SCÈNE VI NOËL, VALENTINE
NOËL
Que veut dire votre sœur par ce mot?
VALENTINE
Georgette me dit coura^, parce qu’il m’en faut beaucoup pour vous parler comme je vais le faire.
NOËL
Quelque enfantillage, encore?
VALENTINE
Oh nonl je ne suis plus un enfant; je l’étais, il y a un an, vous l’étiez aussi, Noël, quand nous osâmes rêver toute une vie ayant l’amour pour unique base. C’était là l’enfantillage, hélas! Depuis, nous avons souffert, nous avons vieilli; il faut que nous ayons bien changé tous deux pour que je vienne vous dire : Noël, n’est-ce pas que vous êtes las de la vie que nous menons ?
NOËL
Oh! vous blasphémez, Valenline! Que j’aie souffert plus d’une fois dans cette lutte sourde qu’il nous faut soutenir contre l’opinion, je ne le nie pas; mais cette lutte elle-même ne fait que m’attacher à vous par des liens plus étroits. Non, Valentine, vous vous trompez, je ne regrette rien de notre passé. .. je ne sms pas las de. vous aimer.
VALE>T1NE
Eh bien I vous êtes plus fort que moi , car , je vous l’avoue, je suis lasse, je suis brisée, je n’en puis plus I
NOËL
Valentine, vous perdez la raison.
VALENTINE
Je ne la perds pas, Noël, je la retrouve ; je me suis endormie au murmure de vos douces paroles ; mais aujourd’hui, je viensde me réveiller au bruitdes cris de mon enfant et des pleurs de mon...' mari... Ohl oui, ça été un beau rêve, Noël, mais quel réveil !
NOËL
Valentine, il est impossible que vous teniez ce langage. Vous, tout à l’heure encore si aimante, vous qui ne vouliez pas être quittée une minute ! Que s’est-il donc passé, qu’ayezvous appris ?
VALENTINE
Deux choses : mon enfant est sauvée et mon mari se meurt. AhI ne sentez-vous pas combien notre amour est petit et égo'iste à côté de ces deux choses-là? Ne comprenezvous pas qu’il y a là un avertissement de Dieu, qui ne me laisse l’enfant qu’à condition de consacrer au père une vie d’expiation ?
NOËL
En vérité, madame, il serait plus sincère de me dire : ' Noël, je ne vous aime plus !
• Je ne vous aime plus !
NOËL
Non, vous ne m’aimez plus, puisque la raison vous est revenue, puisque vous pensez à vos devoirs, à votre enfant, à votre mari, à Dieu, à tout enfin, avant de penser à moi. Ce n’est pas cela qu’on fait quand on aime. Quand on aime, madame, on se brouille mortellement avec un père entouré jusquelà de vénération, et on ne s’en plstint pas; on se laisse insulter par un mari, et on dévore l’affront, parce que la mort du mari serait un remords pour la femme aimée ; on voit échouer successivement toutes ses ambitions, on se laisse proscrire tout doucement par le monde, on cesse d’être un homme enfin, parce que de tous ces holocaustes, il s’élève