mars
Nous n'insisterons pas sur un jugement rapide jeté en passant. mai< dès 1870. par M. Aniédée Rcuix. dans son Histoire âf 1(1 lilfrrdfnrc iinh'pnnr ronfrinporaine. « La muse do Carduoci. raiilas(jii(\ vai:al)(m(l(\ htur à tour attendrie. et railleuse», a souvent des accents pénétrants et doux comme les chants de Musset. »
C'est aussi le poète que M. Etienne examine en Carducoi, dans ce fameux article daté de 1874, où il ne se préoccupe pas d'analyser en toute impartialité un groupe d'œuvres et d'en établir la
ISS.'). — K. ( ottiuf't. dans La Presse (cf. La Pafria de Bolojrno. l*""" inniN ISS"»). 18S8. — *** JjCs Fêtes tic Bologne et l'Italie actuelle (La \our. Ji(rii(. jiiill»'!-
août. t. LUI).
18SS. — (î. Boissier, IjC huitième eentenaire de VUnivirsiti de liolof/ne {Rev.
des Deux Moudes, t. LXXXVIII. p. C.Oi) «4 suiv.). ].SS.S. — (J. Lafayo. I^es fêtes de l'Université de lUtlofjne {Rcv. internatio)iah
de l'enseignement, t. XVI).
18S0. — *** Sur YOpcra di Dante, par G. C. (Romania, p. 201). ISSO. — I*. d«^ Xolhac, Ti projjos do lîi trad. des Odes harhnroi ]M\r .T. I.u,i:<»l
{Revue er'itique, t. II, p. ~\S).
ISiîM». — Ed. Rod. Jm Biographie de Dante {l\*rr. dr.s Drur Mondts, 1,"» dé-
f'('inl>r«>).
ISîM). — *** A propos d.'s ()/>cre di (i. (\ lîoloirna. Zanicliolli. 1. I-IV {Revue
(ritique, t. I, p. 495).
ISîU. — De Nolliac. Préface aux Troisièmes odrs harhar<s, trad. de .7. I.uirol.
l'aris. Lcint'irc.
1S}>2. — r. de Nolliac. sur la «S'/oria del Qiorno {Revue critique, t. II. p. .'ÎSD. ISDL». — V. (1,. Xolhac, sur le 1. VIIÎ des O/urc di O. (1 {Rer. crit.. t. I.
ISI»;;. — 1». (|<> Nolliac. M iiropos du livre d»- I>. ZaïiiclK'lli. Studi politiii r stn-
rici {R(V. crit., t. I. ]). 517).
IS'.U. — \]. T.. Renie littéraire de l'étramter. Italie {('orr* spondnnf. 2*' triiu.,
1Sî>."». — F. C'arry, /.(/ poésif contemporaine tn / falie (Correspondant, lo juillet). ISÎM». — V^o Ojelti, Quchjues littérateur.-- itali< ns (Revue de Paris, ^'^ février). 18î>7. — *** Sur les ('<icee in rima raccolte da (î. (\ {Ifomania. p. .'M4). 1SÎ>S. f\ D.'jol». sur l'étude Le tre canzoni jtatriottichr di (i. î.ropardi [l'er.
criti(iue. t. I. p. 41'»).
1898. — .T. I*oriiis. La poésie italienne contemporaine, Paris. lîM).",. — (J. Descliauips. Silhouettes d'Italiens (Le Temps, 18 o<'tohrp). 11KM. - (î. (Jraiti)e, Carducci (h'enaissance latine, ir> avril). !!•(►.■». — M. Muret, Sur ridéali.<ime de Carducci (repnxl. dans La littérat. ital.
d'aujourd'hui, l*aris. 11M>C»).
lîxir». .T. ('arrén». art. dans lo l'itit 'Lnnps, 1"^ déernibre. 11M»7. - M. B(»ulenffer. 1 la gloire de Carducci (Rev. bleue, 19 janvier).
valeur eslhotique; son but est de dénoncer un républicain et uii adversaire de Pie IX. 11 semble bien qu'il ne puisse ou ne veuille pas se dégager des luttes qui agitaient alors la France ellemême, et qu'en frappant cet Italien, il soulage son amertume et ses craintes de monarchiste et de catholique français. 11 accorde bien un demi-compliment à Carducci : « Ses écrits prouvent un véritable talent, et de ses elï'usions républicaines, qui sont même quelque chose de plus, il restera sans doute des traits de satire, quelques mouvements lyriques, dont le souvenir sera lié à celui de l'histoire contemi)oraine. » Et voilà toute la part de l'éloge : c'est peu. En revanche, que de i)()intes contre ce « jeune homme cpii s'attaque directement au souverain pontife et l'excomnuuiie à sa manière en vers lyriques! M. Carducci l)rùle ce qu'il a adoré; il a outragé la majesté poiitilicale dix ans après avoir chanté le saint sacrement ». Mais le républicain surtout est fustigé en Carducci. Après les Levia Gracia et les Decennali (( le public vit (ju'il avait alîaire à un auteur atîamé de répiilation : M. Carducci ne craignit pas, dans ses vers, de mettre au premier plan sa personne... 11 ambitionna d'être le Tyrtée de l'Italie; mais de quelle Italie parlait-il? \on de celle (jui s'est sagement groupée autour d'un roi constitutionnel, ([ui a voulu se posséder elle-même, se posséder tout entière, et cependant rester fidèle aux croyances, aux soinenii's de son passé; celle (pi'il iji\()(iuail, il la voyait dans l'avenii', et il l'exlmmait des ruines de l'antiquité. Il se taisait sur la délisrance entreprise de comnuin accord avec un peuple allié; il était muet sur \os grandes batailles fijrmidables et gardait srui enthousiasme \u)\iv l'expédition du général improvisé qu'il appelle le Thrasybule de Caprera, il gardait tous ses chants pour la surprise, pour le coup de main de Sicile et de Naples. Voilà donc l'idéal de M. Cai*ducci : être le poète de la république italienne. A défaut d'une autre, [il] chante la république française, rancienne. celle des iJesmoulins, des Danton, des Hobc-^jncn-c M.n-.il lui-ni<''nie a sa part, non d'éloges, — M. ( '.ardiicci r>( liomnie (i'esj>rif, — mais de souvenirs (ft d'excuses, le tout puisé dans M. Michelel. Nos
ùrrivains radicaux ont ]>r\^ de renipirc >ur la démocratie italienne : Mazzini est délaissé comme mystique et amoureux de l'idéal ».
S'il faut du imùns en juger par les apparences, Carducci re(;ut d'assez bonne j^ràce ces coups de houtoir. Dans «me note aux Giamhf rd rinuli, on lit : « M. Klienne a beau être de mauvaise humour cunlie nnii et (-(uitre mes idées politiques, je dois lui savoir gré davoii* traduit avec tant de fidélité et de grâce quelques-uïis de mes vers qu'il lui .1 j^In d'insérer dans son essaie » En réalité, sans i)arler (le> hommages que. vers le même temps, lui valurent en Italie, en Autriche, en Allemagne, ses Nuove Poc^iey Carducci trouvait en France même une ])récieuse compensation au dm- traitement de Jyouis Etienne-. Elle n'intéressait pas, il est vrai, le poète, mais le philologue. Toutefois, le ton des articles dont nous allons parler, la ïTputatioîi des revues où ils étaient imprimés, la signature qui suivait au moins un d'entre eux, devaient contrebalancer vigoureusement, dans l'àme de Carducci, le souvenir laissé par la Revue des Deux Mondes.
En 1872, Gaston Paris lui-même consacrait, dans Homanki^, un compte rendu détaillé à une publication mente de C.arducci, Cantilene e halhilc, slnnnbittli c mndrignfi nei secoli XHI e XiV. On exagérerait en avaiH^ant que t(tut visait à l'éloge dans ces pages. On y lisait en elTet : « 11 i\\ste encore quelques doutes sur le but précis et les limites que s'est assignés l'éditeiir, et il est à regretter (jii'il n'ait vvu desoii* mctire pour toute Introduction à son recueil (lu'unc attrrrfrnza de quelques lignes. Une préface ])lus (ItMnillée lui .lui'.nl aussi j>entiis <!<' nous dontier, sur les inamiscrits ({nil ;i consultés, des renseignements (|ui font un
' Pocffir, RoloîOisi. 1î>08, p. oOS.
' Cliinrini. Minunic, p. 18(5-7. On y voil coimnoiU \ on Tlialrr. dans la \'i'uc J'rcic Presse «!<' N'icinn' (ILÎ mars 187.'3), Jngoaii l'art icl<' «l'Htionno. « Man<'a al signor Eticnno osni t'at^ltà \\'\ couccpiro la vnlcanioa nainra riol CnHncci. »' rinipelo di qnolla polemica clio butta iiidiolro d'nn colpt» il liscio acca<loinio) Iraucese. »
peu défaut. 11 est Nrai que ces manuscrits sont indiqués en tète de chaque pièce, mais il aurait été bon de les énumérer et surtout de les caractériser : il est intéressant de savoir quel était le genre et la destination des recueils qui ont fourni les éléments de celui-ci; d'autre part, un assez grand nombre de pièces sont tirées de registres et d'actes publics, sur les feuilles blanclies desquels des notaires amateurs se sont amusés à écrire des poésies parfois fort i>eu graves : on voudrait avoir sur ces manuscrits d'un genre particulier des indications que, surtout hors d'Italie, on ne peut guère se procurer. » Mais ces critiques dis- })araissent comme dans l'ombre à coté des compliments dont Gaston Paris comble le recueil : « Voici un volume que nous ne saurions trop recommander à nos lecteurs. 11 contient tout ce que l'éditeur a pu réunir de poésies populaires du xiu" et du XIV'' siècle. Des trois cent cinquante-huit pièces que contient le recueil, la plupart étaient jusqu'à présent inédites, le reste était disséminé dans toutes sortes de livres. En exhumant les unes et en rassemblant les autres, M. Garducci a rendu à la littérature italienne en particulier et à la littératuie du Moyen âge en général un service des plus signalés. Mais il ne s'est pas borné à ce travail déjà si méritoire : il s'est attaché à constituer les textes
d'après toutes les exigences de la critique et en accordant
une importance toute particulière à la versification, trop peu respectée par les éditeurs précédents ; enfin il a joint à ces légères épaves du temps passé un commentaire extrêmement sobre, mais substantiel et instructif. C'est une prr)vince nouvelle que l'habile éditeur a ajoutée à la littérature de son pays, et ou doit surtout lui eïi savoir gré à l'étranger, où il était difficile jusqu'à présent de se faire la moindre idée du domaine que, grâce à ce volume, il est aisé maintenant de parcourir. »
En 1874, la Revue criliqut dldstoire cl de liilcralurr' ^ examinait les Studi lellerari de Garducci, et employait les (i'rnics sui-
' T. II, 1). 175. — ItCs studi Icttcrari parurent il Livomo, chez Vi^'O, 1S74.
\aiil> pLdir l'ii \aiiti'i" (luchiiK-^ parties. « Du iÎcitIoijijciuchI de lu liltcrature nationale : c'c>[ la i)ièce caiùtale do Tuiivraiie. l'iio cniditioii très ôteiidiii' vi très j>récisc est mise au service d'un esprit original, vil' et liiniineux. Des \ ues tuut^îs nouvelles sont ouvertes au lecteur >ur la littérature de Tltalie, étroitement rattachée à son histoire. Le ton de l'exposition est animé, le style esii <'harmant. Ces cent (piarante pages ne sont point un résumé spirituel de ce qu'on tiouve dans d'autres livres : c'est une esquisse d'après nature laite i>ar quekiu'un (jui a de bons yeux et qui manie fort bien le crayon. — Les dcslinccs diverses de Dante. Cet excellent écrit, dans hupiel raiitcni' s'est proposé de raconter les \ icissifudes de la gloire di' haute et d'exjxvser les difTérentes manières dont il a été cMinin'is, ii'esl inalhenreusemeiit j>as terminé. On éin*oii\e. en ai'riNaiil à la lin. un \(''ritable regret, et nous ne sanri(in> li'op engagci" M. Cardncci à ri'prendre cette curieuse étude, (pii s'arrête présentement à Boccjice, et à la mener jusqu'à nos jours. La iine>-se et la largenr des jugements se joignent ici constamment à une informarKui de^ i»lns rares. — Musique et jxfêsie dans le monde (''léf/anl du A/)'' siècle: cette étude a, outre un intérêt réel, lont le charme de la nouNcauté : l'histoire et les vicissitudes tli\crsi's du madriyal an xiv'" siècle sont racontées avec autant d'esprit (jue d'érudition. En résumé, de tous les livres écrits sur raiicicnne littéralniv italienne, il en est peu • ini soient à la fois aussi attrayants et aussi solides que celui de M. Carducci. »
nn.ind ]>arut, en 187(>, l'édition (jne Ciardncci donna des Hintc di /*'/'. l'elrareo snpra anjinnenli nunudi e dirersi. la même Revue critique^ s'exprima sur l'itnMMge en termes si ilatt43urs qu'on ne voit i)as ce qu'elle aurail jui ajouter pour ensorceler l'amourpropre d'un philologue. Mous disons d'un philologue, car incidiMument un mot trahissait un enthousiasme moindre pour les ]M»ésies de Carducci. « \'oici. disail-on. un pc^tit livre ex(]nis. Le
' T. 11, p. -00. — Le lra\ail df ("anhicci i»arut A Livoriu). chez \'i;zo.
texte est établi à l'aide des manuscrits et des éditions, lesquelles sont énumérées, classées et appréciées magistralement dans la préface; chaque pièce est précédée d'une courte introduction et accompagnée de notes telles qu'aucun auteur peut-être n'eu a encore eu. M. Garducci a dépouillé tous les commentaires antérieurs au sien (caractérisés aussi on ne peut mieux dans la préface), et il a extrait de chacun ce c[ui lui a paru utile à l'intelligence du texte; il ne faut pas croire que sa part personnelle soit peu de chose; on lui a laissé beaucoup à faire, et il a fait beaucoup. Nous noterons surtout ses rapprochements très nombreux et très utiles, entre les poésies italiennes de Pétrarque et ses œuvres latines, comme aussi ceux qu'il a établis, bien plus abondamment que ses devanciers, entre Pétrarque et les auteurs anciens dont il était nourri. Histoire, philosophie, esthétique, philologie, tout est considéré, éclairé, enrichi dans ce commentaire modèle. L'auteur ne polémise pas et ne rapporte que rarement les erreurs commises avant lui, mais en réunissant tout ce qu'on a écrit d'efficace sur les œuvres qu'il publie, il nous donne une histoire bien intéressante de la façon dont Pétrarque a été compris et goûté en Italie depuis son temps jusqu'au nôtre. M. Garducci, on le sait, trouve moyen d'être le plus exact des érudits, le plus minutieux des critiques, en même temps qu'un penseur original et un écrivain hardi. Quant à nous, nous trouvons ses travaux d'histoire littéraire préférables à ses a'uvres personnelles : ce dernier ouvrage est surtout digne de tout éloge. Il sera d'un grand prix pour les lecteurs italiens; quant aux lecteurs étrangers, qui croyaient connaître Pétrarque et l'italien, ils se convaincront qu'ils n'y comprenaient rien et ils auront plus ap- ])ris, après avoir lu ce livret. avec attention, qu'en faisant de longues études mal digérées. »
•Enfin, en 1881, la Roniania^ qualifiait l'article» intitulé Un
' l'. '.'O'.K I/arlicN' de Carducci avait paru dans la .\uinii [ntobnj'ui, v(d. <l<' jiiiivior-iuars 1881.
pocta cVarnore une « étude laite avec tout le talent que l'on doit attendre de son éminent auteur », lequel « a su admirablement traduire les plus beaux morceaux de Bernard de Ventadour ».
Des textes que iiuus avons recueillis, quelle impression générale se dégage? Elle ne concorde pas avec celle de M. Marc Monnier. En lait, déjà à la date de 1882, le nom de Garducci pouvait évoquer, en France, puiir une partie du grand public, ridée, plus ou moins vague, que l'Italie possédait un de ces poètes politi(|ues auquel ou accorde ou un refuse la sympathie, non pour des raisons esthétiques, mais suivant qu'on est soi-même monarchiste ou républicain. Quant à l'élite qui s'intéresse aux littératures romanes et surtout à l'italienne, on l'avait avertie, par quatre fois, de considérer Carducci comme un philologue dont les travaux doivent faire autorité.
Après 1882, nous verrons conuuent des publicistes français compiétèrenl et i»récisèrent l'opiniun c^u'cjn ]iouvait concevoir du poète et du citoyen, en même temps que d'autres continuaient à signaler les travaux du savant et que plusieurs s'attachaient à peindre l'homme privé. Au cours des vingt-quatre années qui s'écoulèrent de ISN-J jusqu'à la niorl i\v Garducci, nous ne trou- \(»ns [>;i^ inoins dt; vingt-sej)t ai'liclcs ou chapitres consacrés (•oni])Iètcuieiil ou eu parlie au itiand Kalieu. Beaucoup paiMireid daii> les revin's ou le> joiiriianx les plus répandus et les plus i(''pu(<''> : la lirtiic (1rs Jh'tf.i lUotidcs, le Correspondant , la NourcUc Hcrnr, la Ilcruc lilrnr, le Mercure de France, Honiania, la lirrur t rilii/ne d'hisloirc cl de littéralure, le Temps. Ils étaient souxcnl l'cruvre d'auleurs auxquels s'attachail et s'aKache rncor»' une grande auloril»'. Parmi l«'s signataires, MM. (la^lon Roi^^in- cl CuMir-t's {..ilaxc a\aienl \n et entendu Cii'diicci, MM. Marc Munnirr d Picnv de \dlhac gardaient
même précieusement le souvenir de conversations échangées avec lui.
Dès 1882, M. Marc Monnier traçait de l'homme privé un portrait bien fait pour concilier à Garducci les sympathies de tous ceux qui croient possible et séduisante l'union de la science avec la bonhomie, des vertus familiales avec un tempérament de lutteur bourru et passionné. « Qu'on ne se fie point au portrait qui est en iêie de ses poésies nouvelles, écrivait donc M. Marc Monnier; l'artiste lui a donné un air farouche et truculent que Garducci n'a pas ou qu'il n"a plus. Qu'on aille plutôt le voir à Bologne et qu'on monte sans trembler les huit rampes {otlo scale) qui mènent à son étage... Vous arrivez; le nom est sur la porte. Une jeune fille accorte et avenante vient vous ouvrir; c'est la fille du poète, elle se nomme Béatrix, en mémoire de Dante. Sa sœur cadette, vive comme la poudre, se nomme Libéria. A la bonne heure, nous sommes chez un père de famille! 11 n'y a de vraiment redoutable au monde que les célibataires. Entrons donc; le poète nous attend : il a bien la barbe et les cheveux noirs, le teint bronzé, le corps trapu de son portrait, mais tant de bonté dans l'expression, tant de cordialité dans l'accueil, des rires si francs, des silences si modestes, et aussi tant d'amour pour la France depuis nos malheurs, qu'on se sent bientôt chez un frère latin et qu'on serre avec effusion la main de ce galant homme. Il vous parle avec émotion d'un fils qu'il avait nommé Dante et qui est mort « dans le triste novembre de la triste année 1870, pendant que les Prussiens assiégeaient Paris ». Il vous écoute avec patience, comme si vous étiez quelqu'un; des jugements très nets sont exprimés sans arrogance. On sent, à certains frémissements, à certaines étincelles qui lui sortent des yeux, qu'il doit bien rugir quand il est en colère : mais avec les inconnus qui ne lui inspirent ])ns de défi.incc. il ;i plutôt l'altitude et la mansuétude du lion .m ropos. Il vil hvjrKfuilleineiU, studieusement, en érudit cl en ai'lislf, ti'ii\;iilit' h«',iiic(inp. fait son cours, purs, aux licnF*c> ^W récréation. i'i''\c des vers qnil n'écrit pas sur-lc-ch.iniii; il cimjnc ses impressions ôt si's émo-
- liJO -
{ions qui cclateroni un Jniii" vn strophes ardontos. 8os ôtudiaiits radorent, et il a des amis dans tous les camps \ »
C'est encore un peu Tliomme privé, mais surtout l'homme politique, le professeur, l'orateur, qui revivent dans les souvenirs remportés d'Italie, par trois Français revenant des fét^s données à Hologne, en 1888, pour le huitième cent^Miaire de l'Université -. 11 s'agit de MM. Gaston Boissier, Georges Lafaye, aujourd'hui professeur à 11 iiiversité de Paris, et d'un anonyme. Tous trois concordent pour snuiigiier le rôle important que joua Garducci dans ces solennités et i>our rendre sa personne sympathique au lecteur. « 11 a été, dit l'un, le héros des journées de Bologne : le discours qu'il a prononcé en était la partie la plus importante, le clou; il a été acclamé partout où il s'est montré, et ses admirateurs lui ont offert son buste en bronze, en attendant qu'on l'in.stalle sur les places publiques. D'où vient donc la grande popularité de M. Garducci? 11 s'est imposé par la puissance du génie, personne ne le conteste, tous les partis s'accordent pour l'admirer. » Avec plus de détails, M. Lafaye portait le même témoignage : « Le discours de ^L Garducci était celui que l'on attendait avec le plus d'impatience et de curiosité; c'était le grand morceau d'apparat. Le ministre et le recteur ont parlé au pied du trône royal; M. Garducci est monté dans une chaire, tendue de velours rouge, qui avait été préparée exprès pour lui et d'où il dominait l'assistance. C'est lui en réalité qui a porté la parole au nom de l'Université bolonaise. 11 a dû cet honneur à la tlignité de son caractère, à l'ancienneté de ses services, à son talent d'écrivain et de professeur, enfin à la popularité dont il jouit en dehors même du groupe universitaire auquel il appartient. G'est qu'en effet M. Garducci est, sans contest<ition, le poèt€
» Kouv. Revue, 18S2.
' Xour. Ifcrur, jiiillrt-noftt 1S8<'^ ; Lvs fcics fie linhuim. an. anonyiur ; — /»*('r. inidiiai. <ic l'cnscift.; G. Lafaye, Les fctca de l'Univ. de Itoloijiu:, juillet- (l«VfMnl)n' l.^.<tS: — /fer. des Drux }fnndrs, 1SS,S, t. T.XX.WIIÎ. nrl. «lo n. lîoissicr.
le plus distingué de l'Italie contemporaine... Il s'est attaché à la ville on les circonstances Tavaient amené et il n'en a plus voulu sortir; il y est aimé, considéré, et il exerce sur l'opinion publique une influence tout à fait exceptionnelle. »
Quant à M. Gaston Boissier, il commençait par un croquis rapide et expressif de Garducci : « G'est un homme vigoureux, d'une figure épanouie, ouverte, animée, dont les larges épaules portent une tête puissante, et sur les traits duquel se lisent également la force et la bonté... » Puis, s'arrôtant au discours lu par le brillant professeur italien, M. Boissier ajoutait : « Il m'a semblé que la fin surprenait quelques personnes par sa hardiesse. M. Carducci y fait un éloge enthousiaste de Mazzini « en qui, dit-il, l'idée des Gracques s'est faite moderne », et qu'il appelle, sans aucune réserve, un grand homme; il insiste avec orgueil sur le spectacle extraordinaire qu'offre l'histoire contemporaine de l'Italie, qui nous montre à la fois « un républicain monarchique, un monarque révolutionnaire, un dictateur obéissant : Victor-Emmanuel conspirant pour la liberté avec Joseph Mazzini et Joseph Garibaldi ». Il ne manquait pas de gens autour de moi qui trouvaient que ces souvenirs n'étaient pas de nature à plaire au souverain qui écoutait, et qu'il eût été plus convenable de les lui épargner; ils ajoutaient que, du reste, il n'y avait pas de raison d'en triompher, car ils sont la faiblesse de cette jeune royauté et lui créent des embarras dont elle aura peine à sortir. Ce n'est pas l'opinion des Italiens; autour du roi, personne ne semblait choqué de l'audace de l'orateur, et, à la fin du discours, le roi lui-même lui a tendu la main de la meilleure humeur du monde. Après tout, M. Garducci n'a rien dit qui ne soit parfaitement exact. L'aristocratique maison de Savoie n'a délivré l'Italie que parce qu'elle a, sans répugnance, tendu la main à tous les alliés qui se présentaient. G'est ainsi que toutes les Corées coulraires qui IVrincnl.iiciil d.ins ce malheureux pays se sont unies pimr l.i Inlle; le e<inil);il Uni. elle< ne se sont pas séparées, el il semble bien ([n'en ce nnifuenl elles soient «'U train (le s«' lOndre. »
Sur le même sujet, Fanonyme de la Nouvelle Revue écrivait : « Son discours de Bologne, il Ta j)rononcé tourné vers le roi. mais dans lequel il a déclaré voir « le représentant de la souve- « raineté du peuple italien réuni libre dans une patrie une »; et le roi Humbert a accepté ces expressions. Tout cola est fort beau: un poète devenu une puissance et traitant, dans un pays monarchique, d'égal à égal avec l'Etat. »
Vers la même époque et durant les années qui suivirent, c'està-dire, raj>pelons-le, entre 1882 et 1906, les spécialistes français continuaient à estimer en Garducci, autant que par le passé, le philologue et l'érudit. En 1880, la Romania^ déclare que le discours intitulé l opéra di Dante « n'est pas seulement éloquent, mais contient des vues justes et profondes ». En 1890, on lisait dans la Revue des Deux Mondes - les lignes suivantes : « Dans le troisième tiers de ce siècle, les études d'histoire et d'histoire littéraire prirent en Italie une extension nouvelle, et furent pratiquées avec une impartialité, un désintéressement qu'elles ne pouvaient guère avoir au temps de la lulte pour l'indépendance nationale Le xin' et le xiv' siècle. — « l'âge d'or » de la littérature italienne, — devenaient le but de recherches de plus en plus nombreuses... Le poète érudit (lui a été le héros des fêtes de Bologne et dont la pdi^ularité va toujours grandissant, M. Giosue Garducci prenait de fail la direction de ce mouvement, et l'on voyait paraître, à côté de ses nombreux essais, des éditions soignées des contemporains de Dante ^. »
Gette même année, les quatre premiers volumes des œuvres complètes de Gai'ducci * provoquaient sans doute, dans la Revue critique ', (.W trrs légères censures : on regrettait que certains
* P. 309. L'article de Carducci avait paru dans la Nuava Antolog'nK vol. »lr janvier et mars ISSl.
• 15 d<sceuibre, arliclf <lo Ivl. Ro<l.
* Oprtr (11 (îiosiu^ rnnlnrci. Rolo-nn. /nui. li.lli. 1.*>Sn-1S0O. ■'• T. 1. p. VXk
travaux du maître n'eussent pas été mis plus minutieusement au courant des progrès de l'érudition ; que d'autres — il s'agit de rapports sans grande originalité — tinssent tant de place dans ces recueils. Le ton du compte rendu n'en était pas moins bienveillant et laissait même, par instants, percer l'admiration. Quelques lignes contenaient un témoignage de gratitude. On y lisait : « Le dernier morceau considérable [du tome IV] est intitulé : Ça ira, chef-d'œuvre de prose ironique et vigoureuse. Un Français, quel que soit d'ailleurs son sentiment politique, ne pourra en lire certaines pages sans une émotion reconnaissante; il y a des langues dans lesquelles nous ne sommes plus habitués h entendre juger notre pays avec équité; notre poète, au contraire, sait voir de haut les hommes et les choses et regarde l'histoire avec un cœur droit. »
En 1892 et 1803, M. Pierre de Nolhac consacrait deux articles à Garducci. Dans l'un, il considérait les Studi letterari comme <( un des meilleurs [ouvrages] que la critique dantesque de ce siècle ait produits » et l'étude Délia varia fortuna di Dante comme « classique pour les amateurs du trecento, et aussi pour les amateurs de belle prose moderne^ ». Dans l'autre, il s'occupait de la Storia del giorno, parue depuis quelques mois. « Nous avons, disait-il, la bonne fortune de voir aujourd'hui Parini étudié par un de ses émules, le poète Giosue Garducci. L'éminent critique s'est borné à traiter du Giorno et à en faire « l'histoire » ; mais il su mettre dans ce cadre, étroit d'appal'ence, le tableau le plus précis et le plus vivant de la société qui entourait Parini, de son milieu moral et intellectuel, de l'in- Huence qu'il allait exercer sur le sentiment public et sur la poésie... Il a analysé, avec sa pénétration ordinaire, la grande composition de Parini, l'a mise en regard des poèmes satiriques nationaux ou étrangers qui l'ont précédée, en a dégagé l'originalité d'ironie et de description. G'est le mérite particulier de cet
^ Revue eritiquc, 1893.
artiste merveilleusement conscient qu'est Carducci, de savoir découvrir chez ses irrands confrères les intimes ressources de leur génie \ »
En 180.S. Carducci ayant publié un travail sur le tre cauzoni patriotlichr de Lmimnli. M. Charles Dejob ou donna un élogieux compta rendu -.
L'année d'avant, la Hoinnnin jui-eait ainsi les Cacce in rima dei secoli XIV c W : « Dans une préface ofi la critique est aussi pénétrante que la forme en est élégante. M. Carducci montre que ce genre est un développement du madrigale... C'est uïi recueil charmant, auquel les savantes notes de l'éditeur ajoutent beaucoup de prix, ainsi que les variantes abondamment puisées dans les manuscrits ^. »
Plus rares (pic les articles en l'honneur du philologue, les études ou les passages sur Carducci poète ne manquaient pas non i)lns. de 1882 à 1900 : on a pu le voir par le tableau bibliographique inséré plus liant dans une note. Pour le proclamer le premier poète de l'Italie contemporaine, l'accord était unanime. On allait même juscpi'à jirétcndrc (jne, (lc])uis la Renaissance, la péninsule n'avait pas vu son pareil ^ Tantôt on notait sa parenté avec Victor Hugo et Heine •'. Tantôt on vantait sa virtuosité. Carducci. disait M. Marc Monni(M\ « fait ce (jii'il vent du vers italien (pTil assoui>iit à son gré. creuse et polit, fouille et tord d'une main puissante et habile, lui iin|to>ant tous les tons, tous les modes, le débarrassant surtout du harnais académique pour le monter à jkmI, à la manière des anciens. Comme artiste, Carducci est à Leopardi ce que Victor Hugo est à André Chénier; il a moins de limpidité et i)lu> de b»niillonnements, des chutes et des jets d'écume ofi scintillenl fonfes les couleurs: il cause moins
' Id., 1S02.
' /il., t. 1. p. 4ir>, (le 1808.
* I{cv. ihs Diii.r Monârft. Correspondant. \our. Hrrur. nrlich's ('it«''s.
■ \ttnrrUc Iftritr. 18.S2. i\v\\r\v cit^i.
d'admiration et plus d'étonnement ou, pour mieux dire, une admiration plus intriguée et plus agitée. A la vérité, ce classique a bu le suc du romantisme, et s'il bat aujourd'hui sa nourrice, comme faisaient Henri Heine et Alfred de Musset, il n'en est pas moins fort et dru du bon lait qu'il a tenu d'elle^ ».
Aucune attaque passionnée contre les thèses politiques ou religieuses soutenues par le poète dans ses vers. Visiblement on essayait d'être objectif, de trouver des explications honorables à ses violences de langage, d'atténuer ses audaces, d'obtenir son pardon.
Avec cette dernière intention, M. Carry écrivait, en 1895. dans un article presque tout entier élogieux, et qu'une revue comme le Correspondant ne refusa pas d'insérer : « En ce qui regarde l'inspiration morale de ses œuvres, nous aurions naturellement plus d'une réserve à faire. On l'aura dépeint tout entier quand on aura dit qu'il est, avant tout, un païen, mais un païen enflammé des idées politiques de son siècle. Une grande partie de son a:'uvre est consacrée à glorifier les idées révolutionnaires : cet Horace était doublé d'un Mazzini. Toutefois, M. Carducci a à peu près dépouillé son radicalisme d'antan pour se convertir à la monarchie et au conservatisme... Le féroce démagogue d'autrefois est presque devenu le poète attitré du Quirinal... Ses idées religieuses semblent avoir suivi uwi" évolution analogue. Au mois d'octobre dernier, chargé de prononcer le discours d'inauguration pour le nouvel hôtel de ville de la république de San-Marino, il avait pris pour thème de sa harangue officielle la glorification de l'idée divine dans l'histoire : nous voilà loin, on le voit, de l'I/i/nnie à Satan. »
De son côté, M. Maurice Miurt idaidaif. ru I'.hC). la cause de Carducci auquel, pour des scrupules religieux, l'Académie de Stockholm venait de refuser le prix Nobel. « Carducci, affirmaitil, n'est pas plus athée qu'il n'est matérialiste. Il semble croire à
id.
lin Diou impersonnel, commencement et fin de toutes choses, à un Dieu qui ne se révèle pas à l'homme, mais dont chaque jour révèle à l'homme un lambeau. Carducci est tout disposé à admettre le principe de l'immortalité. La philosophie de Carducci préconise... une vie terrestre frugale simple et saine. Elle recommande la pratique de la vertu, elle proclame la noblesse du sacrifice, la grandeur du devoir, la sainteté du travail, l'amour de la liberté; de l'humanité, de la patrie \ »
Quant aux fluctuations politiques de Carducci, personne ne songeait à les lui reprocher. Elles s'expliquaient, disait-on, parce fjii'il ])onrsuivit toujours un même idéal : l'idéal national. 11 fallait ({ue l'unité se fît et se maintînt : suivant que la monarchie favorisait ou contrariait la poursuite de ce but suprême, le poète s'opposait à la maison de Savoie ou la célébrait -.
Après tant de textes cités, comment admettre que le nom de Carducci eût été rarement prononcé en France avant 19(X}? Comment croire que l'Académie de Stockholm nous l'ait presque révélé le jour ofi elle décerna le prix Nobel à l'illustre Italien? A ce moment déjà, des témoignages nombreux et autorisés avaient été rendus parmi nous à Carducci philologue et poète. Le malhcui" voulut que lui-même les ignorât. C'est qu'on négligea sans doute de lui faire parvenir toutes les pages françaises consacrées à son talent :.il n'eut pas manqué d'en être touché.
Mais le public avait-il entendu les appels faits en l'honneur de Carducci? De nombreux lecteurs français étaient-ils entrés en contact avec lui? Non, répondent les italianisants français. VA (\\}\ |M»uri'.'iit mieux le <;i\(»ii' (|n'(Mix? 11 s'agit de faits contemporains; p;ii' jM'ofession. pouri'ait-(»ii dire, ils sont amenés à constater si, .nitonr d'eux, ou a des clartés de telle ou telle œuvre italienne.
"* Chap. cil<? (lo son livro.
' r. do Xolhac, dans la licnic cntiquc, 1SÎ)3. t. I, p. 517; — J. Cany. dan«< le Concspondani, art. cité; — ^l. Muret, dans le chap. cité.
Il est vrai que le? admirateur? eux-même? de Garducci pouvaient être rendus en partie respon?ables de la froideur ou de l'ignorance du public français. Leur sincérité avait nui aux poèmes du maître. C'était sans doute exprimer sur eux la vérité toute pure, mais non pas, en revanche, nous engagei* à les lire, que de nous suggérer combien il est difficile d'en bien pénétrer le sens, lorsqu'on n'est pas très au courant de riiistoire politique d'Italie, considérée surtout au cours de tout un récent demi-siècle. Or, voilà bien la conclusion qui se dégageait plus ou moins de passages d'ailleurs très justes tels que les suivants : « Gomme prosateur et surtout comme poète. Garducci a été la voix la plus éloquente de sa génération, et cette génération était celle qui entrait dans la vie au moment do la guerre de 1859, qui a souffert cruellement d'Aspromonte et de Mentana, qui a vu ses vœux remplis le 20 septembre 1870; tous les enthousiasmes, les découragements, les colères, les triomphes du patriotisme italien en cette mémorable période ont un écho dans les vers de Garducci ^ » « Le côté intime et moral manque dans sa poésie, ou du moins n'y apparaît que rarement;... la femme y est à peu près absente. Pareillement, rien de ce qui fait la grandeur de nos lyriques français, Musset, Lamartine : ce don de l'émotion intime et pénétrante, de la passion s'épanchaut en larges ondes, n'éclate pas dans ses œuvres... M. Garducci est un génie, non pas cosmopolite, mais essentiellement et spécifiquement italien; en lui revit l'âme nationale éparse à travers le? siècles; il est le chantre de l'Italie, non point seulement dans le présent, mais aussi dans ses manifestations et ses gloires passées, et dans ses aspirations d'avenir. 11 a reçu le flambeau de Vilalianità que lui ont transmis ses glorieux prédécesseurs : il l'a fait briller d'une flamme éclatante et rajeunie-. » « D'autres ont été citoyens du monde : Garducci n'a voulu être qu'un bon citoyen de l'Italie ^ »
' 1*. de Nolhac, dans la Revue critique, 1893, art. cité, ^ Carry, art. cité.
' Muroi, chap. cité.
Poète essentiellement italien, nous disait-on; mais en outre et en même temi)s. poète, bien des fois, antique plut(5t que moderne, poète énidit. poète atTectionnant une forme savante el eompliquée, si bien que ses compatriotes mêmes, à moins d'une nilture classique très approfondie, ne parviennent pas à le ffoûler. Dans ccri remarques exactes, elles aussi, n'y avait-il pas de quoi olîrayer le ])ublic français? On lisait dans la \oitvelle Revue (1882 : <- Sa forme est savante, elle l'est trop quelquefois pour nous autres ignorants. Nous sommes tous ainsi faits que nous appelons pédants ceux qui en savent plus que nous; c'est notre faute évidemment; mais un poète ne devrait jamais être accusé de pédant«'rie. Il ne faut pas rejeter en littérature ce qu'on réclame en ]>oliti(jue : le suffrage universel. Ne plaire qu'au petit nombre vaut mieux assurément que ne plaire qu'à la foule; mais il y a des poètes qui ont su plaire en même temps à la foule et au petit n(jmbrc. et ce furent peut-être les meilleurs : Arioste et Shakespeare, Molièi*e et La Fontaine. Schiller et Goethe (jnxiiTau second Faust ex(insi\('ment\ » Lr Correspondintt disait en ISIC) : c Comme Goethe, c'est un païen unissant à un (leLT»'' l'iii'e deux clnoe^ (jni ^cuihleul s\'\elure : l'érudition et l'inspiration. F/e>t \\\\ Alexandrin ému: il voit et sent les choses fortement, mais i>res(jue toujours, et à son insu, à ti*avers le j>ri-nie (h» lantiquité. Cela est surtout sensible dans sa façon de concexoil' et de rej>roduire les scènes de la nature; il la goûte et la rend à la façon de Lucrèce ou (ril(»race, c'est-<à-dire comme \\\\ j>hilosophe panthéiste on un épicurien délicat : il l'associe rarement à ses émotions intimes, comme font no< lyriques modernes. » Déjà, l'année précédente, on notait, dans cette même revue, la tendance que présentait la poésie de Carducci à vouloir « être à la fois une œuvre d'art et une œuvre d'érudition ». « Mais, ajoutait-on, par sa forme même, cette poésie, en s'adressant aux seul- lettrés, s'interdisait de devenir jamais populaire. Si donc (^..n'dncci a conquis la célébrit»'' (]u'il mérite d'ailleurs, il le doit surtout à sa haute position à rTniversité de Bologne et aussi à l'attitude politique qu'il a gardée longtemps sous Victor-
Emmanuel comme sous Himiberl V\ Quant à ses Odes barbares, on sait, on croit qu'elles sont admirables, mais on évite de s'en assurer. »
En France, on le ((inçoit sans peine, elles étaient encore beaucoup moins connues i|u'eii Italie et elles partageaient ce sort avec les autres vers du maître : on ne peut lire les poèmes de Garducci dans le texte original (ju^i condition de bien connaître la langue italienne. Sans doute, plusieurs d'entre eux, dès avant 1906, avaient passé dans notre idiome S facilité accordée au grand })ublic qui, chez nous, ne connaît guère les littératures étrangères, sinon par des traductions. Mais on sait ce que deviennent en général des vers lyriques dans les meilleures versions : ils perdent infiniment plus que les romans et les œuvres théâtrales; sous leurs nouveaux habits, ils prennent, pour la plupart, un air misérable d'exilés souffreteux ou d'orphelins anémiés.
Le fait reste donc acquis : quand Giosue Garducci mourut (1907), déjà bien des fois justice lui avait été rendue par des
^ Voici la liste de ces traductions avant la mort du poète : 1882. — Ode à V. Hugo, trad. par A. Parodi {Univers illustré, 25 juin). 1883. — /d., trad. par A. Arrighi {La Provence, Marseille, l'"'" mai). 1888. — Odes barbares, trad. de Julien Lugol avec trois lettres de l'auteur.
l'aris, Lemerre.
1891. — Troisièmes odes barbares, trad. du même, avec une élude préface de
M. Pierre de Nolbac. Paris, liemerre. (Plusieurs dt> ces trad.
avaient déjà paru dans des revues.) 1801. — A C. C. inviandogli un osemi)lare délie opère del Byron {Mercure de
France, septembre).
1893. — \ottc di maggio, trad. par F. de Gramont {Nuova rasscgiia. 22 juillet). 1894. — Odes barbares, trad. par Hector Lacoche, Rennes. 1894. — La liberté perpétuelle de Saiut-Mariu, trad. de Romeo Romei. Xapuli. 1895. — Piemontej — AV. Hugo, trad. par Clémente Sangiorgio dans Fhurs
d'Italie, traductions françaises, Faenza, 1895. 1898. — Poèmes de Garducci traduits en français par M""' A. Gosmr ( S'iurdlr
Revue).
1905. — Discours prononcé jI Bologne le 4 juin 1S82. trad. par 10. .M. Cama
gna. Paris, Vuibert et Nouy.
(En oulrt'. divers fragments de Carducci se trouvent traduits dans l«'s articles (ju'on lui a consacrés.)
revues, des journaux, des livres français; néanmoins, ses œuvres en prose ou en vers n'étaient connues que d'une élite. Seulement, il importe d'ajouter une observation des plus importantes : cette élite, depuis quelques années, devenait plus nombreuse et surtout plus compétente. La lanirue et la littérature italiennes recommençaient à fleurir parmi nous et, cette lois, avec une consécration officielle : elles avaient une place dans l'enseignement de certaines universités et de diverses écoles. On les cultivait, dans bien des cas, en vue d'obtenir quelque diplôme ou de réussir à un concours. Dans les programmes que le Ministère de l'Instruction publiciue proposait aux candidats, il arrivait assez souvent, depuis 18U0, que l'œuvre de Carducci tînt une place et représentât la littérature moderne de l'Italie. Professeurs et étudiants se trouvaient ainsi invités à commenter les Odi barbare et d'autres poèmes, les Confessioni e baltaglie, les études Dello svolginienio dcUa IctleraUira nazionalc, Del rinnovantcnto lellerario in IlaliaK A ragrégation d'italien, en juillet 190G, la dissertation française avait trait à un jugement ou plutôt à une lacune de Carducci siii' l'inlluence franciscaine-.
Ainsi, onze ans avant sa mort, dès 1800, Carducci conmiençait à recevoir en Fi'ance des hommages publics.
' Le projîrainme publié le 22 août 1S9C par le liulhtin de l'Instr. intbliiiiu pour le prochaiu concours du certificat d'aptitu<lo à reuseisnement de Titaiien «lans les lyc^^es et collèges porte les Odi Barbare, dout le premier livre est aiis.si mis au proi^rainnie de la licence d'italieu, îI Toulouse, en 1SÎ>S. Tour lîHU. li-s ('onfis.sioni c hattaglic sont inscrites aux programmes de la licence. A Bordeati.x, tt (If l'amvgation ; pour 1ÎX)2, les i>oésies de Carducci insérées dans ïAntu- U.ij'ta di lia lirica italiana mod( ma de Scverino Ferrari, figurent aux programmas de la litM'iice. :\ (irenoble. et de fagrégation ; en lîKXJ, le i>rogrannue de ct> dernier concours contient les études Dcllo svolgimcnto dclUi lettvrutura nazionalv, Hcl ri^inoramcnto httcrario in Italia. On sait qu'tm auteur insirit à un pn)gramme d'agrégation ou de certificat secondaire n'y reste qu'une année, tandis i[\u\ sur un prograuwne de licence, il persiste quatre années <le suite,
- Dans ses discours ddlo Hmh/im. drJla hit. no:.. ^^. (î. Carducci a rutièrcment passé sous silence la part dintlufiicf que d'autres criti(pies reconnaissent au mouvement franciscain dans les pl•emi^^«'s mnnil'«'stati()us de la littérature italienne. On discutera l'importance de cette lacun»- en inditiuant. s'il y a lieu, la place occui)ée par S. Fraiu.H>is et son enseignement dans les uMivres les plus connues du xiir et du XI V siècle.
Nous n'entreprendrons pas de dresser la liste de tous les articles consacrés par la presse quotidienne française à l'illustre Italien quand il se vit attribuer le prix Nobel ou quand il mourut. La plupart ont été recueillis dans une collection possédée par la bibliothèque Alessandrina de Rome ^ et reproduisent, en termes brefs, avec une ennuyeuse et banale uniformité, les mêmes renseignements généraux sur la vie et les œuvres de l'illustre écrivain.
D'autre part, depuis 19U7, plusieurs études ont été publiées sur Carducci dans des Revues françaises. Elles ont ce mérite de ne tomber ni dans les éloges dithyrambiques et creux, ni dans les diatribes passionnées non plus -.
^ Eco délia stampa. Mille articoli di giornali stranien intonio alla rita e aile opère di G. Cardticei. Uoma, 1009. Nous profitons de l'occasion pour remercier MM. le Bibliothécaire et le Sous-Bibliothécaire de V Alessandrina jwnr lamabilité avec laquelle ils ont mis à notre disposition des documents se rapportant à Carducci.
^ Voici les principales études parues sur Carducci en France, depuis lîK>7. dans des journaux on des revues :
1007. — R. Canudo, G. Carducci (Mercure de France, 1"" février). 1007. — I*. Hazard, G. Carducci (Revue pcdagoyiqiœ, l.j févriorK 1007.— M. Muret, G. Carducci (Débats, 17 février). 1ÎH>7. — G. Kod, G. Carducci (Figaro, 17 février). 10U7. — Raqueiii, G. Carducci (Xouvcllc Revue, 1" mars). 11M>7. — H. Ripert, La mort et la xie de G. Carducci {Revue hebdomadaire,
2 mars).
1007. — J. I.uchaire, Joaué Carducci (Revue latine, 25 mars et 25 avril). 1007. — M. Muret, Le poète Giosuè Carducci (Rcv. des Deux Mondes, l*""^ juillet).
1008. — S. Picot, Le rôle politique de G. Cardurd (Annales des sciences politiques, janvier). lOOS. - r. de Bouehaud, G. Carducci, Paris, Sansot. ]000. — (J. Finzi. Impressions sur Carducci (Bulht. ital.. avril-juin). 1000. — P. de Xolhac, Quelques souvenirs sur Cardurci (Débats, IS n»ai>. 1010. — P. N'an Tiesln'U, ('anhuii d la pacsic natinnah i/'iv. du mois,
10 février).
1010. — II. Ilauvctte, G. Carducci poète (Grande Revue, 25 mars).
].v cas écliéaiit, un \ i\i|»j)t'lli' iiKtlicieiiseuiciit qu'en 1850 et jtlns tard, ce fouguonx palriotc a>>^i>la du rivage à la tenii)tMe et «lia « OoLirage! » nnx matelots, sans s'expuser lui-même à la lureur des océans. On évoque son ingratitude envers la Maison de Savoie, son ignorance des choses publiques (]uand il déblatérait contre Victor-Emmanuel, tro}) lent, selon le jeune i)rol'esseur, à opérer ri'nité. On note qu'il y a bien de la rhétorique dans ses indignations. Mais, vu même temps, on dépense un ctîort très sincère, très appliqué et souvent heureux pour comprendre le poète et l'expliquer au public. En général, on voit en lui sintout le patriote, on interprète sa vie et son œuvre pai' l'elTet de sa passion pour l'Italie et Tindépendance italienne; on rattache sa conduite et ses poésies à l'histoire du Risonj'nitchlo. dont elles sont, il est vrai, bien des fois inséparables. « En dépit de certaines apparences, écrit M. Augé-Chiquet, le patriotisme ne fut pas seulement pour lui \\\\ merveilleux thème lyrique; c'est de tous ses sentiincnls le i)lus spontané, le plus \ir et le plus constant. Bien i»liis, il (lc\inl ((tninie la clef de voûte de ses opinions politiques et religieuses. Par lui s'exj)liquent les variations-du poète, ses attitudes contradictoires et ses palinodies. » Et M. Augé-Chiquet démontre cette proposition. M. Van Tighem en fait autant. Il établit, en outre, dans la Revue du Mois, que le patriotisme de Carducci n'est ni régional, ni abstrait. « Non, [l'Italie] est prise tout entière dans son sol, dans ses richesses, dans ses hommes, co\\\ de jadis et ceux d'aujourd'hui, dans Jeurs œuvres d'art cl dniis leurs livi'es. » M. Stéphane Piot se pose et résout le problème suivant, ilans lc> AiukiIcs des Scien-
1910. — M. Mun>t, Le nationalisme italien {Questions diplomatiques et eolo-
niahs, l"" trinn'st r»-) .
lî)ll. — .M. AuR<''-C'hiquet, L'évolution de G. Carducci (Revue des Pyrénées,
XXITI).
lîUl. — M. Mignon, G. Carducci, Var'is, Fabro. l!)12-lîn.'i. — A. Jcanroy. ('anhirci <t Ui lii naissant ( latim. IOohIi' sur les
S()iir<M's fin (Hi:itri(*^iin> disoours Drlht Srolginicnto ccc. {liulhlin
il al, IIM •'-:{).
CCS politiques : u Etant donné que Carducci fut, au dire de tant d'Italiens, le Poète national de la iroisième Italie, quel écho ont trouvé en lui et quel relief ont pris dans ses œuvres les idées, les sentiments, les rêves, les aspirations, en un mot : les façons de penser et de sentir de cette troisième Italie? » M. Maurice Muret se posera, en 1910, une question analogue et répondra : « Son idéal national est un curieux mélange de l'esprit romain et de l'esprit révolutionnaire moderne. En quoi l'idéal personnel de Carducci s'harmonisait à merveille avec l'idéal de son époque, avec cet idéal dont s'inspirèrent les hommes d'Etat et les hommes de guerre du Risoryinienlo, avec cet idéal qui présida à la rénovation de l'Italie et qui est digne de l'inspirer encore
dans l'avenir Rome antique fut belliqueuse. La civilisation
romaine fut une civilisation guerrière. Carducci, sur ce point encore, conforme son moderne idéal italien à l'antique idéal romain. Il reproche à ses contemporains leur sensibilité excessive... Poète du muscle, poète de l'action, Carducci voit dans la guerre une fatalité éternelle dont l'homme n'a pas à rougir. L'œuvre poétique de cet auteur est traversée par un large souffle, chevaleresque, militaire et même impérialiste. L'impérialisme n'e^t-il pas une chose toute romaine? Si épris qu'il soit de liberté et de justice, Carducci répudie de toutes ses forces l'utopie humanitaire, l'idéal millénaire, la chimère pacifiste, chère aux socialistes internationaux. »
Rapprochons de cette page de M. Muret quelques lignes importantes de M. Hauvelte : « Ce patriotisme ardent qui faisait écrire à Carducci : « Au-dessus de tout, j'ai placé l'Italie », qui lui permettait, dans un discours retentissant, de s'identifier avec la patrie et de parler hardiment en son jntni, ce patriotisme-là n'est ni exclusif, ni étroit, ni menaçant pour qui que ce soit, puisque c'est de Rome i4 de l'ilnlie qu'il s'agit : finie est vraiment la ville universelle, l'autre l'este toujoiiis ce « jardin " de l'Empire » don! pai'lail hantt', ryWv [»i(i\ iin-c t''hit'. n'w fiuil l'e qui se rattache à la civilisatinn i^réc(»-lalin(' se seul un 1'<mi chez soi. »
M c.ardiicci, aprèb sa iiiuit, attira raltentioii de la critique française surtout comme patriote et comme interprète de la troisième Italie, on s'intéressa aiis<i à d'autres aspects de sa vie, de son caractère, de son talent. Ainsi, M. Mignon, dans une étude d'ensemble sur le poète, a insisté sur sa prétendue conversion religieuse. 11 conclut que Carducci n'est pas antireligieux. « Il a ses dieux, qu'il vénère, et ce furent d'abord les divinités païennes, pour lesquelles il a la foi profonde de Heine, puis les dieux chrétiens devenus païens; enfin, du jjulythéisme classique où il s'était complu dans sa jeunesse, il semble qu'il en soit venu à un théisme assez vague, qui se résout en un amour profond de l'Italie et en un culte ardent de certaines idées sociales. » En revanche, M. Mignon pense que Carducci fut foncièrement antichrétien ou, mieux encore, anticatholique. M. de Nolhac n'accepterait sans doute ce jugement qu'avec une réserve, car, dans ses souvenirs peisonnels sur le professeur bolonais, il écrivait en 1909 : « L'anticléricalisme de Carducci faisait partie de son bagage de patriote mazzinien et garibaldien. 11 n'envahissait pais les sphères supérieures de l'intelligence. I^e lyrique, qui avait tant de fois insulté la puissance temporelle qui barrait à l'Italie le chemin de Rome, n'avait pas pour les traditions catholiques de son pays la haine qu'on pourrait croire. Il était nourri des chroniqueurs du Moyen âge, au moins autant que de la littérature antique, et il n'est pas d'époque dont il parlât avec plus de respect et d'émotion... Il me fit visiter un jour la vieille église de Saint-François, longtemps désaffectée, j)uis défigurée entièrement, et que des catholiques bolonais venaient de restaurer et de rendre au culte... Carducci n'avait pas d'éloge assez alTeclucux pour les dévoués concitoyens qui avaient embelli sa chère Bologne d'une t^lle parure... En l'écoutant parler avec tant de feu de l'art religieux et de l'âme franciscaine, on ne pouvait penser sans surprise qu'il avait écrit, dans sa jeunesse, le fameux Hymne à Satan et ne songeait pas à le renier. »
M. .Iiilini JjK'baiiM» me! en relief comnienl Carducci « a été