QUATRIEME EDITION
NAMUR
|3, RUE DE BRUXELLES, l3
TOUS DROITS RÉSERVÉS
Mesdames, Messieurs, mes Amis,
Je crains bien que vous ne soyez déçus. On vous a annoncé une conférence et ce n'est qu'une simple causerie que je pourrai vous donner ; une causerie comme on en fait en famille, les soirs d'hiver, autour du feu ; comme j'en fais tous les jeudis au noyau de cet auditoire, à mes chers ouvriers.
Pourtant ne m'en veuillez pas. Une conférence suppose plus d'apprêt plus de parure, plus d'éti-
quette : une causerie admet plus d'abandon, plus de confiance, plus d'amitié. J'aime mieux les causeries.
Je vais vous parler des insectes; le sujet est ingrat. « Nos oiseaux » vous ont intéressés; vous les connaissiez aussi bien que moi. Leur vol charmant, leur chant dans les feuillées, la grâce souveraine de leurs formes, le velours et l'or de leur plumage, tout en eux provoque l'attention et éveille la sympathie.
L'insecte est moins heureux !.. Il a, vis à vis de nous, cet impardonnable désavantage d'être petit ! L'effet du volume est magique sur nos esprits ; devant un éléphant ou une baleine nous sommes tentés d'ôter notre chapeau, mais nous sommes si dédaigneux pour les petits!., nous nous croyons grands, nous !.. Nous n'avons de grand que notre ignorance !
Qui donc, parmi nous, se ferait scrupule de tuer une mouche ?.. Nous ne saurions voir sans une oppression pénible, sans un déchirement de cœur, sans larmes même, un vieux chien, traîné, la corde au cou, sur le bord d'une rivière et jeté à l'eau, par ces mêmes mains que, dans son amour, il avait tant de fois léchées !.. Mais des mouches !
Oh! des mouches?.. Que de jolis doigts les ont froidement écrasées... sans autre crainte peut-être que de se froisser la peau en les écrasant trop fort. Comme le chien pourtant, la mouche tient à la vie ; comme lui, elle souffre toutes les angoisses de la mort ; et vous-mêmes, quand l'heure sera venue, vous ne souffrirez pas plus qu'elle.
Nous sommes cruels, très gratuitement cruels envers les insectes ; et, ce qui est plus compromettant pour notre honneur, notre cruauté se complique d'une lâcheté insigne. Si cette petite mouche avait seulement un tantinet d'aiguillon au ventre, nous la traiterions en grande dame : quand il lui arriverait de pénétrer dans nos salons, nous lui ouvririons gracieusement les fenêtres, en la priant, avec tout le respect dû à un si haut personnage, d'aller prendre l'air plus loin. N'avonsnous pas cette courtoisie pour les guêpes ?
Ah ! ne l'oublions jamais : l'homme ne vaut que ce que vaut son cœur. Ce n'est point la rectitude des formes, la grâce et la beauté de la physionomie, qui font l'homme grand et aimable. ; ce n'est point la richesse, la force, le talent, le génie ; c'est la bonté, parce que c'est la bonté qui le rapproche davange de Dieu. Or, la bonté ne se laisse pas
enfermer dans les cases d'une classification zoologique, elle ne s'arrête pas aux limites de l'espèce humaine ; elle déborde et répand sa douceur sur toute la nature. Soyez bons, soyez doux envers toute créature, parce qu'envers toutes, Dieu a été bon et doux. Laissez-moi de ceci vous donner deux beaux exemples.
Newton, l'immortel Newton, aimait beaucoup un petit chien qu'il appelait Diamant. Un jour, il l'oublia dans sa chambre de travail ; cette petite bête renversa, au milieu des papiers du géomètre, une bougie allumée. Le feu prit à ces pages et, en un instant, consuma des calculs qui avaient demandé trois mois à cet incomparable génie. Newton rentra assez à temps pour éviter un incendie, mais trop tard pour sauver son travail : cette perte était irréparable. La petite bète vint à lui, tandis qu'il éteignait les flammes. « Diamant, Diamant ! s'écria Newton, en lui passant la main sur le front, tu ne sais pas le mal que tu me fais ! » Eh bien, j'admire Newton énonçant les lois de la gravitation universelle, mais j'aime Newton possédant ainsi' son âme et caressant son chien (i).
(1) C'est à la suite de cet accident que Newton fut atteint de folie.
Avez-vous lu, dans Sterne, l'histoire du bon oncle Tobie? « Va, dit-il un jour à une mouche énorme, qui l'avait tourmenté cruellement tout le temps du dîner et qu'il avait enfin saisie, va, je ne te ferai pas de mal. » Puis, se levant et traversant la salie, la mouche dans la main, il ajouta : « Je ne t'arracherai pas un cheveu de la tête. » Enfin, soulevant le châssis et ouvrant la main pour la laisser fuir : « Va, pauvre drôlesse, va-t-en; pourquoi te ferais-je mal? Le monde est ma foi bien assez grand pour deux ! »
Et maintenant ne vous méprenez pas sur ma pensée. Je ne veux pas affecter ici une sensiblerie déplacée et fausse. Nous avons certes le droit d'user raisonnablement des insectes, et, si leur mon peut nous servir, nous sommes en droit de la leur donner. Ce que j'attaque ici c'est la cruauté indifférente, dédaigneuse, inutile : c'est surtout la cruauté à plaisir. Encore suis-je prêt à la pardonner, à raison de l'inconsidération avec laquelle nous nous laissons aller à ces fautes. On imagine assez difficilement qu'une petite mouche puisse tenir à la vie et souffrir comme nous souffrons. C'est même cette inconsidération que je voudrais combattre. — En vous faisant mieux connaître
« nos insectes, » je voudrais vous les faire admirer : j'espère y réussir; je voudrais vous les faire aimer : ici, j'ai moins d'espoir et pourtant je veux tenter lepreuve.
Il n'y a pas d'animaux que Dieu ait répandu avec une profusion plus grande à la surface du globe : l'air, le sol. les eaux, les bois en sont peuplés, et, sur les glaces du pôle, alors que tout vestige de l'homme et des animaux a disparu, l'insecte se montre encore, pour représenter la vie dans ces froides régions de la mort.
Dieu ne s'est pas contenté d'en multiplier les légions, il a soigné avec une prédilection particulière ces organisations qui nous paraissent si chétives.
Le système digestif d'un insecte est aussi compliqué, il est plus compliqué que le nôtre : une mouche a des lèvres, mâchoires, langue et palpes, des glandes salivaires, un jabot, deux ou trois estomacs, un foie beaucoup plus élégant que le nôtre, et le reste, et le reste.
Un œil sans égal, que dis-je ? Chacune des facettes de l'œil d'un insecte est un œil à part. Celui de la fourmi en a 5o, celui du sphynx i,3oo, celui de la mouche commune 4,000, celui du hanneton 8,800, celui des libellules 1 2, 5oo, celui du papillon 17,300, celui d'un petit coléoptère du genre mordelle 25,ooo.
due sont, à côté de cela, nos pauvres yeux bleus, bruns, noirs, gris, ou verts l
Nous nous vantons parfois de la puissance de nos muscles... un hanneton pourrait bien rire de nous !.. Je l'ai dit autrefois, ici-même. Un homme, tirant des deux mains au dynanomètre, produit un effort d'environ 55 kil. Nous ne tirons pas même l'équivalent de notre poids. Un hanneton, attelé parla queue, tire 14 fois son propre poids. A proportion gardée, un che>al devrait tirer 25, 000 kil. Une puce, dont la taille n'excède pas deux millimètres, fait des bonds d'un mètre; relativement, un lion devrait faire des bonds d'un quart de lieue; l'homme devrait sauter à 750 pieds. La cigale redit au fond de son terrier son petit chant monotone; on l'entend à 100 mètres. Si la voix de l'homme avait, avec son poids, le même rapport que celle de la cigale, nous nous ferions entendre de Paris à
Constantinople, et le malheureux assez imprudent pour éternuer chez lui, serait immédiatement enseveli sous les décombres de sa maison.
Nous n'aimons guère la musique du grillon ou de la cigale... mais ils nous le rendent bien. Lebel assure que, pour débarrasser un appartement de ces petits chanteurs, il suffit d'y installer une épinette ou un clavecin, et d'en jouer. Le grillon n'y ùent pas et s'exile. Mozart faisant fuir d'horreur... un grillon !..
Nous avons construit les pyramides... C'est fort beau ! La plus haute a environ 90 fois la taille d'un homme. Or, une fourmi, la termite lucifuge, se construit un palais qui a mille fois sa taille, et le dôme en est assez fort, pour que le taureau sauvage et les buffles s'y établissent en vedette et, de cette hauteur comme d'un observatoire, regardent par dessus les hautes herbes de la plaine, si le lion ou la panthère ne menacent point leur troupeau.
En vérité, ne faisons pas les fiers !
A d'autres points de vue, l'insecte l'emporte encore ! N'avons-nous pas mis en œuvre toutes les ressources de l'art et de l'industrie, pour nous parer, et pour ajouter à la beauté naturelle les
NOS INSECTES. l3
beautés factices du luxe et de la coquetterie?.. Depuis le sauvage qui tatoue sa figure pour lui donner des reflets qu'il admire, jusqu'à l'Européenne qui enlace dans ses cheveux les diamants et les fleurs, que de recherches, que d'efforts, que de préoccupations, que de peines !.. Si l'on faisait la statistique du nombre d'ouvriers, d'usines, de fabriques, d'ateliers, de magasins, consacrés uniquement à vous fournir les mille objets qui font partie de votre toilette et de vos parures, on arriverait à des chiffres effrayants ! Ah ! Mesdames, vovez donc l'aile de ce papillon qui vole... il l'a reçue de Dieu toute faite.
Il y a mieux encore ! La soie précieuse, dont vous faites la trame de vos robes et de vos rubans, vous vient, — qui l'ignore ? — d'une grosse chenille blanche, sans grâce et sans beauté. C'est à elle que Dieu a donné la soie, non pas à vous ; vous la lui prenez, c'est votre droit ; mais avez-vous jamais songé à l'usage qu'en faisait cette pauvre bête, et pourquoi Dieu la lui avait donnée ?.. De ce tissu précieux qui fait votre fierté, et dont vous vous parez avec une satisfaction si joyeuse, cette grosse chenille faisait... passez-moi ce mot vulgaire., elle en faisait ses draps de lit. Un jour, le besoin d'un
long sommeil la prend, et, pour dormir mieux à l'aise, à l'abri du froid et de la pluie, elle file son cocon de soie et s'y endort. Au réveil, elle déchirera cette enveloppe, et, la laissant après elle, fort dédaigneuse de ce que vous estimez si haut, elle s'envolera, sans même y jeter un dernier regard.
Je ne me propose pas, vous n'en doutez guère, de vous donner ici tout un traité d'Entomologie. Non ! je veux me borner à vous signaler dans la vie des insectes les traits les plus saillants. On a écrit autrefois un livre assez malsain intitulé : Scènes de la vie de Bohême. Je pourrais donner à cette petite causerie le nom de Scènes de la vie des Insectes. Tout l'avantage serait de mon côté. Ce livre, en effet, n'apprend qu'une chose : à mépriser certaines races d'hommes ; ma causerie apprendrait à estimer certaines races de bêtes et, je l'espère, à aimer davantage le Dieu qui les a créées et les fait vivre.
L*enfant appelle bonbon toute saveur qui le charme, et d'une autre consonnance redoublée
NOS INSECTES. i3
toute saveur qui lui répugne. C'est son premier pas dans la connaissance des choses ; à la longue, il fera l'éducation de son goût, et distinguera parmi les bonbons des catégories multiples ; peut-être même arrivera-t-il à les multiplier assez pour diflerencier, dans son appréciation raffinée, les crûs les plus voisins d'une côte de la Bourgogne.
Ainsi faisons- nous en toutes choses. Tout objet qui se meut, — même le ressort d'une montre, — prend chez l'enfant le nom de bête. A la longue, il distingue entre bête et bête, et donne à quelquesunes d'entre elles leur vrai nom. Si le sort le conduit à devenir Zoologiste, il les nommera toutes. La plupart des hommes s'arrêtent avant d'atteindre cette dernière limite, les uns plus tôt, les autres plus tard, mais presque tous demeurent en chemin ; ce qui ne diminue pas leur bonheur, je le reconnais; mais cette ignorance ne l'augmente pas davantage. Nous connaissons ainsi les noms de ces petites créatures qui vivent avec nous, et presque à chaque instant passent sous nos yeux. Nous survient-il d'en rencontrer une autre, plus rare et moins familière, notre embarras commence. Pour nous en tirer, nous recourons au procédé que voici : nous la rapprochons de quelque bête mieux
connue, avec laquelle nous lui trouvons de la ressemblance : « C'est une espèce de rat, disonsnous, une espèce de corbeau, une espèce de ver » et ainsi de suite.
La définition ne nous fait point grand honneur, mais passons !
Voilà comment pour beaucoup de gens, instruits du reste, nos insectes sont rangés dans la catégorie des mouches. Ce sont des espèces de petites mouches, des espèces de grosses mouches, des mouches à miel, des mouches d'or, mais toujours des mouches.
Rien n'est simple pourtant comme la définition d'un insecte et rien n'est plus aisé à reconnaître. L'insecte a toujours trois paires de pattes, ni plus, ni moins. Comptez les pattes d'un hanneton, vous verrez que c'est un insecte. Le cloporte, que nous appelons, avec un goût fort douteux, le cochon de saint Antoine, a sept paires de pattes, ce n'est pas un insecte. L'araignée a quatre paires de pattes, ce n'est pas un insecte. Pourtant, dans cette petite causerie sur les insectes, je me conformerai à l'usage vulgaire et il m'arrivera de parler des araignées.
Un autre trait caractérise les insectes ; leur corps
peut se diviser nettement en trois parties : la tête, le corselet ou le thorax, et l'abdomen.
La tête porte toujours, outre la bouche et les yeux, deux appendices affectant les formes les plus variées et parfois les plus élégantes, ce sont les antennes. Leur rôle est très important. Quand un insecte s'avance en hésitant, ses antennes sont toujours agitées, elles vont palper tous les objets qu'il rencontre, comme pour les reconnaître. Deux fourmis, se croisant dans un sentier, commencent toujours par se toucher les antennes et se les caresser lune à l'autre... On dirait qu'elles se parlent et se disent des secrets dans ce muet langage.
Vous riez? Vous avez tort de rire. Hubert, qui a passé presque toute sa vie à étudier les fourmis, a maintes fois constaté le fait. Il jetait dans une grande boîte fermée toute une peuplade de fourmis, puis il observait par une petite lucarne. Toutes se disséminaient en grand désordre; mais, si dans sa course à l'aventure, une seule fourmi découvrait une issue, elle revenait au milieu des autres, en palpait un certain nombre à grands coups d'antennes; celles-ci en palpaient à leur tour et, aussitôt, toute la population se rassem-
l8 NOS INSECTES.
blait en files régulières et s'acheminait au dehors dans une joie désormais commune : la liberté retrouvée. Evidemment elles se le sont dit ! Nous sommes vraiment plaisants de croire qu'après notre manière à nous de dire et de parler, il n'y en a plus d'autre au monde.
Le thorax, qui suit la tête, peut se diviser à son tour en trois anneaux : le premier porte la première paire de pattes, le deuxième porte la deuxième paire de pattes et la première paire d'ailes, le troisième porte la troisième paire de pattes et la deuxième paire d'ailes.
Enfin, arrive le ventre, formé de neuf ou dix anneaux plus ou moins réduits, généralement recouvert par les ailes.
Il n'est point malaisé de reconnaître les groupes principaux des insectes au seul examen de leurs ailes. Ainsi, il arrive que la première paire d'ailes soit parcheminée comme chez la sauterelle : c'est le propre des Orthoptères.
Si elle était cornée comme chez le hanneton, ce serait le signe distinctif des Coléoptères. Alors, elles prennent le nom d'élitres et servent moins au vol qu'à protéger un abdomen flasque et mou par le dessus. Soulevez les ailes d'un hanneton, vous
NOS INSECTES. iq
verrez que la peau de son dos est si molle qu'elle suit tous les mouvements de ses entrailles.
Chez d'autres, la première paire d'ailes est cornée par le haut, membraneuse par le bas : ce sont les Hémiptères dont la cigale offre un type excellent.
Souvent les deux paires d'ailes restent membraneuses. Quand alors elles sont couvertes, comme les ailes du papillon, d'une fine poussière colorée, elles caractérisent les Lépidoptères.
Quand elles n'ont pas cet ornement de luxe, elles peuvent, comme chez les demoiselles, présenter l'aspect d'un réseau à mailles fines; ce sont des ailes de Névroptères ; ou de grandes et larges nervures inégales comme chez l'abeille, ce sont des ailes d'Hyménoptères.
Enfin, à beaucoup d'insectes comme à la mouche commune, par exemple, il manque une paire d'ailes. Ce sont les Diptères. La paire absente est remplacée par deux petites tiges grêles terminées en bouton. Ce sont de vrais balanciers : prenez de fins ciseaux à broder, coupez les balanciers d'une mouche, et la petite bête tournoiera sur elle-même. Chez beaucoup de mouches, les balanciers, fort courts, sont entourés d'une petite collerette blanche appelée cuilleron.
Mais je m'arrête de peur de me laisser entraîner trop loin.
On a dit que les insectes étaient des animaux à métamorphoses : c'est parfaitement exact, à la condition que l'on veuille bien ne pas oublier que tous les animaux ont des métamorphoses.
L'homme qui vient au monde, l'oiseau qui rompt la coquille nacrée de l'œuf qui l'abritait, et l'insecte qui déchire la sienne, se trouvent tous les trois au même moment physiologique. Mais, à ce moment-là, les deux premiers ont parcouru, sous le voile mystérieux auquel ils échappent, toutes les phases de leurs transformations successives, tandis que l'insecte aborde à peine la carrière; il va la parcourir avec éclat, à la lumière du soleil, sous les regards de tous.
La vie d'un papillon a toujours servi de modèle à la description des métamorphoses d'un insecte. Je vais vous dire celles d'une de nos espèces les plus répandues et les plus élégantes : le papillon machaon. On le voit voler un peu partout, mais,
avec une prédilection remarquable, au-dessus des champs de luzerne, dans les derniers jours du mois d'août. Après quelques heures d'une vie folâtre et joyeuse, la femelle vient pondre, au pied d'un plant de fenouil ou dans un champ de carottes, ses œufs qu'elle abandonne ensuite pour mourir.
L'œuf : voici le premier stade de la vie d'un insecte. Au bout d'un temps assez court, l'enveloppe de l'œuf se déchire et il en sort une petite larve ; c'est la chenille du papillon. Celle dont je parle est très élégante, d'un beau vert avec des reflets bleus ; elle a sur chaque anneau, une ceinture noire ornée de perles rouges. Quand on la taquine, elle fait sortir de son cou comme une corne double, en forme de Vou d'Y. Cette chenille mange, grandit et fournit le deuxième stade de la vie d'un insecte : l'état larvaire. En cet état, sa forme pourrait la faire confondre avec des animaux très distants d'elles, et un observateur superficiel la prendrait pour un ver. Mais non, la belle larve porte le caractère propre de l'insecte : les trois paires de pattes aux trois premiers anneaux du corps. Ce sont si bien les pattes de l'insecte que, si l'on en coupe une à la chenille, le papillon qui en naîtra
sera amputé dès sa naissance. Un jour, cette chenille sent que son heure est venue ; le long d'une planche, le long d'un mur, même le long d'un carreau de vitre, elle se fixe solidement par des brins de soie, d'abord au dernier anneau du corps, puis passant autour d'elle un câble, un seul, elle l'attache à droite et à gauche, et se repose dessus pour s'endormir. On dirait un télégraphiste, fixé par les pieds à un poteau qu'il visite, et se reposant sur la ceinture de cuir, qu'il a passée à la fois autour du poteau et de son corps. Elle s'endort d'un long sommeil, la pauvre chenille. Bientôt sa peau tombe et elle apparaît comme. revêtue d'un nouveau masque. On y retrouve encore les anneaux de la chenille, mais dans l'enveloppe changée de la bête, on peut découvrir déjà les ailes et les pattes du papillon.
C'est la chrysalide ou la nymphe : le troisième stade de la vie du papillon. La chrysalide ne boit ni ne mange, elle est inerte, immobile, comme une morte ; quand on la prend, quelques oscillations brusques de la queue avertissent seules que, sous cette enveloppe cornée, un être vit et se transforme. La chrvsalide du machaon est encore d'un beau vert avec des tubercules jaunes sur le
dos ; quelquefois elle est grise avec la poitrine et le ventre noirâtres. Elle passe tout l'hiver en cet état. .
Mais, en avril ou en mai de l'année suivante, aux rayons d'un chaud soleil, la chrysalide se fend sur le dos, et le papillon, petit à petit, arrive à la lumière. Ses petites pattes encore molles peuvent à peine ie soutenir, ses ailes sont toutes chiffonnées au sortir de ce maillot, il tremble ; bientôt la chaleur le ranime, ses pattes s'affermissent, ses ailes se déplissent avec de doux frémissements, il s'envole et, pour la première fois, se pose sur une fleur.
C'est le dernier état de l'insecte, l'état parfait. Hélas ! c'est le plus rapide et le plus éphémère. En deux jours le pauvre papillon l'aura parcouru tout entier, il aura pondu ses œufs et il sera mort. En juin, les œufs donneront leurs chenilles ; elles deviendront chrysalides vers la fin de juillet et, après quinze jours, le papillon apparaîtra une seconde fois dans nos campagnes. Ces états divers : œuf, larve ou chenille, chrysalide ou nymphe et insecte parfait, constituent les métamorphoses complètes d'un insecte.
Beaucoup de chenilles s'enterrent -au moment de devenir chrysalides. C'est le cas de la smérinthe
ocellée ou smérinthe demi-paon ; elle vit sur les saules, les peupliers, les trembles et les pommiers ; d'un beau vert-pomme, avec sept séries de lignes obliques blanches sur les flancs, la tête d'un vertbleu garni de jaune, et, au dernier anneau, une grande corne azurée, cette belle chenille descend de l'arbre vers la fin d'août, creuse la terre et s'endort dans son cercueil. A la fin d'avril, son papillon sortira de terre.
Ce trait particulier nous conduit à des métamorphoses plus lentes et plus singulières : j'en prendrai pour type un insecte qui hante les hauts parages et la grande compagnie ; il « touche à la reine » et prédilectionne les roses.
Une rose vient d'éclore. Fléchissant avec grâce sur sa tige épineuse, elle va s'ouvrir au soleil de mai. Elle déplisse lentement, un à un, les mille pétales veloutés qui défendent, comme un impénétrable voile dé pourpre, les boutons d'or incrustés dans son sein. Des gouttes de rosée perlent sur la fleur, comme des diamants sur le front d'une reine. Tout est si frais en elle, si doux, si embaumé !
Soudain, arrive à tire d'aile un gros insecte aux ailes d'émeraude tachetées de blanc. Il est beau,
volant ainsi dans la lumière ; mais il se pose sur la fleur : c'est un désillusionnement ! Ce beau sire est un lourd garçon : on dirait un hanneton affublé d'un habit de cour, et tout l'éclat de sa parure ne lui fait pas grâce de cette absence de formes : c'est un parvenu ; quand il s'abat sur la rose, on la plaint malgré soi, on sent qu'il la profane. Au premier coup de ses grosses pattes, tous les diamants sont tombés. Et voyez, il tire brusquement, brutalement, ces feuilles délicates, ses griffes les chiffonnent et les déchirent — des mains de forgeron froissant une robe de soie. — Il tire, il tire encore, jusqu'à ce que sa grosse tête et ses épaules s'enfoncent dans le sein de la rose, jusqu'à ce que ses lèvres atteignent son cœur. Arrivé là, il la dévore ! Ce bourru, c'est la cétoine dorée.
Aristote nous marque, sur un ton reconnaissant, que la cétoine partageait avec le hanneton le privilège d'amuser les enfants des Grecs. On ne peut s'empêcher de rire en songeant que le grave philosophe a passé par ces jeux frivoles, et qu'on l'a pu voir, dans les jardins de Stagyre, attachant un hl à la queue d'une cétoine ! . .
Voici l'histoire de sa vie.
La femelle pond, d'ordinaire vers la fin d'avril ou de mai, une trentaine d'œufs, dans une terre meuble ou dans du bois pourri. Un mois après la ponte, il en sort de petits vers blancs, qui vivent d'abord en famille. Les froids venus, les petits vers se creusent une galerie plus profonde et y passent l'hiver à l'abri de la gelée. Au printemps ils se séparent, et chacun de son côté remonte plus haut, jusqu'à la région des racines : la belle saison se passe à les ronger. L'hiver revient et la larve replonge. Trois ans, parfois quatre ans se passent ainsi. Enfin, quand l'heure est venue, elle se bâtit, avec des débris de bois et d'herbes, une petite loge ovale d'une régularité géométrique, elle la plâtre et la polit à l'intérieur, et dans cet œuf ingénieux, elle s'endort. Pendant cinq, six et sept mois ce sommeil se prolonge. Enfin les voiles de la chrysalide se rompent, l'insecte démolit sa demeure et, creusant, creusant toujours, il arrive à la lumière. Il vivra sous cette dernière forme, la forme parfaite... un mois à peine. Un mois sur cinq ans !.. J'appelle votre attention sur ce fait singulier : un insecte met quatre ans, cinq ans, à traverser 'i période du maillot et un mois à vivre sa vie d'homme.
Voici un exemple plus frappant encore. Je l'emprunte à un insecte qui, depuis des siècles déjà, provoque — sans le savoir, j'imagine — l'attendrissement de toutes les âmes sensibles : l'éphémère.
Il est gracieux et charmant avec ses ailes enfumées et tachetées de brun, son corselet garni de jaune, ses antennes fines comme la plus fine soie, et les trois longs filets de son abdomen.
C'est dans la première moitié d'août, entre huit et neuf heures du soir, qu'apparaissent les éphémères, au-dessus des étangs et des ruisseaux; bientôt leur nombre s'accroît : vers neuf heuies ils remplissent l'air, volant par tourbillons de mille montant et descendant dans l'air avec la régularité d'un pendule. Vous les voyez alors, former de petits nuages noirs sur le bleu-gris de l'horizon, et envelopper le promeneur dans les flots tourbillonnants de leur danse aérienne. Vers neuf heures et demie, ils meurent ; leurs petits cadavres s'amoncellent comme une neige sur le sol, sur les eaux... A dix heures, il est rare de voir encore un éphémère. Dans l'espace d'une heure, ces insectes charmants ont vécu toute leur vie, ils ont pondu des masses de 7 à 800 œufs, et ils sont morts.
Suivons dans son développement un de ces œufs d'éphémère. Sa forme est étrange : il présente aux deux pôles comme une crête rayonnée, à laquelle se rattachent de part et d'autre deux longs rubans terminés par des boutons rosés. Les œufs se réunissent entre eux par ces attaches ; même avant de les abandonner, la mère les retiententre les trois filets de son abdomen, jusqu'à ce qu'ils soient enlacés par paquets de deux cents environ, puis elle pose à fleur d'eau cette grappe, sur laquelle Dieu seul veillera.
De ces œufs sortiront des larves très carnassières, dont le premier soin sera de se creuser une galerie dans les berges : elles s'y tiendront à l'affût durant., deux années. Dans l'intervalle, elles subiront leur deuxième métamorphose ; mais, au lieu de s'enfermer dans l'immobilité d'un cercueil, comme les chrysalides, la nymphe de l'éphémère poursuit son train de vie coutumier ; elle ne diffère de la larve que par deux petits rudiments d'ailes ; voilà tout.
Après deux ans, elle arrive à sa forme définitive et vit... une heure ! On a dit : vivre d'amour et d'eau fraîche. Pour l'éphémère il faut encore retrancher l'eau froide du menu. La petite bête,
arrivée à l'état parfait, n'a plus ni bouche, ni système digestif.
Ici la métamorphose traverse encore les stades voulus : œuf, larve, nymphe, insecte parfait, mais entre le deuxième et le troisième de ces états la différence est à peine sensible.
Nous allons voir des insectes enjamber un de ces stades et ne plus nous offrir que des métamorphoses franchement incomplètes.
Pour le coup, l'insecte dont je vais vous parler ici n'e^t pas aimable. Le corps plat et bran, ou d'un noir mat, avec de grandes antennes et des jambes garnies d'épines, ne sortant que la nuit des vieux murs qu'il habite, fuyant comme un malfaiteur vulgaire la lumière du jour et l'éclat du soleil, la blatte américaine ou orientale ajoute à ces traits repoussants une odeur plus repoussante encore.
La blatte, le cancrelat, le cafard — car ce sont tous noms divers donnés à la même drôlesse — n'est pas originaire de nos contrées, elle nous est venue d'Orient avec les navires, mais elle s'est fatalement acclimatée parmi nous et, partout où elle se multiplie, elle devient un fléau !
La blatte, en pondant ses œufs, les renferme dans une petite coque qu'elle construit pour eux,
3o NOS INSECTES.
ei qui finit par prendre une consistance très coriace : partout elle la porte avec elle. Cest comme un haricot dont la crête est finement dentelée. Au moment de l'éclosion, la coque s'ouvre par la crête, comme une gousse de petits pois, et les petits en sortent. Ce qui nous intéresse ici, c'est que, dès ce moment, ils ont la forme et les traits de la mère. Ils n'ont plus de métamorphoses à traverser, ils n'ont plus qu'à grandir. Ils mettent quatre ans pour arriver à l'état d'homme!
Ces métamorphoses de l'insecte ont une portée dont peut-être nous n'apprécions pas bien l'étendue. Si vous le voulez bien, nous nous arrêterons un instant à la considérer.
Je crois que c'est à elle qu'il faut attribuer le peu d'estime qu'en général les insectes se sont conquis dans l'esprit des humains.
D'abord, elles les cachent pendant un long temps à nos yeux; le plus souvent l'œuf, la larve et la chrysalide nous sont absolument inconnus; l'insecte parfait appelle seul un instant notre attention
volage et superficielle. Encore, de cet insecte, le plus souvent, que savons-nous?.. Qu'il vole, si c'est une mouche; qu'il a de ravissantes couleurs, si c'est un papillon ; qu'il pique, si c'est une puce ou un cousin ! — Voilà tout, absolument tout pour un grand nombre d'hommes. Dans un siècle où beaucoup de gens croient encore que les crapauds sont les mâles des grenouilles, il ne faut point s'étonner de cela. Ces formes diverses et si disparates d'un même individu compliquent grandement l'étude des insectes : des savants sérieux, d'ailleurs, s'y sont laissé prendre. Mais ce n'est pas tout, l'instinct d'un insecte peut varier totalement d'un état donné à l'état suivant. Ainsi, tel insecte franchement carnassier, dans la première période de sa vie, ne se nourrira plus que de fleurs dans la seconde.
Mais il y a plus. Demandez-vous, dans un examen de conscience intime, ce qui provoque en vous le noble mouvement du cœur que l'on appelle la sympathie, vous verrez qu'au fond c'est toujours quelque rapport avec vous-même, une convenance secrète entre des sentiments, des craintes, des espoirs, des joies, des tendresses, des douleurs que vous voyez se manifester devant vos yeux, et que
vous-même vous avez connues et ressenties dans votre cœur.
Vous aimez l'oiseau, parce que son cœur est presque fait à l'image du votre et que vous vous retrouvez en lui : sa vie est calquée sur le plan de votre vie. L'insecte n'a pas cet avantage. Peut-être ferais-je mieux dédire que nous n'avons pas l'avantage de voir notre vie, diversifiée comme la sienne, par trois états aussi dissemblables que l'état de larve, l'état de nymphe et celui d'insecte parfait... Notre histoire est d'une monotonie, d'un terne effrayant à côté de la sienne!
De la grosse et molle chenille qui rampe sans grâce le long d'une tige ou d'une feuille, au papillon brillant qui promène de fleur en fleur son vol inégal et capricieux, quelle distance ! Et c'est le même être qui rampe et qui vole. C'est lui, qui dormait immobile, durant les longs mois d'hiver, dans sa chrysalide inerte, lui, si folâtre aujourd'hui !... Nous n'avons rien de semblable dans notre vie.
Naître avec le printemps, mourir avec les roses ; Sur l'aile du zéphir nager dans un ciel pur; Balancé sur le sein des fleurs à peine écloses, S'enivrer de parfums, de lumière et d'azur;
Secouant jeune encor la poudre de ses ailes,
S'envoler comme un souffle aux voûtes éternelles ;
Voilà du papillon le destin enchanté.
Il ressemble au désir qui jamais ne se pose,
Et sans se satisfaire effleurant toute chose
Retourne enfin au ciel chercher la volupté.
C'est Lamartine qui fit ces jolis vers : mais le papillon et la chenille ne font qu'un... Imaginez, s'il est possible, Lamartine chantant ainsi la chenille.
Je vous défie de trouver un homme, si agitée que soit son existence, qui puisse assembler dans un même ressouvenir, des situations aussi diverses que celles dont l'histoire s'enchaîne dans la mémoire de ce petit papillon. Nous n'avons pas d'idée des sentiments qui s'agitent dans le cœur d'une nymphe méditative, au souvenir de sa vie de chenille et sous le pressentiment de sa vie de papillon !
Ce sont là des situations inouïes pour nous. Comment serions-nous sympathiques à ces petites bétes ? Je disais d'abord que nous ne les connaissons pas : vous voyez bien que, même lorsque nous les connaissons, nous ne les comprenons pas.
J'ai beaucoup cherché quelque analogie entre
eux et nous ; sur ce point, j'en dirai une qui m'est venue à la pensée : la nymphe pourrait bien être quelque jeune fille, religieusement enfermée dans cette petite coque soyeuse que l'on appelle un pensionnat, regrettant le foyer et les bras de sa mère, ce cher nid où, petite larve, elle fut si doucement bercée, et rêvant déjà à l'heure émue où, brisant les murs de sa chrysalide, parée comme un papillon qui vient d'éclore, elle prendra ce vol que l'on appelle une entrée dans le monde. Hélas ! l'analogie est bien lointaine : transportez-la sur un gros garçon qui fait les cent coups au collège et à l'université, elle n'a plus de sens. Le rapport, s'il vous plaît, entre le papillon qui déplie ses ailes et se pose sur une fleur, et un gradué qui prend sous le bras son diplôme d'avocat ou de médecin ?.. Voyons, n'en parlons plus.
Nous ne comprenons donc pas les insectes.
La fauté en est bien à nous, et à nous seuls. Les insectes ont, comme nous, ces sentiments multiples et divers dont l'enchaînement constitue la vie.
Je le prouve.
Ils ont le toucher, l'odorat, le goût, la vue et l'ouïe, comme nous, mieux que nous souvent.
L'œil de l'insecte est incomparablement plus parfait que le nôtre.
Je l'ai dit plus haut et je le maintiens, son toucher, sa sensibilité sont extrêmes : touchez une chenille, rien qu'avec un fil de soie, et elle se pelotonnera sur elle-même avec une expression très vive de plaisir. Leurs mâchoires mêmes portent de très gracieux plumets qu'on a nommés palpes, parce que leur rôle unique est de toucher et de palper.
Ils ont le goût très prononcé : jetez une chenille au milieu d'un bouquet de vingt plantes, elle ira trouver infailliblement la seule qui soit faite pour la nourrir. Comment l'a-t-elle reconnue?.. A ses caractères botaniques ?
Ils ont l'ouïe... La courtilière, au bord du trou qu'elle a creusé, et où l'attend sa famille solitaire, se pose sur ses quatre pieds de devant, promène sur ses ailes ses pieds de derrière, comme un archet sur un violon et... Madame arrive. Elle, on ne l'entend pas chanter, et Xénarque, dans une poésie fort discourtoise, en prend thème pour féliciter Monsieur : « Que vous êtes heureux, dit-il, vous qui avez des femmes silencieuses ! » Mais Xénarque n'est pas seulement un mal appris, c'est un naïf
ignorant. Il fait ce raisonnement très commun parmi les hommes, mais qui n'en est pas moins d'un sot : « Je ne l'entends point chanter,... donc elle ne chante pas. » Ce « donc » mérite d'être encadré.
Nous entendons, il est vrai, tout chant dont la portée est comprise entre 18 et 38oo vibrations par seconde. Tout autre chant nous échappe. Mais il faut être bien étourdi pour soutenir qu'au delà de cette limite il n'en existe plus; nous ne le saisissons plus, voilà le vrai. C'est notre oreille qui ne va pas au delà, c'est notre oreille qui est en faute. Tout, au contraire, nous porte à croire que des vibrations plus rapides sont perçues par d'autres oreilles... Oui! la femelle de la courtilière a des chants et, qui sait, peut-être de suaves harmonies! Elle aussi — ceci on le voit et il n'y a point à le nier — elle aussi joue de l'archet sur ses ailes et le mâle l'écoute, et ses gros yeux montrent à leur manière qu'il en est ravi dans son cœur. Qu'importe à Madame que nous ne l'entendions pas : ce n'est pas à nous qu'elle veut plaire.
On sait du reste combien les araignées sont sensibles à' la musique.
Les insectes ont un flair et un odorat exquis. De
ceci il existe mille preuves. J'en citerai deux seulement et très connues. Les mouches de la viande en perçoivent l'odeur et accourent même de distances fort lointaines. Elles la voient, direz-vous? Non pas, puisqu'elles accourent, même quand on la cache dans des linges épais. On a vu maintes fois des bombyx-tau, le gros papillon du chêne, accourir des forêts de Bondy ou de Saint-Germain, pour retrouver en plein Paris leur femelle, épinglée sur les murs par un entomologiste revenu de la promenade. On ne sait trop quel est chez les insectes l'organe de l'odorat. Une expérience très connue semble montrer qu'il réside dans les antennes, déjà si précieuses pour le toucher. La voici telle que M. Balbiani l'a instituée. On met dans des boîtes séparées, et à distance assez grande, d'une part, des mâles du papillon du ver à soie, de l'autre, des femelles. Mais à la moitié des mâles on a fait subir une amputation préalable, on leur a coupé les antennes. Après quelque temps on approche de la première boîte le couvercle de la seconde : les mutilés demeurent calmes et immobiles, mais les autres agitent leurs antennes, battent des ailes et leurs petites pattes frémissent.
C'est d'ailleurs un principe en science que la sen-
sibilité chez un animal est en proportion du développement de son système nerveux. Or, en toute vérité, peu d'animaux ont le système nerveux aussi développé que les insectes. Leur cerveau est relativement énorme, et il n'est point seul. Chaque anneau de leur corps : prothorax, mésothorax, métathorax, chaque section de leur abdomen, possède comme un cerveau spécial, un ganglion d'où émergent, pour se distribuer aux membres, les nerfs de la sensibilité et du mouvement.
Il y a là un vrai luxe et qui ne s'expliquerait d'aucune façon, s'il n'était destiné à desservir des sensations d'une délicatesse exquise.
Veuillez réfléchir maintenant. Les insectes ont, comme nous, les cinq sens traditionnels : ils ont donc, comme nous, toutes les sensations que ces sens éveillent... Comme nous, ils ont la mémoire : l'éducation qu'on peut donner à plusieurs d'entre eux en témoigne. Ils ont donc tous ces sentiments qui relèvent du sens et de la mémoire et n'exigent pas, pour leur expansion complète, la coopération de l'intelligence.
Aussi verrons-nous — pourvu que nous daignions ouvrir les yeux — les insectes manifester dans leur vie, la joie, la crainte, la colère, la haine, l'amitié,
l'amour, le dévouement, toutes ces passions qui s'agitent dans notre cœur, enchantent ou empoisonnent notre vie. Mais, je le répète, il faut ouvrir les yeux : il faut plus, il faut savoir regarder !..
Et je m'arrête encore ici : savoir regarder!..
Il est certain que nous ne le savons pas, et parmi nos facultés celle dont la réputation est décidément la plus compromise, ce n'est pas la raison, pourtant le nombre des sots est considérable ; ce n'est pas la volonté, pourtant on dit que nous manquons de forts caractères ; c'est l'attention : nous sommes d'incorrigibles étourdis. Quand il nous arrive, chose rare, de nous détacher des intérêts matériels pour fixer notre esprit sur des objets de plus haute race. . . hélas ! hélas ! nous choisissons si mal ! Nous courons voir le Tour du monde sur les planches d'un théâtre, et la bataille de Waterloo sur une toile inerte; mais lire, écrite de la main de Dieu, sur les pages du livre de la nature, l'épopée d'un insecte, oh ! nous n'avons pas d'yeux pour cela ! Fous que nous sommes !.. Qu'on me permette de ne pas m'étendre sur ce sujet; je sens que je m'échaufferais.
Même en regardant bien l'insecte, il se trouvera en défaveur à nos yeux. Pourquoi? Le voici :
Nous découvrirons son instinct, sans doute ; mais il nous apparaîtra surtout par ses côtés moins nobles. Nous avons vu combien la durée de la vie parfaite, chez l'insecte, est dérisoire à côté des lentes et longues transformations qui la préparent. Il suit de là que, pendant la plus grande partie de son existence, n'ayant à se soucier ni de sa famille, ni de ses petits, il développera toute son activité dans des directions purement égoïstes. Son instinct se concentrera en lui-même, sans aucun regard d'affection sur autrui. Nous n'aimons pas les cœurs renfermés. Ce qui nous plaît, ce qui nous attache, ce qui nous incline à l'amour, ce qui nous fait pardonner souvent à un animal l'horreur qu'il nous inspire, c'est le doux et le grand spectacle de l'amour maternel... une tigresse défendant ses petits !.. Ce spectacle, l'insecte nous l'offrira bien rarement. Helas! la plupart d'entre eux ne connaîtront pas leurs enfants. Tout l'amour maternel se réduira pour eux à mettre en bonne place des œufs qu'ils ne verront pas éclore. Plaignons-les, ils n'ont pas les suprêmes joies de la vie.
(( Douce est la lumière, dit Euripide ; doux le spectacle de la mer paisible ou celui d'un grand fleuve, ou celui de la terre que fleurit le printemps ;
douces mille choses encore ; mais il n'est pas de plus doux spectacle que de voir, après les tristesses d'une vie solitaire, grandir de beaux enfants autour de son foyer. »
Et pourtant, dans ces manifestations restreintes, que de touchants exemples d'amour maternel nous trouverons chez eux !.. Et, quand cet amour pourra s'épanouir dans toute son ampleur, qu'il sera bon, qu'il sera doux, qu'il sera fortifiant de le contempler dans leur âme.
Et maintenant poursuivons !
Tant qu'il n'a qu'à songer à lui-même, la grande préoccupation d'un insecte, son premier souci, c'est de vivre, et par suite, de se nourrir. N'oublions pas que c'est aussi la préoccupation de beaucoup d'hommes, et même que nous avons seuls des Brillât-Savarin.
Or, parmi les insectes, il n'y a que deux manières de se nourrir, les uns mangent les fleurs, les autres mangent ceux qui mangent les fleurs ; parmi ces derniers, les petits sont mangés par les grands,
et les grands eux-mêmes, si grands qu'ils soient, trouvent toujours un oiseau, ou un poisson, ou tout autre animal prêt à les manger eux aussi. Si bien que chez tous, la préoccupation de manger se trouve presque toujours compliquée de la préoccupation de ne pas être mangés.
Tout insecte se trouve ainsi, dans une certaine mesure, obligé de se défendre d'abord et d'attaquer ensuite. Ils sont admirablement outillés pour cette double besogne, et n'ont en vérité rien à nous envier.
Voyons d'abord, si vous le voulez bien, leur système de défense. Les uns sont faibles, les autres sont forts, il est bien évident que leur stratégie se ressentira de ces conditions diverses.
La première défense du faible est de fuir. Elle est en usage parmi les humains, et tous les insectes, en présence d'un ennemi plus fort, la pratiquent : trois paires de pattes et deux ailes, souvent quatre ailes leur en fournissent le moyen. Il peut s'allier parfois avec un certain courage ou du moins avec une certaine effronterie. Vous avez tous remarqué les allures friponnes du moineau dans nos grandes villes : habitué au mouvement fiévreux et au tapage de nos rues, il a l'air de narguer ceux qui l'appro-
chent, les regarde bien dans le blanc des yeux, avec une espèce de sourire de défi, et ne part qu'au dernier moment, pour recommencer vingt fois ce manège. C'est un gamin de Paris que ce moineaulà. La mouche des appartements fait de même ; chassée vingt fois par vos mains redoutables, vingt fois elle revient aux fruits et à la confiture ; que de fois ce « chétif insecte » n"a-t-il pas eu raison de votre impatience! La course et le vol sont la ressource de presque tous dans les moments extrêmes. Il en est de plus heureux qui, d'une seule enjambée, mettent leur ennemi aux abois. Ailez-moi retrouver la puce à qui, dans un moment de maladresse fatale, vous avez laissé le temps de faire un saut !
Je n'ai jamais pu m'empêcher de rire en imaginant l'homme, ce roi du monde et de la création, l'homme, qui conquiert et détruit les empires, l'homme, enfin, dans toute sa puissance et sa grandeur... aux prises avec une puce. La puce le mord et lui boit le meilleur de son sang ; l'homme s'irrite en lui-même ; mais, s'il est en compagnie, les convenances l'obligent à retenir tout mouvement, tout geste qui trahirait l'ennui de sa position et il faut qu'en souriant, il laisse boire la puce. Si
l'homme est seul, il se démène, se secoue, se frappe : la puce dérangée se déplace et va le mordre plus loin. L'homme s'impatiente enfin, ne possède plus son âme, il veut en finir; hélas! il faut qu'il se dépouille... Quelle humiliation!., et, si la puce savait rire, comme elle rirait !..
Et le voilà, ce grand de la terre, ce puissant, ce premier ministre, cet archi-chancelier d'un vaste empire, le voilà oubliant les graves pensers et les destins de l'Europe ébranlée; il cherche, les yeux tendus, avec une attention fiévreuse, il cherche entre les fils du tissu où la petite bestiole s'abrite. Ses doigts sont ouverts comme un ressort, prêts à se fermer sur elle... Soudain, il se précipite... c'est trop tard, la puce est partie !.. Il recommence, il veut en avoir raison, il s'entête dans la poursuite. Mettons qu'il la saisisse. C'est tout un triomphe ! Et Monsieur le Ministre n'est pas au bout. Il faut encore, vous le savez, ramener prudemment, lentement, sans une secousse, la puce entre les ongles, et c'est souvent alors, à cette heure suprême, qu'en un seul bond elle a raison de nous (i).
(1) A la suite de cette petite causerie, j'ai appris d'un de mes amis, à qui j'en témoigne ma reconnaissance, que ce
Je ne connais pas d'exemple plus frappant des extrémités de la grandeur et de la misère humaines.
Il y a, quand on ne peut fuir ou que la fuite est inutile, il y a une nouvelle défense pour le faible : c'est de se cacher, de se mettre un masque et de donner ainsi le change à l'ennemi.
Je me souviens que l'année dernière, au mois de mai, je reçus, non sans surprise, une de ces petites boîtes gracieuses où l'on enferme les bijoux, et qui sont presque de vrais bijoux elles-mêmes. En défaisant le nœud de soie qui la fermait, je découvris le nom d'un orfèvre, c'était donc bien un bijou. Un bijou,., à moi ! Avouez que mon étonnement était légitime. J'ouvris avec une certaine émotion. Oh ! oui, c'était un bijou, un bijou du bon Dieu, la plus ravissante chenille que sa main ait façonnée pour orner la terre.
Cette petite orgye étoilée, car c'est son nom, est si belle à voir ! Son corps est d'un gris perle avec des taches rouges bordées de noir sur chaque anneau, et tout couvert d'aigrettes fines et soyeuses
dernier acte de la tragédie n'est pas absolument indispensable : on peut, sans plus desserrer les doigts, noyer la béte dans un verre d'eau.
d'un beau jaune d'or. La petite bête les agite avec une grâce infinie, et je ne sais quelle coquetterie féminine.
Quant l'orgye veut se cacher, elle se met à filer un cocon, mais la petite est bientôt à court de soie: elle en a fort peu. Que fait-elle ? Elle arrache ces aigrettes qui faisaient sa parure et les enlace dans son tissu. Mais cela même ne lui suffit pas : elle prend alors de petits morceaux de feuilles et les enlace à leur tour. N'est-ce pas ingénieux ?
La plupart des chenilles se filent un cocon soyeux qui les tient à l'abri du soleil, du vent et de la pluie, durant leur âge de nymphe ou de chrysalide; d'autres, moins prodigues de leur soie, enroulent une feuille et s'en font un épais manchon, dans lequel elles se glissent tout entières. Chacune a son système : les unes roulent la feuille par la pointe, d'autres par le côté, mais, quel que soit le plan de ces petits architectes, il est bon de se souvenir qu'ils n'ont, en fait de matériel, que leurs pattes et quelques aunes de cordonnet.
Un gracieux névroptère, aux ailes jaunes et au vol incertain, que nous voyons par les beaux soirs d'été planer au-dessus des ruisseaux et des étangs, la phrygane, passe le premier âge de sa vie sous la
forme d'une larve malpropre, au fond même des eaux et sur la vase. En cet état, la pauvre bete n'a de bien armé que sa tête ; le reste de son corps est si frêle qu'il semble transparent à la lumière. Fuir serait impossible à ce petit animal : ses trois paires de pattes ne sont pas fort agiles, et elles devraient traîner derrière elles un long corps flasque et mou. Que faire ? La peiite bête se construit, avec des brindilles de mousse ou de bois, un petit fourreau qui la recouvre tout entière et qu'elle traîne partout avec elle. Au besoin, des grains de sable lui servent à construire cette armure protectrice ; elle les agglutine ensemble avec de petites pierrettes, et le tout fait un étui très résistant. D'autres, en guise de pierrettes, prennent de petits coquillages tout vivants, se les attachent autour du corps par des fils de soie, et se promènent avec cette petite armée de protecteurs en guise de jupon. « Ces sortes d'habits sont fort jolis, dit Réaumur, mais ils sont aussi des plus singuliers. Un sauvage qui, au lieu d'être couvert de fourrures, le serait de rats musqués, de taupes ou d'autres animaux vivants, aurait un habillement bien extraordinaire : tel est celui de nos larves. »
Les pêcheurs à la ligne les appellent : porte-bois, porte-feuilles, porte -sable, d'après la nature de leur habit, et nous disons la même chose, sous une couverture un peu plus savante, en les appelant phryganes.
Prenez une de ces petites larves, elle se retire d'abord tout entière dans son fourreau ; dépouillez-la et mettez-la dans un bocal, au fond duquel vous aurez jeté du sable et du gravier fin. Elle se promène et se hâte ; trois ou quatre pierres plates sont bientôt reliées par des fils de soie : c'est la voûte de la petite maison. Elle se glisse par-dessous, puis, avec ses pattes, elle ajoute une à une, à droite, à gauche et par-dessous, les petites pierrettes qui vont fermer le cercle et faire son plancher et ses murs. Il faut cinq à six heures à la petite bête pour se construire un étui de sable ; mais c'est le plus long à faire.
Une gracieuse petite chenille, la psyché du gramen, fait en plein air ce que font les phryganes au fond des eaux, et s'enveloppe comme elles d'un fourreau d'herbes ou de feuilles. La mite ou teigne des draps et des pelleteries se fait, à nos dépens, un fourreau de laine ou de poils, et, pour former sa parure, détruit impudemment la nôtre ; en lui don-
nant des étoffes de différentes couleurs on finit par lui voir un véritable habit d'arlequin. Une de ces teignes dispose son fourreau par étages superposés, on dirait autant de volants au jupon d'une robe. Réaumur l'appelait la teigne à falbalas.
Un petit insecte de nos appartements met moins de façon à se couvrir ; il se roule dans la poussière, ramasse quelques brins de laine ou de soie, et se promène gravement dans cet accoutrement bizarre. C'est le réduve masqué dont nous parlerons encore. Mais, il y a un déguisement, un masque plus malpropre.
Dans la corolle immaculée des lis, se promène, comme un rubis sur un nœud de satin blanc, un petit insecte aux ailes d'un rouge éclatant et vif. C'est le criocère du lis ; il n'y a pas à s'y méprendre, il a un signe caractéristique, un petit cri strident quand on le saisit entre les doigts. Avant de prendre ces belles couleurs, ce petit animal n'était [qu'une larve d'un vert pâle, et si molle que les 'rayons du soleil l'auraient bientôt desséchée. Que £ait la pauvrette : elle se cramponne à une feuille t se replie sur elle-même, comme les saltimbanques que vous avez vus se poser sur leurs mains, se rejeter ensuite les jambes par dessus la tête, et manger
5o NOS INSECTES.
avec une fourchette fixée à leur talon. Dans cette position la petite larve mange, digère et... au bout de quelques instants, disparaît sous un petit dôme d'écume blanche, que vous me permettrez de ne pas définir davantage.
Si on lui enlève cet ignoble manteau, elle se met à manger avec voracité, afin de réparer au plus vite les désordres de sa toilette.
La casside verte ou casside équestre, qui vit sur les chardons et les artichauts, est un tantinet plus délicate. Cest bien encore la même étoffe dont elle se couvre, mais, au lieu de s'en faire une chemise, elle s'en fait un parasol ; des épines rameuses dont tout son corps est bordé tiennent l'étoffe à distance. Avouez qu'on ne saurait être plus malpropre ! Et pourtant, ne faisons pas trop les dégoûtés, nous trouverions aisément, dans le cercle de l'espèce I humaine, telle race de sauvages du sud de l'Afrique, qui, pour échapper aux ardeurs du soleil et aux
piqûres des moustiques, se plâtrent le corps jusqu'aux yeux, d'un enduit analogue.
De plus, nos couleurs les plus fines, celles qui teignent le mieux le velours et la soie, la pourpre des anciens et toutes nos nuances carminées, viennent d'un petit insecte qui a des mœurs aussi
NOS INSECTES. 5l
peu distinguées : la cochenille, coccus cacti. Il est si précieux ce petit animal qu'on le recueille avec un soin jaloux. Il en faut 70,000 pour peser une livre, et de 1800 à i83o, la ville de Mexico en fournissait annuellement 390,000 livres, ce qui lui faisait un produit net de 39 millions de piastres.
Ceci est le procédé malpropre : mais il y a le procédé impudent, et d'une impudence inouïe, c'est de choisir pour cachette le corps même de la victime que l'on dévore. C'est le procédé d'une petite puce appelée la chique. Elle entre bravement sous la peau et s'y loge à l'aise ; une fois installée, elle mange, boit et se gonfle : ce n'était qu'un grain, c'est un petit pois rouge maintenant... et comment la retirer de son château-fort? C'est tout un travail, il faut un coup de bistouri pour arriver jusqu'à elle.
Le grand art d'un chef d'armée en campagne est de se ménager toujours, contre les coups de la fortune adverse, une retraite assurée. Une araignée suit admirablement cet exemple. Elle ne fait pas comme ses sœurs : tisser sa toile et attendre; non, elle se met en campagne et court en quête de sa proie. Mais il survient de mauvaises rencontres : un ennemi plus puissant la fait fuir ;.. où se réfu-
gier alors? La brave petite bête a prévu le cas, elle s'est creusé dans le sol un nid fait à la dimension de sa personne... Elle y court, s'y réfugie et ferme la porte après elle. Comment fermer la porte? Oui, une vraie porte, qu'elle a pétrie avec de la terre et des brins de mousse, à laquelle elle a mis des charnières de soie, et qui ferme admirablement la citadelle. Il n'y a que le verrou qui manque, mais elle y supplée : des huit pattes que le ciel lui a données, elle en met quatre à s'accrocher à ce petit couvercle, quatre à se fixer au fond, et elle tire de toutes ses forces.
C'est un peu le moyen dont nous nous servons pour tenir fermée une porte dont la clef nous manque, et que l'on veut ouvrir malgré nous.
La Fontaine raconte que trois jeunes gens, ayant vendu la peau d'un ours, s'en allèrent tuer la bête qui la portait encore. Quand l'ours parut, le premier s'enfuit, le second grimpa sur un arbre, le troisième, pris d'une soudaine terreur, contrefit le mort... L'ours le flaira jusqu'à la figure, et, en gros ours qu'il était, se laissa prendre au piège. En vérité, ce peureux n'avait rien trouvé de nouveau !
Un nombre incalculable d'insectes font le mort, quand fuir leur paraît impossible : toutes les arai-
gnées le font ; la petite bête à Dieu le fait avec une grâce infinie. Elle est là, le ventre en l'air, toutes les pattes repliées et immobiles, muette de terreur, entre la vie et la mort, et préparant une suprême défense; tout à coup elle étend une jambe, se relève doucement et s'enfuit ou s'envole.
Le taupin fait mieux : saisissez-le, il se couche sur le dos et ne donne plus signe de vie... Bientôt vous entendez un bruit sec, le déclanchement d'un ressort, mon taupin bondit comme une balle, et, à deux pas de là, retombe sur son ventre, prend ses jambes à son cou et détale.
Ce taupin de nos pays est un pauvre sire, grossier de corps et mal vêtu. Son frère du Brésil est bien mieux avantagé : il porte, des deux côtés de la poitrine, deux grandes plaques ovales qui brillent la nuit comme de petits soleils. Nos pauvres vers luisants sont ridicules, avec leur petite lumière insignifiante, à côté de ces coyouyons brésiliens : on dirait une vieille lampe fumeuse à côté d'une bougie électrique. Aussi, durant leurs promenades du soir, les grandes dames mexicaines les fixent dans leurs cheveux par de fins fils de soie. Cette coquetterie raffinée ne les ruine pas. On vend, à Mexico, les coyouyous deux réaux la douzaine : un peu
plus de cinquante centimes. Ce bas prix les met à la portée de toutes les bourses, sans compter qu'en allant les prendre soi-même on les a pour rien. Ce que font les négresses, coquettes aussi dans leurs atours réduits. Quand elles se parent, à leur manière, pour leurs danses nocturnes, elles revêtent de ces petits diamants leur robe, faite de feuilles de la forêt voisine. A les voir tourbillonner alors, on dirait qu'elles jettent en rond les étincelles d'un incendie. Quand un sauvage doit voyager par les nuits sombres, il attache des cqyouyous à ses pieds : ils éclairent sa route. Le jour venu, il décroche prudemment les petites bêtes, les pose sur une feuille et, avec une reconnaissance naïve, s'inclinant devant elles, les remercie de l'avoir guidé.
Quand un gros chien menace de se jeter sur un chat, Raminagrobis qui ne se sent pas à l'aise, prend des attitudes épouvantables, il retire la tête entre les épaules, relève le dos, baisse les oreilles, hérisse son poil et, ouvrant sa gueule à montrer toutes ses dents, avec un sourire de haine profonde et dédaigneuse, il siffle en crachant .
Souvent ce procédé d'intimidation réussit, et le chien s'arrête. Il est évident que le chat s'y attend,
et qu'en profond observateur il connaît la puissance de l'attitude et l'utilité des démonstrations. Il n'est pas mal d'hommes qui, comme le chat, font le terrible : « Touchez-moi, touchez-moi !.. » et, dans le fond de leur àme, ils tremblent comme une femme.
Des insectes ont ces allures-là et ces vaines bravades. Les staphylins, que l'on rencontre à chaque pas le long des grands chemins, sont de petits insectes fort inoffensifs ; leur grosse tête noir terne, leur corsage rond, et deux petits morceaux d'ailes qui ne couvrent pas la moitié de leur dos, les font aisément reconnaître. Attaquez le staphylin : il prend des positions réellement effrayantes, il ouvre ses mâchoires au large, roule ses yeux, redresse son ventre à la manière d'un petit scorpion. « J'ai vu maintes fois, dit M. Candèze, des enfants s'arrêter au moment de saisir un staphylin et, le croyant armé d'un aiguillon, reculer devant ses menaces. » Hélas ! j'ai vu s'arrêter et reculer non pas des enfants, mais des hommes!
Messieurs, réfléchissons!.. Qui donc a inspiré à cet insecté^de recourir, pour se défendre, à cette vaine bravade? A-t-il l'expérience des hommes? Sait-il à quel point nous prenons au sérieux ces
fanfaronnades de gascon? Dira-t-on que l'éducation maternelle lui a donné, sous forme d'une leçon de gymnastique, le résumé de son expérience? Mais il n'a jamais connu sa mère... Elle était morte quand il s'est échappé de l'œuf... C'est l'instinct, dira-t-on. Oh! oui c'est l'instinct, mais nous voilà bien avancés ! Qu'est-ce que c'est que l'instinct?
A cela il n'y a qu'une réponse, une seule. Elle est solennelle. Dieu, notre grand Dieu! Lui qui les a créés, lui qui les a fait vivre, il les arme pour les combats de la vie, il les voit, il les suit, il les dirige et, suivant une énergique expression de saint Ignace, si nous savions yoir, nous le découvririons, lui, lui-même, Dieu, vous dis-je, travaillant en eux. Et je n'abaisse pas mon Dieu en vous le montrant occupé de ces petits, soignant ces petits, aimant ces petits! Car enfin notre fatuité est extrême : un insecte, je le sais bien, n'est pas un homme, mais un insecte allant droit sa vie est plus aimable aux yeux de Dieu qu'un homme détournant la sienne et l'émiettant dans d'insensés plaisirs ! Ah ! ne l'oublions pas, oui l'homme est grand, oui l'homme a paru un jour au sommet des choses créées, comme le glorieux couronnement de l'œuvre divine, mais, un jour, Dieu s'est repenti d'avoir fait l'homme.
Quand donc s'est-il repenti d'avoir créé ces petites hêtes que nous méprisons?
C'est la défense du faible que nous avons vue jusqu'ici, passons à la défense du fort.
Celui-ci est armé et, comme parmi les hommes, c'est tantôt l'arme blanche et tantôt l'arme à feu qu'il manie. Quelle qu'elle soit d'ailleurs, si grand que soit notre courage, nous apprendrons à la respecter.
Sa première ressource est de mordre, et à cet effet sa mâchoire est admirablement organisée.
On dirait les deux branches de ciseaux dentelés et crochus, qui s'ouvrent menaçantes et se ferment avec une cruauté sans égale. Il suffit de prendre en main une de ces grosses sauterelles vertes, que l'on appelle parmi le peuple des coqs d'août, et de la regarder dans les yeux, pour voir manœuvrer dans le vide ces deux pinces cruelles. Le capricorne, aux gracieuses antennes, les montre d'autant mieux qu'il les porte en avant de la tête, à la manière de
ces pinces antiques dont on se servait autrefois pour briser le sucre candi.
Quand vous aurez bien considéré ce charmant insecte, flairez vos doigts et votre main, il y aura laissé le doux et pénétrant parfum de la rose.
Souvent elles servent tout bonnement à déchirer et à couper les herbes; mais il arrive qu'elles soient assez aiguës pour transpercer la peau d'un enfant ou d'un homme. La fourmi rousse irritée vous pique aussitôt; la douleur qu'elle cause est assez cuisante pour faire jeter des cris : c'est qu'à la manière des serpents la petite bête a laisse glisser dans la chair qu'elle ouvre, une goutte d'un venin brûlant... Vous l'écrasez dans votre vengeance; mais, même après sa mort, sa puissance vous poursuit, et il faut parfois des heures pour que votre douleur s'apaise.
Le hanneton, ce bon gros villageois aux allures si pacifiques, a de pareilles cisailles : il ne s'en sert qu'à triturer ses feuilles; contre ses ennemis, elles lui sont d'un faible secours. Or, il a un ennemi terrible, le carabe doré. Vous le connaissez ce cruel coléoptère. Il parcourt les champs et les chemins, agile et franc, faisant miroiter au soleil ses ailes d'un vert émeraude à reflets d'or; ses grandes
pattes d'un brun rouge et sa tête noire tranchent sur un aussi riche manteau. Autant le hanneton est lourd, autant le carabe est svelte. On lui a donné le nom de belle jardinière.
Maintenant songez donc.
Notre brave hanneton, fatigué de sa promenade au jour tombant, dort, le ventre en l'air, attaché par ses six pattes à quelque feuille qui l'abrite contre la pluie, le soleil et le regard des oiseaux. Un coup de vent ébranle l'arbre, secoue la feuille et... peut-être au milieu d'un beau rêve!., le pauvre hanneton tombe lourdement, avec un bruit particulier, sourd et sec, sur le sol.
L'homme le plus intelligent paraît fort disgracié au sortir d'un sommeil brusquement interrompu. Le hanneton l'est davantage : il reste stupidement en place sans même écarquiller les yeux ; à la longue il étend une patte, puis deux, puis trois, puis toutes, et, avec une maladresse et une lourdeur particulières, il vise à se remettre sur pied... soudain il aperçoit accourant à toutes jambes, les yeux pleins de concupiscence, les mâchoires ouvertes, le terrible carabe. Cette vue secoue le dormeur d'un choc plus terrible que ne le fit sa chute... il fuit, et la terreur double ses forces.. Ah! s'il pouvait voler,
6o NOS INSECTES.
mais combien de temps ne faut-il pas au hanneton pour prendre son vol? C'est trop tard, le carabe est là, et déjà, passant sous le corps du hanneton sa tête assassine, il enfonce dans le flanc du malheureux ses deux crocs acérés.
Le hanneton fuit encore, mais le carabe ne lâche pas et s'accroche immobile au sol ; il mord et déchire les entrailles que le pauvre hanneton se débobine lui-même en fuyant. Bientôt, vaincue d'épuisement et de douleur, la pauvre victime se roule sur le dos et meurt... tandis que, froidement, cruellement, le carabe continue son repas horrible!
Une autre arme, plus redoutable encore, protège et défend l'insecte dans ses combats : l'aiguillon ? L'abeille et les guêpes vous sont assez connues, et Dieu vous garde d'éprouver les effets de leur colère. Mais ce que vous ne savez pas peut-être, c'est le soin avec lequel Dieu a bien voulu armer ces petits.
Voyez l'aiguillon de l'abeille ! Fort comme l'acier le mieux trempé de nos usines, il est aigu à défier l'adresse humaine. La plus fine pointe de la plus fine aiguille n'est qu'une grosse cheville à côté de lui. Et cela ne suffit pas : aussitôt après la pointe, il porte une affreuse dentelure de scie; on dirait
NOS INSECTES. 6l
une de ces flèches de sauvage, imaginée pour déchirer en lambeaux les chairs qu'elle traverse.
Un fourreau corné entoure cette arme précieuse, mais, au moment venu, tout un système de muscles ouvre le fourreau au large, l'aiguillon part et, au même instant, un flot vénéneux, longuement distillé par deux glandes, et amassé goutte à goutte dans un réservoir qui se comprime, coule avec la vitesse de l'éclair et inonde la blessure qu'il empoisonne.
Et pourtant l'abeille n'est pas invincible !
Un hyménoptère plus petit qu'elle, mais plus agile et mieux cuirassé, la philante-apivore, rôde autour de la ruche laborieuse; il plane un instant, choisit sa victime, et tombe sur elle; sans lui donner le temps de se reconnaître, il lui enfonce dans le cou son aiguillon à lui, et l'abeille tombe en tourbillonnant. Il la suit, la saisit par deux pattes et l'emporte. Pourquoi?., pour s'en nourrir?.. Non pas! ce gracieux philante se nourrit comme l'abeille du pollen des fleurs, mais ses enfants, dans leur premier âge, mangent la chair des abeilles et, avec un soin touchant, il va la leur porter. Chaque petit est logé dans un trou creusé en terre. Voici l'abeille morte à l'entrée du petit refuge : la philante s'attache à elle et la retire à
reculons... l'abeille est trop grosse et le corridor trop étroit. On n'est pas embarrassé pour si peu dans le monde des insectes : la petite bête sort, retourne l'abeille, lui coupe les pattes et les ailes, et après, lent] aîné jusqu'au fond de son palais, où le petit l'attend la bouche ouverte.
Et ceci même ne vous donne pas une idée suffisante de tout l'esprit de cette petite bête. Elle se dit sans doute qu'une abeille au retour de la cueillette, toute gorgée du miel des fleurs, sera plus friande qu'une autre, frais sortie de la ruche et déchargée de son nectar. Aussi regardez bien, vous ne la verrez jamais se jeler sur celles qui sortent, mais bien sur celles qui rentrent!
Une autre défense plus terrible encore est mise entre les mains d'une chenille redoutable, la pro cessionnaire. Chacun des mille poils dont le ciel l'a hérissée est une flèche envenimée. Cette chenille doit son nom à la singulière ordonnance de ses voyages. Elle ne vit jamais isolée, mais en famille, et quelle famille grand Dieu !.. un nid, un seul nid peut contenirsix cents desessœursjumelles.Le soir,quandle soleil a passé sur la terre et que la fraîcheur tombe, elles sortent de la petite bourse soyeuse qui fait leur manoir : l'une d'elles ouvre la marche et guide la
colonne; les autres la suivent une à une d'abord, puis deux à deux; vers la fin du cortège règne un peu de désordre et l'on y trouve des rangs de quatre ou cinq. Elles s'en vont sur les chênes ronger les feuilles et les bourgeons tendres. Elles laissent la dévastation après elles. Leur curée faite, elles rentrent au logis, dans l'ordre où elles l'ont quitté, en procession silencieuse et solennelle.
Malheur à l'imprudent qui touche à leur maison aérienne !... il en sort un nuage d'aiguillons, brûlants comme l'aiguillon d'une ortie, qui le frappent aux mains, aux yeux, au cou, aux lèvres. Chaque blessure s'enflamme, la figure et le cou gonflent à faire peur, souvent une fièvre se déclare, et il faut deux ou trois jours pour que le malade soit rétabli.
Même sans la moindre malveillance il peut arriver, et il arrive, qu'un homme ou un enfant, à l'ombre sous le chêne, reçoive au cou ou à la figure une de ces maladroites tombant du nid ou d'une branche ; elle se venge sur l'innocent et le crible.
Ces chenilles ont un ennemi naturel : le calosome-sycophante. Vous le verrez dans les bois, en juin, de six à sept heures du soir, le long des troncs de chêne. Sa tête noire porte deux puissantes man-
dibules, son corselet bleu est taillé en forme de cœur, ses ailes sont dorées et polies, et se détachent sur le violet sombre de son ventre. 11 se précipite dans le nid des processionnaires, tue, déchire, fait un affreux carnage, puis, quand sa faim gloutonne est rassasiée, en plein nid, il pond ses œufs. Tels les Romains, après avoir ravagé les provinces conquises, les livraient aux déprédations des proconsuls. Il en sortira de grosses larves, auxquelles cinq à six chenilles suffiront à peine chaque jour, et qu'elles ne parviendront pas à détruire.
Aurais-je dit vrai en annonçant plus haut que l'insecte a dans ses ressources des armes à feu? Évidemment il faut s'entendre, et nul n'aura pensé que je dépeindrais un petit coléoptère maniant le revolver ou la carabine. Mais comment nommer la défense — d'assez mauvaise compagnie, je l'avoue — que voici. Presque tous les carabes la possèdent, mais une de leurs familles les plus intéressantes la tient à un degré éminent, les brachines. Ils habitent généralement en troupes assez nombreuses sous les pierres ou les gros cailloux ; soulevez le dôme d'une de leurs retraites et aussitôt vous entendrez comme une suite de petites détonations
brusques et sèches : ces messieurs avant de fuir font le coup de feu. Il est inutile de vous tâter les membres, vous netes point blessé, mais une infection sans égale vous enveloppe comme d'un nuage ! Et ces messieurs sont si bien faits à l'exercice, qu'il suffit qu'un seul d'entre eux détonne, soudain tous les autres, sans même savoir d'où vient le danger, décrépitent à leur tour. Je le répète, c'est de fort mauvais goût incontestablement, mais pour l'animal c'est fort utile, car la répugnance qu'il inspire le sauve d'une mort certaine.
Rien n'est intéressant comme de voir un brachine poursuivi par un ennemi puissant... Il fuit, mais l'ennemi le serre de près, il va l'atteindre, le petit brachine décharge son arme, et soudain la bête de proie s'arrête, rejette en arrière ses antennes, relève la tête et la détourne avec un dégoût et une horreur visibles... dans l'entretemps, le brachine a gagné du terrain et semble rire à part lui de son heureuse impudence.
La petite bête à Dieu a une ressource analogue ; prenez-la en main et taquinez-la quelque peu, elle projette deux ou trois petites gouttes d'un liquide jaune-citron, qui marquent sur votre peau trois petits foyers d'une malpropreté parfaite et d'une
odeur si acre et si fétide, quelle donnerait des nausées aux âmes les plus fortes.
Avez-vous vu, sur la nappe immobile d'un étang, au milieu des nénuphars blancs, ces petites perles noires décrivant, sous le feu du soleil, leurs cercles rapides et enlacés : c'est le girin nageur. Ils sont vingt, cent, mille, tournant et valsant entre eux, se croisant et s'entrecroisant sans cesse. On dirait parfois les voir s'arrêter pour se conter fleurette à l'oreille. Mais c'est court comme un éclair et ils reprennent leurs folles rondes. Oh ! c'est bien l'image du plaisir insoucieux, de la joie folle, du rire, du nonchaloir, d'un cœur agile et léger dans son innocence ! Heureux girins, si gais sous leur parure de deuil !
Voyez donc, regardez au microscope la petite tête de ces girins rapides. Ils ont leurs yeux placés par séries, deux en haut, de droite et de gauche, deux en bas situés de même. La première série balaie tout l'horizon de l'air, la deuxième toute la profondeur de l'étang sur lequel ils nagent. Oh ! oui, Dieu doit aimer les petits pour les soigner ainsi.
Un oiseau fond sur eux... ils plongent. Un poisson les poursuit... ils s'envolent ; et quand,
à force de patience et d'adresse, l'homme vient à les saisir, ils se vengent à la manière des coccinelles.
Ce procédé malpropre est d'ailleurs très répandu, et il serait fort long de dresser la liste de tous ceux qui l'utilisent. Je n'en citerai plus qu'un exemple : la chrysomèle du peuplier. C'est un petit coléoptère d'un vert bronzé avec des ailes rouges. Sa larve est jaune avec deux rangées de taches noires. Elle dévaste le peuplier dont elle ronge les feuilles ; mais comme elle en respecte toutes les nervures, elle les découpe en une très élégante dentelle. Cette petite larve a sur le dos deux rangées de mamelons s'étendant en chapelet de la tête à la queue. Or, dès qu'en la touche, de chacun de ces petits mamelons sort une gouttelette d'un liquide laiteux, répandant une forte odeur d'acide prussique. Il ne s'agit plus ici d'une simple démonstration belliqueuse, mais d'une belle et bonne défense avec laquelle il ne faut pas plaisanter : nul oiseau n'approche de ces méchantes bêtes. Le danger passé, chaque petit mamelon boit à nouveau la gouttelette empoisonnée, et la réserve pour de prochains exploits.
Autant que nous, mieux que nous peut-être, l'insecte comprend qu'un effort individuel, si faible qu'il soit, devient une puissance insurmontable quand il s'associe à d'autres efforts dans une action commune. Ainsi font les fourmis partant en guerre: tout citoyen est soldat et lutte avec vaillance.
Ainsi font les abeilles, les guêpes, les frelons, mille insectes... Ah! nous dédaignons ces petits delà nature. Prenons garde, Messieurs, ils sauront nous forcer à compter avec eux.
Quand les Français s'établirent à la Guyane, un détachement de troupes rencontra sur son chemin une termitière. Pour passer outre, il fallait détruire cette forteresse. Le commandant la fit entourer d'un fossé profond ; on le remplit de bois sec auquel on mitle feu, puis on abattit la place à coups decanon!
Quelle dérision ! le roi de la nature armant un canon contre des insectes !
Faut-il aller si loin? En vérité, non. Lisez l'Histoire de la Campagne de 1866, par le général von Moltke. A la journée de Sadowa, près du
village de Nedelitz, deux bataillons de la brigade de Hanenfeld, protégés par les murs d'une ferme, répondaient aux feux croisés de deux batteries autrichiennes. Un obus vint éclater au milieu du rucher de la ferme. Les abeilles, qui jusqu'alors s'étaient tenues neutres entre les belligérants, furent prises d'une colère soudaine; elles se précipitèrent sur les bataillons prussiens et, en quelques minutes, mieux que les canons de l'empire, les petites bêtes eurent mis les Prussiens en déroute. Qui ne se souvient ici de Virgile ?
Voici comment, dans sa langue sonore, il décrit leurs redoutables combats :
Vox
Auditur fractos sonitus imitata tubarum :
Tum trépidas inter se coeunt, pennisque coruscant
Spiculaque exacuunt rostris aptantque lacertos
Erumpunt portis ; concurritur, asthere in alto
Fit sonitus
Praecipitesque cadunt
Illis ira modum supra est, laesaeque venenum Morsibus inspirant, et spicula caeca relinquunt Affixae venis, animasque in vulnere ponunt (1).
(1) On entend alors ces bourdonnements qui imitent les sons brisés de la trompette ; toutes se rassemblent en tumulte,
Mais l'on peut remonter plus haut que Virgile. Voici comment Aristophane faisait chanter les guêpes :
« Quand vint le barbare, étouffant de fumée la ville et brûlant les campagnes... c'est nous qui avons servi Athènes... nous courûmes avec la lance pour le combattre, le cœur gonflé de colère, les rangs serrés. Ils fuyaient piqués de nos dards, aux joues, au front,., de sorte que, chez les barbares, partout, et encore aujourd'hui, rien ne passe pour plus guerrier qu'une guêpe de l'Attique (i). ""»
Ici tout le peuple est soldat, tout le peuple lutte. Mais chez certaines espèces d'insectes plus civilisés, les termites dont je parlais tantôt, par exemple, de vraies armées territoriales sont tenues sur pied et nourries au prix d'un gros budget.
déploient leurs ailes brillantes, aiguisent leur dard avec leur
trompe et préparent leurs armes elles sortent du camp,
la mêlée commence; il se fait un grand bruit dans les airs
les morts tombent précipités des Cieux Elles ont des colères implacables ; forcées dans leurs retraites, elles percent leur ennemi en lui soufflant leur poison ; elles s'attachent à ses veines, y enfoncent un aiguillon invisible, et laissent dans la plaie leur dard et leur vie.
(1) Aristophane. Vesp, p. 146.
Une termitière contient, outre les mâles et les femelles, des ouvrières neutres et des soldats. Ceux-ci ont, comme signe de l'emploi, une énorme tête cubique puissamment cuirassée et armée de deux grandes mandibules aiguës et tranchantes.
Au IVe siècle de notre ère, nous entendons saint Augustin nous parler avec larmes des ravages causés dans le nord de l'Afrique, par l'invasion d'une armée de criquets ; ils n'avaient pas laissé sur le sol un brin d'herbe ; poussés vers la mer par une tempête, ils y étaient allés mourir, mais leurs cadavres, rejetés sur le rivage, remplirent l'air de la peste ; des milliers d'hommes succombèrent au fléau.
Charles XII, après la défaite de Pultawa, vit son armée bloquée en Bessarabie par une armée de criquets.
Et qui ne se souvient de 1866 ? Au mois d'avril, une armée de ces criquets redoutables sortit des gorges et des vallées du sud et vint s'abattre sur la Mitidja et le sahel d'Alger. Vous avez entendu siffler le vent dans la tempête et mugir la mer ; tel est le bruit d'approche de leurs légions envahissantes. Les colzas, les avoines, les blés, les orges, tous les légumes furent dévorés en quelques jours, et le
conquérant passa ; mais il avait laissé dans le sol, comme une menace épouvantable, ses œufs par millions. A la fin de juin, les jeunes criquets sortis des œufs, affamés en raison de la déprédation précédente, comblaient les sources, les canaux et les ruisseaux. L'armée, par corvées de plusieurs milliers d'hommes, réunit ses efforts à ceux des colons et des indigènes pour enfouir les cadavres amoncelés. En même temps, les provinces d'Oran et de Constantine étaient envahies. Le sol était jonché de ces petites bêtes. Les tabacs, les vignes, les figuiers, les cotonniers, les oliviers, malgré leur amer feuillage, disparaissaient sous leur dent insatiable. De Mascara à Mostaganem, sur une étendue de vingt lieues, tout en était couvert. On les rencontrait dans les provinces de Constantine, du Sahara à la mer, et de Bougie à la Calle, dévastant les environs de Batna, Sétif, Constantine, Guelma, Bône et Philippeville (i).
Ah ! oui, Messieurs, nous sommes grands, nous sommes forts, nous avons des armées et des flottes
(1) C'est dans cette circonstance que le Moniteur officiel de l'empire écrivit la jolie phrase que voici : « D'épaisses colonnes de sauterelles... après avoir dévoré les récoltes sur pied et jusqu'aux feuilles des arbres, ont donné naissance à d'in-
NOS INSECTES. j3
superbes, mais nous nous tordons les bras dans l'impuissance, devant un o'idium, un phylloxéra qui nous dévorent, et je ne m'étonne plus que Dieu, persiflant notre orgueil, quand il veut châtier nos races coupables, leur envoie non pas ses anges, non pas la foudre, mais une petite mouche tsetsé.
« Va ! dit Dieu à son prophète, et dis à Pharaon que s'il ne rend pas libres les fils d'Israël, je lui enverrai les mouches (i). » Et Pharaon — en homme d'esprit sans doute ? — se prit à rire de cette menace étrange... « des mouches ! » mais, quelques jours après, l'Egypte retentissait comme d'un immense sanglot : Pharaon à genoux, avec son peuple en larmes, criait grâce au Seigneur.
Je m'arrête. Le temps ne me permet pas de parcourir avec vous aujourd'hui toutes les scènes de la vie des insectes dont je voudrais vous rendre témoins.
nombrables légions de criquets, qui attaquent aujourd'hui tout ce que la première invasion avait épargné »
(ier juillet 1866.)
C'est prodigieux de science ! Autant vaudrait dire : * D'immenses troupeaux de bœufs ont donné naissance à d'innombrables légions d'ânes. »
(1) Exode, ch. VIII.
Mais on me permet de vous parler encore dans peu de temps d'ici.
Je vous donne rendez-vous pour lors. Je vous ferai voir, dans cette deuxième causerie, comment l'insecte, après s'être défendu, attaque à son tour : ses armes, ses plans, ses ruses de guerre. Je vous le montrerai construisant des nids plus admirables que les nids des oiseaux, je vous le montrerai soignant ses petits comme la plus tendre des mères. C'est son cœur que nous étudierons alors et non plus seulement son courage. Et c'est alors aussi, je l'espère, que vous apprendrez à l'aimer. .
Mesdames, Messieurs, mes amis,
LAISSEZ-MOI d'abord vous remercier de tout cœur d'être venus, en si grand nombre, au rendez-vous que je vous ai fixé il y a quelques semaines. Votre présence, l'attention que vous me donnez, l'indulgence avec laquelle vous voulez bien me juger, la sympathie que vous me témoignez pendant que je vous parle, sont pour moi, je ne vous le cache pas, un encouragement dont je sens à la fois et le prix et le charme.
Je vous ai dit comment l'insecte avait des droits
à notre respect ; comment, sur bien des points, il nous dépassait par sa force et nous faisait la leçon par son adresse.
Je vous ai montré son organisation magnifique, la perfection de ses sens, l'histoire sans égale de ses métamorphoses. Enfin, abordant l'étude de son instinct, je vous l'ai fait voir préoccupé du souci naturel et légitime de ne pas être mangé, se défendant de toutes ses armes, avec vaillance, avec courage, avec adresse, avec ruse, avec toutes les ressources que généralement les humains mettent en œuvre, contre la convoitise intempérante d'un ennemi plus fort, désireux de faire un bon repas.
Mais la préoccupation de ce dernier est tout aussi naturelle et tout aussi légitime, car enfin, pour vivre, il ne suffit pas qu'un insecte ne soit pas mangé, il faut encore qu'il mange.
Comment l'insecte s'y prend pour arriver à fournir sa table, c'est ce que maintenant je voudrais vous dire.
Le papillon n'a point de peine : la fleur au lieu de fuir lui ouvre son calice épanoui. Il pose sur le
NOS hNSECTES. 77
satin des pétales ses petites pattes frémissantes, la fleur fléchit à peine sous ce poids léger et doux; le papillon étend ses ailes, la contemple un instant et semble s'enivrer de son parfum, puis, déroulant sa trompe, il la plonge doucement dans le sein embaumé qui le porte,
L'abeille est aussi inoffensive; et pourtant j'imagine que les fleurs la reçoivent avec moins d'amour. Elles ont l'air si bourgeoises ces abeilles, et d'elles au papillon il y a la distance d'un gamin de rue, jouant dans la poussière, à l'un des beaux anges de Murillo. Vous êtes-vous jamais figuré la bouche de l'abeille ? Elle est si parfaite! Sa lèvre inférieure s'étend pour former un suçoir velouté qui humera le miel : elle porte à sa base deux petites languetttes veloutées aussi, qui, à leur tour, sont entourées par des palpes délicats. Enfin, en guise de mâchoires, elle a comme deux lamelles planes destinées à brosser la cire et à l'amasser en petites pelotes rondes. Mais, hélas ! ces instruments inoffensifs sont rares, et force nous est bien d'en arriver à des armes plus cruelles. J'ai parlé des mandibules comme armes de défense, elles servent encore à l'attaque.
La plupart des insectes sont armés de ces man-
dibules ; les plus innocents sans doute sont ceux qui les utilisent à couper et à mâcher les fleurs et les fruits. Nos belles pêches, nos brugnons, nos abricots, sont détruits par les mandibules des guêpes, des frelons et des perce-oreille.
Le même appareil qui déchire ces chairs tendres et insensibles, pénètre dans des chairs vivantes avec une concupiscence brutale.
J'avais autrefois, dans un aquarium improvisé, réuni pêle-mêle tout un petit monde d'animaux aquatiques : tritons, salamandres, larves de grenouille, épinochettes, girins et le reste, et le reste ; au milieu d'eux, le hasard fit tomber une grosse larve de dytisque. C'est un horrible ver gris, tout d'une venue, avec trois paires de pattes, une grande tête noire et deux crochets aigus !.. Tout le long du jour, cette vilaine bête marchait dans les eaux de l'aquarium les mâchoires au large... tout fuyait devant elle ; parfois une salamandre jeune et gracieuse, distraite par quelque rêverie d'enfant, oubliait sa terrible ennemie; soudain le dytisque fondait sur elle et ses deux crochets, l'étranglant par le milieu du corps, la saisissaient dans une affreuse étreinte. La pauvre salamandre se débattait, se tordait en désespérée, mais le dytisque ne
lâchait pas, il serrait, serrait toujours ses cisailles cruelles ; enfin, coupée en deux, comme par la hache d'un bourreau, la petite victime tombait de part et d'autre avec des convulsions déchirantes ; la larve se précipitait, rattrapait dans sa chute un des lambeaux sanglants et partait plus loin, à l'abri de quelque feuille, poursuivre son festin sauvage. J'ai vu, dans ce même aquarium, les phryganes dont nous parlions plus haut, sucées par de grosses nêpes, à travers leur étui d'herbes, d'écorces ou de sable. La nêpe est un sale animal que je comparerais volontiers aux porcs de nos fermes. Traînant toujours dans la vase son corps cendré et couvert de boue, on dirait qu'il lui plaît d'être ainsi maculée. Elle s'établit à l'affût, posée sur les quatre pattes d'arrière, les deux de l'avant mi levées et prêtes à saisir la proie : entre ces deux ceps menaçants apparaît la tête de l'animal. Elle porte en avant un éperon, aigu comme l'éperon d'un navire de guerre, et, derrière, deux petits yeux, gris et ronds, pleins de rapine et de sang. Qu'une phrygane vienne à passer, alors, la nêpe referme sur elle ses deux grands bras et l'enlève, comme une nourrice ferait d'un enfant emmailloté , elle la tourne et la retourne, cherchant dans la cuirasse de la petite
8o NOS INSECTES.
malheureuse un endroit faible où la percer ; enfin l'aiguillon pénètre, elle l'enfonce jusqu'au manche, et, serrant étroitement contre sa bouche le corps de sa victime, elle se gorge de sang avec une passion de brute! C'est affreux à voir.
Ces nêpes si répugnantes ont un œuf très curieux. C'est comme une petite marmite, fermée d'un petit couvercle et ornée de sept crochets. Les crochets la fixent au fond de la rivière, comme une ancre fixe un navire. Quand l'heure del'éclosion est venue, le couvercle tombe et la petite larve sort de son étui.
Le cousin fait comme la nêpe, mais sur un gibier plus noble. Oh! l'affreux petit animal avec son affreux chant et son affreuse piqûre. Trois stylets aigus, couchés dans une gaîne veloutée, se dressent sur son front, entre deux paires de panaches, ornés comme les marabous d'une autruche; suivez le bandit dans ses expéditions nocturnes : il se pose sur un bras ou sur une lèvre inoffensive... il ta te la place la plus tendre, puis il y appuie son appareil ; peu à peu les aiguillons s'enfoncent, tandis que la gaîne se replie et se recourbe : il les enfonce encore, toujours, jusqu'à la racine; alors, le front collé sur cette main ou sur lèvre dont il suce le
sang, il se gorge, lui aussi, et l'on peut voir ce famélique de tantôt, dont le ventre était transparent comme une glace, se gonfler lentement et se colorer en rouge sombre. Et, l'ingrat!., quand il n'en peut plus, quand, repu, il faut qu'il retire son triple glaive, par une cruauté de pure malice, il dépose dans la blessure sa salive envenimée.
On croit généralement que le cousin aspire le sang à la manière d'un enfant qui suce une orange. Non pas. Ses quatre petites soies aiguillonnées vont et viennent dans la blessure comme de petits pistons dans un corps de pompe.
La victime, au réveil, éprouve une de ces démangeaisons persistantes, devant lesquelles les plus forts courages finissent par céder : on n'y tient plus, il faut, si drôle que ce soit — même à dire — il faut qu'on se gratte jusqu'au sang ! Bienheureux encore si ce damné cousin n'a pas défiguré pour des heures, une physionomie qui ne renonce jamais sans peine au plus léger de ses avantages.
Un insecte plus odieux, la punaise, a comme le cousin trois stylets aigus, finement dentelés, qu'il plonge dans les chairs et qui baignent aussi dans une salive envenimée. Mais cet animal est décidé-
ment de trop mauvaise compagnie pour que nous nous arrêtions à lui.
Outre ces armures qui remplacent la dent du lion et du tigre, beaucoup d'insectes ont encore des armes secondaires qui remplacent les crocs et les griffes de ces redoutables quadrupèdes.
Presque tous ont, au dernier article de leurs pattes, des crochets aigus pour retenir leur proie. Ceux des araignées sont admirablement taillés en dents de peigne. La grande mygale, outre ses huit pattes réglementaires, a encore deux petites pattes de surcroît, placées des deux côtés de sa tête et armées de grandes griffes repliées. Elle pénètre dans les nids des petits oiseaux, s'empare d'un jeune, l'emporte et le dévore; ni le père, ni la mère, malgré leur désespoir et leurs cris, ne parviennent à sauver la victime.
Faut-il que je vous décrive cet élégant névroptère, aux ailes diaphanes et nervées, comme la plus fine dentelle, au corps étroit et long, bleu métallique ou vert doré, chatoyant aux rayons du soleil ? Il vole en été, capricieusement et comme par bonds, le long des étangs et des ruisseaux ; sa grâce et sa beauté l'ont fait appeler partout : la demoiselle. Les savants l'appellent d'un nom plus pesant : la
libellule. Ces demoiselles sont bien trompeuses !.. nous leur imaginons un cœur tendre : elles sont féroces ; des préoccupations éthérées : elles n'ont qu'un souci, boire et manger ; des mœurs à tout le moins pastorales : ce sont des bandits, des brigands de caverne! Et quand vous les voyez ainsi voler, de droite et de gauche, avec des airs penchés, elles sont en quête de quelque carnage. Les mouches et les papillons sont leur proie habituelle, rien d'ailleurs ne résiste à leurs mandibules ; et ces armes terribles semblent ne pas leur suffire. Elles portent au dernier anneau de leur corps deux grandes pinces ; quand elles ont saisi une proie, elles se recourbent sur elles-mêmes, serrent ces pinces autour du cou de leur victime et l'emportent au loin, comme un captif attelé à un char de guerre. Dans leur premier âge, ces demoiselles habitent le monde des eaux : leur marche est lente et pénible; comment alors saisiront-elles leur proie? Eh bien, le Ciel leur a donné comme un bras, attaché au menton et terminé en pince de homard ou d'éerevisse. Elles le replient sous leur ventre, mais si un petit insecte vient à passer, soudain le bras se détend comme un ressort et le saisit au passage. J'ai dit que leur marche était lente : elles savent
obvier à l'inconvénient. Je me souviens qu'autrefois, un élégant navire faisait le service de la Meuse, entre Liège et Seraing; il n'avait ni aubes, ni hélice, et marchait fort bien : d'énergiques pompes aspiraient l'eau à l'avant du navire et la refoulaient à l'arrière, ce qui suffisait à lui donner sa vitesse. Je gage que l'ingénieur qui l'imagina, — et se vit breveter sans doute, — a volé son idée aux larves des libellules.
Elles pompent, en effet, mais à l'arrière, un petit flot qu'elles tiennent en réserve. Vient-on à les poursuivre, elles le rejettent brusquement et cette expulsion violente les pousse en avant comme une flèche rapide.
Ainsi armés, les insectes ont divers moyens d'atteindre leurs victimes. Les uns partent en guerre bravement, et fiers dans leur bravoure, ils gagnent leur vie à la pointe de l'épée, comme le lion dans les déserts de l'Afrique, comme le tigre dans les forêts des Indes.
D'autres, comme l'hyène, s'en vont parmi les
tombeaux, à la recherche des morts. Oui, le monde des insectes a ses hyènes, et le nom qu'ils portent marque leur métier. Ce sont les nécrophores : les fossoyeurs.
Sur le bord d'un guéret, fatigué d'ans et de misère, un vieux mulot a rendu l'âme; pas un de ses enfants n'est là pour ensevelir sa dépouille : il est mort seul, abandonné. Sa chair n'est pas encore refroidie sous le velours de sa robe, ses petites pattes crispées et tournées en l'air ne sont pas encore roidies, que toute une confrérie de nécrophores accourent. Qui ne les connaît, qui ne les a vus. ces frères des pénitents blancs d'Espagne? Leur corps noir est garni sur les flancs de poils jaunes, et leurs ailes sont coupées de deux bandes dentelées de rouge-feu. Ils entourent le petit cadavre, se partagent la besogne, creusent le sol par dessous avec leurs grosses pattes, et le font descendre insensiblement sous terre, puis ils le recouvrent avec un soin parfait. Et puis? Le vont-ils dévorer? Non, à cet âge le nécrophore ne se nourrit plus de chair morte, mais sa larve s'en repaît. Aussi, à peine le mulot est-il sous terre que les femelles y déposent leurs œufs ; puis, assurées sur l'avenir de leurs enfants, elles s'en retournent le cœur léger,
sans se douter qu'en servant leur famille elles ont servi l'homme, en le protégeant contre l'infection de ces cadavres.
Quand la force ou l'adresse font défaut à un insecte dans la poursuite de sa proie, c'est à la ruse qu'il a recours, et il réussit à merveille : il nous donne des points ; nous sommes experts cependant en ruses hypocrites.
Rien n'est vif, alerte et vaillant comme la cicindèle, c'est un mouvement sans repos, une activité sans relâche ; son corps est d'un beau vert de mer, mais la tête, le corselet et le bord des ailes ont des teintes cuivrées qui, au soleil, semblent des marques de feu. Cinq points blancs sur les ailes, comme cinq perles fines sur un émail vert, font reconnaître la cicindèle champêtre, la plus commune en nos pays. Par les temps chauds, vous la rencontrerez dans les sables, en plein soleil ; par les temps froids, elle court entre les herbes et les mousses. Quand on la prend en main elle répand une forte odeur de rose ou de jacinthe. Linné l'appelait « le tigre des insectes » et en vérité sa férocité est extrême : sa mâchoire puissante, sa cuirasse épaisse, son agilité sans égale en font un animal de combat et de proie.
Sa larve est aussi carnassière, mais un grand long corps et trois paires de petites pattes seulement rendent sa démarche d'une lenteur désespérante. Que fait cette larve disgraciée ?
Elle se creuse dans le sol une longue fosse droite ; cette besogne faite, elle s'y établit au niveau du sol, comme un ramoneur dans une cheminée. Cette petite larve porte au cinquième anneau du ventre, le plus développé de tous, deux gros crochets destinés à l'amarrer aux bords de sa cheminée. Elle est donc là bien à l'aise, pliée en S : sa grosse tête plate ferme le trou, comme une pierre ronde au-dessus d'une citerne. Et la bête attend qu'un insecte lui marche sur la tête. Elle aurait long à attendre, si elle creusait son trou au hasard. Un homme pourrait agir ainsi. Mais non ! tant déconsidération n'entre pas dans la conduite d'un insecte... Avant de creuser son trou, la petite bête a fait une reconnaissance, elle a cherché un sentier de fourmis — car les fourmis ont leurs sentiers — et c'est là qu'elle a foré son puits.
Attention maintenant... Voici les fourmis qui arrivent ; la première avance, elle passe sans défiance, mais à peine est-elle posée sur le front de la larve que celle-ci tombe brusquement au fond
du trou ; le sol manque sous les pieds de la fourmi, elle roule dans l'abîme et glisse entre les pinces de la rusée chasseresse. Ce premier repas fini, la cicindèle remonte et remet sa tête à l'affût.
La larve du fourmilion fait à peu près de même. Ce n'est pas un cylindre qu'elle creuse au milieu du sol : c'est un cône dans les sables ; la petite est au fond tout enterrée, ne laissant sortir que ses mandibules. La pente de ce petit cratère est si bien calculée que tout insecte passant sur les bords dégringole et roule au fond ; si les mâchoires de la larve n'en sont point assez tôt maîtresses, elle se relève et l'assaille avec une vigueur incroyable, à coups de grains de sable ; elle l'étourdit, le lapide, l'enterre tout vivant et le mange ! Mais après ? Si le fourmilion gardait auprès de lui les débris de sa table, son entonnoir deviendrait bientôt un charnier et tout, fuirait son approche. Eh bien, quand la victime est sucée et qu'il n'en reste plus que les dépouilles et les os, le fourmilion place le tout sur sa tête, la baisse lentement, puis la relève d'un coup, et envoie promener tout ce fumier à trois pouces de sa demeure.
Cette ruse, si adroite, qu'est-ce autre chose, s'il vous plaît, que la trappe, la fosse au loup, à l'ours
et au tigre ?.. Nous n'avons rien trouvé de mieux que d'imiter les petites bêtes. En vérité, notre tort n'est point là : il est de leur en témoigner si peu de reconnaissance. Nous sommes de grands ingrats.
Une ânesse brouta un cep de vigne ; ce cep donna l'année suivante plus de raisins qu'aucun autre : la taille de la vigne était découverte. Les Grecs élevèrent un monument à cette ânesse, à Nauplie, entre le temple de Cérès et la fontaine Canathos. Mais, depuis les Grecs, même en buvant le vin de la vigne, qui songe à l'ânesse de Nauplie?
Nous avons mieux que la trappe pour nous emparer des fauves : le traquenard. Je n'oserais pas jurer que nous n'en avons pris l'idée à la mante religieuse.
Rien n'est étrange comme cet insecte et je ne sais à quoi le comparer. A ne voir que son ventre et ses deux paires de pattes d'arrière, on dirait une sauterelle, mais sur cet arrière-train se pose, mi-relevé, un long et fin corsage armé de deux pattes taillées en faucilles et bordées de fins aiguillons. L'insecte les relève vers le ciel avec un geste suppliant et des yeux mi-fermés. On dirait Madeleine à Sainte-Baume, criant miséricorde à
QO NOS INSECTES.
Dieu et le touchant par son amour et par ses larmes. Cette attitude pleine de componction et ces allures pénitentes lui ont fait donner un nom pieux : c'est la mante religieuse, c'est la mante prie- Dieu, prega-Diou.
Hélas ! ces procédés dévots sont un affreux masque. Qu'une mouche inoffensive, qu'un papillon au cœur tendre et sans fiel, qu'une pauvre petite bête à Dieu, trop ignorante des perfidies de ce monde, vienne à passer entre ces bras pieux, soudain ils se referment et, se détournant du ciel pour se replier sur leur victime, ils la transpercent de leurs mille glaives acérés ! — Prenons garde, ô fiis d'Adam et d'Eve, ne jetons pas la pierre à ces pauvresses de la famille des insectes, regardons autour
de nous, n'avons-nous pas Mais ne soulevons
pas la poussière des chemins !
Après l'amour de soi, le seul qu'ait pu cultiver l'insecte dans sa vie solitaire, vient un plus noble amour : l'amour de la famille.
J'ai dit autrefois combien l'oiseau mettait de
grâce et de coquetterie à faire valoir ses avantages, quand l'heure d'entrer en famille et de faire un choix arrivait pour lui.
Nous ne voyons pas pourquoi l'insecte agirait différemment. Mais je ne serai point long en cet endroit pour plusieurs motifs. L'un deux — non pas le meilleur — c'est que le nombre des observations est fort restreint. Toutefois nous savons déjà que c'est par le chant que bon nombre d'insectes cherchent à plaire. D'autres ont foi dans leur parure.
Pourquoi, pensez-vous, ce petit ver noir malpropre brille-t-il comme une étoile, dans l'herbe des prairies et sous la mousse des bois. C'est son appel à lui. Observez, vous verrez bientôt accourir de loin, les ailes étendues, guidé par cette étoile, le compagnon privilégié de son existence rapide. La pauvrette rampe, hélas! lui peut s'élancer dans les airs, et quand après ses folles courses il revient au foyer, c'est l'éclat de ces brillants qui l'attire et le dirige.
Héro la prêtresse, Héro la fidèle, allait ainsi tous les soirs, sur la grève, enflammer au sommet d'une tour solitaire, le fanal qui devait guider Léandre sur les flots perfides de l'Hellespont.
Avez-vous observé les jeux des papillons? On en voit par centaines au mois d'août et de septembre, de ces papillons au corps noir et aux ailes blanches marquées de noir. C'est la piéride du chou. Souvent on les voit voler deux à deux, se poursuivre, s'échapper, revenir, monter, descendre, tourbillonner ensemble. On dirait qu'ils se combattent. Oh ! non !.. Enfin l'un se pose : l'autre accourt, mais en vain, car à son approche le premier a relevé les ailes et couvert tout son corps. De guerre lasse, il boude, et s'envole. Tout semble rompu. Mais ce n'est qu'une feinte, un épisode de leur petit roman. A peine a-t-il fui jusqu'à la fleur voisine que ses ailes s'abaissent comme un ressort, et le noir petit corsage apparaît à nouveau. Oh ! que la .réconciliation sera tôt faite! Eh bien, non ! les ailes se relèvent encore, et les agaceries, les poursuites, les refus, les départs simulés recommencent de plus belle. Ces jeux durent parfois plus d'une demi-heure, et c'est si long une demi-heure dans la vie d'un papillon !.. Il faut voir ces choses. C'est un si curieux spectacle! mais il le faut comprendre.
Tous les insectes ne présentent pas au même degré le caractère inoffensif dans leurs tendresses, et l'on sait que plusieurs sont d'une brutalité sans
NOS INSECTES. g3
exemple. Témoin la libellule dont j'ai déjà parlé : elle n'épouse pas, elle enlève et vous l'avez pu voir emportant dans son vol, serrée par le cou, dans les pinces de son abdomen, sa victime mal résignée.
L'épéire diadème, cette belle araignée de nos jardins, que l'on voit en automne au milieu de sa fine toile, avec son gros ventre tout incrusté de dessins bizarres, l'épéire est plus sanguinaire encore. Malheur au pauvre mâle, s'il ne fuit assez vite; elle l'embobine, elle le coud dans une toile, lui perce le cœur et... le suce tout entier .. Ce malheureux prince-conjoint a conscience des dangers qu'il court, et d'ordinaire il détale à toutes jambes ! Mais passons à de plus doux spectacles!
Quand Dieu veut nous faire comprendre son amour, il se compare à une mère. « Venez à moi, dit-il, comme une mère console et caresse son jeune et unique enfant, je vous consolerai, je vous parlerai, je vous allaiterai dans mon sein, sur mes genoux, comme une mère. (Isaïe, c. 66, v. 12 et ss.) J'aurai compassion de vous plus qu'une mère!
(Eccli., c. 4, V. II.) Une mère peut-elle oublier son enfant, et n'avoir pas de pitié pour le fils qu'elle a porté dans ses entrailles? Eh bien, quand même elle, votre mère, vous oublierait, moi je ne vous oublierai jamais! (Isaie, c. 49, v. 1 5.)» Et je le comprends, oui! je comprends que Dieu n'ait pas trouvé, pour nous faire concevoir son amour, de meilleur recours que l'amour d'une mère. Ecoutez-la donc quand elle a perdu dans ses fils lame de sa vie! « Une voix a été entendue dans Rama : c'étaient des pleurs et des cris : c'était Rachel pleurant ses enfants et nul ne l'a consolée, car ils ne sont plus! (Matth., c. 2, v. 18.) » Noémi, dans l'exil, avait perdu ses enfants : elle revint et l'on voulut fêter son retour : « Oh! non, dit-elle, ne m'appelez plus Noémi, mais Mara ; car le Seigneur m'a remplie d'amertume. J'étais belle autrefois, on m'appelait Noémi ; aujourd'hui appelez-moi Mara, la malheureuse, car le Seigneur m'a enlevé mes enfants. (Ruth., c. I, v. 20.) »
On raconte que, dans les rues de Florence, un lion avait enlevé un enfant. Folle de désespoir et d'angoisse, la mère s'élance, les cheveux épars, les bras ouverts, et, se jetant à deux genoux devant le redoutable fauve : « Mon fils ! mon fils ! rends-moi
NOS INSECTES. g5
mon fils ! » s'écria-t-elle, et le lion surpris, épouvanté de ce cri d'une mère, laissa tomber l'enfant à ses pieds ! Eh bien, je le crois ! Oui, je crois que toute créature comprend ce cri et l'écoute, parce que toute créature, à une heure donnée de la vie, a éprouvé dans son âme, l'amour qui l'inspire et le déchirement qui l'arrache.
Oh ! oui. il n'est pas si petite créature du bon Dieu, à qui sa providence confie un jour le soin de veiller sur des enfants, qui n'ait senti dans son cœur la tendresse, le dévouement, l'abnégation et les sacrifices de l'amour maternel.
J'ai dit plus haut combien le champ où se déploie l'amour maternel des insectes est étroit, et pourtant !.. Voici tous insectes qui ne verront jamais leurs enfants! je prends au hasard.
Le cynips du chêne est un petit hyménoptère que l'on confondrait volontiers avec une fourmi ailée. Au moment de la ponte, il va dans les taillis et dans les bois, en quête d'un chêne : il n'est point botaniste, et pourtant ne s'y trompe jamais. Posé sur la feuille, il en perce la peau avec une petite tarière qu'il a sous le ventre et, au beau milieu de la feuille, il dépose un œuf. Aussitôt, comme une chair blessée par un cousin, la feuille gonfle autour
de la piqûre et il se forme un petit bouton sphérique, gros comme une cerise, d'un vert sombre, à bandes rosées ; c'est la noix de galle : l'œuf est au milieu ; la larve, en sortant, trouvera autour d'elle un petit grenier d'abondance ; la nymphe encore ; et, quand le printemps sera venu, l'insecte parfait sortira de son nid en creusant une petite galerie cylindrique. En vérité, la mère pouvait mourir !
Hier soir — nous sommes au mois de janvier — j'ai voulu découper une de ces noix du chêne : l'insecte à l'état parfait s'y trouvait enfermé ; mis au jour, bien malgré lui, je pense, il ne dédaigna pas pourtant de se promener sur la feuille de papier où je l'avais posé. Cette petite bête était destinée à passer tout l'hiver dans sa cellule.
D'autres cynips pondent leurs œufs sur l'églantier ; la galle qu'ils produisent est chevelue : on dirait un nid tressé de mousse et d'herbes ; d'autres sur les chardons dont ils gonflent la tige ; d'autres encore en pleins bourgeons frais, qu'ils transforment en artichauts. Aucun ne se trompe dans le choix de sa tige ou de sa feuille.
Les voyageurs qui font le pèlerinage de la Terre- Sainte, rapportent des bords de la mer Morte un
gros fruit rond que l'on appelle les pommes de Sodome ; c'est le seul fruit, dit-on, qui naisse sur ce sol maudit. La légende est pieuse, malheureusement ce fruit n'en est pas un. C'est une galle : le nid d'un cynips. Ouvrez-le, vous y trouverez les larves au milieu de la poussière sèche qui doit les nourrir.
Les mères se retrouvent parmi les fleurs ; elles vont se retrouver parmi les animaux ; leur coup d'œil en zoologie sera aussi sûr qu'il le fut en botanique. Je me trompe ici, ou du moins, pour un cas, j'exagère. La mouche carnassière qui pond ses œufs dans des chairs corrompues se laisse prendre, et les pond parfois sur les plantes infectes (Arum maculatum, Stapelia hirsuta) qui répandent la même odeur. En vérité ce ne sont pas des œufs que pond cette mouche, ce sont des larves déjà vivantes. Toute leur peau est recouverte d'aiguillons ténus ; au dernier anneau de l'abdomen, elles portent deux gros crochets qui les fixent aux chairs qu'elles dévorent. Parfois ces affreuses larves sont déposées par leur mère dans les blessures d'un malade, dans l'oreille, dans le nez, partout ! — Quand les prédicateurs parlent de ces vers terribles auxquels notre corps sera livré un jour : c'est de ces
q8 nos insectes.
larves qu'ils parlent. Nous ne les portons pas en nous, mais leurs mères choisissent pour leur berceau nos corps et nos membres, comme un bien qui leur est dévolu et sur lequel elles ont droit.
Une autre mouche, assez commune, doit passer la plus grande partie de son existence dans l'intestin du cheval. Comment la mère y introduira-t-elle ses œufs ? Le ciel l'a rendue si ingénieuse ! Elle les pond sur la poitrine du cheval à portée de sa langue... Celui-ci sent je ne sais quelle démangeaison, il se lèche et avale les œufs !.. Bientôt ils éclosent, il en sort une larve dont chaque anneau porte une séries de crochets qui la fixeront à l'intestin de son hôte. A l'heure voulue, elle se transformera en nymphe, puis naîtront ses ailes, et alors... un beau jour, elle arrivera à la lumière... secouera ses ailes et prendra son vol !
La céphalémie du mouton pond ses œufs dans les narines de l'animal ; les larves remontent avec leurs crochets dans les cavités du nez et s'en vont ronger le cerveau de la pauvre bête.
Au premier coup de crochet, le malheureux mouton frappe le sol de ses pattes de devant et se traîne le nez dans l'herbe, mais tout effort est inutile : il en mourra.
Linné a vu une mouche suivre pendant toute une journée le renne attelé à son traîneau, jusqu'à ce qu'enfin, elle put pondre ses œufs sur sa poitrine.
A dautres, il faut plus d'intelligence.
La larve des méloè's est carnassière, sa nymphe se nourrit de miel. Comment fera la mère pour assurer, dans deux inclinations si diverses, l'avenir de son enfant ?
Je connais peu de traits, dans la vie des insectes, comparables à celui-ci.
L'insecte dont je veux parler appartient à une famille très remarquable ; la cantharide, dont les ailes pulvérisées nous fournissent nos vésicatoires, lui a donné son nom. La mère, avec un instinct qui a tout prévu, pond ses œufs au pied d'une plante que visite, entre mille insectes, une abeille solitaire, l'antophore, puis elle meurt, abandonnant à la grâce de Dieu son trésor. Tu peux mourir, petite mère, Dieu veille sur ton enfant ! Quand la petite larve sort de l'œuf, elle remonte doucement la tige de la plante et s'installe au milieu d'une fleur. Qu'y va-t-elle bien faire ? il lui faut des chairs pour se nourrir !.. Elle attend ! Des papillons visitent la fleur : elle les contemple, les
admire sans doute, mais les laisse passer. Vingt insectes viennent y butiner : elle les laisse passer encore. Survient l'antophore, tout change ; la petite larve l'a reconnue, elle s'agite, s'avance et s'attache aux poils des jambes de cette grosse abeille, elle les étreint et se laisse emporter dans les airs. Suivons-la. — L'antophore a coutume de creuser pour chacun de ses œufs un petit godet dans la terre ; elle y dépose une ample provision de miel et pond l'œuf par dessus, puis elle ferme le trou d'un très gracieux couvercle et, elle aussi, abandonne son œuf à la Providence. L'antophore arrive donc à son nid, y dégorge un dernier flot de miel et pond un œuf: aussitôt la larve de la méloë décroche ses amarres et se laisse tomber sur l'œuf : l'abeille ferme son nid et s'envole. Hélas ! elle n'est pas à vingt pas que la larve cruelle a brisé cet œuf qui renfermait tant d'espérances, elle le mange peu à peu, ménagère de ses ressources ; puis, quand tout est consommé, elle s'endort et devient une grosse nymphe toute massive, qui se gorge du miel amassé sur place pour le petit qu'elle a dévoré. Enfin, traversant sa métamorphose dernière, elle brise le nid et sort recommencer en plein jour la vie facile qu'avait vécu sa mère.
La mylabre de la chicorée, aux ailes noires bandées de jaune ou de rouge, que les Grecs anciens appelaient autrefois la cantharide, vit de même aux dépens des abeilles.
Oh ! sans doute, c'est affreux de vivre ainsi aux dépens d'une pauvre abeille : de lui dévorer son miel et son enfant. Qui ne songe ici à ces substitutions en nourrice qui ont fait le thème de tant de romans lamentables ! Le roman des méloè's l'emporte en cruauté froide et sanguinaire. Certes, je ne les justifie pas, mais, dans leur cruauté même, je voulais vous faire admirer cet incompréhensible mystère de l'instinct maternel. J'admets que le philosophe, sur les cimes élevées où l'intelligence habite, s'émerveille devant l'action puissante et sereine de cette faculté si haute qu'elle touche à Dieu ; mais faut-il aller si loin pour admirer ? faut-il gravir ces hauteurs pour laiser aller son âme à l'extase ?
Un hyménoptère de la famille des ichneumonides, très facile à observer, nous dépeindra les mœurs de presque tous ses frères. Comme tous, il est reconnaissable à ce trait que son abdomen, en voûte, se rattache au thorax par un ligament fort grêle et porte à l'extrémité opposée une longue
tarière. Il est très répandu ; noir, avec les pattes fauves; on l'appelle le microgastre aggloméré. Quand il est sur le point de pondre, on le voit voltiger dans les champs à la recherche des chenilles du chou. Lorsqu'il en aperçoit une, il se précipite sur elle, se pose solidement sur son dos et la perce de sa tarière ; puis, dans la blessure qu'il a faite, il pond un œuf. Il recommence deux ou trois fois cette opération sur une même chenille, et s'envole à la recherche de nouvelles victimes. Celles-ci semblent n'éprouver aucune douleur : on dirait que l'ichneumon a versé dans la blessure qu'il a faite, je ne sais quel baume qui la guérit et la cicatrise. Mais bientôt les œufs éclosent, et les petites larves qui en émergent rongent lentement le corps qui les abrite. Quand la pauvre chenille est morte et qu'il n'en reste plus que la peau vide, la larve sort et vient tisser, à côté des restes de la victime, le petit cocon blanc où s'écoulera, sans remords, sa vie de nymphe.
Il est des années et des localités où, sur une centaine de ces chenilles blanches, il serait difficile d'en trouver trois qui ne portent dans leurs flancs les œufs du microgastre. L'entomologiste qui les a recueillies est surpris de voir qu'au lieu de passer à
NOS INSKGTES. 103
l'état de nymphe, elles se recouvrent comme d'une grappe de petits cocons étrangers, qu'elles ont nourri de leurs entrailles.
Je parlais tantôt des noix de galle. Souvent, au lieu d'un cynips, on en voit sortir de gracieux chalcidiens. Leur mère a plongé son stylet à travers toute l'épaisseur de la noix, elle a trouvé l'œuf du cynips, l'a percé à son tour, et y a déposé son œuf à elle.
D'autres ichneumoniens, plus puissants, ont d'énormes tarières ; on les voit le long des gros troncs d'arbres aller et venir dans une agitation inquiète. En voici un : ses antennes vibrent, ses ailes frémissent, il cherche... tout à coup il s'arrête; à travers l'épaisse écorce il vient de découvrir, logé dans les profondeurs du tronc, une grosse larve de capricorne. Assuré de sa découverte, il tourne et retourne autour de ce point comme autour d'un centre, jusqu'à ce qu'il ait découvert quelque fissure qui lui permette d'atteindre ce gros ver jaune. Alors, la tête en bas, fortement accroché par six pattes, il relève son ventre, dirige sa tarière et, d'un coup vigoureux, perce la chenille qui semblait si bien abritée contre la fortune adverse ; l'œuf glisse à travers
l'épaisseur du bois et se loge dans les chairs de la victime.
C'est toujours, comme vous le voyez, la même ressource de forbans que ces mères mettent en œuvre et, si étrange que la chose puisse vous paraître, j'espère vous montrer un jour que ces luttes cruelles sont une des conditions essentielles et l'un des facteurs les plus puissants de ce que l'on appelle les harmonies de la nature.
Mais je veux vous dépeindre des mœurs plus touchantes, voici une mère que nous pourrons aimer : la cochenille. Elle pond ses œufs, les uns à côté des autres, en un petit amas jaune, sur la feuille verte d'un cactus ; mais comment abriter ce trésor? Elle ne le pourra défendre, car elle va mourir ; elle n'a point de filière pour les couvrir de soie, elle n'a aucune des mille ressources auxquelles ont recours les autres mères ! Eh bien, la pauvre petite, tout épuisée et déjà mourante, n'écoute que son amour ; elle s'étend sur son trésor, fixe solidement ses membres et son corps à droite, à gauche, par devant, par derrière, recouvre sa famille comme d'un bouclier, et meurt 1 Ah! Mesdames, n'est-ce pas que c'est là la vraie mère !
La plupart des papillons filent, pour y déposer
NOS INSECTES. io5
leurs œufs, un grand nid de soie ; en hiver, on les voit pendus aux arbres, et ce sont eux que nous détruisons lorsque nous procédons à l'échenillage réglementaire. Mais tous n'ont pas cette ressource. L'un de ces déshérités, le bombyx neustrien, petit papillon d'un fauve roussâtre, avec deux raies foncées sur la première paire d'ailes, pond ses œufs en rond sur les branches ; il en forme ainsi comme un petit bracelet que l'on découvre aisément quand les arbres sont dépouillés. L'enveloppe de ces œufs est si dure que les petits ne souffriront pas du froid de l'hiver. On devrait détruire ces petits bracelets, comme on détruit les grosses bourses, car la chenille de ce bombyx est grandement ravageuse. Les pommiers et les poiriers en souffrent beaucoup. Mais nos conseillers communaux et nos agents de police l'ignorent sans doute : ils sont muets sur cet article.
Toute une famille de petits papillons, dont le caractère est d'avoir le corps très velu et, à l'extrémité de l'abdomen, une grosse touffe de poils : les liparis, causent à la végétation des dommages aussi graves. Voici comment la femelle s'y prend pour abriter ses œufs : elle les pond en tas, puis, la petite bète n'ayant pas de soie pour les couvrir.
io6 NOS INSECTES.
s'arrache par poignées les poils du corps et les entasse, comme les plumes d'un édredon, sur ces chers œufs qu'elle va abandonner pour mourir. Ses six pattes y travaillent, elle se dépouille jusqu'au bout et n'arrête sa besogne que lorsque les anneaux de son abdomen apparaissent noirs et dénudés, eux qui tantôt reflétaient les couleurs les plus brillantes.
J'avais sous les yeux, hier encore, deux petites bourses ovales, de soie blanche au dedans, de soie brune au dehors, grosses au plus comme un pépin de poire. Quand je les trouvai, elles étaient suspendues à un fil de soie d'environ trois centimètres, on aurait dit deux lustres attachés à la voûte d'une église... Ce fut sous la fenêtre d'une petite chapelle, au pied d'un bois, que je les découvris. En les ouvrant avec de fins ciseaux, je vis tomber de l'une six petits œufs, de l'autre sept.
Ce sont les nids d'une araignée vagabonde : d'une attyde sans doute; mais je n'ai su en déterminer l'espèce à la simple inspection du nid.
Nous admirons les nids des oiseaux et, sans nul doute, ils sont admirables; mais que dire des nids soyeux que voilà?
Ah! quand une mère, souriant à l'avenir, pré-
pare le berceau de son enfant, elle sait qu'elle y verra dormir le petit ange qu'elle attend de Dieu ; elle le pressera sur son sein, elle l'inondera de ses baisers ; elle le sait dans son cœur, elle sait qu'elle a été ainsi bercée!., et déjà, en étendant ces linges blancs et ces fines dentelles, son imagination lui montre, s'épanouissant au milieu de ce doux nid, la petite figure bien-aimée de son enfant!
Mais ces pauvres mères ne sauront rien de ces joies ! et pourtant elles travaillent, elles filent, elles tissent avec la même ardeur, le même dévouement, le même amour.
Il en est dont la prévoyance va plus loin. A côté même du nid, elles accumulent la pâtée dont les petites larves devront se nourrir.
La puce — nous devrions aimer les puces, en leur découvrant un si bon cœur, — la puce dégorge au milieu de ses œufs de petites pelotes de sang durci : quand la larve naîtra, à défaut du lait de sa mère, c'est notre sang qu'elle boira.
J'ai parlé plus haut des abeilles solitaires et de la
lo8 NOS INSECTES.
manière dont les méloës envahissent leur nid. Voici comment ces petites bètes le construisent. Je citerai, comme exemple, l'anthocope que Réaumur appelait l'abeille tapissière. Elle est commune dans notre pays, noirâtre, très velue, avec des liserés de poils blancs sur le ventre. L'anthocope, au moment de pondre, creuse en terre une petite fosse cylindrique de deux à trois centimètres de profondeur. Estce le nid? Ah! le berceau de son enfant doit être plus riche et plus doux. La petite fosse creusée, elle vole droit à la rechercha d'un coquelicot... la pétale de ces fleurs est douce et soyeuse et sa vive couleur tranche si bien au milieu des épis blonds ! Elle va, la petite, et coupe une large bande dans cette soie rouge, puis, la roulant entre ses pattes, elle vole à son nid. Elle étend alors, de droite et de gauche, cette tapisserie royale : le travail est long, car il n'y peut pas rester un pli. Elle retourne à la fleur, car il lui faut cinq ou six doubles de cette brillante étoffe. Deux jours se passent pour confectionner ce petit prodige; l'abeille, alors, y dégorge du miel et y pond un œuf... Il faut clore le berceau maintenant. L'insecte remonte et, avec ses pattes de devant, replie l'une sur l'autre les bandes de soie rouge... C'est un petit dôme recouvrant le berceau,
puis, par dessus, elle amène, grain à grain, assez de terre pour niveler le sol et masquer la petite retraite.
Cette petite abeille pond de vingt à trente œufs : pour chacun elle construit un berceau à part, et toujours avec le même luxe d'amour et de tendresse. Et comme elle les défend quand on les attaque! Voici un trait devenu classique.
Les chrysides sont de petits ichneumons sans tarière, ce qui les oblige à ruser pour bien établir leurs œufs. Ils profitent de l'absence d'une antophore pour les glisser dans son nid.
Or, une chryside, l'hédychre royal, en quête ainsi du moment propice, se trompa d'heure et pénétra dans le nid d'une antophore, tandis que l'abeille travaillait au fond. Soudain, celle-ci aperçoit l'envahisseuse et se précipite sur elle avec fureur; la chryside épouvantée, se pelotonne sur elle-même ; l'abeille la frappe à coups redoublés de son aiguillon, mais la chryside est fortement cuirassée et l'aiguillon s'émoussait sur l'acier de ses flancs.
L'abeille sentit son impuissance ; "furieuse, elle secoua de toutes ses forces la chryside enroulée, la rejeta dehors, puis, avec une rage sans égale, de
no NOS INSECTES.
deux coups de mandibules, elle lui coupa les deux ailes au niveau de la poitrine. Satisfaite alors et chantant victoire, elle s'envola.
La pauvre chryside était condamnée : sans ailes, comment explorer d'autres nids ? Inquiète et tourmentée, près de mourir d'épuisement à la suite de ses affreuses blessures, elle voulut, du moins, assurer la vie d'un de ses fils ; elle se traîna lentement jusqu'au bord du nid de l'abeille, prête à affronter de nouveaux dangers... l'abeille, cette fois, était absente : elle put pondre un œuf et s'enfuir, mais, à deux doigts du nid, elle mourut.
J'ai déjà dit comment le philante apivore s'empare d'une abeille replète et dodue, l'assassine et l'emporte au nid de ses enfants. Le sphex fait de même, mais il ne tue pas sa victime : il ne l'endort pas comme on endort un patient au moment d'une opération terrible, non, il la jette dans un état dont rien n'égale l'horreur.
Parmi les poisons affreux dont les sauvages imprègnent leurs flèches et leurs dards, il en est un plus terrible que l'upas dont le Malais enduit son kriss, c'est le curare. Ce poison du Para ne tue pas, il paralyse. Celui qui en est frappé, vit et respire, il entend, il voit, il sent, mais tous ses membres
ont la torpeur froide et l'inertie du cadavre. Tel est le venin du sphex. Chenilles, sauterelles, araignées, abeilles, peu importe, le sphex les assaille, les transperce et les enterre toutes vivantes dans le nid où il a déposé ses œufs. L'œuf se brise et la larve éclot.
La victime, immobile, entend le bruit de ses pattes grinçant sur l'écaillé qu'elle abandonne : elle sent cette larve avide ramper sur son corps, elle la voit ; elle voit, elle sent ses mandibules acérées pénétrer dans ses chairs... elle est dévorée toute vive... et le poison la paralyse : pas un mouvement de son corps, pas un battement de ses ailes ne vient en aide à son désespoir, et elle meurt dans ces tortures.
Le pampyle des chemins a le même raffinement de cruauté barbare : il paralyse aussi les araignées qu'il veut servir à ses enfants ; mais, tandis que le sphex construit d'abord son nid et l'approvisionne ensuite, le pampyle agit à rebours et fait sa provision avant toute autre chose, ce qui lui donne un embarras dont il se tire à merveille.
Il pose son araignée, non pas sur le sol où d'autres insectes de sa famille, chassant comme lui,
pourraient la lui ravir. Il l'attache à une grande herbe, tout au sommet, et de manière à la cacher à tout regard indiscret ; puis il se met à creuser. De temps à autre, on le voit grimper le long du brin d'herbe, il va voir son araignée : il la regarde, la touche, la palpe de ses deux antennes et puis retourne à son ouvrage ; il fait dix à vingt fois ce manège avant d'avoir fini son trou. Il pond alors, prend l'araignée, la pousse en avant, la jette au fond du nid, et ferme le gracieux berceau.
Par une bonne fortune assez rare dans notre vie de moine, il me fut permis de tenir un chien qu'un ami, peu au fait de nos mœurs, nous avait donné. Cette petite bête m'aimait avec une tendresse sans égale et — je ne m'en cache pas — je le lui rendais. Tout ce bonheur fut de trois mois à peine !.. Souvent Flafla, — c'était son nom : je ne le dis jamais sans un ressouvenir triste — souvent Flafla m'a jeté dans de grandes perplexités philosophiques. A chaque instant, son instinct semblait s'illuminer de
NOS INSECTES. n3
clartés plus hautes. J'aurais mille traits à conter de cette aimable bête ; je n'en citerai qu'un. Un de mes collègues et moi étions à causer ; Flafla s'en fut poser les deux pattes de devant sur les genoux de mon interlocuteur. Celui-ci les lui prit dans ses deux mains. L'idée me vint d'appeler Flafla ; il se débattit pour accourir, mais vainement ; sans lui faire mal, on le tenait bien. J'appelai encore : la petite bête faisait des efforts héroïques pour dégager ses pattes; elle aurait désarticulé ses os. Enfin, quand elle comprit son impuissance, sans plus faire le moindre effort, avec un regard plein de supplications, elle se mit à lécher tendrement les mains qui la retenaient captive.
Évidemment cette petite bête, pour arriver à ses fins, voyant que la force lui réussissait mal, tentait le chemin de la douceur, de l'amabilité et de la tendresse.
Un sphex, dans une situation analogue, agit en vrai physicien, sachant par cœur que la résistance de l'air est proportionnelle aux surfaces sur lesquelles elle s'exerce. Ce sphex ingénieux chassait dans une allée d'un jardin : il saisit une mouche énorme, l'endort d'un coup d'aiguillon et se met en demeure de l'emporter à son nid ; mais le vent
soufflait avec violence dans les ailes étendues de sa victime, le sphex qui la tenait entre ses pattes est jeté en arrière et tournoie sur lui-même. A trois fois, il reprend son vol, mais en vain, le vent est trop fort, et la bête retombe avec son fardeau. Enrin un éclair l'illumine, il pose la mouche à terre, lui coupe les ailes, la reprend et, cette fois, vainqueur de la tempête, il fend l'air en bourdonnant un hymne de triomphe.
Un dernier exemple. Le coléoptère qui me le fournit appartient à la famille des scarabées sacrés, qu'on adorait au temps des Ptolémée et des Pharaon : on le retrouve dessiné sur tous les monuments de l'époque, et même, placé comme une amulette au cou des momies et conservé avec elles à travers les siècles. L'espèce la plus commune chez nous est le géotrupe stercoraire, le bousier comme on l'appelle. Vous l'aurez vu sans doute, dans les belles soirées de l'été et de l'automne, se vautrant dans les ordures et traînant dans un vrai fumier ses ailes bleu d'acier. A première vue, la prédilection de cet insecte pour un milieu malpropre, la bouse de vache ou le fumier de cheval, nous prédispose mal en sa faveur. Nous nous écartons de cette sale bête et, rien qu'à la pensée de la toucher, notre
NOS INSECTES. i i5
cœur a des soubresauts. C'est ainsi que nous sommes !.. Que de fois, sur un trait qui nous désagrée, nous condamnons nos frères !.. Regardez donc de plus près et observez. Si ce bon gros bousier aime le fumier des chemins, c'est que ses petits doivent s'en nourrir ; il le sait lui, et voyez : il pond un œuf et, tout autour, avec ses pattes, il amasse de cette pâte, encore, encore ; il tourne et retourne la pelote qu'il vient de faire, c'est comme une petite boule qu'il grossit sans cesse, qu'il durcit, qu'il polit, qu'il travaille. La voici faite : notre scarabée va la mener en lieu sûr ; il la pousse en avant, elle roule et il ïa suit... Mais voici qu'il faut monter une pente... Comme Sysiphe, vingt fois arrivé au terme, il voit rouler son rocher et c'est à recommencer sans cesse : il ne se décourage pas, reprend, reprend encore ; enfin la crête est surmontée et le voici au plateau. Nouvel obstacle ! Un rocher, une petite motte de terre, est en travers du chemin... Que faire? Ah! c'est bientôt trouvé : il glisse sous la petite sphère sa grosse tète cuirassée et... la porte comme le ferait un portefaix de notre race !
Il arrive, hélas ! que la petite boule, en roulant, tombe dans une crevasse ou au fond d'un trou. Ici
Il6 NOS INSECTES.
tout effort est inutile ! la pauvre bête s'en aperçoit bientôt et s'envole ! Va-t-elle abandonner son enfant ? Non ! non ! jamais !.. Attendez !.. Entendez-vous ce bourdonnement fiévreux ?.. Elle est revenue ! Ils sont deux, ils sont trois, ils sont cinq... et, tous ensemble à la même besogne, tirant, grattant, poussant, tournant, ils ont bientôt dégagé le trésor.
Enfin la petite boule est arrivée au nid préparé pour elle : on l'y roule et, des bras et des jambes, on travaille à la recouvrir de terre. Chaque œuf demande à la mère ce travail et cette peine. Quand tout est fini, elle meurt tranquille. Ses petits n'auront ni froid ni faim.
Il arrive que, malgré tout son travail et toutes ses diligences, la pauvre mère n'atteint pas, avant la nuit, le nid qu'elle a creusé pour y enfouir son trésor. On la voit alors se retirer à l'écart, quand l'ombre devient trop épaisse, et s'endormir ; mais elle tient entre ses pattes, pressée contre son cœur, la petite boule à laquelle elle a confié ses espérances.
Je ne saurais assez le redire, ces pauvres insectes ne verront jamais leurs enfants et pourtant voyez comme ils les aiment !..
A quelques insectes, peu nombreux il est vrai, la Providence a permis de goûter les joies de l'amour maternel : il nous reste à voir de quel cœur ils en portent les charges.
Ici encore nos préjugés absurdes, nos préjugés ignorants, nous ont conduits à rebours de la vérité; ils nous ont donné des sentiments inverses de ceux que notre cœur devrait concevoir.
Ces insectes aimants et tendres, ces insectes
admirables dans leur dévouement et dans leurs
sacrifices, nous les avons en horreur!., ils nous
répugnent ! . . Pourquoi ? Je ne sais ? C'est un de ces
sentiments sans raison d'être, sans fond, un de ces
sentiments en l'air, comme notre cœur en abrite
toute une population, au grand détriment de la
réputation de notre esprit. Les punaises des bois,
les perce-oreille, les araignées, le taupe-grillon...
Oh ! que tout cela nous fait grincer les dents !.. et
comme en les voyant notre cœur sursaute ! Eh bien,
connaissez mieux ceux que vous poursuivez de
votre horreur !
n8 NOS INSECTES.
Les punaises des bois commencent à courir aux premiers jours du printemps. Vous les reconnaîtrez à ce signe, qu'elles ont les épaules couvertes comme d'un bouclier, dont la pointe se prolonge entre les ailes. On les voit sortir de dessous les écorces des arbres et promener leur dos rouge, bariolé de noir, carré et plat, aux rayons naissants du soleil. En attendant les jeunes pousses des arbres, elles font la guerre aux chenilles et aux larves. Quand la mère punaise a ses petits, elle est pour eux d'une tendresse extrême ; elle les conduit en troupe, allant de l'un à l'autre, veillant sur tous, toujours prête à les défendre, les dressant à la chasse. A la moindre approche du danger, on la voit les réfugier tous sous un éclat d'écorce et, seule sur le bord, faire face à l'ennemi.
L'une d'elles : le pentatome gris, dont le corps et les ailes sont d'un gris jaune tacheté de noir, est très commune en Europe. Les bouleaux et les ormes, les groseillers et les framboisiers sont ses arbres favoris. Il n'est pas rare de la voir, au mois de juillet, conduire vingt à quarante petits, comme une poule conduirait ses poussins. Quand on l'inquiète elle redresse la tête et bat des ailes, mais ne fuit ni ne s'envole.
Elle fuirait si elle était seule, mais rien ne saurait la séparer de ses petits ! Coupez la branche qui porte toute la famille et emportez-la, la mère restera fidèle ; enfermez-la dans une boîte d'entomologiste, elle continuera à battre des ailes comme pour vous épouvanter, mais elle ne quittera pas la branche : elle se laissera enfermer avec ses enfants ! L'oiseau défend ses petits avec une énergie désespérée, mais il ne pousse pas l'amour jusqu'à se laisser enfermer dans la cage où on les emprisonne.
Avez-vous jamais réfléchi à la vie d'une courtilière? Elle se creuse un terrier : l'entrée descend en ligne droite comme une citerne; à une profondeur de deux ou trois pouces, s'ouvre une première chambre horizontale; plus bas est la chambre d'enfants : elle est ovale et plus haute que la première. On y trouve parfois trois cents, parfois quatre cents (tufs. La mère se pose par dessus comme pour les couver. Quand les petites larves éclosent, elle les tient rassemblées dans le nid, et on la voit alors courir, voler, en quête de vivres pour cette prodigieuse famille. Le père la seconde : c'est un vrai ravage que ces parents voraces font parmi les insectes... hélas! et parmi les racines de nos jardins. Ces soins durent une année entière ; ce n'est
qu'après un an que les petites larves deviennent nymphes et prennent des rudiments d'ailes. Elles commencent alors à sortir de leur château, mais la mère les conduit et les ramène : elle ne les abandonnera qu'après les avoir guidées jusqu'à l'âge parfait de leur vie.
Ces braves courtilières ont la vie excessivement dure. Epinglées depuis des semaines, elles agitent encore leurs longues antennes et leurs pattes fouisseuses. Leur appétit est fabuleux! Enfermées à plusieurs dans une boîte, elles s'entre-dévorent. « Ce que vit mon père, à ce sujet, raconte Nordlinger, dépasse tout ce qu'on peut imaginer. En bêchant une planche de fleurs dans le jardin, il avait jeté dans l'allée une courtilière : il se hâta de la couper en deux et pensa, à tort, l'avoir tuée. Un quart-d'heure après, regardant par hasard ces lambeaux séparés, il vit... grand Dieu ! le train d'avant, avec rage, dévorer le train d'arrière ! »
Et le perce-oreille ! . . Les dieux se nourrissent d'ambroisie; les perce-oreille, d'œillets, de dah-
lias et de roses ; ils ne dédaignent pas toutefois la chair tendre des abricots, des brugnons et des pêches. Ces fines choses sont leurs mets favoris. S'il est vrai que le régime influe sur les mœurs, que de poésie doit renfermer leur âme ! Mais d'où leur vient cet affreux nom de perceoreille?.. Encore une fois de notre ignorance. D'où vient la terreur qu'ils inspirent aux enfants et aux mères?.. Toujours de notre ignorance!.. Les deux crochets tournés en pince que ces petites bêtes portent au bout de l'abdomen, et qu'elles ouvrent et redressent avec un geste menaçant, leur ont valu cette réputation odieuse; elles sont pourtant inoffensives. Mais leur réputation est faite, rien ne les en relèvera! Il suffit d'un fou pour jeter une pierre dans un puits : dix mille sages ne l'en retireraient pas. On a dit que la ressemblance que ces crochets affectent avec la pince, dont les joaillers se servaient autrefois, pour percer les oreilles des petites filles auxquelles on voulait mettre des pendants, a donné origine à la légende. Le sens serait bien détourné depuis lors. Toujours est-il que les perce-oreille ne sont dangereux que pour les fleurs et les fruits.
Mais, en vérité, n'entrent-ils pas dans les oreilles?
Écoulez bien. Quand la petite bête — dont la vie est nocturne — se trouve incommodée par la lumière ou par le soleil, ou par un importun qui la dérange, elle entre... dans les pots à fleurs posés pour la prendre, dans une crevasse, sous une brique, dans le premier trou venu. Or, si le premier trou venu se trouve être, par hasard, l'oreille — ou le nez, ou la bouche — d'un enfant ou d'un homme endormi... elle y entre, voilà tout, absolument tout. Elle n'a aucune prédilection pour cette retraite plutôt que pour aucune autre.
Au bout d'une des places publiques de Gand, on on a religieusement conservé, couché sur un affût de pierre, un énorme canon : Marguerite l'enragée. Un ivrogne en retard, poursuivi par une patrouille, s'y réfugia, s'y endormit à l'aise et, le lendemain, au grand ébahissement de la foule, en sortit à reculons. Si quelque anthropologiste, s'appuyant sur ce fait, affirmait que le genre humain a pour instinct primaire d'habiter l'âme de bronx.e des vieux canons,., que diriez-vous? Vous ririez, et bien feriez-vous. Mais vous n'êtes pas plus sage, croyez-m'en, en attribuant à ces pauvres insectes une prédilection pour les oreilles.
Il n'y a pas d'ailleurs que les perce-oreille qui se comportent ainsi!
Les traités de zoologie médicale citent vingt ou trente espèces, trouvées accidentellement, à l'un des trois états qu'elles traversent, dans le nez, la bouche, l'oreille, les yeux, dans une cavité quelconque du corps humain ; le perce-oreille est du nombre, il est vrai, mais son cas est bien moins fréquent que celui de la mouche bleue ou de la mouche dorée, dont personne n'a peur et ne s'écarte.
Mais revenons aux perce-oreille et, pour leur rendre justice, ne les appelons plus que de leur vrai nom : les forficules. Il est inutile, je crois, de les décrire : leur forme nous est assez connue; mais ce qui l'est moins, c'est que l'insecte parfait a des ailes, et que les exemplaires qui en sont dépourvus ne sont encore qu'à l'état de larve ou de nymphe. La mère forficule pond ses œufs et les couve comme fait un oiseau. Cherchez bien, vers la fin d'avril, dans un coin de mur, sous une écorce, dans une crevasse, et vous la verrez posée : elle ne quitte son nid que pour aller prendre sa nourriture. Après cette découverte, qui vous sera facile, je vous propose la petite expérience que voici : prenez la mère
et les œufs, dispersez ceux-ci au fond d'une boîte avec quelques pincées de sable, vous verrez la pauvre mère courir, tout inquiète, reprendre ses œufs, un à un, entre ses lèvres, les rassembler dans un coin et, quand tous seront réunis jusqu'au dernier, se remettre, sous vos yeux, à les couver avec tendresse. Elle vous a maudit sans doute, mais maintenant elle vous supplie...
Les œufs éclosent aux premiers jours de mai; il en sort de petites larves, toutes blanches, toutes transparentes, leurs pattes, frêles comme des fils de soie, les supportent malaisément, leur petit corselet est à peine ébauché, pas d'élytres, pas d'ailes! Comment vont-elles vivre?.. Leur mère est là ! Les premiers jours elle va butinant sans cesse, rapportant au nid des morceaux ténus de fleurs et de fruits ; les petits se précipitent et les dévorent. Après quelques jours, mieux assis sur leurs six jambes, ils peuvent sortir. La mère les conduit alors sur les plantes voisines, leur en fait gravir la tige, et les loge tous dans le cœur d'un dahlia ou d'une rose... et les petits de manger, la mère veille! Après le repas, elle les ramène, en bon ordre, au logis. Il est beau de rencontrer en voyage une de ces petites familles : les petits trottinent à droite, à gauche,
devant, derrière; la mère a l'œil sur tous. Au moindre danger, comme la poule, elle a un signe de rappel, un cri peut-être, et toute la petite troupe se rassemble, immobile, elle attend dans la crainte; mais la mère est devant, menaçante, agitant ses pinces et ses antennes... Pour toucher à ses enfants, il faudra marcher sur son corps !
J'ai dit que les forficules sortaient la nuit : c'est par accident qu'on les voit le jour. S'il vous arrive de soulever la pierre sous laquelle une de ces petites familles s'abrite contre le soleil, vous verrez la mère courir chercher une nouvelle tente et y conduire un à un tous ses petits, elle y entrera la dernière et à reculons, pour faire face au danger.
L'araignée ! Fi ! l'araignée... Elle nous répugne, nous éprouvons pour elle je ne sais quelle horreur instinctive, et toute notre raison — dont il conviendrait d'user cependant si l'on voulait se distinguer des bêtes — toute notre raison ne parvient
pas à la vaincre. Le duc de Lorraine avait réuni dans une fête les grands de sa cour. Au milieu du repas, une dame aperçoit au plafond de la salle... une araignée !.. Elle jette un cri, s'élance, fuit au jardin, et, dans sa course, enchevêtre ses pieds dans sa traîne et tombe. Au même moment elle entend quelqu'un rouler à côté d'elle : c'était le premier ministre du duc. « Ah ! Monsieur, pardonnez ! J'ai sans doute causé une grande terreur à tout le monde, mais je n'ai pas été maîtresse de mon effroi. — Madame, qui l'eût été devant une aussi vilaine bête ! mais, dites-moi, était-elle bien grosse ? — Ah ! Monsieur, affreuse ! — Volait-elle près de moi ? — Comment, Monsieur !.. une araignée, voler !.. — Une araignée ! mais, Madame, vous êtes folle, de faire ce train-là, pour une araignée ; je croyais que c'était une chauve-souris ! » Tout cela nous fait beaucoup d'honneur!
Qui dira la tendresse de l'araignée pour ses petits ? Toutes les araignées filent un nid soyeux et doux, pour y abriter leurs œufs : la plupart ne quittent plus ce trésor et se fixent à côté, pour veiller sur lui ; mais il en est qui poussent plus loin l'amour. La clubione des avoines est une jolie petite araignée gris-jaune, avec une bande brune
sur le dos. La première et la dernière paire de ses pattes sont beaucoup plus grandes que les autres. Sa tète, presque aussi grosse que le reste de son corps, porte sept ou huit points noirs. Ce sont les yeux de la petite bête.
Cherchez bien, au mois de juillet, dans les avoines, vous trouverez son nid au milieu des grains. C'est une grande coque fine, soyeuse, blanche comme un duvet de cygne, et solidement amarrée entre trois ou quatre tiges ; des grains d'avoine sont incrustés sur ses bords ; d'autres, liés en bouquet, lui font comme un petit dôme qui la mettra à l'abri de la pluie ou d'un soleil trop vif.
L'araignée est au nid, veillant sur ses œufs. Approchez... elle ne fuira pas ; ses yeux inquiets vous regardent, son petit cœur est dans l'angoisse, elle pressent le danger qui la menace, mais abandonner ses enfants ne lui vient pas à la pensée. Ici encore, je vous propose une expérience. Avec de petits ciseaux à broder, faites une entaille vers le haut du nid : aussitôt l'araignée se met à l'œuvre et, sous vos yeux, fait une « reprise » à donner envie à la plus habile couturière. Recommencez deux fois, trois fois,., et deux fois, trois fois elle fera sa besogne.
Inclinez maintenant le nid de manière à en faire rouler quelques œufs ; la pauvre mère, de toutes ses pattes, tâchera de les retenir sur la pente ; mais il en est tombé deux ou trois : voyez comme elle court ; elle descend, cherche dans l'herbe et parmi les petites mottes de terre ; elle en retrouve un, joyeuse, rapide, elle remonte au nid, puis elle redescend... elle veut les retrouver tous. . . ne sont-ce pas ses petits, le sang de son sang, la vie de sa vie ? Quand les petites araignées éclosent, elles vont aux abords du nid essayer leurs pattes ; mais la mère les surveille, elle les conduit, les guide, les ramène.
Une autre clubione fait son nid à moins de frais : elle monte au sommet d'une feuille d'avoine ; la feuille, sous son poids, se penche et se courbe ; l'araignée attache un fil de soie à la pointe, se laisse tomber un peu plus bas, puis, se balançant à ce fil, elle finit par atteindre le pédicule de la feuille ; s'accrochant alors par les pattes de derrière, elle tire le câble de ses pattes de devant, courbe plus fort la feuille et la fixe. Voilà la feuille en position : dix, vingt câbles l'assujettissent ainsi. C'est un petit dôme qu'elle vient de faire pour son berceau, et, sous ce dôme, elle file sa coque soyeuse.
La lycose est une petite araignée terrestre que
l'on appelle vulgairement araignée-loup : on la voit trottiner et sauter dans les herbes. C'est une vagabonde qui ne tisse point sa toile, mais chasse sa proie à la vigueur du jarret. Il est beau de l'observer, quand elle épie une grosse mouche posée à terre ou sur un brin d'herbe. Elle arrive lentement, sournoisement, avançant une jambe, puis la deuxième, à pattes de velours... Tout à coup, elle se replie sur ses jarrets, bondit et tombe sur sa victime. Elle la tue d'un coup de dent et l'emporte !
Quand la lycose est sur le point de pondre, elle file un petit cocon de soie passant par toutes les nuances intermédiaires du gris au bleu : il est gros comme un pois et légèrement aplati; elle y met tous ses œufs et le ferme. Et puis?.. Renoncera sa vie aventureuse serait dur pour la petite volage... abandonner son trésor, elle ne le saurait!.. Que faire ?
Elle prend son cocon, le passe sur son dos et l'attache par des rubans de soie à ses filières. Avezvous vu ces bohémiennes, bronzées par le soleil, traversant nos villes avec leurs enfants sur le dos, dans un maillot bouclé à leurs épaules et à leur ceinture ? Ce sont les sœurs de la lycose. Quand on la poursuit, elle part aussi vite que le lui permet
l3o NOS INSECTES.
son précieux fardeau... hélas! la main de l'entomologiste est plus rapide qu'elle!.. Saisissez son cocon et arrachez-le lui... elle contemple en désespérée ses pauvres œufs dans vos mains cruelles; présentez-les lui... elle s'approchera par saccades, lentement, prudemment, puis, avec fureur, elle se précipitera sur vos doigts pour y reprendre ses enfants. Mais si vous avez détruit le pauvre nid, si vous avez écrasé les chers œufs de vos doigts malhabiles, à la vue de ces débris sanglants, la pauvre petite, l'âme déchirée comme Rachel, se retirera dans un coin, repliera ses pattes autour de son corps, et là. de douleur, elle mourra.
Après un mois, les petits vont naître. La lycose, impatiente dans son amour, prend ses œufs l'un après l'autre, brise elle-même leur petite coque, et aide chacun des petits à en sortir... Oh ! quelle joie pour cette mère! Ils sont là, autour d'elle, essayant leurs petites pattes engourdies encore, se cramponnant à son dos, glissant sous son ventre, grimpant sur ses jambes ; elle les caresse de ses antennes, les reprend s'ils s'écartent. Et vous croyez qu'elle s'en séparera! Oh! non! plutôt mourir!.. Aussi voyezla ; elle les appelle, ils accourent : elle les met tous sur son dos, et puis, toute chargée, elle s'en va...
NOS INSECTES. i3l
Mais comme tout est changé ! Elle, si vive, si alerte, si bondissante dans ses courses folâtres, elle marche à pas lents, sans secousse, de peur d'en faire tomber un seul; elle, si aventureuse et si intrépide, elle fuit le danger maintenant, car elle n'est pas seule ; et ce dévouement, elle le continuera jusqu'à ce que ses petits aient traversé l'âge critique de la première mue, et puissent se suffire à eux-mêmes. Les anciens avaient observé cette tendresse de la lycose et, dans leur admiration, exagérant ce que leurs yeux avaient vu, ils disaient que cette 'bonne mère allaitait ses petits.
Bonnet observait un jour une lycose chargée de ses œufs. L'idée lui vint de la jeter dans l'entonnoir d'un fourmi-lion. Il y eut une lutte épouvantable : le fourmi-lion se démenait comme un enragé au fond de son trou. Enfin, l'araignée échappe, mais ! ô douleur ! dans la chaleur du combat, son cocon de soie avec tous ses œufs, est resté aux mains de l'ennemi!.. Folle de désespoir, elle court vers cet abîme où elle a failli périr, où la mort l'attend, mais où sont ses enfants ! Bonnet la chasse, elle revient ; il la chasse encore, elle revient toujours !.. Pourquoi vivre si ses enfants ne sont plus? laissezla du moins mourir avec eux ! Bonnet ému de tant
l32 NOS INSECTES.
d'amour et, les larmes aux yeux, voulait sauver la petite. Il l'arracha aux mandibules acérées de l'affreuse larve, mais un aiguillon plus cruel avait percé son cœur; elle s'en alla, triste et languissante, mourir à deux doigs de l'antre où elle avait vu dévorer ses enfants !
L'an dernier, tandis que je disais mon bréviaire au jardin, mes yeux tombèrent sur un buisson de bois-gentil, au milieu duquel se promenaient, sur des fils très irréguliers, des centaines de petites araignées d'un jaune d'or ; Dieu me le pardonne! mais... je laissai là mon bréviaire et je les contemplai. Pauvres petites ! elles travaillaient comme des grandes... Je secouai doucement l'une des branches qui soutenaient les fils et, soudain, toutes se précipitèrent vers une même feuille... je les suivis, la mère était là, mais je ne pus la reconnaître ; en un clin d'œil elle fut couverte de tous ses petits qui demeurèrent immobiles accrochés sur elle... Du milieu de ce monceau d'enfants, je voyais émerger ses grandes pattes et ses antennes. Quand tous furent réunis, elle fila son câble et se laissa tomber. Elle échappa à ma vue et je cherchai en vain à la retrouver encore.
Ah ! ne méprisons pas les araignées !
NOS INSECTES. i 33
J'aurais pu parler des guêpes, des bourdons, des abeilles et de leurs nids admirables ; mais c'eût été sans fin : il faut tout un livre pour parler d'elles et je me propose de vous en entretenir un jour.
Je dirai pourtant deux traits de ces hyménoptères. Jamais, peut-être, les merveilles mystérieuses de l'instinct n'y apparaissent plus insondables.
Un gros papillon très connu, le sphynx-tête-de mort, s'introduit volontiers dans les ruches pour les piller. Sa toison velue le met à l'abri du dard. Que font les abeilles ?.. Quand les sphynx apparaissent, elles rétrécissent la porte de leur ruche et la maçonnent, n'y laissant plus que l'ouverture nécessaire à elles-mêmes pour entrer et pour sortir. Le sphynx, beaucoup plus gros, vient s'y heurter en vain, il bourdonne à la porte comme un enragé. . . ceci ne gênant pas les abeilles, elles le laissent faire. Mais la vie du sphynx est éphémère : quelques jours à peine !.. Eh bien ! ces jours passés, les abeilles démolissent leur rempart.
Huber fils rapporte qu'un jour il avait posé sur sa table un nid de bourdons. Ce nid, très mal établi, oscillait sans cesse et compromettait, par ses balancements, le travail de la colonie. Grand embarras chez les bourdons ! ils sortent, tournent
l34 NOS INSECTES.
autour du nid, l'examinent, font une vraie reconnaissance, puis .. ont-ils tenu conseil ?.. qui le dira ? mais trois des plus gros d'entre eux avancèrent à reculons sous le nid, et, comme Atlas soutenait l'Olympe, de leurs fortes épaules, ils soutinrent l'édifice branlant. Aussitôt tous les autres se mirent à l'œuvre et bâtirent de part et d'autre de chaque bourdon de gros piliers de cire; quand tous furent achevés, les trois gros Atlas, sentant que leur rôle était désormais inutile, sortirent de dessous le nid et se mêlèrent au reste de la famille.
Et des fourmis ! je n'ai rien dit des fourmis ! Mais pour elles aussi il faudrait un livre. Je ne saurais me taire pourtant, et, puisque je veux vous faire comprendre et aimer les insectes, si peu que ce soit, il faut que je vous parle d'elles. Tous les bons, tous les mauvais côtés de nos sociétés humaines se retrouvent dans la république de ces petites bêtes. Elles font la guerre, elles ont des esclaves, comme aux temps de la vente des nègres. C'est un
NOS INSECTES. l35
fort beau trait d'instinct et dont je soumets le problème à qui de droit : après avoir vaincu une troupe ennemie, d'emprisonner les soldats valides et de les bien nourrir, pour les faire travailler ensuite. Nous ne faisons pas mieux nous autres.
Mais ce que je veux faire remarquer témoigne d'une industrie égale jointe à des projets plus doux.
Le premier homme qui mit une vache à l'étable pour avoir son lait sous la main à toute heure, fit le raisonnement très simple que voici : « J'aurais plus tôt fait de venir la traire ici, que de courir les steppes pour la prendre au lazzo, à chaque coup que je voudrai boire une jatte de lait. » Ce qui est bien évident ! Cet homme, très intelligent, jeta les bases de la domestication de toutes nos races bovines.
Je ne me charge pas de dire comment les fourmis, qui n'ont pas d'intelligence, sont arrivées, par le simple instinct du bon Dieu, précisément au même point où en est arrivé l'homme.
Les fourmis ont leurs étables et... leurs vaches. Vous connaissez tous le puceron des rosiers : il peut vous donner une idée exacte de tous ses congénères. Un gros ventre vert en forme d'œuf, une
l36 NOS INSECTES.
petite tête avec un fin suçoir, le tout porté sur six pattes grêles et lentes, c'est bien lui ! Mais, regardez-y de plus près, vous verrez que ce gros ventre est surmonté de deux petites cornes : ce sont comme deux petits mamelons, laissant sourdre lentement de fines gouttelettes d'un liquide transparent et sucré. Au reste, observez quelque temps et vous verrez accourir les fourmis. En voici une : parmi les pucerons elle cherche le plus vaillant : elle le caresse avec les antennes et le flatte, puis, titillant les deux petites cornes, elle en fait sortir la gouttelette aimée. Elle la saisit avec une dextérité surprenante, la porte à ses lèvres, toujours avec ses antennes, et la boit avec une visible volupté. Elle visite ainsi cinq, dix, vingt pucerons l'un après l'autre : tous l'accueillent de bonne grâce. Au fond, la fourmi les débarrasse ; si elle tarde à venir, on les voit, par une sorte de petite ruade, lancer leur sucre sur la feuille voisine.
Jusqu'ici c'est le sauvage chassant le buffle dans les plaines.
Mais trois fourmis, de notre pays même, font mieux encore : c'est la fourmi brune, la fourmi des gazons et la fourmi jaune. Je laisse parler Victor Rendu qui ne fait que suivre Huber lui-même.
« Très répandue dans nos prairies et nos vergers, la fourmi jaune ne hante aucun arbre, ne fait aucune chasse aux insectes et sort très rarement de son antre. Cependant elle ne se passe pas d'aliments ; les pucerons qui vivent sur les racines des plantes sont tenus en chartre privée, au fond de son trou, pour ses besoins personnels ; elle a ainsi, sans quitter sa tannière, tout ce qu'il lui faut pour subsister, bon souper et bon gîte, et repas toujours servi à point.
»... Les pucerons sont fêtés, choyés, caressés exactement comme s'ils étaient de la famille. Ils se laissent transporter d'un point à un autre, sans résistance et ne cherchent pas à échapper ; pour les faire changer de place, il suffit qu'on les chatouille avec les antennes ; ils retirent alors leur trompe engagée dans 1 epiderme des racines ; dame fourmi n'a plus ensuite qu'à les prendre entre ses mandibules, ils se fixent sans contrainte là où on les dépose et s'y tiennent dans une immobilité presque absolue, la tête en bas, le ventre en l'air, tout à la dévotion de leurs petites laitières ; l'homme en vérité, n'a pas de bétail qui lui soit plus complètement soumis. »
« Une fourmilière, dit Huber, est plus ou moins
riche selon qu'elle a plus ou moins de pucerons ; ce sont ses vaches et ses chèvres. Aurait-on deviné que les fourmis fussent des peuples pasteurs?
»... Vient-on à troubler le nid des fourmis, à l'instant les uns entraînent les pucerons au fond du souterrain, pour les soustraire au danger, tandis que les autres font face à l'ennemi... Ordinairement elles montent la garde autour de leurs pucerons, et n'attendent pas l'arrivée des maraudeurs ; pour peu qu'elles aient d'inquiétude sur le compte de leurs bestiaux, elles les emportent entre leurs dents et vont les déposer en lieu sûr. Néanmoins, elles ne sont pas tellement prémunies contre une surprise ou un coup de main qu'on ne les leur dérobe de temps à autre; deux fourmilières parfois, cherchent réciproquement à s'enlever leurs richesses; on en vient alors aux coups. Souvent ce n'est qu'un combat partiel, une affaire d'avant-garde, mais quelquefois aussi, ces enlèvements à main armée dégénèrent en véritables batailles auxquelles prend part tout le gros de la république. »
On devine que, chez des fourmis intelligentes, l'amour maternel doit briller d'un tendre et vif éclat, mais, ici encore, il faut savoir comprendre. Les fourmis pondent un nombre d'ceufs vraiment
NOS INSECTES. I 3g
effrayant. Soigner, nourrir, guider tant de petits est peut-être à la mesure de leur cœur, mais dépasse à coup sûr celle de leurs forces. Des nourrices seront chargées de ce soin. Voici une femelle revenant à tire d'ailes du seul voyage qu'elle a fait et qu'elle fera de sa vie dans les airs. Quand elle partit, elle était fiancée : elle aimait ces ailes diaphanes que nacrait un rayon de soleil. C'était sa parure de jeune fille. Elle est mère maintenant et les plaisirs du monde ne sont plus faits pour elle... Voyez donc... voyez ! Elle tend avec force ces ailes désormais inutiles, elle les croise en avant, en arrière, elle les secoue comme on secoue un petit arbre qu'on déracine, et, soudain, après de longs efforts, toutes quatre tombent dans la poussière. Puis elle brosse son corselet, elle brosse sa tête et ses antennes et rentre au foyer, pour n'en plus sortir!.. Quelle leçon, Mesdames! Aussitôt, douze à quinze ouvrières accourent à sa rencontre, la caressent, et
I désormais ne la quitteront plus : ce sont ses dames d'atour, ce sont elles qui soigneront et nourriront les petits. A peine un œuf est-il pondu qu'elles le prennent entre leurs lèvres, le tournent et le retournent pour l'humecter avec leur langue, puis elles le portent dans leurs chambres spéciales ; pour tous
elles font ainsi. Après quinze jours, la larve sortira de l'œuf : c'est alors un petit ver, gros, court, sans pattes, avec une tête brune armée d'un petit suçoir. Nous les donnons aux rossignols et aux fauvettes ; dans notre ignorance nous les appelons des œufs : ce sont des larves! On dirait de petits maillots blancs d'où l'on ne voit sortir que cette petits tête brune. Oh ! comme les fourmis veillent sur elles ! Je ne puis entrer dans tout le détail de leurs soins; je le remets à plus tard. Mais je retrouve dans mes notes un passage qui, si je ne me trompe, doit être de Michelet, je ne puis me résigner à ne pas le reproduire :
« Tenez, venez voir cette fourmilière, examinez ce mouvement, ces allées et ces venues, ce pressant besoin qui pousse, agite, emporte toutes ces petites créatures. On dirait un peuple sortant en foule d'un théâtre. Mais d'où vient cette agitation inaccoutumée? Ah! c'est grande fête aujourd'hui chez les fourmis : pour la première fois de la saison, elles sont sorties du fond de leur demeure, elles tiennent avec tendresse leurs petits nourrissons entre leurs pattes ; on serait tenté de dire : entre leurs bras! Elles les portent avec joie aux premiers rayons du soleil, elles veulent les réchauffer, leur
donner la vie plus forte et plus douce. Pas une jeune fourmi ne sera moins aimée que les autres, toutes auront leur place à la lumière ; chacune à son tour viendra respirer l'air pur, dilater son corps chétif à la chaleur printanière. Et voyez jusqu'où va la prévoyance, les fourmis ouvrières semblent connaître le danger de ces premiers rayons du soleil. Exposer trop longtemps les chers bébés à leur ardeur, ce serait compromettre l'existence de ces petits êtres ; aussi, dès qu'ils sont suffisamment réchauffés, elles ont soin de les reporter au berceau.
» Mais l'air a ouvert l'appétit des jeunes fourmis ; elles ont faim ; leurs nourrices qui sont là toujours attentives à satisfaire tous leurs besoins, ouvrent doucement la bouche de leurs chers petits, écartent avec précaution leurs mandibules et leur donnent ce qu'elles ont trouvé de meilleur pour leur faible estomac. Le repas fini, elles les embrassent, les lèchent, les brossent, les caressent et détendent peu à peu leur maillot. Le maillot, elles voudraient déjà le déchirer, impatientes de voir leur nourrisson grand, libre, affrontant l'air et la lumière... Enfin le moment est venu ; on dégage d'abord sa petite tête. Qu'il est heureux, comme
il respire avec bonheur ! Voici ses pattes... voici ses ailes ! . . Ah ! c'est une petite fourmi maintenant.
» Mais que de soins il faut encore... Comme on veillera sur lui »
«... Un jour, dit encore Michelet, je vis une fourmi toute jeune, montrer sa tête un peu pâle à l'une des portes de la ville, puis dépasser le seuil et marcher sur le faîte de la fourmilière.
» Mais on ne lui permit pas longtemps cette escapade ; une nourrice, la rencontrant, la saisit par le sommet de la tête et l'achemina doucement vers une des portes les plus voisines. L'enfant fit résistance, il se laissa traîner et, dans la route, ayant rencontré une poutrelle, il en profita pour se roidir et épuiser les forces de sa conductrice. Celle-ci, toujours douce, lâcha prise un instant, fit un tour et revint à la charge auprès de son nourrisson qui, lassé enfin, finit par obéir. »
Je m'arrête. Il n'est point mal à propos cependant de rappeler ici que, suivant les statistiques les plus modérées, dans le département de la Seine, à lui seul, soixante mille enfants par année meurent de faim entre les bras d'étrangères.
Il v a quelques jours, en relisant un chapitre de Montaigne, j'y trouvais deux mots que vous me permettrez de vous redire :
« Ce grand monde, que les uns multiplient encore comme espèce sous un genre, c'est le miroir où il nous faut regarder pour nous connaître de bon biais. »
Montaigne ne l'entendait pas précisément comme je l'entends moi-même, mais il importe peu. Oui, c'est le monde, c'est la nature, c'est cet ensemble merveilleux d'êtres divers que Dieu a jetés avec nous sur le globe, qu'il nous faut connaître pour nous connaître nous-mêmes. Nous ne nous apprécierons comme il le convient, nous ne nous rangerons à notre vraie place, que lorsque nous saurons la valeur et la place de toutes les créatures qui nous entourent.
Dans notre vanité pédante et ignorante, nous croyons qu'à nous seuls est dévolu l'honneur des grands sentiments et des nobles entreprises.
L'étude de la nature nous détrompera : nous rougirons peut-être, de nous trouver si semblables à de petites créatures que nous avions coutume de mépriser, mais cette légitime rougeur nous sera salutaire.
Oh ! je ne m'y trompe pas : sans nul doute, entre l'homme et l'animal, il y a un infranchissable abîme : nous portons, nous, dans un corps chétif, non pas seulement de grands cœurs, mais une âme intelligente, libre, lavée et anoblie par le sang de Jésus-Christ. Mais c'est là même ce * qui nous condamne ; car n'est-ce pas précisément de cette âme que nous avons le moins souci?.. Récapitulez les heures d'une seule de vos journées. En consacrez-vous une à votre âme?.. Et les autres? Elles passent à mille soins, à mille préoccupations, à mille recherches dont le niveau ne dépasse pas, et parfois n'atteint pas même le niveau des préoccupations d'un insecte.
Voici le second mot de Montaigne :
« Le gain de notre étude, c'est en être devenu meilleur et plus sage. »
Sans compter l'humilité et la modestie qu'elle nous enseigne, n'y trouvons-nous pas de beaux exemples à imiter, du courage à prendre, de la force à gagner, et je ne sais quelles habitudes de bienveillance à semer précieusement et à cultiver dans nos cœurs. Quand saint François d'Assise rencontrait sur son chemin un pauvre insecte, un ver même, il
l 'écartait doucement de peur qu'un frère de sa suite ne l'écrasât en passant.
Et j'ajoute un troisième mot, qui n'est plus de Montaigne, mais qui dépasse en profondeur ceux que je viens de lui emprunter :
« Toute science est fausse qui ne se tourne pas à aimer. »
Je vous disais en commençant que j'espérais vous faire aimer les insectes. Eh ! Messieurs, ce n'est pas l'espoir de vous voir aimer une mouche qui m'a fait vous parler si longtemps ! Mais l'amour de ces petites créatures doit incliner vos âmes à l'amour de leur Créateur, et ce grand amour est le but suprême et le terme unique de notre vie ! Si nous ne l'atteignons pas, notre vie est manquée. Élargissez donc vos cœurs ! Aimez, aimez, aimez toute créature parce que toute créature de Dieu étant bonne, toute créature de Dieu est aimable.
Aimez-la, parce que l'aimer c'est aimer Dieu luimême, car la bonté que nous découvrons en elle et qui nous éprend, n'est qu'un reflet pâle et vacillant de sa bonté éternelle et souveraine.
Lodate Lui che ïha si ben creatol
Feuilles Détachées