Strzygowski, Cimabue und Rom
2. Berenson, The Study and Criticism of Italian Art , t. I, p. 5-6, 1903.
3. V. surtout les notes de Langton Douglas à la nouvelle édition de Growe et Cavalcaselle : A History of Painting in Italy , t. I, 1903, p. 177-193. — V. en sens contraire Venturi, Storia delV art e italiana , t. V, pp. 63-8o.
d’autres, la grammaire de son art, mais c’est ailleurs qu’il faut chercher les raisons de son originalité.
Tout d’abord, par certains traits, il se rattache à cette admirable école de sculpteurs dont Nicolas de Pise fut le chef et dont les œuvres se multipliaient alors en Italie. C’est au plus puissant de ces maîtres, à Jean de Pise, que Giotto est surtout apparenté. Chez tous deux, même énergie, même passion, même recherche de l’expression pathétique et dramatique, sous une forme parfois rude et incorrecte, mais toujours franche et vigoureuse. De ces ressemblances, qui indiquent deux âmes d’artistes pareillement douées, on pourrait ne pas conclure que l’un ait emprunté à l’autre. Mais, dans les fresques de Giotto, apparaissent des têtes qui rappellent de la façon la plus précise les types si caractéristiques de Jean de Pise. On insistera plus loin sur ces analogies. Ce qu’on en peut dès à présent retenir, c’est que Giotto a dû connaître de bonne heure des œuvres de celui qui fut son contemporain et son aîné. Quand et où les a-t-il vues? Se sont-ils rencontrés1? Ontils travaillé côte à côte à Padoue, où leurs œuvres
i Vasari, dans la vie de Jean de Pise, raconte, il est vrai, qu’il se rendit à Florence pour voir les travaux d’Arnolfo à S. Maria del Fiore et pour connaître Giotto, « dont il avait beaucoup entendu parler ». Mais on ne peut le croire sur parole. On trouve à Florence quelques œuvres de Jean de Pise; mais, d’après Venturi (t. IV), ce voyage à Florence se placerait après i3io, à une époque où Giotto était en pleine possession de son talent.
LES MAITRES DE L’ART
voisinent? A toutes ces questions, nous n’avons point de réponse, mais l’influence indéniable de Jean de Pise sur Giotto s’explique d’autant mieux que celui-ci avait le sens plastique : toute son œuvre révèle l’étude attentive des monuments de la sculpture, et l’intelligence de ce que pouvait en tirer le peintre; il s’y attacha dès sa jeunesse et, à la fin de sa vie, il dirigea des travaux de sculpture.
Or, par les sculpteurs pisans, Giotto s’est trouvé en rapports avec l’art le plus original qu’il y eût alors en Europe : l’art gothique. On sait aujourd’hui comment l’architecture gothique a pénétré et s’est développée en Italie; on est moins bien renseigné sur la sculpture. Faut-il croire, comme on l’a supposé, que son influence s’exerça surtout par ces ivoires, par ces dessins qui circulaient facilement d’un pays à l’autre? Ou bien, avec les architectes, quelques maîtres imagiers passèrent-ils de France en Italie, disciples inconnus des sculpteurs qui ont enrichi de chefs-d’œuvre nos cathédrales ? Nous l’ignorons, mais, ici encore, mieux que les textes, les monuments nous enseignent l’action profonde de l’art septentrional sur l’art italien dans la seconde moitié du xiii® siècle et au xive1.
Giotto fut de ceux dont ce souffle du Nord vivifia
i M. Marcel Reymond, dans son beau livre sur la Sculpture florentine (1897), a été un des premiers à mettre ce fait en pleine lumière. Récemment encore, M11® Louise Pilliony a fort heureusement insisté dans deux articles sur la Sculpture ita -
le génie : souvent, dans ses œuvres, non seulement des motifs d’architecture, mais des détails de style, des sujets même, portent en quelque sorte la marque gothique. Il ne fut, au sens exact de ces mots, ni l’élève ni l’imitateur des maîtres de Paris, d’Amiens ou de Chartres, mais il fut de la même famille et il accomplit en peinture une transformation analogue à celle qu’ils avaient accomplie en sculpture.
Pour bien comprendre la formation de son génie, il faut regarder ailleurs encore. Si Giotto doit peu aux peintres florentins qui l’ont précédé, il doit beaucoup à Florence elle-même. Vasari, parlant des relations de Cimabue et de Gaddo Gaddi, de leurs conversations qui éveillaient dans leurs âmes des pensées belles et grandes, écrit : « Ils étaient aidés par la subtilité de l’air de Florence, qui produit à l’ordinaire des esprits ingénieux et fins ». On peut sourire de cette expression naïve de l’amour-propre florentin, et pourtant Florence était un merveilleux milieu pour l’éducation d’un artiste original. Ce n’est point qu’elle fût encore une ville d’art et de beauté; à l’exception du Baptistère, de S. Miniato, les plus anciens des monuments dont elle s’est parée ne datent que de la fin du xme siècle et du commencement du xive. Elle était formée de ruelles étroites,
lietine au XIVe siècle ( Revue de l’Art ancien et moderne , avril et mai 1906). En Angleterre, Mason Perkins ( Giotto , 1902, p. 11 et suiv.) a bien marqué l’importance de cette influence gothique sur Jean de Pise et sur Giotto.
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tortueuses, resserrées les unes sur les autres, hérissées de maisons dont les plus riches avaient mine de forteresses, assombries par ces tours où se réfugiaient les adhérents des factions rivales et dont, en i25o, on venait de réduire la hauteur à cinquante brasses ’. Mais, surtout aux alentours du Mercato Vecchio, bouillonnait une vie intense : dans les boutiques des drapiers, de Varie di Calimala, des changeurs, s’élaborait avec une prodigieuse rapidité la richesse de Florence. Longtemps elle avait été une cité obscure. Sa grandeur date du milieu du xme siècle, de la chute des Hohenstaufen. C’est alors que son industrie, son commerce prennent leur essor, que se fonde sa puissance politique et qu’elle se place à la tête des villes toscanes.
En 1266, l’année même de la naissance de Giotto, les Guelfes, qui représentaient l’esprit démocratique, avaient établi, par une constitution nouvelle, la puissance de la bourgeoisie, des Sept A?'is Majeurs , dont chacun formait une petite république avec ses statuts, ses consuls, ses conseils, sa bannière. Tous ces marchands, au sein même de leurs corporations, s’habituaient à délibérer et à administrer ; chacun d’eux était prêt, le moment venu, à diriger les affaires
1. Davidsohn ( Geschichte von Florenf, 1896, t. I, p. 731 et suiv.) a donné de Florence à la fin du xne siècle une description détaillée et précise qui convient aussi au milieu du xiii8 siècle. — Voyez aussi Rohault de Fleury, la Toscane au moyen âge, 1870-1873.