G10TT
publiques ou à négocier avec des papes, des empereurs et des rois.
« Cette constitution des arts, écrit un historien de nos jours, telle qu’elle se forma en 1266, fait comprendre comment, à cette époque, la poésie, la peinture, la sculpture, l’architecture purent surgir au milieu d’un peuple de marchands... La commune de Florence fut le centre d’une si belle civilisation parce que les libertés y atteignirent au plus haut degré de développement qui fût alors possible. La fleur la plus éclatante de cette civilisation est due à la démocratie qui marqua de son empreinte les églises et les palais d’Arnolfo, les peintures de Cimabue et de Giotto, la poésie de Dante. Dans la littérature provençale, française, allemande, anglaise du moyen âge, on trouve beaucoup de nobles ; à Florence, lettres et arts furent républicains ; beaucoup d’écrivains, la plupart des artistes, furent des fils de marchands ou de simples artisans h »
La vie cependant était rude et périlleuse. Sans cesse ces bourgeois et ces ouvriers abandonnaient l’atelier pour partir en guerre contre quelque seigneur ou contre une ville voisine, Sienne et Pise surtout, les éternelles ennemies. La Martinella, la cloche militaire, attachée à la porte de S. Maria in Mercato Nuovo, donnait le signal. On se mettait en route, on se battait autour du Garroccio, du char,
1. Villari, I Due primi secoli délia storia di Firen^e, 1893,
LES MAITRES DE L’ART
sur lequel se dressait le grand étendard, blanc et rouge, de la république. Apres au travail, les Florentins ne l’étaient pas moins au combat. A l’intérieur même de la ville, une insulte, un mot, un geste, déchaînait les unes contre les autres les familles et les factions ; on se battait de rue à rue, de tour à tour.
Ainsi se formaient des hommes énergiques et passionnés. « La ville de Florence, dit un chroniqueur de cette époque, Dino Compagni, est riche en citoyens belliqueux, pleins d’orgueil et prompts à la discorde », et un autre, Giovanni Villani, écrit aussi que le peuple florentin est « très orgueilleux et avide des hautes et grandes entreprises ». Les Florentins sont d’ailleurs cultivés, courtois, de belle allure, ils ont le goût affiné, l’esprit vif, ils sont habiles aux belles paroles, ils ont la répartie prompte.
Ce fut parmi ces hommes que grandit Giotto, et dans son génie, nous retrouverons quelques-uns des traits les plus caractéristiques de l’esprit toscan. De cette vie forte et ardente, il a gardé la préoccupation de l’expression dramatique et passionnée qui éclate dans toutes ses œuvres. Il ouvrit ses yeux tout grands sur les spectacles incessants que lui offrait Florence; peut-être la rue, avec son activité laborieuse, ses rixes, ses combats, ses processions, ses fêtes, fut-elle son meilleur maître. Il est vraisemblable que, comme Dante, il prit part à cette sanglante bataille de Campaldino où, en 1289, Florence triompha d’Arezzo et du parti guelfe, à ces banquets,
Phot. Alinari.
Saint François renonce a son père (entre i3oo et i3o4?).
Basilique d’Assise, église supérieure.
à ces fêtes qui suivirent et où « les femmes, en signe d’allégresse, allaient par la ville couronnées de fleurs ». Il était sans doute à Florence en 1287, alors que le puissant Corso Donati voulut délivrer un de ses partisans, condamné à mort par le podestat, et que, celui-ci ayant fait sonner le tocsin le peuple se souleva et s’arma au cri de : « Justice ! Justice ! » Peutêtre suivit-il le gonfalonier de justice, Dino Compagni, quand, pour venger l’injure faite à un bourgeois, il procédait à la destruction de la maison d’un noble coupable. En d’autres occasions, de somptueux spectacles se déroulaient devant lui. Un cardinal, légat du pape, arrivait à Florence pour rétablir la paix entre les familles : en son honneur, au mois de janvier 1280, sur la place de S. Maria Novella, ornée d’échafaudages, de tentures, magistrats, nobles, bourgeois, peuple étaient réunis. Plus tard, des fêtes étaient célébrées en l’honneur de Charles d’Anjou : une compagnie de mille jeunes gens vêtus de blanc, conduits par un chef qui représentait l’Amour, organisait dans les rues des divertissements et des bals. La ville elle-même se transformait sous ses yeux. En 1285, d’après les dessins d’Arnolfo di Cambio, on agrandissait l’enceinte ; la même année, on construisait la loggia d’Or San Michèle ; de tous côtés étaient entrepris de nouveaux travaux pour l’embellissement de la cité.
Ainsi Florence fut pour Giotto comme une école de plein air. Il y apprit ce qu’il ne pouvait apprendre
26 LES MAITRES DE L’ART
alors dans aucun atelier, comment on vit et comment les mouvements du corps traduisent les passions de l’âme.
Il eut encore un autre maître, dont on peut dire qu’il fut le maître de l’Italie entière, François d’Assise. François d’Assise était mort en 1226, et bientôt l’œuvre franciscaine, telle qu’il l’avait rêvée, avait été étrangement déformée. Mais cet évangile nouveau de vie, de liberté et de poésie, qu’il avait opposé à l’organisation étroite et formaliste de l’Église romaine et qu’il avait prêché à la foule au long de ses courses vagabondes, continuait à se propager à travers le monde et à enfiévrer les âmes. En Italie, il répondait aux aspirations de la bourgeoisie et du peuple, il s’accordait avec l’esprit de la démocratie, dont partout grandissait la puissance : les Franciscains et leurs affiliés avaient été au premier rang parmi les Guelfes, parmi les adversaires des Hohenstaufen, mais en même temps ceux d’entre eux qui restaient les plus fidèles à l’esprit de saint François gardaient leur franc-parler vis-à-vis de la Papauté et des princes de l’Église, lo falso Clericato, selon l’expression de Jacopone da Todi. Ils s’appelaient les minores , la plèbe de l’église, et c’était aussi ce terme qui désignait le petit peuple, les artisans, les paysans, les gens de peu auxquels ils mêlaient leur vie et dont ils étaient les amis, les conseillers.
Or la mère de François, Provençale d’origine, l’avait nourri des chants de nos troubadours et lui-
même fut un merveilleux poète, le troubadour de Dieu, joculator Domini, disait-il lui-même. Dans cette langue italienne qui balbutiait encore, il a composé un des plus beaux chants qui soit jamais sorti d’une âme humaine, ce cantique des créatures où la nature tout entière apparaît comme une même famille dont Dieu est le père, dans l’épanouissement de sa poétique unité : « Notre frère messire le soleil, qui nous donne le jour et la lumière ; notre sœur la lune, et les étoiles, claires et belles ; notre frère le vent, l’air et les nuages; notre sœur l’eau, qui est très utile, humble, précieuse et chaste ; notre frère le feu, beau et agréable à voir, indomptable et fort, qui illumine la nuit ». Et il termine par cette strophe admirable : « Loué soit mon Seigneur, pour notre mère la terre, qui nous soutient, nous nourrit, et qui produit toute sorte de fruits, les fleurs diaprées et les herbes ». En même temps qu’il console, qu’il soigne les déshérités de la vie, les lépreux, les malades, les petites gens, il recueille dans son sein la colombe menacée, et les légendes le montrent désarmant par ses douces paroles la fureur du loup de Gubbio, ou s’inclinant vers les oiseaux des champs pour les bénir. Où donc trouver avant lui à ce point le sentiment de la vie universelle qui partout circule, animant les mondes et les êtres, depuis les astres étincelants jusqu’aux créatures les plus humbles?
Ainsi, dans cette Italie divisée par les haines et les guerres, il était apparu prêchant la bonté, la dou-
LES MAITRES DE L’ART
ceur, la paix, et la piété populaire avait cru voir en lui un nouveau Christ. Mais, pour ne considérer ici qu’un des côtés de son rôle, il fit jaillir de l’âme italienne une source nouvelle d’inspiration. Grâce à lui, les yeux s’ouvrirent à la vie et à la beauté du monde. Renan l’a dit avec raison : « ce mendiant fut le père de l’art italien ». Dante s’inspire de lui et n’en parle qu’avec ferveur; Giotto a eu la pleine conscience de son génie le jour où, au-dessus du tombeau de saint François, il a voulu retracer son histoire et ses légendes et célébrer les vertus auxquelles il s’était voué. La Renaissance italienne à ses débuts s’illumine des rayons de l’âme franciscaine et, de même qu’autrefois, dans les récits évangéliques, autour de la crèche du Christ enfant, se tenaient le bœuf et l'âne, humbles compagnons du travail humain, il semble qu’ici, autour du berceau de la poésie et de l'art, résonnent les chants de ces oiseaux que François d’Assise associait à ses joies et à ses prières.
J’ai rapproché les noms de Dante et de Giotto, et c’est aussi une question de savoir si le poète, par ses conseils, a, en quelque mesure, contribué à la formation du génie du peintre. Ils étaient contemporains : Giotto a introduit le portrait, de Dante dans ses fresques, Dante a cité Giotto dans la Divine Comédie comme le peintre le plus renommé de son temps. Ajoutons qu’il était bon juge, il savait dessiner, il a quelquefois parlé d’œuvres d'art, et on a pu chercher à dégager de ses écrits son esthétique. Un commen-
tateur de Dante, Benvenuto da Imola, a noté, on l’a vu plus haut, une visite que Dante aurait faite à Giotto alors que celui-ci travaillait à Padoue.
C’est là tout ce qu’on sait de précis sur leurs rapports et c’est peu pour assurer, comme on l’a fait si souvent, qu’ils furent amis et que, dans certaines compositions de Giotto, on doit reconnaître l’influence de Dante. Ce qu’on peut affirmer, du moins, c’est qu’ils furent frères par le génie1 : l’un comme l’autre eurent l’imagination puissante et créatrice, le goût du pathétique, le don d’exprimer la passion d’un trait énergique et précis : les personnages de Dante vivent comme ceux de Giotto. Eux aussi, comme ceux du peintre, ont l’âme ardente et sont tout à leur action. Interpellés par lui ou par Virgile, les uns s’interrompent à peine pour jeter un cri, une malédiction, les autres racontent leur histoire, mais pour la revivre avec emportement, et leur récit est comme une répétition du drame de leur vie.
1. Kraus (Dante, sein Leben and, Werke , sein Verhœltniss fur Kunst und Politik , 1897, p. 537 et suiv.), a résumé tout ce qu’on sait des rapports de Dante et de Giotto et des idées de Dante sur l’art. — Voyez quelques remarques très justes de Gebhart, les Origines de la Renaissance en Italie , p. 3o3 et suiv. sur la puissance de peindre chez Dante.
tfaf
*p ip vp sp Jp 7p wp vp *p <Jv 1p *J> 3jv *p 7p ♦p *Jv 7p fp *p 7p vp *p 7p 7p