des savants les exhumèrent. La production artistique de l'Italie fut plus tardive, mais est-il rien de supérieur aux œuvres de Dante, Pétrarque, Boccace? ou plutôt quel élément essentiel a-t-on dû ajouter à leur art? Et a-t-on besoin de les traduire ^?

Une autre fois, le raisonnement de Carducci revient en substance à la formule suivante : « On ne saurait jiier ici une déraillance de l'Italie : soit, je l'accorde. Toutefois, ce qia atténue sa faute, c'est qu'elle y est tombée, non pas seule, mais avec la France. » Lorsqu'on 1808 il publie son petit recueil des Pocli erotici dal sccolo XVIII -, il est ai'rèté, un instant, par un ^ci'iipule : pourquoi remettre au jour cette poésie émasculée cjui ne

* Opère, I, 61, 70-1.

- A Floreucv, chez Barbera, dans la coUecliou Diamanto.

rappelle rien, sinon les misères de la patrie et les petitesses des ancêtres? S'étant posé cette question, il n'y répond pas, du moins sur l'heure, et se montre préoccupé avant tout de trouver à son pays des compagnes d'erreur : qu'on se garde, dit-il, de reprocher à la seule Italie, et de donner pour un signe tout à fait propre à sa décadence, le nombre excessif de ses poètes erotiques au xviir siècle : l'Europe entière avait alors une prédilection pour les vers idylliques et anacréontiques. Et Garducci entreprend de le démontrer; quelques mots lui suffisent pour l'Autriche et la Prusse, tandis qu'il s'arrête complaisamment sur Parny, Berlin, sur des révolutionnaires — tels Louvet, Saint- Just, Robespierre, Barère — qui se reposaient de la vie politique en composant des vers galants ^

Voici une intention beaucoup plus fréquente chez Carducci, quand il rapproche un auteur italien et un français : le parallèle fait, en général, éclater la supériorité de l'italien. Le Décaméron, dira Garducci, et le lîunmn de la Rose mar({uent la victoire de la société bourgeoise sur la féodalité, le triomphe des temps nou- MMiix Mil' le Moyen âge chcvaleres(iue. Mais Jean de Meung n'est, après tout, que rinstrunient de Philippe le Bel; il travaille à lortifiei' le despotisme royal en abaissant noblesse et clergé. An contraire, dans le Décaméron, il faut admirer le libre et nécessaire produit de la civilisation italienne. Jean de Meung est un vilain (pii se révolte et prend plaisir à conspuer ce qu'il adorait hier. Jean Boccace est un citoyen cl il a grandi après les ordonnances de Giano délia Bella. Au Honitut de la Rose se rattache la Jacquerie, an Dècainéron la Renaissance^.

Sui' de Thon et Goinmines, nous lisons, dans le même volume, qu'on ne saurait sans injustice leur dénier des mérites d'observateurs et d'historiens. Mais Machiavel l'emporte sur eux, car il sait en outre s'élever au-dessus des événements actuels et nour-

Opere, XIX, 58.

O Itère, 1. I, p. 271).

rir des conceptions générales valables pour plus d'un temps et plus d'un pays ^.

De même, La Bruyère et Parini furent tous deux précepteurs de jeunes patriciens; ils durent à ces délicates fonctions d'aborder des milieux dont les écartait leur naissance et qu'ils purent observer à loisir. Toutefois, l'auteur des Caractères ne consigne que des faits particuliers, une mode ridicule, une opinion injuste, un vice odieux, tandis que la poésie du Lombard, passionnée et passionnante de plus en plus à mesure qu'elle avance, procède à une orageuse reconnaissance morale -.

Par rapport à Boileau, Parini garde également un avantage incontestable ^. On avait cité le Lutrin comme source possible du Giorno. « L'œuvre française, dit Carducci, est un gracieux badinage littéraire qui, entre la Pucelte de Chapelain et la Henriade, montra l'inaptitude de la France bourbonienne à l'épopée. Mais quoi de commun entre tout cela et le Giorno? » Boileau et Parini excellent sans doute à user de la personnification, de l'allégorie, de la description : mais l'un en des vers un peu pesants qui sentent la lampe et dénoncent le travail de la lime, l'autre — l'Italien — avec une souplesse merveilleuse. D'ailleurs tous ces artifices ne sont admis dans le Giorno qu'à titre décoratif, tandis qu'ils constituent pour le Lutrin des moteurs si essentiels qu'eux disparus, le poème manquerait d'action. Et puis, comme la richesse de l'art déployé est peu en rapport avec le sujet que traite Boileau! Mettre en œuvre toutes les ressources d'un grand talent pour décrire un lutrin, pour allumer poétiquement une chandelle, pour parodier, au profit d'une perruquière abandonnée, les plaintes célèbres de Dlduu : c'est se condamner à la froideur. Au contraire, le Giorno flétrit des mœurs pernicieuses à tout un

^ Id., t. I, p. 173.

« Id., t. XIV, p. 28.

• Il faut dire qu'ici Carducci s'étend au moins autant sur ^llypotll^s^• suivant laquelle le poème de Parini aurait une de ses sources dans l'œuvre de l'ope. The Itaping of the Lock {Opère, XIV, 100 et suiv.).

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pays et otïre une impurtaiice sociale. Par là il mérite d'être placé bien plus haut que la plaisanterie imaginée par Boileau K

Parmi les articles où Carducci met en pai^allèle la France et ritalie. un des plus récents est celui où il cherche à résoudre ce ({u'on ]K)ui'rait appeler le problème du centre littéraire et de la langue littéraire. L'Italie contemporaine, suivant notre auteur, ne sauiait j'econnaître à la France un avantage cpie i)ublient à tort certains criticpies italiens -. Répétant des doléances déjà anciennes, ces derniers voient pom* leur pays une cause d'infériorité accablante dans ce lait qu'il ne possède pas une métropole littéraire. Heureux, disent-ils, les écrivains français; ils ont un centre intellectuel; si de leur patrie soi'tent tant de chefs-dVruvre, c'est que Paris n'en est pas seuleincnl la capitale administrative. Là, et là seul, vivent les piùncipaux ai'(i>tes du pays; mutuellement ils s'éclairent des lumières de leurs génies. Là sont l'éunis éditeurs et impresari. d'autant plu- puissants, riches en initiative et audacieux, que, sans rivaux en province, ils exercent un vrai monopole. Là enfui on trouve, non seulement un l)ublic sans cesse renouvelé (ce (pii ai'i'iverait dans toute autre grande cité), mais une élite d'autant plus délicate et nombreuse qu'à la former et à l'affiner concourent toutes les ressources qui, en cette ville, alimentent les esprits ^.

Oi'i d'autres découvraient un avantage pour la France, Carducci prétendait, au conti-aii'c, discerner une condition i>eu enviable : si un organisme ((Milral absorbe les for<'es individuelles ]H)uv les transformer u en une pâte uniforme passée ensuite par les i)resses de l'usage » : voilà qui, à priori, ne semble pas à Carducci devoir favoriser le développement d'une littérature énergitpie, libre et originale. Et l'expérience, disait-il, confirme ce raisonnement : la Grèce eut quatre foyers artistiques princi-

' /r/., t. XIV, p. 100 et suiv.

* Opcrc, I. 01, 70, Tl.

' \'()ir notammeut Ugo Ojetli. .l//(/ sropcrtit <lci ht ternit. .Milnno. 1SÎ>."».

paux; lorsque, au xvi^ siècle, la littérature italienne s'imposait' à l'Europe, les centres littéraires n'étaient pas moins nombreux dans la péninsule que les régions et, peu s'en faut, que les villes mêmes. Pouvait-on, eniin, imaginer en un même pays moins de liens qu'il n'en exista, dans la première moitié du xviii^ siècle, entre Xaples, Venise, Rome? et pourtant, là se formèrent Vico, Goldoni, Métastase, génies très dissemblables certes, mais qui. dans leur diversité, représentent trois aspects de l'unité intellectuelle d'Italie; d'ailleurs, tôt ou tard, ils appartinrent à la littérature européenne, comme représentants non pas de leurs trois petites patries, mais de l'Italie elle-même ^

Contrairement à plusieurs de ses compatriotes, Garducci ne croyait pas non plus que la France l'emportât sur l'Italie en ce qu'elle possède un instrument ([ui ferait défaut à sa sœur latine: une langue littéraire adoptée par tous les écrivains. Mais alors, dit Garducci étonné, est-ce que par hasard les Ferrarais Arioste et Bartoli, les Piémontais Baretti et Altieri, les Lombards Parini et Manzoni se seraient exprimés en trois dialectes différents? ou bien ont-ils usé d'une langue à peu près commune à eux tous? quelle serait donc la langue littéraire sinon celle-là? Qu'elle ne soit pas immuable, mais susceptible d'évoluer, comme tout ce qui participe à la vie, nul doute; mais qu'elle n'existe pas et doive être créée de toute pièce, comment le soutenir sérieusement 2?

L'affirmer et, en même (enips, déplorer que la vie littéraire ne puisse être concentrée en Italie, comme en Frajicc, dans un centre unique, c'est vraiment se donner des excuses faciles et mauvaises ^, au lieu d'ouvrir courageusement les yeux à la vérité. Si

' Carducci, Opère, XII, p. 503 et suiv., Mosclie cocchicre.

^ « L'Italiji 11011 ô ne puo ossoro, od ô boiip che non sia, la Fraufia ; la (iiialc, a dolta di colosti aulori cho avrebboro vojçlia di non rssi'iv liseliiati o di «'ssen* li'tli. è il solo paose che abbia una gran lelloratiira iirrchè ha un ccnlru Intelario 0 una linji;ua letteraria. In quoi contro i suddcUi fiscliiati »> non l»'Ui s'iininafrinano. ])rv coiisolarsi, chv i pari loro siano o sarcbboro dispulali a pujjni (la editori e inipresari ; quella liugna se la immagiuano facile e jinstosa a scri-

de bons auteurs italiens ne rencunlrent pas auprès de leurs compatriotes le grand succès, objet légitime de leurs vœux, si d'autres plus nombreux ne méritent pas d'être applaudis, la faute en est au moins en grande partie, non pas au régionalisme italien, mais, tout au contraire, à la faveur excessive dont la France jouit dans la péninsule. Ainsi raisonne Garducci.

Les Italiens, ajoute-t-il, ont beau se laisser ravir de t-emps à autre par une crise d'orgueil national et se départir alors de tout-e mesure pour exalter leui^ compatriotes au détriment des étrangers, d'où polémiques ardentes des deux côtés de la frontière ^ : ils n'en restent pas moins assez dédaigneux de leurs gloires nationales, au profit notamment des gloires françaises dont ils se loMt les propagateurs et les choryphées. C'est de la littérature française qu'ils se repaissent, quittes à lui faire payer ce long succès par d'inépuisables médisances. Ils courent à une représentation de quelque vieux drame d'Alexandre Dumas père, dont ils déplorent néanmoins l'immoralité. Ils dévorent un roman français sur lequel ils font ensuite des gorges chaudes -. Les auteurs préférés ne sont pas toujours les mêmes; ce qui ne varie pas, c'est l'engouement pour les œuvres nées de l'autre côté des Alpes 2.

Non seulement on lit avidement les Français, mais on les imite. Garducci écrit, en 1874 : « Voyez la majeure partie des (iMivies dramatiques d'aujourd'hui : elles vous ont un air de choses déjà vues et revues à satiété; ce sont des ombres de la

\ere como un hiccliier di sciampagna a bere, anzi che la si scriva corne (la se e che la si scriva scmpre bene e proxochi ella i bo^H scrittori corne a piinlo un bicchiere di sciampagna fa Tuorn spiritoso. » (Opvrc. XII, 504.)

* Opère, III, p. 21(). Carducci fait ces réflexions à propos de certains articles publiés, en 1873, sur Manzoni, quand mourut ce grand homme.

* hl.. XII, p. 300. « L<' crt'staie di Fin'nzo e di Milam» una voila «>rano grandi consumai rici di Scott •> Dumas; ora s«^guitano nnsioso le terribili poripezie degli eroi di Tonsou e di Gaboriau. Drl Manzoni poclir a pena se ne ricor- <l:ino. o con un senso di noia. Se nr»n che cotesto solo non t"^ il popolo. Popol»» .sjnmo lutli. » t'eci esl écrit en 1885.

comédie française qui se reflètent prétentieusement dans un cadre mobile et vague, avec des contours passés qui n'appartiennent plus à personne. Lisez, si le cœur vous en dit, certains romans qui se multiplient, plus ennuyeux et plus vains que les caiizonleri du cinquecento : c'est la vie italienne, cela? c'est la langue, l'esprit italiens i? » En 1878, Carducci ne se montrait pas plus satisfait, car il disait : « La littérature italienne d'aujourd'hui n'est que la reproduction et la copie de la littérature française avec, çà et là, quelque parcelle allemande; mais le fond est français; mais surtout ce qui manque dans cette littérature italienne, c'est l'Italie -. »

Carducci ne s'en tenait pas à ces généralités; parfois, il donnait des précisions. Ainsi, dès 1861, rendant compte d'un drame en prose dû à de Virgilii, il relevait dans l'œuvre des réminiscences nombreuses de Victor Hugo ^. En 1880, il s'étonnait qu'on pût prendre au sérieux l'originalité de Praga : « Avez-vous lu, disait-il, V. Hugo, Heine, Baudelaire? Ce que, vous autres, vous vantez le plus dans les vers de Praga se trouvait déjà chez ces poètes. De la couleur de V. Hugo furent teintes jusqu'aux fibres intimes de sa poésie : telles les bêtes qui se sont repues de garance, se trouvent, dit-on, tachetées de rouge *. » Dans une étude publiée en 1901, Carducci rappelait combien nombreux sont les éléments qu'Aleardi emprunte à Lamartine ".

Sans aucun doute, Carducci exagérait : la littérature italienne de son temps était bien plus originale qu'il ne prétendait. Il

= Id., IV, 2.S2.

^ Opcre, ^^ 202.

' hl., III, 2S1.

■■ Id., XIX, 303.

poussait le tableau assez au uoir pour reudre pressante, aux yeux de ses compatriotes, la nécessité de guérir un mal qu'il jugeait pernicieux : en littérature, rien ne lui semblait plus urgent i)our son pays que d'être lui-même et de garder sa personnalité.

Ce n'est pas qu'il crût nécessaire, ni même bon. d'ignorer nos grands écrivains : il ne le pouvait, sans i)rononcer contre luimême une implacable et mahidroite sentence. 11 savait bien à (jnel point est fécond, puur des peu])les aussi avancés dans la civilisation que les Français et les Italiens, un échange continuel d'idées, où cliacuii des deux es( tour à tour débiteur et créancier, il ]U'nscri\ ;ii( la ])ai*esse et l'inerlie qui vous dispensent de mettre en (imini'c les ressources de voti'e esprit et vous rendent incapable d'observer la vie aiiloui' de vous, de traduire vos émotions, de perfectionner votre art. d'imaginer à ses besoins lujuveaux des cadres rajeunis ou inconmis. Jamais, i)ar contre, il ne blâma un Italien d'être entré en conuuunion d'idées avec les plus illustres représentants de la pensée fi'ançaise, d'avoir apl)ris auprès d'eux à lii'c en soi, à se connaître, à dégager son originalité. Et d'ailleurs, il le savait bien : de telles influences on ne saurait y échapijer; on est. (pioi cpi'on fasse, de son siècle. Nulle i)art il n'a blâmé ni Mamcli. ni des personnages célèbres comme I^eoi)ai*di et JNIazzini, de n'axoii' pas lu sans profit les (i'ii\res de Lamennais '.

' O/n/f. III, p. S!), ('nnhu'ci dit sur riiymue do (Joffndd Mainoli. intitwiô MihiiKt (• \'cnczia : « (\'i*to clu* ix'i* liorozza di lùcclii o itroprichl d'iuuiffini. c aiR'iio i)('r (crta iiiaj,'j;ion' c^jjuairlianza. \a iiiuau/i aile altn» poésie di Gofl'redo ; vi si riconosct' il cnix) modo di rai)i»n'S('iitaro dcl LaiiuMuiais m-lk' ParoU di un rrcdrnic e il \«M-s('f;i;iare nervoso dcl lîcrchct. »

Sur .Ma/zini, cf. I. I. p. .'îOO : « Il Ma/./ini. ( Iw afiialatosi co'l I.;iiMt'iinais iiiipriini'x a di un ihkao idralisnio rivohi/.ionario la dcnioi razia italiana. » VA 1. III. p. -UJn : u (îiu.sei)p.' Maz/ini. (miikiscImIo dal Lain«Minais a que^li auni non scuza escrcitare un ascen<I»'n((' su"l pi-nsare c lo s( rivci-e di lui (il I^nnennais fu d<'' pocliissiuii fianccsi c^c il .Ma//ini avcssr cai'i v aiumirasso), (îiusfppc Mazzini inlanlo juMisava uiA alla tcrza Knuia. » ( 'arducci s'exprime ainsi A proi)os d'une fort hcll • i>am' des Afjairvs <U lionu. d'uvre ('«erite par Lamennais d<' 1,S;îa n I.SJ'.C). Ma/.zini. nô m ISOS. avait aU>is df 12.'. A 'JS ans.

Quant A Léopard», nous ne voyons pas (pu- C'arducci (.XN'I, 2.S0) constate

Cette remarque en amène une autre : si Gardurri. quand il juge des écrivains français, n'oublie jamais sa qualité d'Italien, du moins, cette préoccupation patriotique ne lui enlève pas sa liberté d'esprit. Sans doute, il éprouve un plaisir parfois évident à mettre bien en lumière les avantages que la littérature italienne peut vanter sur la nôtre; il ne dédaigne pas non plus de plaider les circonstances atténuantes, pour la faire placer non pas au-dessous de son émule, mais au même rang. Mais il a soin de choisir judicieusement des cas où sa cause apparaît sans contredit légitime ou fort plausible.

Avoir un amour-propre national toujours en éveil et revendiquer cependant les gloires de la patrie sans fouler aux pieds ni méconnaître les lauriers de la nation qui semble la plus dangereuse rivale : voilà certes un mérite dont peu seraient capables. Il faut en faire honneur à Giosue Garducci. Ghemin faisant, on en a déjà trouvé quelques preuves, auxquelles nous allons maintenant ajouter plusieurs autres.

S'il détourne ses compatriotes de toute imitation servile, du moins il leur recommande plusieurs fois de prendre exemple sur la France. Gelle-ci, comme l'Allemagne d'ailleurs, possède en abondance des chants nationaux, « tandis que la révolution italienne de 1848 et de 1800 n'en a produit aucun ^ ». Depuis longtemps la chanson à boire fleurit de l'autre côté des Alpes, et « l'Italie, la terre du vin, n'a ]ias la poésie du vin - ». Dans les

avec r<'.2:rel quo lo s^rand po^to ait lu « con j^rando intorosso nol' 20, <li L;Hn»'iinais, il Saggio su Vindiffcrenza. »

* Opère, II, 421. « Giiardato quanti canti civili vcramont»^ canlati ha la r'raiicia ! Quanti la Germania ! inentre non uno degno ne ha pro<lotto la nostra rivoluziono dcl 48 e del 00. Ed oh (pial premio riserborobbe il popolo ail" auinr (li tal oanto ! Quoi promio oho dit"^ la Grecia a Tirteo o ad Alc'o; chc m1 i:io\iii • Korner rAlcina.i^na, (> a H('rany;or ha dato la Francia. »

- ()])<i(\ XIII. 1S7. « r/Italia. (JJiiofriii, la terra del vino. non lia la ixx'sia dcl vino; coinc fcrvida voluttuosa sorcna l't'bbc la (irecia, conic .i;ioci)nd:uniMil«' bori^licsc la Francia. coinc fanlasticninculc conlinlc la (^M'inania... Ncl sccolo (li'l I';iriiii clii ne die (|u:ilelie s;mi;i(). iniiiMudo non innie l.i milanie spiirliatezza dclle chuiixouH il hnirc t'rancesi, fn il R)>lli. iinlo. per vcro di p.-idri' boriroî;nouc. »

— lÔO —

familles et les écoles françaises, combien lit-on de nobles ouvrages où sont relatés les gloires et les malhenrs modernes de la nation! « Nous autres, Italiens, nous en sommes restés à Botta, à Colletta, et malheureusement à Cantii ^ »

De même, Carducci décerne à Racan la palme sur Parini. pour la peinture de la vie champêtre. Il traduit et fait sien le jugement oii Sainte-Beuve vante les mérites des Stances célèbres : mollesse, abandon, impression de calme et de silence. Il ajoute : « Tout cela manque dans l'ode italienne, la Vifn rusllca, et, en même temps, la vie et le coloris -. »

Sans doute, il donne le pas à Boccace sur La Fontaine : « Dans Je Décaméron, la sensualité entre comme un des éléments de la nouvelle, mais l'idéal, le pathétique, la fantaisie ont une part aussi. Au contraire, les contes de La Fontaine sont en tout et pour tout sensuels ^. » En revanche, voici ce qu'il écrivait de Tommaso Grudeli, le meilleur peut-être des fabulistes italiens : « 11 imitait les Français et on pourrait le nommer en quelque sorte notre La Fontaine s'il n'y avait une présomption ridicule de pauvres gens, à mettre trois ou quatre fables, si belles soientelles, en balance avec les apologues si nombreux de La Fontaine, cet Homère des fabulistes *.

En 1885, Cardnrci ])la(;nif les Promcf^n sposi de Manzoni bien

au-dessous des Misérables ])n\\\' limportance des problèmes que

•posent ces romans; et Tinlérêl européen que jirésentait l'œuvre

d'IIui-d juslifiait à ses yeux la popularité beaucoup plus grande

(loiil clic jouissait '.

Enfui. luillc i)jirf niitMix (jiio dans certaines pages consacrées à (liusti, n'éclate l'impartialité de f.ai'ducci. Quels rapports peut-on relever entre Giusti et Béranger? Ce problème fut plus d'une fois

' /(/.. XII, 484. C'anhicoi s'oxprimnil ainsi en 181M>.

' Opcrr, XTTT. ir.^^î).

=" /</.. XII. r>i7.

* hi.. XIX. :'/'!>.

5 /(/.. XII. L'ÎM. -J'.iT.

— lOi -

aborde en France et en Italie. Gustave Planche rabaissait singulièrement le mérite de Giusti. « Florence, écrivait-il, voyait dans ce dernier le rival de Béranger. Une étude attentive ne confirme pas cette croyance populaire... Si la manière de Giusti ne rappelle pas la manière de Béranger, on ne peut nier que le choix des sujets traités par le poète toscan ne rappelle très souvent à la mémoire du lecteur les œuvres du poète français ^ » C'était, tout à la fois, affirmer l'infériorité de Giusti par rapport à Béranger et insinuer que le i)oète italien avait pu toutefois s'inspirer de son émule français. Le marquis Gino Capponi prit la défense de son compatriote contre Planche, mais ne put néanmoins se refuser à un aveu : la satire de Béranger a une tout autre importance que celle de Giusti dont la portée ne dépasse pas Florence et souvent la campagne toscane -. A propos de cette concession, Garducci rappelle que lui-même avait déjà écrit : « Giusti élargit rarement — ou jamais — son vol au delà de la frontière des Alpes ; souvent il ne dépasse pas l'Apennin. » En outre, Garducci conseille à la critique d'étudier dans quelles limites Giusti s'inspira de Béranger et pourquoi « le poète toscan a moins de souffle et de lyrisme que le parisien ^ ».

La préférence de Garducci pour Béranger tire un singulier relief de la conduite toute différente tenue par les autres juges, en ce petit procès. Marc Monnier ne voyait entre les deux poètes (pie la communauté du rôle qu'ils avaient assumé dans leurs écrits et leur vie*. Suivant Luigi Settembrini, « Giusti traite des sujets plus graves que Béranger, sent des douleurs plus profondes : souvent il ne peut sourire alors que le poète français se réconforte avec les fillettes, le vin et les chansons^ ». Un récent éditeur de Giusti, G. Puccianti, ne tombe pas dans cette

^ Nouveaux portraits littéraires, t. II, p. 35 ot 40. article d'alx^nl paru tii isno dans la Revue des Deux Mondes.

- Scritti editi ed iiiediti di Gino Capponi. Fiicnzo, liarbèra. 1S77. ^ Opère, VII, 372.

' L'ftnlie est-elle ht terre des morts? p. 23. fjcziotii di lettcrutura itaîiuno. Xapoli, 1S72, vol. 111. p. .'îHl.

cxaGération, mais s'en tient an jugement de Marc Mounier et ajoute qu'entre la (liincciola de Giusti et 1rs Escargots de Béranger, les titres mmiIs otlfont un rapport: si le Pupalo di Prèle Pero fait penser au Hoi d'Yvotoi, c'est qu'une ironie très fine circule dans les deux poèmes et qu'ils proposent des idéals différents, mais impossibles à réalisera Sans prendre parti, qu'il nous suffise de faire ressortir (pi'en un débat sur la valeur et l'originalité d'un poète italien comparé à un poèt« français, Carducci fut seul, avec Planche, à se prononcer pour notre compatriote.

La même année, il s'en prenait encore à Giusti. Ce dernier s'était permis d'écrire sui* une célèbre romancière : « <'ette Dudevant qui se donne au public sous le nom de George Sand, adultère même dans sa signature » ; et ailleurs : « cette George Sand dont la Inxui'c i'unianes(iiic infecte l'esprit des Françaises. » Cardiicci ne se boi'iiait pas à ti'oiixci' peu galante une (elle \\\U\lérance. 11 s'éliiniiait (]iic (iiusli s';ii'i'ni:t'àt ct» i'«Me de prédicateur et brûlai (rini zèh^ si ardeiil ]M)Mr la nioi'aic (Milragée, lui, l'autciu' de certaines sextin<v< c ofi les amours adultères sont chiffonnées sans passion. <;iiis ait ■ et ^ans pudeur aussi. « l^auvi'C (iiusti, Mazziiii v\ 'r«iinmaseo jugèrent bien ililléi'emment George Sand, et p(»ui'lani c'étaient d'autres juges que lui -. »

.Iiis(|u'ici. iiMiis a\(tfis tenu à nionlrci' (iU(\ dans l'dMivi'e de Cardiicci. h^s (''ci'i\ aiii< li'aïK'ai- iiitcrx iciincnl ^iirfoiil à propos

* Pocsir (li (Jiiis('niio (Jinsti con \in sn^cio rrilico o note di (J. I'iir<Maiili. Fironzo. L(' Monni.r. V.n^. p. XLU, IST. .S2.3.

^ Opin. \'II, .'î7(». <( K clii ha lotlo. scritto o oorrodr i>roprio di puirno dol Oiiisti. corio .s(»stino in ciii j;li nmori ailultori sono manlrujriati non pnr sonza IKissiono o spuz' arto, ma con la porelioria sola. stMiza lo stil vivo, del Ralaochi. • • clii sa l'opsctfo di (|U«»' s«Mitini«Mi(ali ainori stioi i)ia,î:iin(>olatî oon niolli<*liircio d'i<l('aIisnio i)»iriL'inoso. d<»vo slrananimlf nu'ravii^liarsi a lanla sua a«'<'i'nsi«MH' f'i ]HT(li(';)((»ri' (tMilrn I»» ndii1ft'ri> <• «oiilro la Sniid. »

des lettres italiennes. Il n'en reste pas moins que, si l'on rapproehe les divers passages relatifs à nos auteurs, on peut se représenter Topinion de Carducci sur une bonne partie de notre littérature considérée en elle-même. Il la juge à la lumière d'un idéal qu'il a parfois exprimé en prose, et qui d'ailleurs se dégage de ses poèmes.

Nulle œuvre ne semble pouvoir Ini plaire, à moins d'être sincère, de fuir rimmoralité, d'atteindre un but utile. Que l'écrivain s'interroge en toute liberté, qu'il exprime ce qui est vrai, non aux yeux de son entourage, mais selon sa propre conscience, qu'il ne peigne pas complaisamment les défaites de la volonté, les victoires des sens; qu'il interroge le passé, qu'il pressente l'avenir, qu'il découvre les liens unissant les faits historiques à travers de longs siècles, qu'il dégage de ces considérations une leçon-oii Ton puisse voir comme une loi de la morale sociale : alors il méritera le suffrage de Carducci, à condition toutefois de revêtir ses pensées d'iuie forme ramassée, condensée, énergique, réalisée difficilement à furce de patience, présentant, selon les cas, ou les caractères de la prose ou ceux de la poésie, au lieu de la combinaison incohérente nommée prose poétique ^

Ces principes, on a déjà pu le constater, Carducci les applique à la littérature française qui précéda le xvni' siècle -. Nous avons déjà renvoyé à la plupart des pages fini la concernent. Elles

» Oprrr, IV, 2S.1. 2SG, 204, 299 ; XI Y. 0.

' Voir an chai)itre précnlont les jusremonts sur oos jxhmiu^s oli«'valorosquos, Jean d«' Mouncr. f'ominincs. dt» Thou, Racan. Boilcan. T,a Fontaino. RapproflitM* Opère, XII. .'21-2. où. en 1897. C'anliuci rappellr qiio les plus grands 7)aimi les classiques français furent les disciph's des Grecs et des Latins : ainsi P. Corneille. Racine. La Fontaine, Boileau. Cardu(<i. il va s;ins dire, les api)rou\e i>leineni»'nt.

Ajoutons un passag:e relatif aux moralistes français du wii" sitVle (X\'I. 277) et oil Carducci semble n'avoir pas vu tout leur uiérlt»'. Avant .7. -.T. Rousseau, dit-il. (c irli scnitatori dell* uomo interno, i rivelatori ddia storia délie ai'.irae. fin allora. nel ^ran secolo. erano stati i nioralisii. uiandiesi. ir»Mnnetri. accadeniifi. cIih scrivevan mnssime. clu' iucidt'vnu jw-nsifri. élu- dipiu;;evan ritralti: fnrti fd .l.'jrnnti. ma frisldi »> imptTsnn.ili : La Roehefcmcauld. l'aseal, La Rniv^r<\ »

sont peu nombreuses. Le critique italien s'est prononcé un peu plus souvent sur les temps de Voltaire, mais, avant tout, sur ceux de Victor Hugo, Lamartine. Musset. Zola.

Notre XVIII* siècle peut, jusqu'à un certain point, revendiquer dans sa postérité spirituelle l'auteur du Ça ira, de Vlnno a Sataha, des Decennali. Qu'on ne s'attende pas néanmoins à voir en Garducci un admirateur fanatique de cette époque : il la juge avec une grande liberté d'esprit. D'abord, il va sans dire qu'il ne saurait lui pardonner une inaptitude trop longue et trop générale à souffrir la vérité en poésie. Combien de Français, dit-il, ne toléraient alors Homère que poudré, Sophocle masqué, Shakespeare muselé! La haine du Moyen âge égalait dans leur àme l'horreur pour la Renaissance. Exprimer des impressions vraiment ressenties, laisser au moi la franchise de ses allures : voilà ce qu'interdisaient au poète prétendu lyrique les usages de la bonne société. En revanche, la mode favorisait les poétereaux élégants, qui célébraient, en dos vers futiles, les menues circonstances d'une vie sociale réglée dans ses moindres détails. Ou bien la vogue allait aux ingénieux et ennuyeux poètes descriptifs. D'ailleurs, comment douter que la France, sous Louis XVI, n'eût de la poésie lyrique une notion vague et fausse? Elle nourrissait un faible j^onr les vers bâtis sans peine, les vers libres M Enfin, Jean-Jacques Rousseau vint et rétablit dans ses droits légitimes le moi exilé! fail dont, à juste titre, Carducci se montre extrêmement frappé, si on on juge par l'insistance avec laquelle il y ro\ ioTil. poiii' le ('(fiislatei' on en déduire les conséquences-.

Impitoyable t'ii\('r> les Pimn. les Bernis, les Saint-Lambert, les Delille. les Hertin. les Rouehei-. le- de Villars^, Giosue Carducci n'admire pas non plus sans l'éserve les philosophes : cer-

' Opcrc, XI. 237; XIII, 272-3; XIV, S7-S, 313; XIX. r»8 ei suiv.

Il y n pourtant uno pi^(•o fugitive du XYllT siMc qtio Carducci ainio hoaucoiip ; ce sont l«'s Staurts «le ^■t>llai^o à M'"" du CliAtrlot. Cf. Opcrc. XIII. 1S;0 «'t suiv.

' l<1.. X. 2S«;; XIII. 27:1 ; XVI. 2<«. 277. 27S.

' /»/.. XIV. W. 112. 2ô<) et suiv.: XIX, ."m.

tes, il salue en eux les promoteurs de causes qui lui furent toujours chères, l'affranchissement des peuples, la libération de la pensée humaine ^ Il n'en reproche pas moins à Helvetius un esprit o borné, grossier », à Voltaire une impertinence aristocratique. II rend Montesquieu et Rousseau responsables, en partie. <( des effets niveleurs et inintelligents du rationalisme jacobin - ».

Nous avons pu résumer assez rapidement l'opinion de Garducci sur notre xviif siècle, parce qu'il la répète diverses fois sans la varier beaucoup ^. Retracer l'histoire du xix^ siècle français dans la pensée de l'illustre italien sera une œuvre plus complexe.

S'il est vrai qu'aucun auteur moderne, italien ou étranger, ne surpassa Victor Hugo dans l'admiration de Garducci, du moins celui-ci commença-t-il par nourrir envers le grand homme des sentiments tout autres *.

Quand on considère les écrivains italiens entre 1820 et 1860, on peut les partager en trois groupes. Les uns, complètement soumis à l'influence étrangère, ne perLsent que comme les Allemands, les Anglais, les Français qu'ils ont pris pour guides; on pourrait dire, avec un peu d'exagération, que, sauf la langue, d'ailleurs très accueillante pour les gallicismes, rien dans leurs œuvres n'est italien. D'autres soutiennent que la littérature du pays doit tendre avant tout au relèvement national : elle ne saurait négliger aucune occasion de recommander et d'activer la poursuite du but sacré; aussi, non contente d'accorder sa pré-

' Id., II, 126, 319, 330; III, 126; IV, US; XIII, 11.

' Id., IV. 161 ; XIV, 75.

' Voir d'ailleurs plus haut les cas où il fait encore intervenir Voltniro n propos (î'Arioste, les auteurs de poésies fugitives î\ propos des Fruçoni.

* Comme étude jrénérale sur la fortune de V. Hugo en Itali»'. on poss^^l»> un important travail de M. Alfredo Galletti : l/opcra di V. Ifurjo in Itnliti (Suppl. 7 du Giorn. storico drila hitir. Uni., 'Purin, lîHît). I/aut»Mii- n'a pti qu'infiih'Uimt'nt s'occuper de Carducri dans ce travail d'ensemble.

— im —

férence aux idées sorties de cerveaux italiens ou se rapportant du moins à la patrie italienne, elle les revêtira d'une forme qui n'emprunte aucun clément à rétranger : quand un peuple veut reconquérir son indépendance politique, il lui convient d'abord de s'habituer à penser par lui-même. D'autres enfin s'efforçaient de concilier des vues si opposées : au lieu de proscrire les modes importées dans la Péninsule, ils les adaptaient aux besoins du pays, en vue de la rénovation rcvée.

Entre les ennemis les plus résolus de l'influence étrangère se trouvaient quatre jeunes patriotes qu'une communauté de goûts et de répugnances, littéraires surtout, avait rapprochés à Florence, sous le iKini d'Aniici prdduU \ I.o j^lus radical se nommait Torquato Gargani. On ne peut imaginer son horreur pour tout ce qui n'était pas italien. 11 se refusait même à conserver leurs UdUis véritables aux écrivains anglais ou français. Avec lui, Shelly et Hynui (IcNciiaitMil >Scrlli et liirono; Chateaubriand et f.jiuiartiiic se (r;iii^r(»i'inaii'iil en ('(ts/rihridiilr et Ld Martina -. Les ti'uis autres « pédants » n'étai(Mit auti'es que Targioni, (liuseppe (lliiariiii. (îi(i>iic ('.aidiicri. Kw \^7i(\. le groupe ])ublia uin» satire, mélange df pi'o^c et (h' \ci's. où les notes envahissantes (K-cii|M'iil une i>lac<' disproporlidniiéc^ j>ar l'apporl au tout -^ Vic- (oi' Hui-d n(»tamment est pris à partie. On rei)roduit les outrages dont PietiMt Giordani arcablait, en 18.*^0, ce poète « en délire >>, qui avait j»u écrire llcrnani, oMivre de « fou », de « cerveau gangrené », qualifiée elle-même « délire (jui soulève le comu' ». On rappelle le dégnùl de (rioberti pour " lt'< atrocités cl la laideiu' niin'alc .'• (]«'< drame- du rnêine anlciir. l-jiHn. ]'n|>ii-ciile cunlitMd

' (î. Chiarini. Mcmoric <hUa rita di G. Carâurri. ca]^. Tir.

' \'l. Xt'iuioni, Consulc Pïanco. lA'ttfra ;i Ft^nlinando Mailini. {Doinrnira Irttnajin. .'JO aprilc 1S.S2.)

' (liunta alla dvrraia. A .sposo «lojrli nniici j)o<lanti. Fironz»». 18r»(î. 11 y a <l«'ux l>artie.s : 1" .li itocti nosfri (Klicrnissimi < /or difriisori, jrli ainici podanti; 2" Ai fiionialisti fiorrntini. risposta di (J.-T. (îar^ani comiiKMitata dauli ainici prilanli. ("rst la (l«Mixi»*^im> parlii- iiui lions intôn'ssi*. Y voir, sur Hnv:o. la page UT. tiol(> 'J.

- iU7 —

un sonnet inédit, oij on reproche vivement au « l'ul Hugo » de consommer, par son intluence pernicieuse, la ruine littéraire de ritalie ^ Ces quatorze vers, on les attribua plus tard à Garducci; en réalité, ils avaient G. Ghiarini pour père. Quant au commentaire injurieux qui les précédait, c'est Targioni qui en avait assemblé et commenté les éléments -. La plume de Garducci était restée étrangère à ces pages réunies sur Victor Hugo; elle s'était employée en d'autres parties de l'opuscule. Giosue n'en était pas moins, comme ses trois amis, responsable de l'ensemble. Il s'agissait d'un manifeste conçu, voulu par eux tous et représentant leurs communes tendances.

Dans la suite, on évoqua malicieusement ce péché de jeunesse •\ Le lait est qu'il y a loin de la satire des aniici pedanti à la lettre oii, en 1870, Giosue trace le porti'ait du poète de l'aNcnir, et juge que seuls Heine et Hugo ont annoncé, réalisé même en ])artie, cet idéal ^. En 1872, parmi les poètes vivants, il n'en découvre aucun à placer aux côtés de Victor Hugo. « Où en trouver aujourd'hui, dit-il, un seul qui atteigne à son genou? et combien

^ L'opuscule étaut assez rare, uous reproduisons, d'après l'exemplaire de la Bibl. Alessandrina de Rome, le texte du souuet :

A Vittorio Hugo

S'a le virtudi juitiche ed ai severi Studi latiui. onde vestia le piunie A tanio volo il grau padre Alighieri, Fatta uimica è qui sovra' 1 bel fiume D'Arno la nova geute, e di strauieri Serva uel dir nelT opre e uel costume; Godi, è luo merto, o folle Hugo, che imperi (}ui duce a gli egri che non vedon lum<\ (îixli. già crolia de l'ausonio regno Ogni reliquia estreraa, e più non resta Di nostre glorie antiche oggi alcuu segno. E l'Italia il soffre, e niun leva la testa De' nighittosi figli, e il vulgo indegno De' tuoi codardi ammirator calpesta.

- Mcinorie dclla vita di G. Garducci, p. 69. « In una délie note erauo due sonetti miei a Victor Hugo e al Lamartine, che furouo più tardi attribuiti al Garducci. lo poi feci ammenda di quel giovauile peccato studiando seriamente le opère di quei due scrittori contro i quali avevo blatorato senza conosccrli abbastanza. » Au même passage do Chiarini, on trouve la part qui revient à chacun dans l'opuscule.

' Voir l'article intitulé (Honio prr f/iurno dans le ranfiilhi ddln ilonn niin. liome, 4 janvier iNTo.

* Lettere, I. p. 143. Ce qui, suivant lui, emi)ôche V. Hugo de rralisor complètement cet idéal, c'est qu'il est i)arfois troj) (( metafisico, vapori>st), simno ». Ailleurs (»'(/., p. 114) il lui reproche d'être quelquefois <« goulio e scapigliato ».

en a donnés l'Europe, après 1815, qui lui arrivent à l'épaule ^7 » An début de 1874. C^arducci, quatre jour< de suite, parle à ses étudiants de Victor Hugo, dont il compare le Xapoléon II au Cinque Maggio de Manzoni -. En 1878, il déclare le Crapaud un poème immortel ^. En 1881, il célèbre Tillustre maître en une ode enthousiaste *. En 1883, il écrit à Sommaruga qu'après celui-là il n'y a plus de poète en France. Leconte de Liste excepté^. Deux ans plus lard, il pleura la mort du grand homme en des pages éloquentes sur lesquelles nous reviendrons ^. Pour l'instant, notons encore ce détail : Garducci avait transformé son cabinet de travail en un petit musée où il rendait comme un culte à ses héros préférés. On y voyait un buste de Dante, les portraits de Mazzini, Garibaldi, Mario. Goethe, Schiller, une longue boucle coupée à la chevelure de Golîredo Mameli, le glorieux soldat poète mort en 1849. Victor Hugo jouissait là d'honneurs spéciaux : un aiglon embaumé faisait vis-à-vi^^ à son effigie et tendait vers lui sa tête hardie; au front de l'immortel Français, Garducci avait posé une petite branche de laurier cueillie par lui sur un tombeau de la voie Appienne '.

Gette vénération, Garducci, discret et timide comme nous le connaissons, se garda de l'exprimer à Victor Hugo aussi directement et aussi souvent qu'il aurait pu. Entre eux. il n'y eut, semble-l-il, jamais un commerce épistolau'e. En 1885, la marquise Teresa D. D. Venuti, introduite chez Victor Hugo pai' M"" Tola Dorian, voulut mettre à profit ces relations pour rap-

* Garducci, Opcre, 111, 12(5.

' Memoric suUa vita ai O. Carducd, p. 193. ' Opère, IV, 317.

* Poésie tli G. Garducci, Bologna, Zanichelii, 1908, p. 710 et suiv., .4 Vittorc Hugo (XXVII fobbraio .MDCCCLXXXI).

•■' Lettiv du 11 février 1SS,S publiée dnus lo Cioniuïc d'Italia du 2 avril 1910, liage 3, col. 2.

* Opère, XI, 13 et suiv.

^ Voir Ugo Ojetti, Alla .vfo/xr/r/ dn Ictttrati. Milnuu. 1895, p. 7-8; — T. Itrilli. Il Cardurci a IhAoyuo {liivisia d'Italia. a. iv, vol. II, 1901) ; — Oarducci, Poésie, p. 717.

procher les deux écrivains. Elle s'ouvrit de son projet à Carducci, qui lui répondit : « Mon admiration pour le grand poète, honneur de la race latine, est religieux. Elle ne veut pas, fût-ce par une marque d'affection, troubler le calme de son olympienne vieillesse. » En réalité, outre sa réserve habituelle, Carducci était retenu par un souvenir désagréable. Lorsqu'il adressa une ode au célèbre vieillard finissant sa quatre-vingtième année, sa noble initiative resta d'abord sans la moindre réponse. Traduits et olîerts au destinataire par une personne peu sympathique à son entourage, les vers n'avaient pas rencontré la faveur qu'ils méritaient. Sur les instances de la marquise Venuti, M"^ Tola Dorian rafraîchit la mémoire de V. Hugo; elle obtint de lui un feuillet avec ces mots : « Je remercie Carducci, le grand poète de l'Italie libre. » Ayant transmis à son compatriote le précieux témoignage, la marquise reçut de lui des remerciements « pour la grande consolation qu'il lui devait ^ ». Carducci n'exagérait pas en employant ces mots. Véritable avait été sa joie quand il reçut le feuillet de V. Hugo : c'est ce qu'atteste M"'" Cesira Siciliani, qui était présente -.

Jl ne suffit pas de constater qu'après avoir partagé avec ses Amici pedanii la responsabilité- d'une diatribe contre V. Hugo, Carducci compta parmi les plus fervents admirateurs du grand poète. De quand date le changement? Quelles raisons l'expliquent? Il ne s'était pas encore produit, semble-t-il, en mars 18G2. A ce moment, Carducci avait déjà signé quatre petits articles où il s'agit, plus ou moins, de V. Hugo. Il en est deux dont on ne saurait rien conclure 3. Dans un troisième, il reproche à V. Hugo d'avoir « composé des ballades de seconde main* ». Le dernier exprime ce regret qu'à ses débuts, le poète français, transpoi'té

* \'oir la lettre' d».' la marchesa Teresa D.D. W-iuiti dair»' <!<> Koiii''. L'I l'év, lî>07, et publiée le lendemain dans le Giornalc d'Italin.

^ Voir le récit de M"'" Sieiliani dans la Tribuna illusiiata <!.• 1 '.«»•!. '■ Oprrc, V, VM\ nr. avril 18G1) ; V, 202 (10 décembre ^^i\]) .

d'un mouvement « un peu aveugle et lurieux ^ », ait déclamé contre la Révolution. Pas un mot ne tempère la sévérité de ces critiques. Ce sont les MisêrabU's qui paraissent avoir gagné à V. Hugo le cœur de Carducci. «< Aux j)remiers jours de juillet 1862, raconte Giuseppe Chiarini, Giusue, suivant sa ]iromesse, vint me trouver à Turin. J'allai le prendre à la gare. Il descendit du train, tenant entre ses bras quelques volumes de la première édition des Misérables. Jl les avait portés avec lui pour en coutinuer et en achever la lecture pendant son voyage et durant son séjour chez nous -. » Visil)lement, l'œuvre le passionnait. Plus tard, il en signalei'a la haute im]>ortance sociale et, en vertu de ce mérite, il la ])lacera au-dessu< des Proirn-ssi sj)osi K VA ne lit-elle pas, >iji<iii iiaîli'c. du nioiii^ épanouir daii> l'ànic du |)()cle italien les généreux >eiilinu'ii(s ipii recommandent son i)»»ème du Curiievale, com]K»sé cette année même? On serait tenté de l'admettrc si Carducci ne rai>;iil roi'mellement remonter cette a^ivre au début de 1802, à cpielques mois avant sa passion i»our les Misérables *.

Par la suite, il ne cessa d'admirer en V. Hugo l'ennemi de toutes les tyrannies, le champion des peuples luttant pour la liberté, le défenseur des pauvres, des exilés, des opprimés. Pour lui, le grand Français résumait en sa personne et dans ses écrits lo:il ce qui avait fait l'honneui' iruiie époque : « toutes les dixcrses missions de clie\aliei'. de li'ibun. d'ajKMrc, de martyr, (pie le xix*" siècle distribua aux ('Mri\ain>. lonles étaient rassemblées el. centralisées dans la n ie et ToMiM'e de N'ictoi" Hugo >'. I^u* Hugo, la. h'rance, foyer de toutes ces généi'euso initiatives, s'était comiiiiiiii(|iiée an inonde. Au^^i. le deuil de la France, à la mort de son poète, était-il le deuil du monde ei\ili>é lui-même : Russie, l^ilogne, Cri-èc(\ Roumanie, Espagne, Italie. Angleterre, Belgique,

' hl., II. 42(5.

- MiiiKnir (h lia vild di (î. Canhicci. \). 150.

=» 0/>frf. XII, 204-7.

' \oir :\ ce sujet nos r<^'flexious, plus haut.

(I(ml)Ie Amérique. Japon y devaient participer. Entre ces pays, les mis avaient abrité V. Hugo, il en avait défendu d'autres, à })lusieurs il avait enseigné la bonté grâce à ses Misérables ^ Comme Italien, plus spécialement, Garducci, sans aucun doute, était reconnaissant à V. Hugo qui, à plusieurs reprises, marqua un vif intérêt à la cause du Risorgimcnto. Avec quel plaisir le jeune patriote avait dû lire, en 1865, la lettre adressée par l'exilé français au Gonfalonier de Florence, sur le centenaire de Dante! Notamment le passage qui suit ne pouvait manquer de tlatler et d'émouvoir Garducci : « Une longue éclipse a pesé sur rjlalie, éclipse pendant laquelle le monde a eu froid; nuiis Tltalie vivait. Je dis plus, même dans cette ombre, Tltalie brillait. L'Italie a été dans le cercueil, mais n'a pas été juorte. Elle a\ail comme signes de vie les lettres, la poésie, la science, les niomnnents, les découvertes, les chefs-d'œuvre. (Juel rayonnement sur l'art, de Dante à Michel-Ange! Quelle immense et double ouverture de la terre et du ciel, faite en bas par Ghrisl()})lie Golomb et en haut par Galilée! G'est Tltalie, cette morte, (iiii accomplissait ces prodiges. Ah! certes, elle vivait! Du fond de son séinilcre, elle protestait par sa clarté. L'Italie est une tombe d'oi^i est sortie l'aurore ". »

En 1867, après Mentana, V. Hugo adressait à Garibaldi un poème dont les vers suivants suffiront à indiquer les aspirations et le ton :

* Voir l'ode déjil citée dédiée à V. Hugo. Eu outre, cf. Opcrc, XI, p. 14.

« Corne del decimottavo il Voltaire raccolse nel suo lavoro l'analisi, cosl Vittore la sintesi del decimonouo. Tutto cho fu la gloria di quosto secolo taulo audace e buono nel suo principio — la fede dell' idéale, l'evangelio délia libertà, la divinazione délia giustizia, il verbo délia ragione. l'cspansiono délia caritA ; — tutte le varie missioni di cavalière, di tribuuo, di apostolo. di martire, clie esso distribuî per ben settant' anni agli scrittori ; tutto fu raccolto e conceutrato uella vita e ucll' opéra di Vittore.

(( Su diinqu(> in alto le bandierc délie nazioni. I"'. hi. Francia. di cui ciili fu l'aninui, l'anima che si comunicô al moudo, forte, anit-ute. sorena ! 1'. tu. llalia ... li tu Spagna. . . »

^ \'ictor Hugo, Actes et parolts. //, l'uidant l'cril. Taris. (^)iiuitin {(J^ihkh complûtes), p. 355.

Franco, on te déshonore, on te traîne, on te lie. Et Ton te force à mettre au baj,Tie l'Italie. Voilà ce qu'on te fait, colosse en proie aux nains I Un ruisseau fumant coule au flanc des Apennins '.

L'aiméu .-uivaiilc, N'ictor lluyu, invité à la cérémonie de la translation de.s cendres de Manin, à Venise, faisait une réponse dont ({uelques phrases surtout devaient enthousiasmer tous les patriotes de la Péninsule : « Venise a été arrachée à Manin comme Home à Garibaldi. Manin mort reprend possession de Venise. Garibaldi vivant rentrera à Rome-. >•

Garducci nourrissait en commun avec Victor Hugo des haines aussi bien que des amours. L'un et l'autre exécraient Napoléon m et l'on a vu quelle influence les Châlinicnls exercèrent de bonne heure sur le talent du poète italien.

Enfin, notons-le : en V. Hugo Garducci n'admirait peut-être pas moins l'artiste que le penseur. Ici, il écrit : h Eschyle, parmi les anciens, Shelley et V. Hugo, parmi les modernes, ont des épitliètes de puissante invention, épiques et lyriques tout à la fois, sculpturales, colorées. » Ailleurs, il fait à V. Hugo un singulier mérite d'avoir su, malgré ses audaces, rester un classique, u H ne faudrait pas se méprendre, dit-il. Sans doute, Hugo appela une poire une poire; sans doute, il donna la chasse aux circonlocutions du faux Pindare Le Brun et aux amplifications du faux Virgile Delille. Mais il n'en fut pas moins un classique, lui et son école, en ce qu'ils se donnèrent comme ancêtres et comme maîtres André Ghénier, Ronsard et la Pléiade. Hs leur empruntèrent beaucouj) pour la versification et le style. Or Ronsard et les siens, qu'y a-(-il en un sens de plu> classique?... Et que sont les poésies les plus belles de V. Hugo sinon des œuvres classiqires'? »

Gomme Hugo, Lamartine commença par n'être point dans les

' /(/., p. 40'.>. dans Mcntana, A. (tnrihnlfli.

" /(/., p. 42\l — On notera que. d.'jri en 1V.«; «t .n IMKK \'. Hugo avait manifestt' s<'8 synipulliies à l'Italie. Cf. /(/.. p. -23 et wiiv., p. 325-(5. '' (.'jirdiicci, Opcn, IN', *J~>i.

bonnes grâces de Carducci. Son ami Nencioni lui prêtait, dtîs environ 1852, des livres étrangers. Giosue ne pouvait « avaler » ceux de l'auteur des Médilations ^ En 185(5, les amis pédants prenaient à partie ce dernier non moins que V. Hugo, dans ro[)Uscule dont nous avons déjà parlé. Ils rappelaient commeiK Giordani et Gioberti s'indignaient, l'un que le Globe divinisât a cet imbécile de Lamartine », l'autre que les Italiens prissent goût à la prose rimée avec laquelle ce dernier " corrigeait sa renommée de poète- », En janvier 1862, parlant des leçons qu'il lait à Bologne sur Pétrarque, Giosue Carducci écrit : « A ce poète tourmenté par les plus beaux imbéciles modernes et célébré, pour plus de honte, par un LamaiHine, je fais prendre intérêt aux étudiant^s et aiix auditeurs =*. » I)eux mois après, Carducci parle encore de Lamartine : cette fois il déplore que, comme Hugo d'ailleurs, il se soit, à ses débuts, posé en adversaire de la Révolution ^. Enfin, en 1807, il se montre agacé que le grand écrivain veuille être poète en prose '^.

A partir de 1870, le ton change. Cette année-là, dans un discours électoral, Carducci répond à des adversaires qui prétendent que le culte des muses rend un homme impropre aux affaires publiques. « Ils ne se rappellent pas, dit-il, que les erreurs d'un doctrinaire, François Guizot, ayant fait tomber dans l'ignominie la monarchie bourgeoise de Louis-Pliilippe, un poète, Lamartine,

* Doincnica httci^irùi, 30 avril 1882. article de Nencioni.

^ Oiunta alla dcrrata, op. cit., p. 97. — Un sonnet et ail consiicré par Cliiarini îl Lamartine :

Ad Alfonso Lamartine.

Non de l'oltragsîio vile onde in te solo L'onta cbe a noi drizzasti, cmpio, si ffira ; Cul tal da qucsto aucora italo suolo Venne risposta che avvampar fe<> d'ira De' tuoi facili sofi il vario stuolo ; Non di qiiesto io mi dolcro ; altra pifi dira IIo in te rajiionc d'inefFabil diiolo, E no j'imhollc iriovenlù délira. Cho pui- <|iii v":il>l)ia di \irlù sî s<-('nM) (Mii l" aimniri. •• rci .>-M'ii.si .i le ti.e sorl»:! Inde;in»' earte, .sol di queslo io fremo. Frorao che se cotai piû si nndric:i. Snrua dni mimI •eostnme siltera ed' orba Ilalia tutta ai padri suoi nimica.

•'' Lcttcrc, p. 77.

* Opcrc, TU, p. 426 et p. 1, 15.

' Id., IV, 324.

opposa, [)ciulaiit cJl's joui-iiées enlièi'es, ^oii t'ioqucinc et sa poitrine aux furoLirs populaires; risquant sa réputation et sa vie, il sauva du moins Tlionneur français et le drapeau triculore '. »

Six ou sept ans plus tard, Cxiosue Garducci cite deux strophes d'une méditation « ailée » de Lamartine. Il laisse bien comprendre à quel point il y trouve un sentiment de la nature plus profond que dans la M ta Rustica de Parini. Mais il refuse de poursuivre la comparaison, pour ne i)as être injuste envers Tillustre Lombard, placé cette fois sur un terrain peu favorable : soixantecinq ans avaient passé entre les deux poèmes; dans rinlcrvallo s'était ]>roduite la Révolution avec ses consé(iucnces littéraii'es -.

1mi sc|>l('nil)i'(' 1<S1)4. voulant donner à M. Dcjob une i)rcii\i' i\v l'intérêt (ju'ii ne cessait de poi'Icr à ncttrc liKcralin'e, Garducci éci'i\ai( (jiic (laii> la dcniirrc année scolaii'c, il a\ait prol"c>>«'' ini c()ur> siu' Lamartine poète ^. Et, en cllcl. jumis ai>i)rend ainiahlcnuMii un ancien élève dii profes>cur tle Bologne : « il se limita à la première partie de la vie de Laniai'linc. éliidiaid le poète élégiacinc (le 1820 à 18:30. Jl lui cl coninicnla rhirocdlion, cpTil compara alla tiua (loitna de Leopardi, Vlsolrincnl, te ^'oir, le ]'allon, Souvenir, l'Aatinniw ^ ».

Le dernier témoignage de Garducci sur Lamartine est du 28 novembre 1005. Le vieillard venait de lire un ouvrage relatif à Elvirc et il se permettait, à ce propos, (pichpics réOexions : la ])oésie (pTclIc ;i iii^piiée c^l la plii> hcllc de P'rance; « jamais cette langue n'eut d'ins]Mi'atioii paiiic du comu', comme dans le l,a<\ chcl-d'oMivi'c de la jtoésie senliniciilale luodci'ne; jamais elle n'inspira une jilaiidc an»i Irisle cl aussi sincère (lue dans te Crucifix ».

' /r/., XI II. ir>2-o.

' Lvttcrc, V. :V2:\.

' Nous extrayons cos délnils (l'une IrUrr ihh". 1»> Il iM)\»Mnl»rf llM.'l, M. (Jiiisopj)!' Alhiiii. i)r<)ftssriir A rriiivnsité de lîolo;;!!»', a liicn mmiIu. avec son aiuabililô habituelle, nous adresser.

* Da un cartcgtjio iiudito di G. Carducci con urefaxioue di Antonio Messeri. Zanichelli, Bolo.cnn. IIMU. - V(»ir la leitrc XII.

— llô —

Sur Musset, l'opinion de Garducci n'a pas varié comme siir V. lïngo et Lamartine. Il ne put jamais lui pardonner, d'une part, la négligence de ses rimes, d'autre part et principalement, un défaut absolu de « masculinité ». Il n'avait que dédain pour un poète qui « se dérobe, sur le sein de la femme, à tous les généreux tumultes de la vie, et, si la femme vient à lui manquer, se recommande à Dieu et pleurniche après l'idéal ». A Musset il rattachait comme des disciples ceux qui idéalisent la mollesse paresseuse, donnent le change en représentant comme passion sublime les égarements sensuels, distillent la volupté jusqu'aux « pores les plus cachés de l'être » grâce aux « filtres de la réflexion », recherchent et caressent le souvenir du « doux péché », font amoureusement refléter la faute commise par « tous les prismes de l'art et toutes les facettes de la parole^ ».

(Test un pou aussi au nom do la moralité, mais bien davantage i)0ur dos raisons d'un ordre ditîérent, que Carducci s'en prend à une série de Français, auxquels, depuis M"'^ de Staël jusqu'à Zola, il reproche d'avoir préparé ou consommé, sinon la morl, du moins une déplorable éclipse de la poésie, d'avoir, de longue main, ouvert la voie ou même assuré un triomphe momentané à la littérature naturaliste et expérimentale. Selon lui, le mal s'était, en un sens, manifesté d'abord par le dédain des vers dignes de ce nom et la faveur de la prose poétique -. Les principaux coupables seraient M'"*' de Staël et Chateaubriand qui, n'ayant ni le don ni l'amour dos vers, « surent ensorceler, avec le roman lyrique ou épiciue, la g«uiération du (lonsulat et de l'Empire »; — le célèbre tragédien Talma, dont le pernicieux

* Carducci, Opère, IV, 20.5-6; — Chiarini, Memorie, p. 204-.'». Dniis uiio lottHî {Lettere, I, liX)), Carducci écrit : u A me il gonere porco-fottulo ii<»ii piacc Uf'inmeno nd ^Fussct. » C'est surtout I.oreu/.o Stecchetti qu'il rattiuhe A Musset : a Alfredo di Mussent ha pi-cx rento leiiitt iuianieute Loreu/.o Slt'e<ln'Ui. chi' union' dd lual soltilc a vfutiduf aiuii. facendo la prefrhiei-a ddla sera. » rO/yr/r. IV. 2î)(».)

= 0/)r/7'. IV, 2S1.

conseil était : «■ Plus de beaux vers » ; — Beyle. plus hardi encore, car il prononçait : « Plus de vers du lout », et avait luimême coutume de lire comme modèle de style des articles du Gode civil, ce qui ne l'empêchait pas d'être « un écrivain faux et afîecté. impuissant à la création d'art », comme le prouvent ses romans, surtout le Rouçfe cl le Noir, titre où se trouve définie avec la plus srande exactitude la manière de l'auteur: — Balzac, doué d'un merveilleux talent d'observation et d'invention, mais incapable de comprendre les vers et d'imaginer qu'on prît plaisir à en composer, lui qui disait en haussant les épaules : *< Mais ceci n'est pas de la copie pour la presse » ; — Alexandre Dumas, dont la Dame aux Camélias passait, aux yeux de Garducci. pour bien inférieure à Phèdre et à lïernani : le conventionnel, sans doute, a sa part dans ces deux dernières œuvres; mais n'est-ce rien que « la belle parole ailée du vers, la pureté du dessin, le coloris enflammé, la langue élégante, la rime riche ^ »?

Balzac et les autres proscrivaient les vers, parce que. dans la vie réelle, on ne parle pas en vers : la prose seule serait vraie. De même, sous prétexte de vérité, on renversa épopée, tragédie, pour faire place au roman et au drame historiques. Mais, constate Garducci, voilà que ces derniers, à leur tour, sont battus en brèche par le roman expérimental et le drame du même nom : c'est la conséquence du positivisme et de Vamcncanisme chaque jour on progrès. La logique, ajoute rageusement le critique italien, xt'iit qu'on n'a])plaudisse rien désormais, sinon « le vrai malériel. \v vrai qui se touche, (pii se manie, (lui s'achète et se vend ». « Gourage, conclut-il. cuiu^ige, Sancho Pança... Plus de théâtre, mais des spectacles; plus de drame, mais la cour d'assises; plus d'art, mais de la pr-oduction =! »

Si (iardncci distribuait la n^sponsabilité du mal entre plu-

' /(/.. XII. ^?^^. Cost a propos n'iinp roprésontation (!•' la Dnmr aiijr Camélia» îi Bolounr. (iinlncci (uiars 1K.S2) ()iinlifio cfttp pi^f>^ « primo od nltimo ]»arossisinn (1«>1 rninanl icistiio svolL;rn!<>si a vcrisnio «.

' (tpcrc. IV. 308: XII. 138.

sieurs Français, dont l'exemple avait été contagieux en deçà et au delà des Alpes \ un surtout recevait les coups de Tardent lutteur : c'est Emile Zola. Ainsi, en 1883, le professeur bolonais se riait des « ventrus zoliani » qui croyaient démolir Victor Hugo! Il se représentait avec une joie non dissimulée le moment où leurs descriptions malodorantes dégoûteraient « même les femelles des porcs- ». Il n'aimait pas qu'on suivît Zola même de loin et sans imiter ses excès. C'était le cas d'un jeune Italien qui, en 1886, avait publié des poèmes où il s'appliquait et parvenait souvent à reproduire dans leur vérité concrète certains côtés de la vie moderne. Garducci loua le succès de la tentative, mais regretta qu'on eût compromis les vers dans cette aventure. « Du Zola, concluait-il. je crois qu'il y en a assez en prose ^. »

Tels sont les principaux jugements de Garducci sur des écrivains français. Nous sommes bien loin de posséder son opinion sur tous ceux qu'il connaissait. Ainsi dans une lettre où, en 1883, il appelle François Goppée un « vil rimeur pour cocottes », il déclare qu'il n'y a plus de poésie en France, Victor Ilugo et Leconte de Lisle mis à part ^. Nous aurions souhaité une déclaration plus explicite sur ce dernier. Garducci lisait du Patin % du

^ ('hiarini, Memorie, p. 204, 382 ot suiv.

* Opère, IV, 398 : « O pauciuti zoliani, che ora vi credeto demolire Vittoiv Ilujîo, como voleté allora esser buffi ! àNfaudate attoiuo gli spazzaturai a laccogliere su'l lastrico le vostre descrizioni, che nou ne vorranuo piû ne mon lo fcnnninc de' poroi. Intanto positivisino c ainrricanisino lavorano di buzx.o biiono a macinare tutto il mondo do' vecchi iddoi, tntto Tidoalo o lutto il fantastico, tntto il classico e tntto il romantico, Nnlla ha da rimanore in pio<li. so non il vero materialo, il vero che si tùcca, che si brancica, che si coinpra o vendo, cho si ammazza. Coraggio, Sancio Panza, sii loçico. »>

» Il s'agit de M. Gnido Mazzoni. Cf. Cardncci, Opère, III, 441. 11 y a un cas où Cardncci se montra grand partisan de Zola. Cotte fois il ne s'agit pas i]o littérature, mais du rôle de Zola dans l'affaire Dreyfus {Opère, XII. 530).

* Lettre du 11 fôvrior 1.*^S:^. :"l Sommarnga, publiée dans lo Ciornalr d'Jtnlii (11. 2 avril llUO.

^ Lettere, I, 244. l'ii 1ns,~,. 1| s'ai^ii des 'l'rniiiiiiirs rfirm.

— il8 —

Boissier ^ du Flaubert-, du (roncourt '. du Bninetière*. du Pierre de la Gorce'; à son attention n'éeliappait pas l'Hisloire (Ir hi liltrraturc françaisr publiée sous la direction de P. de Julleville® : quelle impression lui restait de ces œuvres? Nous ne saurions le dire. Oii'il connût ces ouvrages, c'est du moins une nouvelle preuve (pie sa culture française était des plus vastes et qu'il ne cessa jusqu'au bdut de l'accroître. Et d'une façon générale, qu'il parlât de quelques-uns parmi nos auteurs avec enthousiasme, qu'il les jugeât tous avec impartialité, c'est une raison de plus pour les Français de l'estimer et de Taimer.

' I)a un caricggio incdito di G. Carducci, con prefazioue di A. Messori. Rolosna, Zanichelli, 1907. Cf. la lettre XII.

- Lrttere, I, 360. on 1004. Il s'agit de la Correspondance do Flaubert. ^ Il lisait leur Journal {Opère, XII, 51G).

* Il fait un emprunt si Brunetière.

' L<t1ere. 1, p. 375 ot 400. l/histoire du second Empire lui soniMo d'un maniement incommode.

• /rf.. p. 33G, en 180G.

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