III. — L.*AHCfENHE ET LA NOUVELLE CHANSON XXXIX
Cest là, en quelque sorte, le premier aae ou, si l'on veut, le prologue du poème, mais c'est un prologue qui 'se rattache assez mal à la pièce. Dans aucune partie du poème, il n'est fait allusion à l'origine grecque des deux sœurs. Et cependant, lorsque Girart, vaincu et banni, est réduit à gagner sa vie en portant des sacs de charbon, il semble que lui ou sa femme auraient du aroir la pensée de chercher un refuge auprès de l'empereur d'Orient. Il y a plus : tel des faits exprimés au commencement du poème est en contradiction absolue avec ce qui se Ut dans la suite. Ainsi, au § 3i , lorsque Girart se décide, sur les instances du pape, à céder à Charles Elissent, à laquelle il avait été fiancé, et à prendre Berte, qui d'abord avait été destinée au roi, il spécifie comme condition qu'il sera relevé de son hommage et tiendra son fief en alleu. Et, plus loin,aug33, on lit'en propres termes : u II (Girart) fut relevé de son hommage et reçut son fief en alleu ». Mais, plus tard, lorsque, la guerre déjà engagée entre Chartes et Girart, des négociations ont lieu en vue de rétablir la paix, il n'est plus question de l'acte sdennel par lequel Girart a obtenu sa terre en alleu. Girart soutient, à la vérité,' que Roussillon (§§ 54, 1 19) est un alleu, mais la raison qu'il invoque est que déjà son père possédait ce château à pareil titre (§ 54). Plus nous avançons dans le poème, plus la contradiction s'accentue : « Tu ne peux << nier ni escondire, » dit Odilon à Girart, son neveu, •t que tu ne sois l'homme lige de Charles ni qu'il soit ton ' seigneur. Tu ne peux donc le vaincre en bataille sans <' forfaire ton fief » {§ 1 77]. Et, à la page suivante, l'un des barons de Giran exprime la même idée avec plus de précision encore : « Girart est devenu son homme tige ■ (l'homme de Charles]-, je fus présent à l'hommage.
XL INTRODUCTION
t quand il prit de lui en fîef sa terre héréditaire » (§ 17g}. On pourrait tnultiplier les citations de passages où Girart est présenté comme l'homme de Charles. Le résultat * est qu'on n^arrive pas à démêler quel est le point en litige, ni quelle a été l'origine de la lutte, tandis que le différend entre Charles ei Giraft.a, dans la vie latine, une cause très nettement définie '. Il est donc évident que te renouveleur, après avoir, en commençant, fait œuvre originale, se rattache, à partir d'un certain endroit, à là vieille chanson, se mettant en contradiction avec les assertions du début, H y a là une preuve bien forte que ce début est une pièce de rapport.
, J'ai relevé, çà et là, dans les Dotes de ma traduction, un certain nombre de contradictions qui portent, en général, sur des points de détail *. Ces contradictions consistent, le plus souvent, en ceci, que le poème, rappelant un fait conté antérieurement, mentionne comme déjà connues des circonstances dont il n'a pas été dit un mot. Ce défaut de suite s'explique assez bien, selon moi, si on admet que te renouveleur, procédant à son remaniement, ne suivait son texte qu'avec une attention intermittente. . Mais c'est particulièrement vers la fin du poème que les incohérences se multiplient et deviennent vêritable-
I. Le difffrend, qui aboutit i une guerre acharofe, t pour cauie. dans la vie latine, lea prdtentiona r^proquei que Chartei et Girart élenient sur l'hiriiage des parents dea deui sœurs qu'ils avaient épousées : a Interes, earum pareniîbus jam defunctis, suborjtur inter
■ regem et Girardum acenisMoia luctuose altercationia timuitas... n Nam rex, fastu regie ditlonis cumidua, temm jure heredis sibi usur- « pore gestiebai; Girardua vero, ob priinogenium similiter etndem
■ sibi vindicare conabatur ■ (({ 8, g},
3. Voy. pp. i&o, note 3; i3i, n. a; 166, n. iij tS3, n. 1; 187.
HI. — L ANCIENNE ET LA NOUVELLE CHANSON XLl
ment choquantes. Nous avons vu que la trotsiène partie du poème renouvelé correspondait au deuxième des récits extraits de la vie latine (p. xxxv). Il ne s'agit toutefois que d'une analogie très générale. Les dissemblances qu'on peut constater entre les deux récits sont très considérables. De part et d'autre, le roi est vaincu, mais, dans la vie latine, il est poursuivi jusque sous les murs de Paris ', et la guerre continuerait si un ange ne venait lui ordonner de conclure la paix avec Girart. Dans le poème renouvelé, le roi est nomseutement battu, mais fait prisonnier. Il ne lut est donc nullement loisisible de se réfugier dans Paris, comme dans l'autre récit qui vient sûrement de l'ancien poème, puisque, on l'a vu plus haut (p. xx), il se trouve non-seulement dans la vie* latine, mais encore dans Renaut de Montauban. La paix est conclue grâce à l'entremise du pape et aux supplications du vainqueur. Il n'y a donc aucun doute que toute cette fin a été entièrement remaniée. Signalons quelques effets curieux de ce remaniement. Si Girart,au retour de son long exil, a obtenu du roi son pardon, c'est grâce à un véritable subterfuge de la reine (§ b^b). Mais la parole du roi, accordée du reste à contre-cœur, n'engage nullement les anciens ennemis de Giran, les descendants du duc Thterri d'Ascane, dont la famille paraît avoir été de longue date en lune avec celle de Girart '. Ceux-ci reconunencent alors la guerre. Mais ce sont tous des personnages nouveaux. Thierri, en effet, est mort depuis longtemps, tué en trahison; ses neveux ou ses fils ont
[ . s NoTJuime quoque eundem Tugando, cecidit utque PiriiiuB ur-
■ bein, ac intra menia e)us ipsum cum suit manu pervalida viriliier
■ detrusit ■ (j 66\ I Voy.U'.
XLIt INTRODUCTION
péri en bataille '. C'est donc une troisième géit£ration qui entre en ligne. Il en est à peu pris de même du côté de Girart. Sea cousins, ses alliés, Boson, Gilbert, Seguin, Bernart, Bégon, Laodri, Fouchier, ont, les uns après les autres, trouvé la mort en combattant pour lui. Jusqu'ici, rien que de très naturel. Mais k rôle assigné aux survivants de tant de batailles Test très peu. On va voir qu'il est fort mal approprié à leur âge Tout d'abord récapitulons les années qui se sont écoulées depuis le commencement du poème. Le temps compris entre la grande scène par laquelle débute le poème et la bataille de Vaubeton, qui termine la première guerre, ne peut être exactement calculé : les éléments font défaut. Négligeons- le. Mais la paix conclue à la suite de cette bataille dure autant que l'exil du duc Thierri, c'est-à-dire cinq ans (g§ 189 et 199). La guerre recommence à la suite du meurtre de Thierri et dure au moins le même nombre d'années (§ 416). Nous voilà à dix ans. Il y faut ajouter les vingt-deux ans passés par Girart et sa femme en exil (§ 534) *. Il y a donc, à tout le moins, trente-deux ans que Charles et Girart ont épousé les deux filles de l'empereur de Constantinople. Dans ces circonstances, nous voyons Elissent exercer sur son royal époux et sur les seigneurs de sa cour un pouvoir illimité, en employant des moyens qui conviendraiem à une jeune reine. Lorsqu'elle a réussi, par d'habiles coinbinaisons, à amener la défaite des enne-