CHAPITRE V La fortune de Cardiicci en France
En France et en Italie, c'est une opinion traditionnelle qu'avant d'obtenir le prix Nobel, en 1906, et d'imposer ainsi son nom aux journaux de tout le monde civilisé, Garducci était, dans notre pays, un inconnu ou peu s'en faut. Déjà, en 1882 i, M. M. Monnier élevait une plainte dans la Nouvelle Revue : a Savez-vous comment il a été récompensé de son amour pour nous, de son antipathie pour la Prusse? Les Allemands Tétudient, le traduisent, le cajolent; l'un d'eux, qui a de la compétence et de l'autorité, M. Karl Hillebrand, a déclaré que l'Italie, depuis la mort de Leopardi, l'Europe depuis la mort de Heine, n'a pas produit lui poète pareil. Nous, en revanche, nous ne le connaissons pas. Nous n'avons sur lui, dans notre langue, qu'un article de revue maussade et médiocre. Tâchons de réparer les torts de notre ignorance et de notre ingratitude : c'est le moins que puisse faire notre bonne, humaine, géniale, expansive littémture de Finance- en fav(Mii' d'un liommc (|iii l.i conu.-tîl ef (jni la défend si bien. »
Un quai't de siècle plus tard, en 1000 et en 1007, M. Jenji Carrera, dans Ir Tfni}ts'\ ci. M. .InIIimi LiM'li.iirc, (l;in^ l.i /Irnic latine ^^ ne ])arl;ii<Mil juis de (•(ini|»lèl(' iijiinr.incc cl l.i nuance c-l
' T. XVI r. jnillct-aont 1882.
^ Ce sont, un n<' l'a pas oiihlir. les mots iiirmcs dmii ('ni-<lncci se st'r\;iii \u\\w (|ualifii'r notn* litI('M-atiir(\
'' l'rtit 'l'( ni/ts (lu 1"" drcM'inlin' liMH;. * l'erue latine. Taris. *'.') ni.irs 1ÎH)7.
importante), mais écrivaient néanmoins, le premier : « C'est à peine, hormis quelques cercles de lettrés, si Paris sait épeler son nomî », le deuxième : « Jusqu'à hier encore, La renommée de Garducci, au delà des frontières de son Italie, n'était pas sortie des cercles littéraires. »
Entre 1882 et 1006. on trouve plusieurs fois sur Carducci, des (l(Mi\ côtés des Alpes, des affirmations tranchantes ou atténuées, comme celles de MM. Monnier, Carrère. Luchaire ^ Garducci luimême, quand il déplorait qu'on nép^ligeât chez nous la langue et la liltérature de son pays, ne trahissait-il pas un regret et un désir intimes? Il nous croyait injustes pour lui qui nous avait tant aimés : il eut souhaité nous voir comprendre sa pensée, que plus d'un élément rapprochait de la nôtre; il supposait n'être qu'un simple inconnu pour nous. Oï\ il n'était aucunement insen- >ihle à la légitime gloire d'auteur. On n'en peut douter quand on lit avec quelle complaisance il entretenait sa femme, en 1873, d'un témoignage venu pourtant dun pays qu'il plaçait aloi^ bien au-dessous de la France : « Même les journaux allemands parlent de mon dernier livre et un d'entre eux dit que je suis non seulement le premier poète d'Italie, mais encore, après Heine, le premier poète d'Europe-, » Gomme il s'empresse, en 1880, de recueillir certains propos de la reine Marguerite causant avec luil Ajtrès avoir cru bon d'avancer «pie t< les Français ne comprennent jamais les Italiens », elle exprimait le plaisir que lui avait jirocuri' un réciMit article i\o la Hcrur des Deux Mondes, on (m rendait justice à Garducci et on disait, ajoute-l-il. <■ (pie je suis nnii "-euleuieiil le pi'cmier p«M'te d'Italie, mais un des deux ou li'dis xi'ainieiil liiMiid^ du cniilinent '• ••. De pareils articles iV.iiieais élaienl-ils rares, ou bien Gardueei if^iucirait-il en j^lus
' Xoinmmont Kosor AUou, Un po^tc italien, O. Carâucti. Paris, Jonnnst, 1S.*^*Î; ('oUinot. dans Ln t'rrssr, on ]8S.">; Iloctor Lacocho. dans la iM'rfarc (!«• sa irailuction dos Ode* barbare», Uonnos. 181)1.
' Canlucci, Litière alla fawifjlîa e a Scrrrino ]\rrari. Uologna. T.H.5. ji. 17. Ii'itri' «lu 4 n()v<Mnl»r«' IViTH.
' Jd., p. 137. lettre du 17 août 1880.
grande partie ceux qu'on publiait sur lui dans notre pays? On le saura bientôt, du moins Tespérons-nous; car ce chapitre voudrait établir tout d'abord si des efforts furent tentés en France pour recommander les œurres de Garducci encore vivant, et lesquelles, parmi ces œuvres; si, en fait, l'auteur fut connu chez nous, par qui, sous quel aspect : comme représentant de certaines tendances politiques ou religieuses, comme poète, comme philologue?
En 1882, M. Marc Monnier, on l'a dit plus haut, écrivait de Garducci : « Nous n'avons sur lui, dans notre langue, qu'un article de revue maussade et médiocre. » Il avait raison de qualifier ainsi une étude de Louis Etienne parue dans la Revue des Deux Mondes, en 1874. Il se trompait, en revanche, lorsqu'il avançait que cet écrivain seul eût attiré l'attention du public français sur Garducci. Avant 1882, la tentative s'était déjà renouvelée au moins sept fois et, le plus souvent, par le canal de périodiques dont l'autorité passe en général pour grande. Pour s'en convaincre, qu'on jette un coup d'œil sur le tableau placé ici en note ^
^ Voici, par ordre chronologique, la liste des articles, des chapitres mi dos passages consacrés à Carducci en France avant sa mort. 1S70. — A. Koux, Ifist. de la litt. ital. contempor., p. 409. Paris, Durand et
Pedoue-Lauriel.
1872. — G. Paris, sur le livre Cantilene e hallate, atramhotti c niadrii/uli tiri
secoli XIII e XIV (Romania, p. 115-119). 1874. — L. Etienne. Poètes contemporains de Vltalie. M. (iiosuè ('(inliicri
{Rcv. des Deuas Mondes, V^ juin).
1874. — *** Sur le livre Studi letterari {Revue critique d'Jiist. et de litténit.,
t. II, p. 17.5).
1S7G. — *** Sur les Rime di Fr. Petrarca sopra argomenti nioralt c iWrvrni
a cura di G. Carducci {Revue critique, t. II, p. 200). 1879. — L. Garel, Poètes italiens contemporains, G. Carducci { f.a j< une
France, V^ juillet).
1881. — *** Sur l'élude Un poeta d'amore {Ronwnia. p. 809). 1882. — M. Monnier. G. Carducci, poètr italien (Xour. I\'(rur. .inilI^-l-.-ioni
ISS.'}. — K. AIlou, In jtoi'tc italien. Paris, Jouausl. 1S85. — T. Checchi. ManzonicnH rt Carduci-inis (Ri vue rontrniiinraiuc,