‹ Girart de Roussillon, chanson de gesteChapitre 378 sur 406 · Mot à mot u le marché », c'esl-à-dirc des vivres à venJre · texte numérisé non relu

Mot à mot u le marché », c'esl-à-dirc des vivres à venJre

ago GIBART DE ROUSSILLON

trésor, je ne donnerais pas un michelat '. Dieu! pourquoi

un riche homme voudrait-il vivre à l'écan, loger en son

cœur la mesquinerie! Il faudrait avoir le cœur bien 'bas

pour consentir à se séparer d'un tel baronnagel Ce n'est

pas de mon gré que je m^en séparerai, maintenant que je

l'ai recouvré. Peu s'en fallait que les faux tonsurés ne

m'eussent assoie par leur prédication". » A ce moment, il

it venir à lui son Bis qu'il aimait tendrement ° : il était

blond, et portait un bliaut neuf de soie. Il n'avait encore

que cinq ans. On ne vit jamais plus bel enfant de son âge.

C'était tout le portrait de son père. Girart le prît entre ses

bras et le baisa. Ah Dieu ! pourquoi le perdit-il, quel crime

ce fut !

619. Le comte Girart se tenait en sa salle. 11 portait son petit enfant entre ses bras, et jura Dieu et ses vertus que jamais à nul jour renfani ne serait déshérité, a £t celui qui

> augure qu'il sera moine, est un homme mauvais. J'aime

> les chevaliers et les ai toujours aimés, et si longtemps que

> je vive, c'est par leurs conseils que j'agirai. Je donnerai i volontiers, car j'ai de quoi. Pendant trop longtemps je me 1 suis humilié, mais désormais on ne me verra plus faire des ï avances à mon ennemi ; au contraire , j'écraserai les ï misérables outrecuidants. » Ces paroles furent relevées et répétées par les preux chevaliers, les damoiseaux de prix. Il se réjouissait en voyant son fil?, mais il ne savait pas le malheur qui l'attendait.

I. « Un ceuf couvé s P. (v. S089}. Les miebelais fuient une monnaie byzaniine ', voy. Du Cange, hichjieut^.

1 On ne voit pas bien à quel épiiode de la vie de Girart l'auteur veut faire allusion ; ces partîtes se rapporteraient assez mal au temps où Girarl, relire du monde, accomplissait sa pénitence. Ou peut crmrc que l'auteur n'a pas d'autre but que de justilïer par le mouvement d'orgueil qu'il prête à Girart, le malheur qui va lui arriver.

3. Le second des deux fils mentionnés au jj O08, le premier étant mort en bat Sge.

GIRABT DE ROUSSILl.ON 29I

620. II y avair là un baron, Gui de Risnel ', que Girart tenait pour le plus tidéle de ses hommes. Il était son serf * et son sénéchal pour maints châteaux. Les paroles de Girart ne lui firenl pas plaisir: il eut peur de voir la guerre recommencer, et le duc se révolter follement contre le roi '. II promit à reniant un oiseau d'or, le prit entre ses bras sous son manteau, le porta dans un verger.sous un arbre, lui étendit le col comme à un agneau, et lui trancha la gorge avec un , couteau. Il le jeta, une fois mort, dans le puits de pierre, monta achevai et partit au galop. Une fois sorti, il s'arrêta sous un ormeau, et, levant les yeux au ciel, il s'écria : < Ah !

> traître et félon que je suis! Je suis pire que Caïn, le » meurtrier d'Abel. Pour l'enfant, je livrerai mon corps à » la mort. > 11 descendit à la grande salle sous le donjon, et trouva le duc dans la chambre, près d'une cheminée. Il lui tendit l'épée par le pommeau en lui contant de quelle façon il. avait tué de ses mains le franc damoisel.

621. Le jour s'en allait, c'était le soir, et le lendemain le comte devait se mettre en marche avec l'ost. Gui lui tend l'épée par la poignée : « Comte, fais de moi justice à ton * plaisir. J'aime mieux mourir, pendu ou brûlé, que de te

> voir recommencer cette guerre, » Le comte est désespéré : € Fuis d'ici, traître, je ne puis plus te voir! » 11 appelle son chambellan don Manacler : < Fais sortir et taire tout le

> monde. » La comtesse entre pour se coucher. Elle vit le duc triste et sombre, et commença à soupçonner quelque

1. Maintenant Reynel, Haute-Marne, arrondiasement ChaumoDl, canion d'Andelot. Plusieurs des seigneurs de Rej'nel sont connus; et. Lungnon. Livre des vassaujc, pp. Z74-S.

2. i£iicore un exemple Oe serf êlevë au-dessus de sa condition originaire, et payant son matire d'ingratitude ; c(. p. 28, n. i.

3. Je traduis littéralement, mais il taut convenir que le lexte tu rédigé avec une bien grande négligence : car l'éiat de guerre existe déjà, et Girart ne tait que se défendre. D'ailleurs on ne voit pas bien comment le cour» de la guene sera orrêtê par la mort du jeune i-iifjin.

ioïGooqIc

malheur : % Sire, tu n'es pas ainsi cl'ordinaire. — Dame, . » promets-moi une chose. — Tout ce que tu veux, mais

> dis-moi la vérité. — Ne laisse pas paraître ta douleur pour

> ton fils : il est couché mort dans le puits de pierre ; fais le » retirer et porter au moutier! » La comtesse ne put supporter cette nouvelle ; elle s'évanouit. Le comte la releva, la tit asseoir : « Dame, cesse de t'alfliger. Puisque Dieu n'a pas » voulu laisser vivre notre fils,- faisons de lui (Dieu), s'il lui

> plaît, notre héritier. Mieux vaut lui donner que garder à * notre profit. — Dieu t'en donne le pouvoir et ie loisir ! » répond la dame.

632. Sur ces entrefaites, Fouque a mis pied à terre devant le château, ayant laissé l'ost dans les plaines herbues. Il vient tout privéement chez le duc, entre dans la chambre et voit Girart et sa femme. « Sire, qu'avez-vous? étcs-vous af- » fltgé? — Beau neveu, oui, comme homme dolent et brisé. » Et il lui conta le malheur qui lui était arrivé. Fouque se signa, plein de douleur : « Si ce malheur est su au dehors, n c'est une grande joie pour tous tes ennemis. Tu as toun jours su te bien com porter dans tes revers, et, maintenant Il que tu as les cheveux blancs, tu dois mieux faire encore. B De la reine t'est venue une lettre. Nous entendrons ce » qu'elle dit et nous chercherons comment l'accord pourra u se faire. » II le piend par le bras, et le mène dehors. Girart baisa sa femme, muet de douleur.

6z3. u Girart, u dit la comtesse, « cher doux .ami, pour » Dieu laissez U toute votre douleur. Tu as tant perdu de » puissants amis et de neveux, que jamais homme n'en a n perdu autant ni de si vaillants. Je prierai Dieu d'entendre » ma voix, et de faire que tu aies paix du roi et de tous u les siens, n Sur ces paroles, te comte s'éloigna. Elle fit tirer son Ills du puits et le fit porter au nioutier par des clercs avec la croix. On le plaça sous le pavement du chœur.

624. Les comtes descendirent du château et entrèrent dans la lente de Fouque Là ils trouvèrent le messager qui les a

GIBART DE ROUSSILLON 2g3

salués et leur a donné la lettre de la reine, et Fouquc en donna lecture à Girart : n Selon ce que dit cette lettre, tes » ennemis ont mandé et assemblé une troupe nombreuse : n on l'évalue à vingt mille chevaliers. Demain ils seront tous » réunis à Troyes. .Maintenant, mande à la reine ce que tu » veux faire. » Le pape, qui était sage, dit : o Fais en sorte D que les plus irrités contre, nous aient les torts de leur » côté. — Je vous dirai, » dit Girart, « ce que j'ai pensé : » c'est de fonder trois ' abbayes, dotées de mes alleus hérédi- » taires. — Et moi, » dit Fouque, « j'en fonderai sept ' de n mes biens patrimoniaux. » Ils l'ont ainsi écrit et scellé, et firent au messager, lorsqu'il prit congé, un présent, dont il les remercia et leur sut gré. Au matin, on sonna les grêles ^ par lost. Us chevauchent en armes, avec un grand convoi de vivres, et prennent leurs logements par les prés sous Islei 4. Les royaux étaient à Troyes, hors de la cité, ayant établi leur cnmp le long de la Seine. Sept mille d'entre eux sont sortis, sans le congé du roi, pleins d'orgueil^dc vantardise, d'outrecuidance. Ils vont assaillir l'ost de Girart et en onllué ou blessé je ne sais combien. Mais ceux de Post sont tout excités et irrités; ils monteiit à cheval et chargent avec énergie. Force passe droit et paît le pré ', Les hommes de

I , Treij abeïcs, Oxf. Ce pourraii i\re n treize, n d'autant plus qu'il y a vint dans P. (v. 8ioG).

a. « Dix. » sefoii P. (v. 8207).

î. Sone de petit cor.

4, Lcfon de P. ÇYslei, v, 8214), Oxf. C/uislel; cf. i 63i. Il s'agit vrai semblable ment d'Ule-Aumont. cant, de llouilly (Aube), où se trouvait anciennement un château -fort. Ce lieu, sur lequel on a des témoignage» depuis le vtii' siècle [voy. le Did. topogr. de l'Aube, de MM. Boutiot et Socard), est situé sur la rive gauche de la Seine, à une dizaine de kilomètres au sud de Troyes.

5. Oif. Gran^ efors prent justije e pais lo pral; au lieu de prent, il y a vais dans P. (v. Jjii3). Deux proverbes sont ici réun's : 1* u Force passe droit, » Le Roux de Lincy, Live di:s proverbes, II, 3oa; 1* B La force pait le pré, n proverbe tris répandu au moyen âge.

294 GIKART DE ROUSSILLOM

Girart reçoivent de tels renforts qu'ils l'emportent sur les royaux, et les refoulent dans la cité. Le roi en'ét«it sorti, très contrarié de ce qu'on eût commencé l'attaque satis ses ordres. Il avait le haubert vêtu, le heaume lacé. [ï\ était monté sur un cheval bien caparaçonné ■..] 11 crut maintenir ses hommes, mais ils le dépassèrent*; Bavarois et Allemands le rencontràrent, lui tuèrent son cheval, le jetërenl bas. Si Fouque n'était survenu, c'en était fait de lui.

625. Fouque est venu là à force d'éperons; mille chevaliers le suivent par le champ. 11 mit pied à terre auprès de Charles et lui présenta Bauçan, le cheval de Barcelone; le roi mit le pied à l'éirier et prit l'arçon. Fouque lui tint l'étrier et la courroie, et l'enimenu en sûreté ^ Cirart fit ame-

où force signî6e à l'origine forftx, aorte de grand» citeaux avec le«queU on tondait les pr£i, voy. 1h leites que )'ai ciléi i ce propos. Rtvue critique, jS6)t, 11, Sic, auiqueU on peut ajoulerlei contes en litin rapponiSï par E. du MÉril, Poésies inédites du moyen âge (18S4}, pp. 1S4 et f^i. Mai», de bonne heure, on confondit n force » venanr de/orficem, avec « force » signifiant vis, et dès le commencement du xrti* siècle, sinon pîua tflt, on trouve le proverbe « la force paît le pr^ ■ traduit par vis pascît pratum (voy. mes rapports, dans les Archives des missions, a* série, V, 177, ou p. 173 du tiré à part). Lt même confusion a amené ici la fusion des deux proverbes ■ force passe droit n et • force paît le pré i>.

Page 1