‹ Glaciers & neigesChapitre 3 sur 7 · CAUSERIE · texte numérisé non relu

CAUSERIE

faite au Cercle des Travailleurs Namurois

Victor .Van i richt, S.

Professeur de Sciences au Collège de la Paix, à Namur

« Il nous faut quitter les hommes, donnez-nous en spectacle les bêtes ; leurs sentiments sont plus enfantins et nous reposeront de nous-mêmes. » (H. Taine. — Lafontaine et ses fables.)

iVe EDITION

NAMUR

MPRIMERIE DE AD. WESMA SL-CHARLIER, ÊDITEl'K

MDCCCLXXXY

Mesdames, Messieurs, mes Amis,

LA Revue de Paris donnait un jour le tableau que voici : « Il y a encore un tapis de neige sur les toits, que Paris songe sérieusement au printemps : vous croyez peut-être que le Parisien ouvre la terre, comme le veut Virgile, qu'il taille ses arbres, qu'il ménage des abris de jonc et de paille à ses abeilles, qu'il va visiter ses couches de melon? Erreur! Il s'occupe du printemps à sa manière. D'abord, il enlève ses tuiles, amincies par les brouillards, cassées par la chute des pluies, et il les remplace, au grand

danger des passants, par de nouvelles tuiles, destinées à être brisées et remplacées l'année suivante; la tuile est sa première couronne de printemps. Il pave ensuite ses rues; il peint le vitrage de ses cafés, il dore ses devantures de boutique, tandis que ses journaux annoncent des étoffes, des draps, des modes de printemps; et quand il s'est ainsi arrangé un printemps de papier, de pierres, d'étoffes, d'ardoises, il achète deux voies de bois supplémentaires, et il recommence à se chauffer. Voilà comment les Parisiens et le printemps vivent ensemble, depuis qu'il y a un printemps et des Parisiens. »

Il y a quelque vingt ans que la Revue de Paris nous donnait ce tableau. Depuis lors, sauf dans les traits de détail, le tableau n'a pas changé et les Parisiens se sont multipliés, même en dehors de Paris; hélas! oui, même en dehors de Paris.

Le fait est que nous nous faisons une vie artificielle, avec des joies et des plaisirs de convention, où la nature entre pour la minime part, quand elle n'en est pas totalement exclue. Dieu nous en punit. Au milieu de nos grandes villes, où, pour nous distraire et nous réjouir, nous déployons toutes les ressources imaginables, au milieu des fêtes et des spectacles, où

se donnent rendez-vous tous les affamés de plaisir, au sein de ce tourbillon tumultueux, que l'on a nommé le monde, dans lequel roulent pêle-mêle des milliers d'âmes, toutes désireuses de bonheur, Dieu jette l'ennui, « cet inexorable ennui qui fait le fond de notre vie. » Le mot est de Bossuet. Cet hôte invisible, mais fatal, cet affreux et inévitable convive, s'accroche à nous, et nul ne s'en débarrasse. C'est la robe de Nessus collée aux flancs d'Hercule.

N'en accusons que nous : nous sommes les seuls coupables. Pourquoi négliger ces joies simples que « Notre Père » nous a mises sous la main? Voyez donc. L'usage veut que les riches, après avoir passé l'hiver dans les plaisirs d'une capitale, passent le printemps, l'été et parfois l'automne, en villégiature. Fort bien : on va donc à la campagne, mais on s'y ennuie; après huit jours, on voit tout en vert, et l'on recourt au roman... au roman!... — Et qui donc songe à regarder autour de soi? Qui donc songe à ouvrir les yeux, pour voir ce que Dieu montre au dernier de ses enfants?

« Fortunati nimium, sua si bona norint!... » Les merveilles sont prodiguées sous nos pas :

elles sont curieuses, elles sont attachantes, elles sont instructives, elles sont charmantes! Mais non, nous ne les soupçonnons pas.

Je voudrais vous en indiquer quelques-unes! soulever un angle seulement du voile qui couvre à nos yeux le ravissant tableau de la nature, et vous montrer une source de joies et de plaisirs sans cesse renaissants : joies simples, sans doute, plaisirs silencieux et calmes, mais qui ne laissent pas d'aller jusqu'à l'enchantement. Si vous en doutez, voyez vous-mêmes et jugez. Je vous propose tout bonnement d'observer nos oiseaux. Et non pas tous, mais deux ou trois seulement, et des plus vulgaires.

N'avez-vous jamais regardé boire un oiseau? « Leurs petits pieds fins se posent sur la grève, ils effleurent de leur bec le courant, prennent une goutte, et, avec un mouvement lent et souple, la font couler tout le long de leur gosier. » Ce que je vous propose n'est pas plus difficile : venez, venez dans les bois, ils sont pleins d'ombre et de senteurs suaves; ouvrez les yeux à ce que Dieu vous montre, et laissez ces délicieuses visions pénétrer doucement dans votre âme. Si le monde l'a desséchée, elle en sera rafraîchie.

XOS OISEAUX

Il n'est pas question de les suivre au point de pouvoir écrire leur monographie complète; moins encore de les tailler en tranches minces, pour étudier au microscope le détail de leurs tissus. Il s'agit simplement de les regarder faire. Voici donc de petites observations qui ne demandent ni science, ni instruments, ni laboratoire. Un jardin seulement, un bosquet de lilas, deux yeux, de l'attention... et du cœur. Je les donne comme je les ai pu faire moi-même presque toutes, de concert avec un ami plus expert que moi, qui m'a inspiré — je lui en dois grâces, — une part de son amour pour ces hôtes charmants de nos jardins.

Un jour que le bon La Fontaine devait dîner chez Mme Harvey, il s'attarda et n'arriva qu'à la nuit. Il s'était amusé à suivre l'enterrement d'une fourmi jusqu'à la sépulture, puis il avait reconduit les gens du cortège jusqu'à leur trou. Je ne voudrais pas vous amener à manquer les dîners auxquels on vous invite, mais vous voir suivre l'enterrement d'un oiseau par les petits fossoyeurs que Dieu a préposés à ces fonctions... Oui, je le voudrais! Et je crois que j'aurais fait quelque bien à votre âme.

Si vous le voulez bien, nous commencerons par préciser ce que nous entendons par un oiseau. Est-ce bien nécessaire?... Nous Talions voir.

« Un oiseau, me dira-t-on, c'est une bête qui vole. » Fort bien; mais l'autruche ne vole pas, elle court; mais le pingouin, mais le manchot ne volent pas, ils nagent; et pourtant ce sont des oiseaux.

D'ailleurs, la chauve-souris vole; les galéopithèques, ces cousins germains des singes, volent, ou du moins ils planent durant un assez long temps; il y a des poissons volants; presque tous les insectes volent.

« C'est une bête qui a des plumes, » me dirat-on encore. Ceci est mieux : tous les oiseaux, en effet, ont des plumes; mais il ne faudrait pas affirmer que tout ce qui a des plumes est un oiseau. On a trouvé assez récemment, dans le Jura, les restes fossiles d'un animal emplumé dont l'espèce est, de nos j ours, totalement éteinte. En dépit des plumes qui garnissent sa queue, ce n'est pas un oiseau, mais tout bonnement un reptile.

Si je voulais ici donner un cours précis de zoologie, je vous dirais que les oiseaux sont des vertébrés à sang chaud, couverts de plumes, munis d'un seul condyle occipital et de membres antérieurs transformés en ailes. C'est, à peu de chose près, la définition de l'oiseau donnée par un des zoologistes les plus éminents de notre époque. — Tout cela vous semble bien pédant; au fond, c'est fort simple, et vous me permettrez de vous le redire en langage familier. Les oiseaux ont, pour soutenir leur corps, une charpente osseuse intérieure, dont l'axe est formé d'osselets, que l'on appelle vertèbres, posés les uns sur les autres comme de petits cylindres empilés. C'est de là que leur vient le nom de vertébrés, nom qu'ils partagent avec les mammifères, les reptiles, les batraciens et les poissons. Ils ont le sang chaud, ce qui les distingue des reptiles, des batraciens et des poissons. Ils ont des plumes, ce qui les distingue des mammifères, qui ont des poils.

Le squelette des oiseaux est bien ingénieux : il fait apparaître vivement l'harmonie que Dieu a mise entre les organismes qu'il a créés et les conditions dans lesquelles il a voulu les faire vivre. Le. squelette est, dans l'animal, la partie la

plus dense, et l'oiseau doit voler dans les airs !... Eh bien! chacun de ses os sera creusé, ce qui ne diminuera en rien sa force et allégera considérablement son poids; dans ce vide foré au sein de ses os circulera un flot d'air, incessamment renouvelé par la respiration de la petite bête. Celle-ci, bien évidemment, devra être activée en raison du nouveau service qu'on lui demande : de là vient que l'on a dit des oiseaux qu'ils avaient la respiration double; de là vient encore que leur température est supérieure à celle de tous les autres animaux.

L'oiseau doit voler : ses bras deviendront des ailes et, pour leur permettre ces grands mouvements d'avant et d'arrière autour des épaules, ils y seront rattachés par une armature toute spéciale. Nos bras, à nous, se rattachent à notre corps, en arrière par l'omoplate, en avant par la clavicule. Chez l'oiseau, l'omoplate s'allonge, les clavicules se fortifient et se soudent et, de plus, deux grands os surnuméraires s'ajoutent en avant, pour fixer plus solidement l'épaule à la poitrine.

Ce n'est pas tout. Pour mouvoir ces grandes ailes, il faut des muscles puissants, et pour attacher ces muscles par leur racine, il faut des

os donnant place à des insertions larges. Eh bien ! sur la poitrine de l'oiseau, au lieu de cet os plat qui ferme la nôtre, s'élèvera une crête élargie, contre laquelle les muscles du vol viendront coller leurs attaches. Plus le vol d'un oiseau sera puissant, plus cette crête s'agrandira; si l'oiseau ne vole point, comme l'autruche, le casoar, etc., cette crête se réduira au point de laisser à peine un vestige.

Il serait aisé de multiplier ces considérations, mais il faut que je me borne.

L'oiseau n'a qu'un seul condyle occipital... qu'est-ce à dire ? Notre tête se rattache à notre corps par deux gonds juxtaposés, à droite et à gauche, pénétrant tous deux dans des fossettes correspondantes, ce qui nous permet de la pencher en avant ou en arrière sans que le cou bouge; pour la tourner à droite ou à gauche, il faut, au contraire, que le cou se torde, et comme il ne le peut guère, ces derniers mouvements sont, chez nous, très restreints et très malaisés. L'oiseau n'a, pour articuler sa tête à son cou, qu'un seul de ces gonds ou condyles, ce qui lui permet des mouvements en tous sens beaucoup plus amples et plus faciles. Voyez-le, quand il lustre ses plumes.

Ses plumes! c'est sa robe, c'est sa parure, c'est sa beauté! On sait que l'oiseau en a deux sortes : le duvet et les plumes proprement dites.

Parmi les plumes, il y en a de grandes, qu'on appelle les rémiges, quand elles sont implantées sur l'aile, et les rectrices, quand elles sont implantées sur la queue. Le simple examen des rémiges d'un oiseau suffit à reconnaître s'il est bon ou mauvais voilier.

Que de singularités, que de caprices, que de coquetterie dans ce plumage! Comparez la queue du moineau, celle du coq, celle du paon, celle du menure-porte-lyre, celle de l'oiseau de Paradis!...

Un charmant oiseau, qui malheureusement n'habite pas nos contrées, le couroucou resplendissant, porte une queue magnifique, longue de deux pieds environ, d'un vert émeraude à reflets dorés, et pendant avec grâce suivant une courbe ravissante. Comment se retourner dans un nid avec un tel panache?... C'est bien simple : l'oiseau fait son nid en manchon, entre par un bout. et sort par l'autre.

Un mot encore. Tous les oiseaux ont les mâchoires en forme de bec et point de dents poulies garnir. Le bec est, d'ailleurs, modelé d'après

la besogne qu'il doit remplir : fort, aigu, courbé et tranchant chez l'oiseau de proie, il est frêle, mince et pointu chez l'insectivore, conique et dur chez le granivore. Rien, vous le voyez, n'est ici abandonné au hasard; des lois précises et fixes ont régi l'organisation de ces êtres charmants qui, comme des joyaux, ornent la terre et l'enchantent.

Je m'arrête. J'ai hâte de vous montrer leur vie.

Il est peu d'impressions aussi douces que celle qu'éprouve le cœur à la naissance du printemps. L'hiver a jauni les prairies, dépouillé les bois, rembruni le ciel... les âmes elles-mêmes sont attristées par ces longs froids, par ces neiges persistantes, et l'on a bien fait de représenter l'hiver sous les traits d'un vieillard ennuyé.... Tout à coup, il semble que tout se transforme ; en un jour, en une heure, on s'aperçoit que le monde a changé; on ne s'en était point douté la veille, on le voit aujourd'hui; et quelle sensation délicieuse de le voir!... L'herbe est d'un vert tendre, les coteaux voilent leurs rochers gris sous de petites feuilles naissantes, le ciel

l6 NOS OISEAUX

est bleu, et le premier soleil caresse la terre de ses rayons jaunes; tout renaît, tout revit, il y a une grande joie dans la nature; on dirait que la terre se réveille, qu'elle secoue sa robe et remet ses parures, comme à la veille d'une fête. Oui! cela est bon, cela est délicieux à sentir!... Car notre cœur, lui aussi, se met de la fête : il renaît, il revit, il se sent plus léger, plus agile, plus aimant!... Lui aussi voudrait secouer tous ces vêtements d'hiver qui le surchargent, et prendre sa parure d'été. C'est une joie inconsciente, sans objet précis et net, mais c'est une joie! On se sent heureux, on se le dit à soimême, et l'on ne sait trop pourquoi... Pourquoi? Mais c'est que c'est le printemps, l'heureux printemps! Ah! que l'on a bien fait de lui donner la figure d'un enfant, d'un petit ange, tout pur, tout innocent, tout rose!

Et pourtant, à ce renouveau de la nature, une chose encore, une seule fait défaut!... L'oiseau!... Ah! le premier chant de l'alouette s'élevant par bonds rapides, toujours plus haut, toujours plus haut!... Nos yeux la suivent longtemps, ils la perdent enfin; mais son chant nous ' vient encore, comme une cascade de perles tombées du ciel.... Oh! le premier chant du

rossignol dans les buissons!... Vous souvientil de ces promenades solitaires et rêveuses, que tous nous avons faites dans les bois encore humides et à peine feuillis ? Tout à coup le rossignol prélude; puis, comme un artiste qui s'essaye, il entame, reprend, reprend encore et achève enfin toutes les mélodies de son chant royal. Il se cachait, vous l'avez cherché, doucement, doucement, craignant de fléchir les branches, de peur qu'en les faisant crier, en frôlant les feuilles, vous ne fissiez fuir le chantre aimé... Le voilà... là... sur cette branche... il chante encore : voyez-vous se gonfler sa gorge, et ses ailes s'étendre?... L'hiver n'a rien de ces douceurs!

Peu d'oiseaux nous sont fidèles pendant l'hiver. La corneille, le moineau, le merle, la pie, le geai demeurent avec nous, et trouvent leur pâture dans les campagnes les plus désertes ou les plus dévastées. Le tarin, le pinson des Ardennes, la mésange noire ou petite charbonnière, le bruant de neige et le hoche-queue bergeronnette ne nous abandonnent pas davantage. Même l'alouette et le bruant jaune se rapprochent des fermes, et prennent leur part du grain jeté à la basse-cour.

Le rouge-gorge, dans les grands froids, va jusqu'à entrer dans nos maisons, se pose fièrement sur ses pattes écartées en large, et tourne de tous côtés ses grands yeux noirs, attendant qu'on lui jette quelques miettes de pain ou un ver à farine.

Mais la plupart de nos oiseaux émigrent et vont à la recherche d'un ciel plus clément. Le départ et le retour de ces aimables voyageurs sont réglés avec une précision admirable; on en a dressé le calendrier, et il se trouve que l'année est ainsi divisée en quatre périodes presque égales, de trois mois chacune : deux périodes de migrations et deux périodes de séjour.

La migration du printemps commence vers la mi-février et finit vers la mi-mai : elle comprend la traversée des oiseaux de passage, le départ des oiseaux d'hiver et l'arrivée des oiseaux d'été.

Le séjour d'été commence vers le 10 ou le 15 mai, après l'arrivée du martinet et du contrefaisan, et dure trois mois, jusque vers la mi-août. La migration d'automne commence vers le 10 août, et se prolonge jusque vers le 8 ou le 15 novembre, époque où les chauves-

souris commencent à dormir leur long sommeil d'hiver. Elle comprend la traversée des oiseaux de passage, l'arrivée des oiseaux d'hiver et le départ des oiseaux d'été. Enfin, le séjour d'hiver, qui comprend aussi trois mois, s'ouvre le 10 novembre et se ferme le 20 février.

Singulière chose, en vérité, que ces migrations lointaines, et bien propres à solliciter les méditations du penseur! Plus de la moitié des oiseaux d'Europe, du nord de l'Asie et de l'Amérique sont des oiseaux migrateurs. Tous se dirigent vers le sud : ceux de l'hémisphère oriental vers le sud-ouest, ceux de l'hémisphère occidental vers l'est, suivant la configuration des pays où ils vont passer leur hiver. Les fleuves, les vallées profondes, bordées par des crêtes de montagnes, dessinent leur route à travers l'espace... l'instinct du bon Dieu les pousse et son doigt leur sert de boussole. Les uns hivernent dans le midi de l'Europe; d'autres, au nord de l'Afrique, du 37e au 24e degré de latitude; d'autres pénètrent dans les zones tropicales et se montrent, en hiver, des côtes de l'Atlantique à celles de la mer Rouge et de la mer des Indes. La Birmanie, Siam et le sud de la Chine forment une station d'hiver.

Les oiseaux de l'Amérique du Nord vont dans le sud des États-Unis et dans l'Amérique centrale. Ceux de l'Amérique du Sud vont jusqu'au Brésil, ceux du sud de l'Australie jusqu'à la Nouvelle-Guinée '.

Quel grand mystère que cet instinct qui dirige l'oiseau dans ses voyages et lui indique, sans faillir, le chemin qu'il doit prendre, la direction qu'il doit donner à son vol ! Voyez passer dans le ciel ces bandes de grues ou de canards sauvages... elles vont droit leur route sans hésiter ! Qui donc la leur a montrée ? — Vos pigeons voyageurs s'en vont au loin, en France, en Italie, en Espagne... ils partent dans leurs petites cages d'osier, enfermés dans un wagon de chemin de fer.... Comment retrouvent-ils le pigeonnier où vous les attendez, le cœur ému et battant d'espérance? L'instinct... l'instinct!... On voudrait bien une explication plus nette, mais toutes celles que l'on a tentées ne réussissent pas.

Il se passe, du reste, en nous, dans nos âmesr un phénomène analogue, bien que d'un autre ordre.

1 Voir Brehm, les Oiseaux. Introduction.

L'instinct, qui guide l'oiseau dans les airs, répond à la conscience, qui guide nos âmes dans le chemin de la vertu. Faites donc un faux pas dans ce chemin royal, et dites si, aussitôt, une voix ne s'élève pas en vous, pour vous crier dans la solitude de votre cœur : « Tu as mal fait ! rougis ! relève-toi et marche droit désormais dans la voie du devoir et de l'honneur. »

L'instinct, la conscience, c'est Dieu parlant à l'oiseau comme il parle à l'homme, par les touches mystérieuses de la nature. L'oiseau écoute et obéit. L'homme entend, n'écoute pas toujours et, même quand ii écoute, n'obéit, hélas ! pas toujours. Entre l'oiseau et nous, c'est la différence : elle n'est point à notre honneur!

Mais enfin les voici revenus, nos hôtes ailés. Au mois de mai, tous seront rentrés. Les bois seront pleins de chants !

Le hoche-queue gris est le premier des passereaux d'été qui nous arrive. Si vous ne l'apercevez pas pendant la première semaine de février, c'est un signe que les grands froids ne sont pas à la veille de finir.... A la fin de

mars, apparaît le rossignol des murailles; vers la fin d'avril, la fauvette à tête noire.... Chose assurément remarquable, les mâles arrivent d'abord. Pourquoi? Ils sont chargés d'un soin capital : le choix du jardin, du taiilis, du canton.... Des luttes s'engageront pour la possession de ce terroir ; le plus fort chanteur en sera le maître et, en véritable petit despote, ne permettra à personne d'y régner avec lui.

La possession exclusive d'un buisson, d'un taillis, d'un canton est chose commune parmi les oiseaux. Elle amène entre les pinsons des luttes à mort; mais nul ne se montre plus sauvage et plus féroce dans ces combats que le rouge-gorge. Je vous souhaite d'assister à une de ces luttes désespérées. Au reste, ce fier-àbras garde en captivité ses mœurs batailleuses. J'avais attrapé au trébuchet, à deux jours de distance, deux rouge-gorge mâles. Je leur fis passer les premiers jours de leur captivité dans de petites cages séparées, où je les nourrissais de biscuit, d'œillette et de vers à farine. Puis, je mis l'un des prisonniers dans une grande volière, où vivaient pêle-mêle plus de quarante oiseaux de notre pays. Après deux jours, j'y introduisis le second. Une lutte atroce s'enga-

gea aussitôt, dans laquelle le dernier venu, étourdi par la nouveauté du local autant que par la spontanéité de l'attaque, eut bientôt le dessous. J'intervins et j'emprisonnai pour un jour le vainqueur; après ce châtiment, je le remis dans la volière : le combat recommença; mais, cette fois, les chances étaient égales, et la victoire hésita. De guerre lasse, les combattants, déplumés et saignants, se séparèrent et il se fit entre eux comme un contrat. L'un habita constamment le côté droit de la volière, l'autre, le côté gauche. A la moindre infraction de l'un des deux partis, une lutte s'engageait : mais, comme s'il avait eu conscience de ses torts, le contrevenant cédait et rentrait dans son domaine. Et pourtant ce gros querelleur a des mouvements de tendresse. Brehm observa deux rouge-gorge enfermés dans la même cage ; ils étaient continuellement en guerre : ils se disputaient chaque miette de pain et, pour ainsi dire, chaque gorgée d'air... les coups de bec tombaient dru. Un jour, l'un d'eux se cassa la patte. Son compagnon oublia à l'instant sa vieille haine : il s'approcha du blessé, lui donna à manger, le soigna avec une sollicitude touchante. La patte guérit, le malade

recouvra la santé et la paix ne fut plus troublée.

Snell rapporte un fait non moins intéressant. Un rouge-gorge mâle avait été pris avec ses petits et porté dans une chambre : il se consacra à les soigner, il les nourrit, les réchauffa et finit par les élever heureusement. Huit jours après, environ, l'oiseleur mit, dans la même pièce, un autre nid avec de jeunes rouge-gorge; lorsque la faim fit crier les pauvrets, le vieux mâle accourut et les contempla longtemps ; il eut pitié, puis il bondit jusqu'à la mangeoire, y prit des larves de fourmis et les leur apporta; bref, il éleva ces petits étrangers comme s'ils avaient été ses propres enfants.

Pourquoi cet amour exclusif de son domaine, cette jalousie des droits seigneuriaux chez des oiseaux au vol léger, à qui l'espace entier semble être ouvert? Les motifs en sont divers, mais en voici deux bien saillants : Le premier leur est commun avec les grands carnassiers, le lion, le tigre, la panthère. Ces petits oiseaux sont carnassiers à leur mode, et ils exercent dans le monde des insectes d'affreux et cruels carnages.... Leur proie est relativement peu répandue et, s'ils ne réservaient pas

leur chasse, ils mourraient de faim. Un autre motif, aussi singulier et aussi constant, est le prix qu'ils attachent à la paix du ménage.

Le domaine est choisi, mais le mâle y vit encore en ermite.... Il attend et il chante!... Observez maintenant, observez ! Il a sa manière à lui de plaire et il s'y exerce. La fauvette niche à peine à hauteur d'homme; pendant toute la saison, elle se perchera un peu plus haut pour chanter; mais l'attente est solennelle, la fauvette va rompre avec ces coutumes modestes. Elle vole aux plus hautes cimes des arbres, et là, sur la branche la plus élevée, elle chante à gorge déployée ; il faut que le vent porte au loin ses notes émues, il faut que son œil gracieux sonde les vastes horizons....

Enfin, le vol charmant arrive à son tour. C'est l'heure des choix inquiets. Ils vont décider... d'une vie ? non pas : d'une saison ! Le rossignol chante et sa voix lui suffit... Presque tous les oiseaux, d'ailleurs, posent pour la voix en ces circonstances, et le moineau lui-même prend -des intonations tendres.

Le pinson commence par la voix; ses voisins, surexcités, lui répondent; leur présence l'irrite, il chante encore, encore; mais bientôt il s'échauffe : ce pacifique tournoi ne lui convient plus ; à tire-d'ailes, à travers les branches, il fond sur eux, les assaille, et les voilà accrochés par le bec et par les pattes; ils tombent en tourbillonnant sur le sol, et là, dans la poussière, avec des cris sauvages, ils continuent leur lutte acharnée — La femelle assiste, impassible, à ce spectacle : elle abandonne son sort à la fortune des combats. Mais elle aura bientôt à lutter elle-même, car souvent deux femelles répondent à l'appel du mâle. C'est à son tour de se battre alors, et nous devons bien convenir qu'elle y met autant d'ardeur et de courage et... plus de cris.

Aux charmes de la voix s'ajoutent les charmes de la beauté. Quand un oiseau a reçu de Dieu le don d'un brillant plumage, il en a je ne sais quelle conscience intime, il l'étalé avec fierté.... Voyez le paon et même le dindon... voyez le pigeon gonfler sa gorge aux reflets chatoyants. Le chardonneret se perche en face de sa femelle, il se rengorge aussi et se balance d'une façon très caractéristique. Que veut-il

autre chose, sinon lui faire admirer les belles plumes jaunes de son aile? Le bouvreuil boursoufle sa poitrine violette; le pinson étend ses ailes , épanouit sa queue et décrit, en sautillant, des demi-cercles qui vont se rapprochant toujours du centre. Le rouge-gorge y va plus rondement : il étale sa poitrine et sa cuirasse d'or et se borne, après cela, à jouer de la queue, à peu près comme notre « gentry » joue de la tête, dans sa nouvelle manière de saluer. Tout ceci semble fort risible, mais prenons garde ! Ce qui nous fait rire d'un oiseau qui s'étale, de ce dindon stupide, qui déploie en frissonnant son gros éventail de plumes ternes et se croit joli garçon, c'est que nous ne concevons pas la beauté comme ils la conçoivent. Ils nous retournent peut-être ce compliment-là et, si nous rions d'eux, sans doute ont-ils souvent ri de nous.

Je viens de parler du chant de nos oiseaux, et du triomphe qu'il leur assure sur des rivaux moins heureux ! Le chant est aux oiseaux ce qu'est aux humains la parole. Ils s'entendent à merveille : telle inflexion, que nous distinguons à peine, est pour eux tout un discours. Un peu d'observation permet, dans beaucoup

de cas, d'en deviner le sens; le cri d'appel, le cri d'alerte, le signal du danger, la joie, la tristesse, l'amour, la colère se dessinent merveilleusement dans les modulations de ces petits gosiers. A qui voudrait s'en instruire, je conseillerais de s'exercer en observant le chant et les cris du coq.... Écoutez-le quand il a découvert quelque « grain de mil » et qu'il appelle ses poules au festin ; quand il a vu dans les airs planer Fépervier ou le milan, ou simplement un corbeau ou une buse ; écoutezle dans mille autres circonstances vulgaires. Vous verrez d'abord que les poules le comprennent à merveille et qu'elles accourent, ou pressentent le danger, et bientôt vous finirez par le comprendre vous-mêmes. Une fois c te notion acquise, le premier pas est fait et l'on arrive aisément à comprendre des parleurs plus difficiles. Ne nous faisons pas illusion toutefois.... Qui saura jamais ce que disent entre eux, le soir, dans les peupliers ou les vieux lierres, ces troupes de moineaux babillards, en quête d'un gîte pour la nuit qui tombe?... Qui nous dira les secrets qu'échangent, dans leurs causeries gracieuses, ces longues files d'hirondelles, échelonnées sur

nos toits, à la veille des grands voyages? Qui pénétrera le parler discret du roitelet mignon dans les haies d'aubépine, de la fauvette dans les lilas, et du bouvreuil sur l'églantier rose?... Petits oiseaux charmants, dites-vous du mal d'autrui, vous ?

On assure, et je le crois, que l'on peut reconnaître, dans l'accent d'un oiseau, sa patrie et son berceau. Ne riez pas, je vous en prie!... D'abord, le fait est facile entre humains ; mais je ne veux point procéder par analogie. On sait combien le chant du pinson a été étudié, avec passion, par des milliers d'amateurs ravis de cette mélodie, que les profanes — j'en suis, je le confesse ! — osent trouver agaçante et monotone. Eh bien ! au chant de l'oiseau, l'amateur vous dira son origine. Je retrouve dans mes papiers une note écrite par un de ces connaisseurs émérites; je la transcris. « Le pinson divise son chant en deux parties, dont l'une est constante, tandis que l'autre varie : c'est parfois l'introduction qui varie, parfois c'est la finale. — Dans les environs de Gand,

de Bruxelles et de Louvain, la finale est constante : les ouvriers l'interprètent par bastiscouite; dans les environs de Liège et dans tout le Limbourg; il y a deux finales : bastiscouite et basticorio; dans le Hainaut, chaque chanteur a trois finales : bastiscouite, batiscouïu et vidieu ou fridieu ou frêdjean; à Binche, scotio, scotia ou rissipio, etc., etc. » Le plus estimé des pinsons de Namur termine sa chanson par crotcluvidjeuw. Il y a ensuite le planplandsuspalia, le widiopichopot, le stirriwitch, le tchitchirispania et bien d'autres. Voilà pour notre pays. Brehm, dans son grand ouvrage sur les oiseaux, donne la singulière classification que les ouvriers allemands ont introduite parmi les pinsons, et dont l'unique élément différentiel est l'accent du chanteur.... Il n'y a pas moins de cent variétés ainsi distinguées; je ne les citerai pas toutes; mais qu'on me permette au moins d'en donner quelques-unes : aux environs de Schnepfenthal, dix-neuf finales font reconnaître autant de variétés, dont chacune porte un nom : dweighié est celle du « vin perçant » (Scharfer weingezang); — zwoifidré celle de « l'huile de pin » (Kienol); — totzespeutsiah celle de « l'année folle » (tôlier Gutjahr); — jobjereitjah, celle du

« cavalier » (Reiter), — et le reste, et le reste !... Le chant préféré des amateurs de Thuringe est le « redoublé de Schmalkalde » (Schmalkalder Doppelschlag); sa finale est lolotziscoutziah. En voilà bien assez, et j'ai failli m'égarer dans ces notations frivoles.

Un nid!... un doux nid!... Ah! j'estimerais peu le cœur d'un homme qui, découvrant sur sa route un de ces petits chefs-d'œuvre d'amour et de tendresse, ne songerait pas au sein et aux bras de sa mère!... Ce fut notre nid à nous, notre doux nid, et, le jour où nous l'avons quitté pour prendre notre vol dans le monde, la vie a perdu pour nous ses plus doux enchantements et ses joies les plus sereines ! Oh ! la bienheureuse vie que l'on coule entre ces bras et sur ce cœur!... et comme toute autre vie est décolorée !...

Un nid!... Y avez-vous songé? Avez-vous pensé au travail, à la peine, au temps qu'il a fallu à la pauvre mère pour le tisser entre les branches ? Ces milliers de brins d'herbe ont été cueillis un à un, assouplis lentement dans

son bec, humectés par sa langue; puis, quand elle l'a posé, c'est sa poitrine, c'est son cœur qui l'a arrondi, qui l'a pressé, qui l'a refoulé pour le plier en cercle, et en faire comme une couronne à ses enfants !

Chateaubriand a donné du nid du bouvreuil une description immortelle : « Nous nous rappelons d'avoir trouvé une fois un nid de bouvreuil dans un rosier; il ressemblait à une conque de nacre contenant quatre perles bleues, une rose pendait au-dessus tout humide. Le bouvreuil mâle se tenait immobile sur un arbuste voisin, comme une fleur de pourpre et d'azur. Ces objets étaient répétés par l'eau d'un étang, avec l'ombrage d'un noyer, qui servait de fond à la scène et derrière lequel on voyait se lever l'aurore. Dieu nous donna, clans ce petit tableau, une idée des grâces dont il a paré la nature. »

Malheureusement, le nid du bouvreuil est assez rare dans nos contrées : les écureuils, les martes, les milans, les hiboux, les faucons, les corbeaux, les geais, sans compter l'oiseleur stupide, font une guerre incessante à cet oiseau charmant, et menacent d'en éteindre bientôt la race au milieu de nous. Pourtant, je ne

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sache pas d'oiseau plus aimable et plus aimant ! Il est visible que, chez lui, le cœur l'emporte. Quand on tue un bouvreuil, après le coup de feu, toute la troupe accourt, elle revient à la branche, elle se lamente, eile part, elle revient encore ; ils ne peuvent se décider à quitter cet arbre où leur ami est mort; ils le cherchent, ils l'appellent avec des cris déchirants, et l'homme, l'homme affreux, spécule sur ce dévouement pour enrichir sa chasse! En captivité, le bouvreuil s'attache avec autant de tendresse à son maître, mais il lui demande de la tendresse en retour. Brehm rapporte qu'une de ses amies avait un bouvreuil familier. Elle le laissait voler en liberté clans sa chambre. Un jour, cette dame, ne pouvant s'occuper de l'oiseau, ne répondit pas aux caresses qu'il lui demandait, et, comme il insistait, elle l'enferma dans sa cage et la couvrit d'un linge. Le bouvreuil fit entendre des cris plaintifs; puis devint silencieux, baissa la tête, hérissa ses plumes et tomba mort de son barreau.

Revenons aux nids.

C'est tantôt au mâle, tantôt à la femelle, tantôt aux deux réunis, qu'il revient de le construire. Voyez le mâle de la fauvette... il

parcourt les branches fourchues d'un buisson, s'arrête, regarde, tourne sur lui-même, pour mesurer si la place est assez vaste, court au bout de chacune des branchilles, comme pour essayer leur résistance, puis il appelle; la femelle arrive à tire-d'aile et contemple l'endroit choisi pour le berceau de ses enfants; elle hésite ! le mâle s'envole et revient bientôt avec un brin d'herbe dans le bec; il le courbe à son gré, l'enlace dans les branches, en fredonnant son chant, puis il regarde la femelle et la contemple... elle accepte. Tous deux partent, reviennent avec les premiers matériaux de leur « at home » et le nid est bientôt tressé.

Il est formé d'herbes sèches, de feuilles et, au centre, — ah! il faut qu'il soit plus doux là où reposeront les petits, — de crin soyeux et de laine. Parfois, dans des circonstances extraordinaires, le mâle bâtit à lui seul la petite demeure. Nous observions depuis quelques jours un nid de fauvettes, placé entre les feuilles d'un rhododendrum. La couvée se poursuivait avec une admirable ardeur, lorsqu'un jour, nous trouvâmes le nid vide... ni le père ni la mère, rien que les œufs, déjà refroidis! Nous cherchions la cause de cet abandon,

quand, tout à coup, nous entendîmes le chant du mâle; il était perché au haut d'un grand arbre. Mon ami, plus au fait des mœurs de la fauvette, nous dit aussitôt : « La femelle aura été mangée par le chat; le mâle appelle. » Nous trouvâmes bientôt, en effet, les preuves du crime : à quelques pas du nid, gisaient, autour d'un caillot de sang, les plumes éparpillées de la pauvrette. Le mâle chantait toujours. Le lendemain, nous le vîmes construire un nouveau nid. « A-t-il pu sitôt reconstituer son ménage? — Non, répondit mon ami, il est encore seul ; il chante au haut des arbres. » Le nid fut achevé, mais personne ne vint y introduire la vie. Le mâle construisit un second nid, puis un troisième; mais il chantait toujours au sommet des plus hautes branches; le nid ne se peuplait pas. Un jour, nous l'entendîmes à quelques pas de nous, à deux mètres de hauteur à peine : « Nous allons voir la couveuse, » me dit mon ami. Nous fûmes visiter les trois nids. Dans le second reposait déjà la nouvelle mère.

Le pinson — je parle de ceux qui émigrent — agit tout différemment. Les mâles, nous l'avons vu, arrivent d'abord et choisissent

le canton; ils le conquièrent à coups de bec. Parfois, deux femelles répondent à l'appel du mâle et de nouveaux combats s'engagent, entre les dames cette fois. Quant au mâle, il contemple avec une indifférence dédaigneuse l'issue de la lutte ; la plus forte des deux femelles chasse la plus faible et demeure maîtresse du logis. Aussitôt, elle choisit ellemême l'emplacement du nid et, à elle seule aussi, elle le tresse. Le nid du pinson est une petite merveille d'architecture et de grâce. Il est tapissé au dedans de crins, de plumes, du duvet le plus moelleux ; on reconnaît qu'il est l'œuvre de la mère! Au dehors, voyez quelle prévoyance ! Il est couvert d'une couche de mousse verdâtre, dont la couleur aide à le confondre avec les branches qui le supportent. Pendant tout ce travail, en vrai pacha, le mâle est demeuré inactif. Toutefois, il encourage, en chantant, sa compagne; parfois on peut le voir tournoyer autour d'elle, les ailes étendues, la queue épanouie, étalant à ses yeux les plumes empourprées de sa poitrine et les couleurs étincelantes de ses rémiges. La femelle seule a édifié la demeure; elle en portera la responsabilité.

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Le roitelet, chose singulière, construit invariablement un premier nid, qu'il abandonne pour en construire aussitôt un second; c'est toujours dans celui-ci que se fait la première couvée; puis il revient au premier nid, qui servira à la seconde. Pourquoi? On l'ignore, mais le fait est constant.

J'ai souvenir d'une tradition populaire qui s'y rattache : Dans une bonne partie du Hainaut, on recommande vivement aux enfants de ne pas toucher à ce premier nid du roitelet : « car le jour des Rois, dit-on, toute la petite famille des roitelets y vient faire fête. »

Cette tradition elle-même a très probablement son origine dans la coutume singulière du roitelet, coutume observée par Bœnigk, Ogilby et Paessler, d'aller passer la nuit, même avec toute sa famille, dans un nid déjà abandonné; un nid quelconque lui suffit, même un nid d'hirondelle, attaché aux poutres d'une étable.

Le nid de roitelet est très grand, en forme de bourse ou de sabot, ouvert sur le côté, fait de feuilles mortes ou de mousse, mais très délicat et fragile, ce qui vaut, à ce petit oiseau, de cruelles mésaventures. Bœnigk rapporte qu'un roitelet mâle, qu'il observa du mois

d'avril jusqu'au mois d'août, construisit quatre nids avant de trouver une compagne. Une fois en ménage, il en construisit un nouveau, qu'un accident détruisit avant qu'il ne fût achevé; il en recommença un second, puis un troisième : mais la mauvaise fortune poursuivit le pauvret, tous deux furent encore renversés et ruinés. Enfin, la femelle, lasse de tant de malheurs, abandonna son compagnon. Bcenigk ne la revit plus; le mâle, désespéré, construisit encore deux nids, qui ne lui servirent point l. Il y aurait mille observations à ajouter encore sur les nids, leur emplacement et leur forme, depuis le nid suspendu du loriot, jusqu'au nid ridicule du moineau : une vraie botte de foin; mais je veux dire un mot du nid de l'hirondelle. Ne croyez pas que l'emplacement en soit pris au hasard. L'hirondelle, au contraire, exige de grandes conditions dans l'angle auquel elle l'attache. Et d'abord, elle choisit son orientation en météorologiste expert. Pendant plusieurs années, je passai quelques jours de l'automne dans une petite villa des bords de la Meuse. « au tant beau pays de Liège .» La façade prin-

1 V. Brehm, les Oiseaux.

cipale de la villa était entourée de tous côtés par des bâtiments de ferme, de façon que la cour d'entrée formait un carré, dont les quatre côtés symétriques se montraient également disposés à abriter les hirondelles. Il y avait dans cette cour plus de cinquante nids ; or, pas un seul n'était établi du côté qui recevait le vent du nord, pas un seul du côté où battaient les pluies venant de l'ouest; très peu : trois ou quatre, étaient exposés au soleil du midi; mais, du côté qui regardait l'est, pas une poutre, pas une saillie n'était sans un nid d'hirondelle. Est-il besoin d'expliquer le motif de ce choix?

Mais ce n'est pas tout. L'hirondelle a besoin d'un élan pour prendre son vol. Voyez-la au sortir du nid. Elle se laisse tomber, étend ses ailes, puis se relève dans une courbe svelte et gracieuse. Il lui faut donc, devant son nid, un champ large et libre. On les a vues abandonner une situation, dans laquelle elles avaient l'habitude de bâtir depuis plusieurs années, uniquement parce qu'un mur bas y avait été élevé et que, dès lors, il interceptait l'essor de leur vol.

Le martinet, que nous confondons souvent avec l'hirondelle, a plus grand besoin encore de cet élan. Posé à terre, ses pattes sans ressort

ne lui permettent pas de prendre son vol. Saint François de Sales les dépeint agréablement. « Il y a certains oyseaux, Théotime, qu'Aristote nomme Apodes, parce qu'ayans les jambes extrêmement courtes, et les pieds sans force, ils ne s'en servent non plus que s'ils n'en avoient point; que si une fois ils prennent terre ils y demeurent pris, sans que jamais d'eux-mesmes ils puissent reprendre leur vol; d'autant que, n'ayans nul usage des jambes, ny des pieds, ils n'ont pas non plus le moyen de se pousser et relancer en l'air, et partant ils demeurent là croupissants et y meurent, sinon que quelque vent propice à leur impuissance, jetant ses bouffées sur la face de la terre, les vienne saisir et enlever, comme il fait plusieurs autres choses; car alors, si employans leurs ailes ils correspondent à cet élan et premier essor que le vent leur donne, le mesme vent continue aussi son secours envers eux, les poussant de plus en plus au vol. » Et le saint en tire comparaison pour montrer que, si nous sommes élevés à la vie de la grâce, ce n'est point par le mérite de nos œuvres, mais par le secours gratuit de Dieu. C'est le matin que ces petits architectes consacrent surtout à leur travail. La terre est

NOS OISEAUX 4 r

apportée en petites pelottes boueuses, collée d'abord, puis étendue avec le bec comme avec une truelle : il est intéressant de les voir travailler, alors surtout que le nid prend une première forme : l'extérieur est peu soigné, mais comme le fond du berceau est lissé et poli avec soin !

L'hirondelle revient à son nid chaque année : le fait est fort bien constaté; elle se contente alors de l'approprier ou, s'il en est besoin, défaire les réparations nécessaires. Ce travail d'appropriation consiste parfois, hélas! à retirer du nid les cadavres des petits qu'elle y a laissé mourir de faim l'année précédente : car, chose surprenante, quand l'heure du départ a sonné, tout autre instinct fait silence, même l'amour maternel, et les petits d'une couvée tardive sont cruellement abandonnés par leur mère. Quelque chose l'appelle et lui dit : « Va! » et elle part. Il arrive que l'hirondelle ne parvient pas à débarrasser le nid de ces petits cadavres.... Que fait-elle alors? Elle en bouche l'entrée et le transforme en cercueil.

C'est d'ailleurs une ressource à laquelle elles recourent volontiers. On a raconté comment elles enterrent vifs les moineaux qui s'emparent

de leur nid. On peut n'y pas croire; mais, pour ma part, je ne saurais, car je l'ai vu, de mes yeux vu, ce qui s'appelle vu. J'ai vu les hirondelles réunies voler comme une nuée autour de l'ogive de la vieille église où je fus baptisé. Un nid était attaché là, occupé par un moineau, qui présentait à travers l'ouverture, aux assaillants désespérés, son gros bec et ses yeux fripons. L'essaim s'envola et revint bientôt tournoyer autour du château-fort de l'usurpateur. Cela dura quelque temps, puis toutes les hirondelles disparurent : l'ouverture du nid était bel et bien bouchée, et le mortier frais, tranchant par sa couleur foncée sur le nid desséché, marquait seul la place par où le moineau avait pu s'introduire.

Avant de nous arracher aux nids, disons encore qu'on en trouve dans les situations les plus singulières et parfois les plus touchantes : un nid de gobe-mouches sur le bras d'une Vierge, entre le cœur du divin Enfant et le sein de sa mère !... C'était si doux à voir, ces petits oiseaux abriter là ce qu'ils avaient de plus cher au monde!...

Un nid de mésange dans un corps de pompe!... Il est bien clair que c'était une pompe hors

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d'usage. Le nid reposait sur le piston; le père et la mère entraient et sortaient par un orifice ménagé dans le couvercle pour donner un libre jeu à la tige.... Le moindre mouvement de la machine eût écrasé, broyé toute la famille ; aussi m'empressai-je de fixer à demeure, par des liens solides, la brimbale menaçante.

Parfois une maladresse amène, à la suite d'un mauvais emplacement du nid, des embarras inextricables. En voici un trait curieux : Deux hirondelles avaient commencé à construire leur nid sous le rebord de la couverture d'un wagon à marchandises; ce nid fut respecté par les employés; mais, le wagon ayant été mis en service pour faire quotidiennement le trajet de Stokerau à la gare du Nord-Ouest de Vienne, on pensa que les malheureuses hirondelles allaient abandonner leur construction : il n'en fut rien. Pendant la marche du train, elles le suivaient, pour ainsi dire, en se jouant, et aux deux stations extrêmes elles continuaient leurs travaux. On se demandait avec intérêt si, dans des conditions aussi anormales, elles pourraient mener à bonne fin leur couvée, quand, par accident, le nid fut détruit.

Un rouge-gorge avait construit le sien entre

l'essieu et le plancher d'une charrette de marraîcher, abandonnée dans une grange. Les petits étaient venus; mais le fermier eut besoin de sa charrette. Il ne s'aperçut de rien ; le véhicule était en route, quand il fut étonné de voir deux rouge-gorge voler autour de lui et, à chaque arrêt, se glisser sous la voiture. Il chercha la clef du mystère et la trouva bientôt. Le brave homme eut la bonne idée de ne pas arracher le nid; les rouge-gorge le suivirent au marché et revinrent avec lui à la ferme.

Le Dr Jonathan Franklin cite un fait plus surprenant : « Il y a quelques années, dit-il, un petit steamer, le Clarence, stationnait à Annan- Waterford et faisait route vers Port-Carlisle, pour remorquer les vaisseaux. Deux hirondelles bâtirent leur nid sous les supports d'une des roues à palettes, à trois pieds au-dessus de la surface de l'eau, et réussirent à élever leurs petits dans cette retraite. Elles y revinrent même l'été suivant.. Durant les marées basses, le Clarence voyage tous les deux jours et souvent même tous les jours. Quand le bateau quittait Annan- Waterford, les oiseaux quittaient le bateau et se rendaient sur le rivage ; mais quand le steamer revenait et qu'il s'approchait

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d'Annan, les hirondelles allaient invariablement à sa rencontre et l'accompagnaient sur le rivage l. »

On rapporte qu'un jour saint Malo, en travaillant la terre, se sentit accablé de chaleur. Il quitta son froc, le suspendit à la branche d'un chêne et reprit sa bêche. Un roitelet vint pondre un œuf dans son capuchon. Le solitaire en fut ravi et il se mit en prières pour remercier Dieu. Il laissa son froc sur l'arbre; l'oiseau pondit six autres œufs à côté du premier, les couva, les fit éclore et éleva sa petite famille.

Le nid est fait et l'heure du dévouement commence. Avec quelle sollicitude la mère reposera sur son trésor, les plumes toutes gonflées, les ailes étendues, attentive, inquiète au moindre bruit, mais immobile et silencieuse! L'incubation se prolonge plus ou moins, d'après les différentes espèces. L'autruche couve de cinquante-cinq à soixante jours et le colibri de dix à douze. La moyenne, pour la plupart des

1 La vie des Animaux, Oiseaux. Trad. Esquiros.

oiseaux, est de dix-huit à vingt-six jours. Parfois, le mâle partage ce soin avec la femelle. C'est le cas pour la fauvette : on peut le constater d'autant plus facilement que sa tête, d'un noir foncé, le distingue mieux de sa compagne. Or, voici une observation charmante : Tandis que le mâle couve, la femelle voltige de branche en branche, dégourdit ses membres, se distrait, s'amuse. Parfois son absence se prolonge : le mâle, inquiet et fatigué, chante vivement et fortement pour la rappeler, mais sans quitter le nid.... Le plus souvent, la femelle lui répond par ce claquement de gosier bien connu et qui est caractéristique chez la fauvette : elle arrive à tire-d'aiie. Si elle s'attarde en route, le mâle chante une seconde fois, puis une troisième; mais, aussitôt après, si elle tarde encore, il part et va lui-même à sa recherche, abandonnant le nid à tous les hasards. X 'est-il pas admirable que ces petits oiseaux, si tremblants d'ordinaire et si timides, témoignent alors de l'intrépidité la plus courageuse ? On peut approcher de la mère, la contempler de près et à loisir. Elle vous regarde de ses yeux noirs et inquiets, mais elle demeure immobile, son cœur bat à tout rompre et l'on voit

NOS oiseaux 47

sa poitrine se soulever avec angoisse.... Approchez... elle a comme un soubresaut, le premier élan de l'instinct qui la porte à fuir... mais elle demeure encore, pius inquiète, plus tremblante.... Oh! n'approchez plus... ne faites pas de peine à cette petite mère !

Qui ne sait que, plutôt que d'abandonner leurs œufs, la perdrix et la caille se laissent hacher par les faucheurs?

Et quels soins! Comme la mère retourne doucement du bec et des pattes ces œufs, ces chers œufs qui renferment tout son espoir! comme elle s'y repose avec prudence ! « A travers l'épaisse coquille où notre rude main ne sent rien, elle sent, par un tact délicat, l'être mystérieux qui s'y nourrit et s'y forme. C'est cette vue qui la soutient dans son dur labeur, dans sa captivité si longue. Elle le voit, délicat et charmant dans son duvet d'enfance, elle le prévoit par l'espoir tel qu'il sera, fort et hardi, quand, les ailes étendues, il regardera le soleil et volera contre les orages '. » L'œuf, pour se développer, a besoin d'une température de 37 à 41 degrés centigrades. Cette température ne doit pas être fournie nécessairement par la

Michelet, L'oiseau.

mère. Pline rapporte que Julie, la femme de Tibère, fit éclore des œufs d'oiseau en les portant dans son sein. Les Égyptiens, il y a plusieurs milliers d'années, remplaçaient les poules par des étuves maintenues à la température voulue. De nos jours, les couveuses artificielles sont répandues dans nos campagnes, et s'y répandront davantage quand leur manipulation sera mieux connue.

Un oiseau de notre pays se dispense cruellement du labeur de l'incubation : c'est le coucou. Il s'abstient même de construire un nid. Il porte son œuf dans le nid d'un autre oiseau, au milieu des œufs déjà pondus; à son retour, la mère ne s'aperçoit pas de cet œuf intrus et le couve avec une égale ardeur. Quand les œufs éclosent, le premier soin du jeune coucou est de jeter par-dessus bord les petits de la couveuse; il lui faut de la place, et le nid n'est pas fait pour abriter une famille entière de nourrissons de sa taille. Et le pauvre père? Et la pauvre mère?... Il faut les voir voler, revoler sans cesse, et parvenir à peine à satisfaire l'appétit vorace du glouton !

Quiconque n'a pas vu le jeune monstre, nourri par ces petits oiseaux, ouvrir sa bouche

NOS oiseaux 4g

béante, comme pour engloutir la mère qui pend au-dessus de lui, toute tremblante, n'a pas idée des merveilles singulières de la nature.

Ce coucou sans pitié, sans amour maternel, est loin pourtant d'être dépourvu d'instinct.... Qu'on explique comment il se fait qu'il choisisse toujours, pour y déposer son œuf, un nid d'insectivore, c'est-à-dire d'un oiseau dont le régime alimentaire est précisément ce qu'il faut à son propre enfant? Mais qui donc expliquera l'impénétrable mystère de l'instinct?

Le docteur Franklin raconte qu'une vieille oie couvait, depuis une quinzaine de jours, dans la cuisine d'un fermier, lorsqu'elle tomba tout à coup malade. Sentant que sa fin était prochaine, elle quitta péniblement le nid et fut à la basse-cour.... Le fermier l'observa, ne sachant comment finirait la couvée.... Quelques moments après, la vieille oie rentra, conduisant avec elle une oie d'un an à peine, qui jamais n'avait pénétré dans la cuisine.... La jeune monta doucement dans le nid et s'y reposa... la pauvre vieille resta dehors, tout à côté, s'accroupit et, au bout d'une heure, mourut....

J'ai dit que le mâle partage souvent avec la femelle le pénible labeur de l'incubation. Dans

tous les cas, il l'encourage au moins, la distrait et la nourrit. Le mâle de la perdrix quitte à peine le nid où repose la femelle : il se tient là, tapi sous les grandes herbes, faisant veillée autour d'elle. Le bouvreuil chante pour la distraire, il saute de branche en branche, en voletant autour d'elle, ou s'en va chercher au loin les graines qu'elle préfère, car il la nourrit avec un soin, une tendresse, une constance à toute épreuve.

Le linot se tient sur un arbre voisin et chante à gorge déployée. Le verdier joue autour de l'arbre même où est le nid : on le voit décrire, en voltigeant, plusieurs cercles dont le nid est le centre, s'élever par petits bonds, puis retomber comme sur lui-même en battant des ailes, avec un ramage pétillant et joyeux.

Le pinson, plus rusé, se tient à distance et à l'extrême limite des frontières de son canton, à droite, à gauche, changeant toujours de place, comme pour dépister les curieux. Quand il approche du nid, il fait silence. Il semble, d'ailleurs, qu'après avoir abandonné à la femelle le choix du berceau, il lui en abandonne encore la défense. Prenez le nid d'un pinson et sa couvée... le mâle laisse faire, la femelle seule

jette des cris perçants et vole autour du ravisseur, l'œil en feu, le bec ouvert, tout éplorée et toute menaçante.... Mais quand tout espoir sera perdu, quand le nid sera arraché aux branches... le mâle, les plumes hérissées, se précipitera sur la femelle et l'accablera de coups de bec et d'ailes.... Il semble qu'il la punisse et lui fasse sentir la responsabilité qu'elle portait et qu'elle n'a su défendre.

Le pinson est, d'ailleurs, d'une brutalité draconienne dans ses relations de famille : c'est un butor qui veut que tout cède à ses caprices et qui ne témoigne pas la moindre éducation. Combien la fauvette en diffère ! et combien le rossignol! Quelle recherche d'attentions et de soins pour la mère de ses petits ! Pour trouver un rival au pinson, en fait de manière brutale, il faut remonter — je vais vous étonner — au pigeon. Un rien l'irrite et le met en méfiance ; je citerai encore saint François de Sales : « Rien n'est si doux que le colombeau; mais rien n'est si impétueux que lui envers sa colombelle. Si jamais vous y avez pris garde, vous aurez vu, Théotime, que ce débonnaire animal, revenant de l'essor, et trouvant sa partie avec ses compagnons, ne se peut empêcher de

ressentir un peu de défiance, ce qui le rend aspre et bigearre; de sorte que, d'abord, il la vient environner, grommelant, morguant, trépignant et la frappant à traits d'ailes, quoiqu'il sache bien qu'elle est toute blanche d'innocence. »

Enfin, l'heure est venue !... Le petit, désireux du jour et de la lumière, frappe à coups redoublés les murs de sa prison. Dieu a garni son tendre bec d'un onglet qui ne doit servir qu'à cet usage et qui tombera dès les premiers jours. La mère l'entend et elle aussi frappe du dehors... le mur cède; émue, toute tremblante d'amour et de joie, le cœur gros d'espérance et d'angoisse, elle agrandit la brèche, elle l'élargit encore, et le pauvre petit sort de sa coque, sans plumes, tout mouillé, grelottant. Oh! comme la pauvre mère presse son enfant sur son cœur, comme elle le serre sous son aile! Comme elle le réchauffe avec amour!... Ah! si elle chante alors, son premier chant doit être, comme celui d'Eve : « Un fils, un fils m'a été donné par l'Éternel. » Le père accourt, et, lui aussi, contemple son premier-né... quelle émotion!...

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Son cœur bat, son petit bec s'ouvre... ses ailes tressaillent... il chante!... O mon Dieu! de tous les nids du printemps, quels hymnes de reconnaissance s'élèvent vers vous !

Mais c'est l'heure des soins nouveaux, l'heure du dévouement et du sacrifice... il faut nourrir maintenant ces petits affamés, et le père et la mère s'envolent.... La pauvre mère, tout amaigrie par la fatigue, semble pourtant plus alerte encore et plus dévouée. Pourquoi n'aiderionsnous pas la jeune famille? Pourquoi, plus près du nid, n'irions-nous pas déposer des miettes de pain, des graines, des larves de fourmi, des baies de sureau, que sais-je? ce qu'il faut enfin à ces chers petits? Croyez-moi, croyezmoi, vous en serez récompensés par le spectacle si doux et si tendre de l'amour maternel!...

Le souvenir vous reviendra de votre mère, du lait qu'à flots pressés elle répandait entre vos lèvres, de ses baisers, de ses caresses, de son amour, de son ineffable amour! Et, si loin que vous soyez dans la vie, si dépouillé que soit votre front, si froid que l'âge ait fait votre cœur, vous sentirez revivre en vous quelqu'une de ces émotions suaves, qui sont le délice et l'enchantement de l'âme. Oh ! les douces larmes

que l'on répand à la pensée de ces biens perdus !...

Il faut voir alors, dans les nids joyeux, tous les petits gloutons tendre un long cou tremblant et ouvrir au large leur bec jaune : leurs yeux sont encore fermés, qu'ils vont becquetant machinalement tout ce qu'on leur présente, même le doigt, même un bâton. Il y en a deux, trois, six,... jusque dix-huit et vingt dans le nid de la mésange.... Et le père et la mère suffisent à les nourrir tous!... Comment les reconnaissent-ils?... Comment arrivent-ils à partager entre tous le produit de leur chasse incessante ? Pas plus à l'un, pas moins à l'autre, comment? — Avez-vous jamais rencontré, dans ces nids si peuplés, des petits mourant de faim ?... Jamais ! Oh ! quelle leçon ces petits oiseaux donnent à l'homme !

Je ne songe jamais à tous ces mystères de la nature, sans me rappeler un fait unique dans le monde des oiseaux I II est peu connu et pourtant il est touchant. A l'époque où les œufs vont éclore, il se forme, dans le jabot du pigeon, deux petites éminences arrondies, du sein desquelles on voit sourdre goutte à goutte un liquide blanc, opalin.... On l'a analysé C'est du lait! Les

pigeonneaux le boivent mélangé à la pâtée!... Quelques jours plus tard, quand, plus forts, ils pourront supporter une nourriture moins douce, les deux petites glandes se dessécheront dans le jabot du père et de la mère, mais l'œil de l'anatomiste en découvrira toujours la trace !

Avez-vous jamais remarqué la poule donnant à manger à ses poussins? Elle cherche pour eux et gratte la terre avec frénésie, elle divise à coups de bec les morceaux trop gros pour ces petits gosiers ; elle fait mieux : elle leur apprend à manger... elle jette un cri, les petits accourent, elle prend le grain dans son bec, le tourne et le retourne, puis le remet devant eux, deux fois et trois fois, jusqu'à ce qu'ils l'aient pris eux-mêmes.... Elle, toute desséchée, tout amaigrie, elle mangera la dernière ! — On découvrit un jour à Paris, sous le toit d'une mansarde, une mère et un enfant morts de faim ! La mère était étendue sur les planches, son bras gauche tenait serré contre son sein l'enfant déjà glacé, son bras droit présentait au petit cadavre la dernière bouchée de pain!... elle l'avait gardée pour lui!... et la mort l'avait figée dans cette sublime attitude!...

L'oiseau défendait ses œufs avec courage;

mais comment nommer la passion avec laquelle il défend ses petits?... Faut-il rappeler la poule mère ? Et le cygne ? Avez-vous vu le cygne nageant sur les eaux et portant sur son dos, entre ses ailes, comme dans un berceau blanc, ses petits trop jeunes encore pour nager à sa suite? Rien ne l'arrête, et l'on en a vu se jeter bravement sur des chevaux et sur des bœufs qu'ils croyaient menacer leur famille.

Qui ne se souvient de la fable de La Fontaine ?

Ce tableau est si vrai et si touchant qu'on a peine à y croire. Et pourtant! Il y a quelques années, j'ai voulu me donner encore cet émouvant spectacle. Un nid de fauvette était suspendu dans les branches d'un hêtre, si bas, si bas, que, lorsque nous nous promenions à son ombre, nous baissions la tête pour ne pas heurter cette petite demeure aérienne. Les jeunes étaient éclos et couverts d'un premier duvet, et la mère, momentanément absente, cueillait sans doute quelques baies de lierre ou happait au vol un insecte friand.

Je touchai légèrement le nid. La mère arriva, m'aperçut, me regarda quelques instants avec des yeux noirs et brillants, dans lesquels se lisaient un effroi et une angoisse indicibles, et,

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comme je persistais à toucher le nid... tout à coup, elle tomba.... Bien que je connusse à l'avance le spectacle dont j'allais être témoin, sa chute fut si vive que j'en fus saisi; je la regardai... elle était à terre à deux pas de moi, l'aile pendante et comme brisée; je fis semblant de vouloir la saisir : elle se mit à fuir en voletant, terre à terre, laissant traîner une patte et une aile; je la suivis, elle continua sa fuite. Je m'arrêtai, feignant de vouloir retourner au nid : elle jeta un petit cri, revint sur ses pas, se mit sous mes yeux jusqu'à ce qu'à nouveau je fis effort pour la saisir; elle reprit alors sa course boiteuse, et, voyant que je la suivais, elle me conduisit loin, bien loin du nid; puis, quand elle crut la distance assez grande entre son trésor et moi, alerte et vive, elle s'envola au sommet d'un taillis. Je le répète, ce spec*

tacle est émouvant Pauvre chère petite mère,

qui donc lui a inspiré cette ressource suprême? Le mâle, en ces circonstances, joue le même rôle que la femelle; comme elle, il simule une blessure, une impuissance d'allure et de vol, qui sollicite l'homme à poursuivre cette proie facile et déjà à moitié livrée. Je me figure les angoisses que ressent cette petite mère quand,

pour sauver ses fils, elle s'expose elle-même à périr avec un héroïsme si admirable.

Saint François de Sales avait observé le même artifice chez les perdrix : « Si l'oiseleur, dit-il, va droit au nid de la perdrix, elle se présentera à luy et contrefera l'érenée et boiteuse, et se lançant comme pour faire grand vol, se laissera tout à coup tomber, comme si elle n'en pouvait plus, afin que le chasseur, s'amusant après elle et croyant qu'il la pourra aisément prendre, soit diverty de rencontrer ses petits hors du nid, puis comme il l'a quelque temps suivie et qu'il cuide l'attraper, elle prend l'air et s'échappe. »

Que de traits il y aurait à conter sur l'admirable courage des oiseaux défendant leur famille! Je n'en citerai plus qu'un seul.

En 1536, un incendie se déclara dans la ville de Delft, en Hollande. La maison qu'il dévorait portait, sur l'une des grandes cheminées, un nid de cigognes plein de petits. Aux premières flammes, la mère jeta des cris et se mit à tournoyer dans les airs autour de ses enfants.... Elle les appelait, les soulevait dans son bec, comme pour les convier à fuir avec elle; hélas! les petits étaient trop jeunes et tous ses efforts

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étaient vains.... Elle essaya longtemps; puis, quand elle vit son impuissance, elle descendit, se posa sur ce nid si cher, étendit ses ailes, replia son cou et, couchée sur ses petits, elle se laissa brûler avec eux !

Les petits sont bien venus, leurs petites plumes se dégagent de leur enveloppe cornée. C'est le moment que l'oiseleur choisit, pour s'emparer de la couvée qu'il veut nourrir et apprivoiser. On a beaucoup crié contre les dénicheurs d'oiseaux. Soyons raisonnables! Dieu a mis les animaux à notre service et nous avons le droit d'en user. Autant il faut éviter avec soin une barbarie inutile et cruelle, autant il faut se garder du travers ridicule dans lequel tombent aisément ceux qui, se posant en protecteurs des animaux, exigent pour eux des garanties qu'on n'accorde pas toujours à l'homme. Je ne vois pas que l'homme fasse mal en mettant en volière ces petites créatures charmantes. Elles seront soignées, nourries, abritées, et des précautions intelligentes peuvent leur faire trouver des agréments à leur cage.

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C'est d'ailleurs le seul moyen de les observer de près.

Il est des oiseaux que la loi protège et elle a raison : ce sont nos beaux chantres et les insectivores. Un motif d'utilité publique commande qu'on sacrifie à l'intérêt général le plaisir particulier qu'on en pourrait tirer.

Mais il est certaines espèces auxquelles on rend un vrai service en emprisonnant leurs petits pendant quelques jours après la sortie du nid; je citerai la fauvette et le rossignol. Voici pourquoi :

Le nid de la fauvette est très étroit; quand les petits grandissent, il déborde; gênés l'un par l'autre, ces chers nourrissons le quittent avant l'heure, avant que leur vol ne les protège. Dans nos jardins, ils deviendraient presque infailliblement la proie des chats.... Mettez-les en cage aux environs du nid; le père et la mère viendront les nourrir; puis, après quelques jours, quand leurs ailes seront devenues plus fortes, lâchez-les : vous verrez la joie de la mère, et le père chanter de sa plus jolie voix pour vous bénir.

Il en est de même du rossignol. Son nid n'est plus trop étroit, mais il n'est pas assez solide. Le rossignol le place d'ailleurs si mal,

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que le chat y sait presque toujours atteindre : il faut donc protéger dès l'abord ce nid, en l'entourant, à quelque distance, d'un rempart d'épines; l'heure venue, enfermez aussi les petits, mais près du nid, très près du nid. Le rossignol les retrouve moins aisément que la fauvette. Nous l'avions fait l'an dernier, et, après quelques jours, le père et la mère s'étaient si bien habitués à notre présence que, lorsque nous touchions à la cage, ils voletaient autour de nous et se posaient jusque sur nos mains. Nous cherchions des nids de fourmis, que nous renversions sens dessus dessous; or, à moins d'un mètre, le mâle venait en saisir les larves pour les porter à ses petits. Nous étions parfois cinq ou six autour de lui et ce nombre ne l'effarouchait pas. Nous lui rendions d'aiileurs service et il semblait nous en garder reconnaissance. Un jour, passant à côté du taillis où couvait la mère, j'entendis le mâle pousser des cris déchirants. Que se passait-il? Je ne tardai pas à m'en apercevoir. Une vraie révolution semblait occuper tous les oiseaux du quartier : la fauvette, le pinson, le contrefaisant criaient au plus fort, en tournant autour d'un arbre sur lequel s'était posté maître Raminagrobis. Le

scélérat faisait gros dos et tournait de tous côtés ses yeux verts, pleins de convoitise. Un caillou eut bientôt délogé le brigand de son observatoire. Ce fut fête parmi les oiseaux, et à deux pas de moi, le rossignol chanta son plus beau chant, tandis que la fauvette, en caquetant, regagnait son buisson de lilas roses.

En une seule saison, un de mes amis, averti de la même façon par un rossignol, a tué dans son parc sept chats, postés ainsi en embuscade. Dès la seconde fois, le rossignol s'y reconnut si bien qu'il accourait au loin pour appeler son secours, et qu'il venait le chercher jusque sous les fenêtres du château.

On reproche au rossignol sa naïveté extrême. Sa bonne nature l'incline, en effet, à croire que tous sont bons comme lui; il ne craint mal de personne et tombe dans tous les pièges. Pour moi, j'avoue que je l'en aime davantage : j'aime les âmes ingénues, auxquelles l'idée même des perfidies humaines ne vient pas. Comment ce pauvre gros rossignol, tout innocent, tout candide, pourrait-il bien imaginer que l'oiseleur qu'il voit là, dans les buissons, pour lequel il chante son plus beau chant, que cet homme ne rêve, en l'écoutant, qu'à la joie de le voir bientôt

se débattre, au désespoir, dans les mailles traîtresses d'un filet, couché sous les feuilles ?

Il y a — et je ne le conteste point — grand avantage à prévoir la malice des hommes; mais pour la prévoir il faut la connaître, et quand on arrive à la connaître, l'âme est toute désenchantée. Garde tes illusions, mon pauvre rossignol, et laisse à Dieu le soin de te protéger contre nos mains cruelles !

Pascarel, visitant avec Nella l'observatoire de Galilée, dérangea dans son sommeil une chouette, qui jeta son cri et se mit à décrire, sous un soleil qui l'aveuglait, les grands cercles de son vol silencieux. Pascarel s'adressa à l'oiseau et lui fit ce petit discours : « Vos pères ont vu Galilée; ils se sont dit, sans nul doute, qu'il était fou de passer des nuits la face tournée vers les étoiles, au lieu de chasser les noctuines au grand air et de tuer les mulots au pied des oliviers. Le monde devait être du même avis que les hiboux, au sujet de Galilée. Quand il y a un petit mulot bien gras à tuer dans un guéret, quelle folie

de rester là à regarder les étoiles. » — Puis, après une pose : « Altro! Qui ne voudrait être hibou? Échapper au tracas et à la chaleur du jour, en dormant dans un lierre bien épais et bien frais, sommeiller tout le temps et ne se réveiller que pour tuer et manger; pouvoir jurer, en toute sécurité de conscience, que ce que l'on appelle soleil n'existe pas, uniquement parce que l'on est trop aveugle pour le voir : peut-il exister une condition plus belle?... Voilà un type mille fois plus populaire que celui de Galilée. »

Je ne partage pas, tant s'en faut, le scepticisme égoïste et ironique de Pascarel, mais j'ai songé maintes fois à ce que pouvait bien être la vie d'une chouette ou d'un hibou. L'imagineriez-vous bien?

Au crépuscule, quand le soleil se retire et ne laisse après lui, sur les objets qu'il abandonne, qu'une teinte indécise et vaporeuse, quand les fleurs se referment et que les oiseaux du jour, les plumes gonflées, la tête pliée sous l'aile, s'endorment au bord de leur nid, quand tout rayon s'est éteint dans la nuit, quand tout chant s'est évanoui dans l'ombre, quand un silence de mort semble couvrir la terre comme d'un

linceul, alors s'éveille la chouette... elle écarquille ses yeux phosphorescents, grimpe au bord de son trou, étend ses grandes ailes et vole silencieusement dans l'espace sombre et noir. Pour elle, c'est l'heure de la vie et de la joie... Mais quelle vie, sans soleil? quelle joie, sans lumière?... Est-ce vivre cela? Est-ce jouir? Le prisonnier, dans la geôle la plus cruelle, a du moins une lucarne, par où lui vient un rayon du ciel. La chouette n'a rien, ni un nuage, ni une fleur, ni le vert et doux tapis des prairies, ni la chevelure frémissante des forêts sur le flanc des montagnes, ni les collines bleues au bout de l'horizon, ni la glace immobile d'un étang, rien, rien ne touche ses yeux qu'à travers le crêpe épais que la nuit étend sur toutes choses.

Nous n'avons pas idée de cette vie-là, elle nous apparaît horrible, comme l'oiseau sinistre auquel Dieu l'a destinée. Et pourtant cet oiseau doit avoir ses joies, mais nous ne sommes pas faits pour les comprendre.

La chouette, comme tous nos oiseaux de nuit, prête à deux observations spéciales : je ne vous souhaite ni l'une ni l'autre. La première est l'indéfinissable impression que fait sur l'homme

le cri singulier qu'elle pousse pendant la nuit. J'ai habité, durant une année entière, une ancienne abbaye des Flandres; une aile de ce bâtiment antique longeait ie cimetière abandonné du village, et, la nuit, les chouettes sortaient de la vieille tour de l'église pour se reposer sur le toit de cette aile. Elles étaient là, vingt, trente, s'ébattant ensemble et poussant leurs cris... ils sortent du fond de leur poitrine comme une plainte aiguë, puis ils se renforcent; c'est un cri déchirant, un appel au secours, c'est le râle d'un enfant ou d'une femme que l'on égorge... et c'est la nuit que vous l'entendez,, durant une insomnie, au sortir d'un cauchemar. C'est tout simplement affreux !

La seconde observation n'est guère plus attrayante. Ce fut encore là que je la fis : je traversais la nuit un des vastes cloîtres de l'abbaye ; il y avait partout un grand silence : j'étais seul, bien seul, quand, tout à coup, je sentis une aile me frôler le visage, et je vis, dans l'ombre, une ombre plus noire voler devant moi. J'eus un frémissement, comme un froid au cœur et, je l'avoue, je précipitai ma retraite. Le lendemain nous vîmes, posée sur une corniche, une chouette qui s'était introduite

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dans le cloître, par une fenêtre restée ouverte; elle était là, nous regardant de ses yeux idiots et secouant, de droite et de gauche, sa grosse tête ronde. C'était ma visiteuse de la nuit.

Tous ces oiseaux de nuit sont méchants ; quand ils ont faim, ils s'entre-dévorent. Si l'un d'eux tombe malade, les autres se précipitent sur lui et l'égorgent. Des frères d'une même couvée se mangent entre eux.

Leur manière même de manger est odieuse. Donnez un moineau à une chouette, elle l'avale sans le déplumer; s'il est trop gros, elle le rejette, l'aplatit, l'écrase avec ses pattes et son bec, et se remet à l'engloutir d'un coup, comme font les serpents.

La femelle ne fait rien pour orner le nid de ses enfants : elle pond ses œufs dans un coin de tour, dans un trou de rocher, sur la pierre nue. Par contre, elle les défend avec un admirable courage. — L'homme, on le sait, n'est pas le seul à haïr les oisaux de nuit : quand un hibou a le malheur de se montrer en plein jour, moineaux, pinsons, mésanges, tous les gais oiseaux du soleil, l'assaillent et lui font le charivari le plus discordant qu'oreille humaine puisse entendre ; le hibou les regarde bêtement,

en clignant de l'œil à la manière d'un ophtalmique, ne sachant où fuir; toujours il y laisse de ses plumes, car ces petits gamins sont hardis et n'attendent que le moment où il aura la tête tournée pour le larder de leurs coups de bec. Pauvre hibou !

Je m'arrête : aussi bien avons-nous parcouru le cercle complet de la vie d'un oiseau ; si l'enfance de l'oiseau est fort longue, sa jeunesse est très rapide et il arrive bientôt à pouvoir luimême jouer son rôle en ce monde.

J'aurais voulu, Mesdames, Messieurs, vous inspirer le désir d'entreprendre vous-mêmes les petites observations que j'ai racontées; vous ne le ferez pas sans en ajouter mille autres, et je n'hésite pas à vous prédire un grand charme, quand il vous arrivera d'en découvrir de nouvelles. Ce sont là les vrais plaisirs de la campagne, ses seuls plaisirs. Je le répète, il coûte si peu pour en jouir !

J'ai dit qu'il fallait du cœur pour réussir dans cette étude ingénue de la nature. Il faut, je l'avoue, quelque chose de plus, il faut la con-

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viction que presque tous nos sentiments, nos désirs, nos craintes, nos amours, nos joies, nos tristesses sont dans le cœur de ces petits oiseaux, comme ils sont dans nos cœurs d'hommes. Je sais bien que nous avons, nous, l'intelligence, et qu'eux ne l'ont point; mais il est si rare que nos craintes, nos amours, nos désirs, nos joies procèdent de notre intelligence!... Presque toujours, c'est le sentiment seul qui les fait naître en nous ; et le sentiment, les oiseaux l'ont comme nous ! — Ah ! certes, si l'homme raisonnait toujours les mouvements de son âme, entre sa conduite et celle de l'oiseau le mieux doué, il y aurait un immense abîme, mais depuis quand donc est-ce la coutume aux humains de raisonner les mouvements de leur âme?

Les oiseaux n'ont pas nos idées abstraites, ils ne font point de syllogismes, ni de raisonnements, ni de jugements corrects, ils ont, au plus, des sensations, des associations d'idées, que sais-je ? Mais, en vérité, est-ce par ce côté-là que les humains envahissent notre cœur?... — Ils sont plus bornés que nous.... Oh! sans doute, mais ils sont plus purs !... Ils vous délasseront des hommes!

Laissez-vous donc aller, laissons-nous aller tous à retrouver en eux ce que nous trouvons en nous-mêmes.... En voyant cette petite mère qui réchauffe ses petits dans leur nid de mousse ou de plume, songeons à notre mère, quand, penchée sur notre berceau, elle épiait, toute brûlante d'amour, notre premier sourire.... En les voyant, ces petits oiseaux, explorer les ramées, infatigables dans leur vol, à la recherche d'une graine ou d'un insecte qui doit nourrir leurs petits, songeons à ce père, à cette mère, qui, courbés sur leur travail, haletants de lassitude, essuient leur sueur et refont leur courage, en pensant aux petits enfants qui les attendent et leur demanderont du pain !

Voyez au bord du nid, qui lui devient trop étroit, cet oisillon timide; il regarde et, à la vue de l'abîme qu'il découvre sous lui pour la première fois, il ferme les yeux d'horreur, se rejette en arrière, et se cache tout tremblant sous ses frères.... Mais il reprend du cœur, il essaie encore et s'accoutume à cet océan de verdure au-dessus duquel son nid le balance.... Le voici debout sur le bord... sa mère l'appelle et l'encourage. Elle est là, sur la branche voisine, prête à voler sous lui pour le soutenir, si son

aile fléchissait!... Vingt fois le pauvre petit a plié ses pattes rosées pour les détendre comme un ressort, et vingt fois il les a redressées; il n'ose... enfin, il s'élance!... C'est sa première entrée dans le monde! — N'avons-nous pas tremblé, dans l'incertitude et dans l'angoisse, quand l'heure sonnait pour nous d'entrer dans le monde et de fixer notre destinée... et plus haut dans notre vie — nous ne nous en souvenons point — quand notre mère... à genoux devant nous, les bras étendus, nous appelant de la voix et des yeux, nous sollicitait à entreprendre nos premiers pas ! — Plus loin, sur la mousse, les ailes étendues, couché sur le flanc, le bec ouvert et les pattes tremblantes, un pauvre oiseau, arrivé au terme, se prépare à mourir.... N'est-ce point, hélas! le dernier acte qui nous attend aussi ?

Mais ne nous arrêtons pas à ces rapprochements faciles. Il faut aller plus loin dans cette étude et monter plus haut! Nous aussi, élevons notre vol vers le ciel ; et, par les petits oiseaux, allons à Dieu !

C'est Lui qui les a créés, qui les a vêtus, qui les nourrit, pour enchanter la terre.... C'est Lui qui veille sur eux, qui les protège et qui les

garde, et, sans sa permission, pas un seul d'eux ne tombera sur la terre : Unus ex Mis non cadet super terram sine Pâtre vestro (Matth. io, 29).

Un jour, comme saint François allait prendre son repas avec le frère Léon, il se sentit intérieurement rempli de consolation au chant d'un rossignol. Il pria Léon de chanter alternativement avec l'oiseau les louanges de Dieu. Celui-ci s'en étant excusé sur sa mauvaise voix, le Saint se mit à répondre au rossignol et continua jusqu'au soir, où il fut obligé de cesser, avouant, avec une sainte envie, que le petit oiseau l'avait vaincu. Il le fit venir sur sa main, le loua d'avoir si bien chanté, lui donna à manger, le bénit et le rossignol s'envola.

Un autre jour, près de Bevagno, le Saint vit un grand nombre d'oiseaux rassemblés sur les arbres; tout joyeux, il dit à ses compagnons : « Attendez-moi ici sur le chemin, je vais prêcher à mes frères les oiseaux. » Tous les oiseaux s'étant approchés de lui, il leur dit avec amour : « Mes petits frères, vous devez toujours louer votre Créateur et L'aimer toujours, Lui, qui vous a revêtus de plumes, qui vous a donné des ailes avec la liberté de voler en tout lieu.... Il vous a assigné pour séjour les

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régions pures de l'air; sans que vous semiez, sans que vous moissonniez, Il vous nourrit; Il vous donne de grands arbres pour faire vos nids et II veille sur vos petits. C'est pourquoi louez toujours le bon Dieu ! » Et, tandis que le Saint parlait, dit la légende, les petits oiseaux ouvraient leurs yeux et leur bec, et, avec respect, ils inclinaient leur tête vers la terre, témoignant ainsi combien les paroles de leur frère saint François les avaient réjouis. — ... tutti comminciarono ad aprir gli occhi, e 'Ibecco, estendcre i colli, e riverentemcnte inclinarc i capi insino a terra, e dimostrare che le parole dcl Santo davana a lore grau diletto (Fioretti, c. XV).

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