AVANT -PROPOS
La 'traduction qui occupe la plus grande partie de ce gros volume n'est pas une œuvre improvisée. J'étais encore en première année à l'Ecole des Chartes, lorsque, Girart de Roussiîîon m'étant tombé entre les mains, je me mis à le lire et à essayer de le traduire. L'étrange beauté du poème m'attirait, la difficulté du texte, loin de me rebuter, ne faisait qu'exciter ma curiosité. Je comparais les deux éditions qui avaient été publiées à peu près simultanément en France et en Allemagne; )e contrôlais sur le manuscrit de la Bibliothèque nationale d'après lequel elles étaient faites, le travail des deux éditeurs. J'entrevoyais confusément une inanité de problèmes plus mystérieux les uns que les autres. Je projetais toute une série d'études sur la langue du poème, sur son histoire, sur les fabuleux récits qui s'y déroulent. Il ne me semblait pas, en vérité, qu'il fût trop tôt ni que je fusse trop peu préparé pour aborder aucune des nombreuses questions que je voyais se poser devant moi. Je n'étais pas encore sorti de l'Ecole lorsque j'achevai la première partie de mes Etudes sur la chanson de Girart de Roussillon, qui fut publiée dans la Bibliothèque de VE-
cole des Chartes en 1 860. Cette première partie ne fut point suivie d'une seconde. Je n'avais pas tardé, en effet, à mieux apprécier la difficulté de l'œuvre dans laquelle je m'étais inconsidérément engagé. Jusque là, je n'avais connu du meilleur des manuscrits de Girart, celui de la Bodtéienne, à Oxford, que le morceau publié d'une façon si défectueuse dans le 1. 1 des Gedichte der Troubadours de Matin. En 186S seulement j'eus occasion d'étudier directement à Oxford ce précieux manusciit. Il me fut, dès lors, possible de me rendre compte de la valeur relative des diverses copies de Girart, et du caractère pantculier de ta langue dans laquelle ce poème est écrit. C'est vers ce temps que je commençai, ou plutôt que je recommençai, la traduction aujourd'hui terminée, l'interrompant et la reprenant à de longs intervalles. Des fragments, qui correspondent à peu près au premier quart du poème, en ont été publiés, à titre de spécimen, de 1869 à 1873, dans la Revuede Gascogne. Vers te même temps, en 1869, je rédigeai un mémoire, qui parut dans une revue allemande au commencement de l'année 1870, sur le classement des manu&crits ou fragments de manuscrits qui nous ont conservé Girart de Roussillon.
Ces divers travaux n'étaient, dans ma pensée, qu'une étude préparatoire en vue d'une nouvelle édition du poème, édition qui aurait été fondée sur la comparaison de toutes les copies, accompagnée d'une traduction, d'un commentaire et d'un glossaire très détaillé. Mais, cette fois encore, je reconnus que je n'étais pas en mesure de mener à bonne fin une entreprise aussi difBcile, et je me décidai à publier d'abord la traduction et l'étude préliminaire dont je viens d'achever l'impression, après plu-
sieurs années d*im labeur souvent interrompu par l'accomplissement de devoirs plus impérieux.
It pourra sembler bizarre qu'on croie pouvoir traduire un ouvrage dont il n'existe pas d'édition satisfaisante, et dont on ne se reconnaît pas capable d'établir le texte avec certitude. Je dois à cet égard quelques explications.
La prindpale difficulté, en ce qui touche l'établissement du texte, vient de ce que le poème est écrit dans un langage dont on ne possède aucun autre monument. . La particularité de cet idiome ne consiste pas seulement en ce que, d'accord pour beaucoup de ses caractères avec la variété du roman qu'on connaît sous le nom de provençal, il admet nombre déformes qui paraissent se rattacher plutôt au français ; il y a encore cette singularité que les mêmes mots revêtent tantôt la forme provençale et tantôt la forme française. Assurément, si nous possédions le manuscrit autographe du poème, ou du moins une copie fidèle de cet autographe, la tâche serait aisée. Il n'y aurait qu'à reproduire exactement le texte avec toutes ses inconséquences. Mais il n'en est pas ainsi. Aucun de nos manuscrits n'est exempt des inconséquences auxquelles je viens de faire allusion, mais its ne les présentent pas toujours dans les mêmes passages. J'ai donné dans un appendice de l'introduction plusieurs exeînptes des contradictions dont la langue du poème abonde, et j'ai essayé de montrer quelles inductions on en peut tirer pour déterminer la région d'où l'auteur était originaire ; mais, dans un grand nombre de cas, je ne suis pas encore en état de me décider entre telle forme' et telle autre. Cela étant, on conçoit que je devais surseoir à l'établissement du texte.
Mais l'incertitude qui règne sur certaines questions
relatives à ta forme des mots n'est pas ordinairement un obstacle è l'inteUigence de cesi mêmes mots. Par conséquent, il est possible d'obtenir dans la traduction un degré de sûreté qu'une édition ne saurait atteindre.
Cela ne veut pas dire que je me flâne d'avoir su conduire ma traduction â un haut degré de perfection. Il s^en faut de beaucoup qu'il en soit ainsi. Aussi bien Gtrart de RoussUîon est-il un poème où les passages obscurs abondent, abstraction faite de l'incertitude des formes. Il y a des mots qui jusqu'à présent n'ont pas été rencontrés ailleurs; il y a des passages pour lesquels nos manuscrits, dont un seul est complet, donnent un texte évidemment corrompu. J'ai remplacé par des points les passages (ordinairement un mot ou deux) que je n'entends pas, j'ai signalé en note ceux dont le sens m'est obscur. L'attention des personnes versées dans l'étude de nos vieux textes étant par là éveillée, je n'ai aucun doute que beaucoup de ces difficultés trouveront qui les résoudra. Le travail de l'éditeur sera allégé d'autant. Et pour cette raison encore il était à désirer que la traduction précédât l'édition.
Mais ce n'est pas seulement pour les philologues que j'ai travaillé. J'ai eu aussi en vue une autre classe de lecteurs. Le poème de Girari de Roussillon est l'une des compositions épiques les plus originales que nous ait léguées le moyen-âge. J'ai cherché à montrer dans un chapitre de Tintroduction ce qu'on en peut tirer pour - rhistoire de la civilisation à l'époque féodale. Les geiis de goût n'ont pas besoin qu'on leur en détaille les beautés. Il leur suffira de pouvoir le lire-, mais c'a été jusqu'à présent un livre scellé dont quelques rares érudits ont seuls pu déchiffrer les pages. J'ai voulu le rendre accessi-
ble à tous ceux qui sont curieui de notre ancienne hisuiire et 4e notre ancienne littérature. Bien qu'érudit de profession, il ne m'a pas paru que cette intention eût rien d'incompatible avec le but que se proposent les recherches savantes. Je ne sais pas si j'aurai à me faire pardonner par mes confrères en érudition d'avoir voulu écrire un livre lisible, < ce qui n'est pasj comme on sait, un mince grief*, a dit un contemporain ' : je sais seulement que je m'estimerai heureux si j'ai réussi à faire lire et goûter Girart de Roussillon en dehors du cercle restreint des antiquaires et des philologues.
Florence, iS octobre i883.