‹ Glaciers & neigesChapitre 5 sur 7 · EN VENTE A LA LIBRAIRIE PAL · texte numérisé non relu

EN VENTE A LA LIBRAIRIE PAL

l3, RUE DE BRUXELLES, l3

MDCCCLXXXVI11

TOUS DROITS RÉSERVÉS

IL y avait grand émoi au nid de l'hirondelle. La nuit commençait à descendre, toute grise, du haut des montagnes; du soleil déjà caché, on ne voyait plus que des reflets roses, qui passaient à travers le moutonnement des nuages, en leur mettant des franges de pourpre et d'or ; à l'autre bout du ciel, la lune se levait pâle et triste. Les oiseaux ne chantaient plus; seuls les moineaux piaillaient dans les arbres, et se disputaient àgrands cris, pour leur sommeil, la meilleure branche. Déjà les chauves-souris sortaient de leur trou, et, silencieuses, voletaient par saccades à travers les vergers.

Et la mère-hirondelle n'était pas rentrée!...

Les petits, pelotonnés au fond du nid, s'étonnaient, mais sans anxiété, ni crainte : ils étaient si jeunes !.. et à cet âge on ne comprend ni ne conçoit le malheur. A peine l'aîné sentait-il son cœur agité, pris d'une inquiétude dont il ne se rendait point compte, et qui le faisait souffrir.

Mais le père! Oh! de quels noirs pressentiments son âme était navrée!.. Comme son cœur palpitait!... Il s'était mis au-dessus de ses enfants, tâchant à lui seul de les couvrir de ses ailes; pour eux, il se donnait du courage, mais en lui-même, il se sentait défaillir... A chaque moment,à la porte du nid, il poussait sa petite tête noire ; ses yeux sondaient tout le ciel et la vallée et les collines, il écoutait, retenant son haleine... Rien, pas un vol, pas un cri ! . . Les moineaux piaillaient, les chauvessouris volaient, mais pas une hirondelle.

« Où donc mère est-elle demeurée? » demanda l'aîné tout tremblant.

« Je ne sais, » répondit le père, en se faisant la voix plus assurée pour ne pas effrayer les petits ; u mais il n'est pas si tard que vous le pensez. Et, voyez, tenez-vous bien tranquilles, surtout ne quittez pas le nid, je vais voler à sa rencontre. »

Il sortit, mit des plumes devant l'entrée, pour arrêter la bise qui soufflait, et s'envola.

Il fit de grands tours dans le ciel, en jetant des cris perçants, pour appeler l'égarée; il passa devant les fermes et les villas posées au flanc de la colline ; trois fois il reprit ce même chemin, criant toujours, d'une voix toujours plus désespérée...

Rien!

Et l'angoisse lui montait au cœur, poignante : Mon Dieu! mon Dieu! qu'était-elle devenue?

La nuit se fit plus grise et plus froide, la lune plus pâle et plus triste... Aux fenêtres des maisons paraissaient déjà des lumières rouges... il fallut rentrer seul.

« Et mère? » crièrent les petits.

« Mère se sera arrêtée en quelque nid voisin, peut-être au nid de l'année dernière... Mais ne craignez pas, mes petits enfants, dormez tranquilles; vous reverrez mère demain. »

Il se fit un grand silence au nid... Le père retenait ses sanglots et les petits, la tête sous l'aile, essayèrent de dormir.

Les moineaux ne piaillaient plus, les chauvessouris volaient plus nombreuses... C'était bien la nuit qui venait.

Hélas! la pauvrette!

Elle avait bien vu, elle aussi, que le soleil descendait derrière les montagnes, et que l'heure était là de rentrer au nid ; et elle y allait, joyeuse, faisant dans le ciel de grands cercles noirs, et ces courbes gracieuses que font si bien les hirondelles. Tout à coup, en volant près d'une villa toute rouge, jetée au milieu des arbres, comme une fleur au milieu d'un buisson vert, elle avait vu passer un petit moucheron si appétissant, si dodu, que songeant à ses petits, elle l'avait chassé à tire d'aile. Il avait fui près des murs, elle le suivait, quand, dans la baie noire d'une fenêtre, il disparut ; elle se précipita, en aveugle, le saisit, puis, voulant s'en aller triomphante, elle vola trop haut, et du front, rudement elle frappa la glace qui n'était pas ouverte, et à travers laquelle il lui semblait qu'elle aurait pu passer, puisqu'elle voyait là, au loin, le jardin, la plaine et les arbres.

Elle ne connaissait pas nos glaces trompeuses !

Tout étourdie sous le choc, elle vola longtemps,

LA VILLA DES HIRONDELLES. Il

rasant des ailes le plafond et les tapisseries, revenant sans cesse au jour, et sans cesse rencontrant là ce mur de verre qui la tenait captive; puis bientôt, ses forces s'en allant, elle s'accrocha au bord des lambris, s'aida de son bec et de ses ailes et finit par trouver l'angle d'une moulure, où elle put, les ailes pendantes, reposer un peu sa détresse !

Elle était là, haletante, le bec ouvert, regardant avec effroi tout autour d'elle; les tableaux pendus aux murs, le grand miroir et les vases de la cheminée,la tablemise pourle repas du soir, tous ces meubles inconnus pour elle, prenaient des formes bizarres et fantastiques, qui mettaient l'épouvante dans son âme... Où donc était-elle emprisonnée?...

Elle entendait près d'elle, à travers les murs, parler et chanter ; c'étaient des voix d'enfants et d'hommes, et par dessus, avec un bruit qui l'étourdissait, roulaient en vibrant des notes sonores et profondes, toute une musique retentissante, que parfois elle avait entendue de loin, mais qui maintenant, de si près, la glaçait d'une horreur mystérieuse.

Son cœur battait à se rompre dans sa poitrine. Elle songeait que là bas, au nid, on devait l'attendre; que son mari, que ses enfants étaient rongés

d'une mortelle inquiétude, que les nuits devenaient froides, que le père tout seul serait bien peu, pour couvrir et réchauffer toute la nichée, qu'ils allaient souffrir les pauvres petits. . . Et elle se remit à voler vers la fenêtre ; mais hélas ! la glace était toujours ' là ; et la pensée ne lui venait pas, la malheureuse, de voler un peu plus bas, où la croisée était encore ouverte.

Elle tourna longtemps encore, cherchant toujours... puis, lasse une seconde fois, elle revint se poser à l'angle du lambris.

Ah! ses petits bien aimés, les reverrait-elle encore?

N'allait-elle pas mourir dans cette prison, dans cette demeure des hommes?... Oh! les hommes sont si mauvais ! L'année d'avant, des enfants avaient détruit son premier nid à coups de pierre, et ses œufs, ses beaux œufs, ils les avaient brisés!... Auraient-ils pitié d'elle !...

Mourir. . . Oh ! mourir ce ne serait rien, mais ses pauvres enfants que deviendraient-ils? Ils avaient encore tant besoin d'elle!... L'heure allait venir, de traverser les grandes mers... qui les conduirait? qui soutiendrait leurs ailes?... Et là bas, dans ces pays lointains, tout inconnus pour eux, qui les

LA VILLA DES HIRONDELLES. i3

guiderait? .. O les pauvres petits orphelins!... Et à cette pensée son cœur se tordait i

Soudain un cri la frappe, un cri perçant, anxieux. Elle connaît cette voix... Elle écoute... Ah ! c'est lui, il l'appelle, elle l'a va passer dans la lumière tombante... et, désespérée, rassemblant toutes ses forces dans un dernier effort, elle s'élança... Ah! le choc fat déchirant ! Elle vit comme un éclair. Ses yeux se fermèrent, tout tourna autour d'elle, et inanimée, sur le marbre elle tomba. Ses ailes frémissaient, ses petites pattes s'agitaient convulsives... Allait-elle mourir?. . Elle demeura longtemps ainsi, sans rien voir, sans rien entendre... Puis, soudain une sensation indicible la fit frissonner tout entière,... il lui sembla qu'on l'emportait... Elle ouvrit les yeux... Elle était dans la main d'un homme qui la serrait doucement et lui souriait.

Rien n'est délicieux, en septembre, quand l'automne arrive, rougissant les fruits dans les vergers, et donnant aux feuilles des teintes violettes, quand

l'été s'en est allé avec ses chaleurs énervantes, et que les brises fraîches et embaumées glissent à travers les taillis, rien n'est délicieux comme ces heures incertaines, qui ne sont plus le jour, qui ne sont pas encore la nuit, où les choses apparaissent dans une demi lumière charmante, comme noyées dans un nuage d'encens, où les bruits de la terre commencent à mourir et font place au paisible et grandiose silence delà campagne... On dirait que les horizons s'étendent, s'élargissent, fuient toujours et qu'ils mettent l'âme humaine, devant l'immensité des espaces au milieu desquels se déploie la nature.

C'est l'heure du rêve... l'heure où les yeux vont au ciel chercher les étoiles naissantes,., où le cœur aussi se tourne vers le ciel, pour le bénir des bonheurs goûtés sur la terre.

Mais ces heures sont rapides.

Nous étions rentrés déjà, chassés par la nuit qui venait, et au salon, un peu éparpillés, nous continuions doucement le plaisir delà journée. On chantait ces bons vieux airs simples et mélodiques auxquels, malgré les conventions et les goûts changeants, on revient toujours; parce que, dans l'envolement de leurs notes aimées, se déroule toute une procession de chers souvenirs.

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Marguerite, en grande jeune fille, douce et sérieuse comme il sied quand on a fait sa première communion, debout, près du piano, tournait les pages.

José, dans un fauteuil au coin de la cheminée, endormait sur ses genoux un beau petit chien noir, qui lui mordillait les doigts de ses fines dents blanches.

Plus loin, Louise et Belle, étendues sur un canapé, jouaient avec deux grandes poupées : « Mademoiselle Lily et Mademoiselle Lala ». Au milieu, la mère souriait à ses blonds petits enfants, mais d'un sourire triste et mélancolique. Parfois, ses yeux rêveurs se fixaient dans le vide... comme si une ombre bien aimée' flottait là, devant elle, et alors des larmes lui venaient qu'elle refoulait dans son cœur.

Or, tandis que nous chantions, la porte s'ouvrit brusquement, et au milieu des notes interrompues :

« Voyez donc, » cria le père, et il tendit sa main... »

Toutes les petites têtes blondes accoururent :

« Oh! une hirondelle!.. » et ce fut un cercle charmant autour du père... Tous les petits cœurs

i6 LA VILLA DES HIRONDELLES.

battaient, tous les petits yeux étaient fixés sur sa main./.

Entre ses doigts passait la tête anxieuse de la pauvrette... elle aussi regardait les enfants, éblouie par la lumière rouge des lampes, et toute palpitante d'incertitude et d'angoisse.

— k Oh! quelle jolie petite tête noire et quels beaux yeux! » dit Marguerite.

— « Oh! quelle jolie petite gorge brune, » ajouta Louise.

Et Belle, montrant du doigt les petites pattes noires.

— « Et, Mère, quelles jolies petites mains! »

Et tous s'approchaient davantage, pour mieux voir la petite emprisonnée; le cercle se rétrécissait toujours avec des poussées enfantines.

« Père, » cria José, tout pâle, « Père, lâche-la, ils vont lui faire mal. » Et il reculait, le cœur serré, avec son chien sous le bras, ne voulant pas voir qu'on fît'mal à la petite hirondelle.

Autour de ce tableau gracieux et touchant, bien près, et pourtant dans une région où n'atteignent

pas nos pauvres yeux d'hommes, un autre cercle s'était formé.

Mais il faut que je remonte plus haut dans mon histoire. Entre José et Louise une place était vide. Juliette aurait dû être là !.. Juliette, une ravissante enfant, avec des flots de cheveux blonds, des yeux si profonds et si doux, et un si délicieux sourire!.. Si bonne, si tendre, si aimante et d'un cœur si délicat, que Dieu eut peur pour elle de la triste vie de ce monde. Il appela ses anges; il leur dit de cueillir cette petite rieur, mieux faite pour le ciel que pour la terre, et de l'abriter en Paradis. A six ans, Juliette devint malade, et un jour, après avoir bien souffert, son âme prit des ailes et s'envola.

Oh ! comme fut broyé le cœur du père et de la mère !

Ils couchèrent dans des lilas blancs le petit corps qui leur restait et quand, après deux jours, même le petit corps leur fut enlevé, il leur sembla que tout leur bonheur s'en allait, sans plus laisser d'espérance.

Depuis lors pour eux, pour la Mère surtout, il n'y a plus de joie. Leur cœur tire au ciel où est la petite!... Et pourtant !...

Depuis lors autour d'eux, le jour, la nuit, sans

cesse, Juliette vole, avec les anges gardiens de son petit frère et de ses petites sœurs. Elle est toujours là. . . si près ! ... Mais c'est la triste condition de notre humaine nature de ne pas voir ces beaux anges, de ne pas entendre les douces paroles qu'ils disent à notre cœur, de ne pas sentir autour de nous l'amour de nos chères âmes disparues.

Or, ces beaux petits anges — car les anges voient tout ce qui se fait sur la terre — s'étaient eux aussi rassemblés autour de l'hirondelle,... et comme José, ils avaient peur qu'on ne lui fît mal. Ils s'étaient glissés entre les enfants, entr'ouvrant leurs petites ailes comme pour la protéger; ils regardaient Juliette, ils l'interrogeaient tout bas ; elle, penchée en avant, ses petits bras étendus, un peu tremblante, les rassurait : « Oh ! non ! ils ne la mettront pas en cage ! . . . ils ne la feront pas souffrir ! . . . ils ne la toucheront pas!... » Mais elle était inquiète... malgré son assurance, elle craignait vaguement... Ses yeux allaient à sa mère comme pour la supplier de prendre parti pour la captive. . . Oh ! comme elle avait hâte de la voir libre !.. et dans l'attente son petit cœur se serrait.

Et les anges dans l'âme des enfants glissaient des pensées tendres et aimantes.

Et Juliette priait, pour que Dieu ne permît pas qu'aucun des bien aimés, pour qui elle répondait, fût cruel ni méchant.

— « C'est peut-être une petite mère, dit Marguerite, et ses enfants l'attendent au nid. »

— « Lâche-la, Père, répéta José, lâche-la je t'en prie. » Loulou regardait silencieuse, mais ses yeux aussi disaient : « Lâche-la, Père! »

— « Mère, dit Belle, je voudrais bien donner une baise à l'hirondelle. »

Et sur la tête noire du petit oiseau elle mit ses lèvres roses.

Loulou lui fit une douce caresse sur ses plumes soyeuses. Puis Marguerite, puis José.

Alors, entre les mains arrondies de Belle, la Benjamine, bien doucement on mit l'hirondelle, et tous les enfants s'en furent au jardin. Nous les suivîmes ; là, au milieu delà pelouse, Belle ouvrit ses deux mains... l'hirondelle jeta un cri et, rapide, s'envola à travers la brume... nous la vîmes disparaître... puis Belle se retourna souriante vers son père et sa mère et ouvrit ses petits bras !...

Au ciel, les petits anges, les ailes frémissantes de bonheur, se pressaient autour de Juliette. Elle, radieuse, triomphait!... « Ah! je vous l'avais dit! J'en étais sûre : elles sont si bonnes, mes sœurs! Il est si bon, mon frère! » Et elle serrait ses petites mains sur son cceur, comme pour calmer sa joie. Puis, tout à coup, une idée vint à l'un des petits anges... et tous ensemble ils prirent leur vol vers la sainte Vierge.

Quand Marie les vit venir à elle, et au milieu d'eux la petite Juliette, les voyant si heureux, elle fit semblant de rien et les interrogea. Les petits anges se regardèrent comme pour se demander qui parlerait. Mais la Vierge, qui avait tout vu, voulut que ce fût Juliette...

Encore tout émue, mais toute fière, Juliette conta l'histoire de l'hirondelle.

Marie écoutait en souriant à la petite; elle écoutait les noms que Juliette disait : « Marguerite, José, Louise, Isabelle » et à travers les nuages, ses yeux descendaient sur ces petits anges de la terre. Quand Juliette eut fini, Marie lui tendit les mains,

la prit sur ses genoux et, la serrant entre ses bras, lui mit un baiser sur le front. Et tandis que la Vierge baisait l'enfant, une bénédiction de Dieu descendit du Ciel et enveloppa la Villa rouge.

Oh! quelle joie ce fut au nid de l'hirondelle!

Les moineaux ne piaillaient plus, les chauvessouris volaient toujours plus nombreuses, et elle n'était pas revenue ! . . .

Tout à coup un cri : « C'est moi ! » et elle entra dans le nid, où s'étaient dressées toutes les petites têtes.

— « Mère, o Mère, » criaient les petits, et ils se poussaient pour la toucher plus vite et se serrer plus près d'elle.

— « Où es-tu donc demeurée ? » lui demanda le père ; et, cachant sa joie, pour pouvoir gronder un peu, comme il sied aux hommes : « Dans quel effroi tu nous as mis !.. Est-il permis de demeurer dehors à pareille heure !.. »

— « Laissez-moi me remettre un peu, je vous conterai tout, » répondit-elle.

Puis, quand son cœur fut calmé et qu'elle eut

repris son haleine, elle conta tout... Les petits frémissaient. Le père, épouvanté à la pensée du danger qu'avait couru la malheureuse, se faisait plus tendre et, doucement, de son petit bec, lui lissait les plumes, et caressait son front encore tout endolori.

Quand elle eut tout conté : « Remercions bien Dieu, dit le père, et dormons; car la nuit est là maintenant. » Et tous se pelotonnèrent à nouveau et, la tête sous l'aile, essayèrent encore de dormir.

Mais le sommeil ne vint ni au père, ni à la mère, et maintefois, avant que le jour ne fut là, à voix basse, pour ne pas éveiller les enfants, il l'interrogea ; et tantôt par un bout, tantôt par un autre, elle dut recommencer son effrayante histoire.

Les moineaux ne piaillaient plus, les chauvessouris volaient toujours plus nombreuses, mais le bonheur était revenu au nid de l'hirondelle.

Le lendemain, au point du jour, devant ma chambre, sur la gouttière, et si près de moi que j'aurais pu les toucher, je vis six hirondelles... Le soleil

glissait ses premiers rayons par dessus les collines, il mettait de l'or sur leurs plumes noires, et elles chantaient, joyeuses, leur petit zézaiement monotone.

Elles avaient remercié Dieu la veille : venaientelles aujourd'hui remercier les habitants de la yilla rouge?...

Je l'ai pensé.

Quand il me fallut partir, quand il me fallut quitter cette demeure hospitalière, au milieu de très doux souvenirs, j'en rapportai cette petite histoire, et maintenant, je ne l'appelle plus la Villa rouge, mais la Villa des hirondelles.

» Dominus lux mea est.

Le Seigneur est ma lumière. »

Michée, vu, 8.

Elles arrivaient, une à une, dans la petite église ; par le froid et par la neige, car c'était en plein hiver ; et si tôt, le matin, que les rues étaient encore sombres, balayées seulement de distance en distance par les rayons jaunes des lanternes publiques. A l'entrée, elles marquaient leur nom sur un grand tableau de présence, puis, après un sourire de bonjour donné à leurs voisines, elles s'agenouillaient, tiraient du fond d'une petite boîte un large ruban bleu et une médaille d'argent, pendaient le ruban autour de leur cou, plaçaient bien la médaille

au milieu de leur poitrine, se recueillaient un instant, les mains jointes, et priaient.

Elles vinrent nombreuses, les unes toutes jeunes auxquelles le monde commençait à sourire ; les autres... auxquelles le monde ne souriait plus; mais toutes pieuses, simples, et pour la fête de la sainte Vierge qui les réunissait, toutes joyeuses. Les voir ainsi réunies, dans la diversité de leur âge et de leur costume, de leur physionomie et de leur attitude, mais poussées par un même désir, celui de plaire à Marie, à la Vierge, et de la servir, causait à 1 "âme une impression sereine et bonne. Il y avait un parfum de vertu virginale qui s'élevait du sein de ces jeunes filles, comme des senteurs fines, du milieu des fleurs, au printemps.

Elles priaient si bien !...

L'heure sonna : l'orgue se prit à chanter et le prêtre monta à l'autel ; il versa l'encens dans les encensoirs et des nuages bleus entourèrent l'autel, glissant leur fumée capricieuse à travers les flammes des bougies et des cierges. Bientôt aux accords

vagues, se mêla la voix d'une mélodie naissante, simple aussi, mais douce et pénétrante comme une prière.

Je me laissais aller aux pensées qui m'envahissaient, quand tout à coup mon regard tomba sur une des jeunes filles. Elle était à genoux, les mains jointes devant elle, la tête droite, les yeux fermés, immobile, même ses lèvres ne bougeaient pas : elle semblait absorbée dans sa prière ; je ne sais pourquoi je m'arrêtai à la regarder. Elle était jeune, sans beauté particulière, pâle et souffrante, semblait-il ; son front ne portait pas le pli des préoccupations soucieuses, et pourtant, dans sa physionomie, quelque chose d'insaisissable apparaissait, comme la marque pâle d'un malheur subi. Je ne m'expliquais pas le sentiment qu'elle m'inspirait, dans sa raideur de marbre ; c'était un mélange de sympathie et d'effroi ; il y avait une angoisse attachée à cette statue immobile.

L'orgue avait cessé son long prélude. Des voix chantaient limpides et pures ; j'écoutais et je sui-

3o UNE DISTRACTION A L'ÉGLISE.

vais avec elles, les paroles bénies de Y Ave Maria.

Je songeais qua cette heure même, encore si matinale, par le grand monde du dehors, tant d'hommes se reposaient, dans un sommeil pesant, de leurs fatigues vaines, tant d'hommes se refaisaient, dans une paresse énervée, de l'épuisement de leurs plaisirs ; et je comparais la vie des uns, fiévreuse, agitée, anxieuse, la vie des autres, folle, échevelée, honteuse, à la vie toute transparente, sans une tache, sans une ombre, de ces jeunes filles agenouillées.

Le souvenir me vint d'Abraham, marchandant au Seigneur le salut de Sodome. Il avait obtenu que dix justes suffiraient à la rançon de tout le peuple; mais, si bien qu'Abraham pût chercher, les dix justes ne se trouvèrent pas.

A qui connaît le monde contemporain — hélas ! et le monde de tous les siècles — je demande de mesurer la part que l'on fait au bien, à la justice, à la vertu, au devoir — de mesurer la part faite au mal, à la passion, au vice, à toutes les concupiscences et à tous les appétits de la bêle humaine. Ces parts faites, qu'il les compare... Est-ce le bien qui l'emporte ? ... la justice ?.... la vertu ?

Comment se fait-il alors que Dieu supporte l'hu-

UNE DISTRACTION A L'ÉGLISE. 3l

manité et qu'il ne s'en venge pas ? La réponse est toute simple... Il y a des âmes qui prient comme prient ces jeunes filles... elles sauvent le monde. Il y a des âmes qui souffrent, victimes patientes, elles paient la rançon du monde.

Le prêtre commençait l'Évangile ; il y eut un bruit de chaises qui grincent sur les dalles, toutes étaient debout... Je me retournai vers la statue... Elle s'était levée aussi, les mains toujours jointes... elle ouvrit les yeux. . .

Ah ! mon Dieu ! aveugle !...

Deux grandes taches blanches couvraient ses pupilles et marbraient l'iris de ses yeux !...

C'était donc là le mystère de sa physionomie étrange et de son attitude.

Pauvre jeune fille !... Aveugle ! à vingt ans !... A-t-elle déjà vingt ans ?.. et aveugle !...

D'une étreinte soudaine et douloureuse mon cœur se serra ; je sentis dans mon âme une compassion profonde et tendre, mais poignante, pour

cette malheureuse que je ne connaissais pas ! Je voulus la regarder encore... la vue de ses yeux me faisait mal !

Aveugle ! Aveugle !

Ces lumières dont le cordon vacillant enguirlande l'autel, elle ne les voit pas. Cet ostensoir d'or où repose notre Seigneur et notre Sauveur, elle ne le voit pas... Cette Vierge de Murillo, à genoux devant son petit enfant, le regard de ce divin enfant, si touchant, si résigné, si mélancolique, ces statues avec leur diadème d'argent aux pierreries fines, ces bouquets de fleurs d'or, les vêtements solennels du prêtre, la soutane rouge et les surplis blancs des enfants de chœur, l'encensoir qui balance ses nuages, elle ne les voit pas... elle ne voit rien la pauvre fille.

Elle entend ses compagnes autour d'elle, elle ne les voit pas, elle ne voit pas les petites vanités féminines de leur toilette, elle ne les voit pas lui sourire ; elle n'a jamais vu personne lui sourire... elle n'a jamais vu sa mère lui sourire,... elle n'a

jamais vu le rayonnement de deux yeux qui aiment, pénétrer dans son âme et l'agiter délicieusement dans l'amour...

Aveugle !... Ah ! je comprends maintenant la statue blanche!

L'orgue et les voix chantaient toujours, mais je ne les écoutais plus ; ma pensée ne se détachait plus de la malheureuse et je cherchais en moi-même ce que pouvait être cette vie sans lumière... à vingt ans !

Quand Iphigénie allait à la mort, elle disait : « Adieu, brillant éclat du jour, lumière du ciel, clarté chérie ! »

La lumière était pour elle la vie... Il n'y a pas de lumière pour la pauvre jeune fille !...

Avez-vous vu, au printemps, le soleil inonder les arbres dans les bois et les herbes dans la prairie?... Les feuilles naissantes se déroulent au bout de toutes les petites branches, les vieux troncs brillent et rajeunissent leurs bracelets de mousse, les marguerites ouvrent leurs fleurs blanches au cœur

d'or, les primevères, les roses, les myosotis bleus, les coquelicots rouges éclosent et se balancent, dans cette belle lumière qui les caresse et les baigne.

Il n'y a point de feuilles vertes pour la jeune aveugle ; ni les arbres moussus, ni les fleurs, ni les prairies, ni les rochers gris, ni le ciel bleu avec ses changeants nuages, ni l'eau frissonnante du lac et de la rivière, ni les horizons vagues dans le fond du ciel, ni rien d'ici-bas, ni rien de là-haut, il n'y a rien pour la pauvre aveugle !...

Elle entend chanter la fauvette, elle entend les rires joyeux de ses sœurs jouissantes, elle entend qu'elles admirent et que la nature réveillée les ravit. . . elle ne voit rien, et elle se dit en elle-même : <( Qu'est-ce donc qui les enchante ? » Les fleurs, on les lui donne, et sur la tige, sur les doux pétales, elle promène ses doigts tâtonnants ; elle aspire leur parfum... C'est tout... elle ne voit pas la fleur, la pauvre fille !...

Il n'y a que la nuit pour elle, toujours la nuit Et la nuit est si triste, si longue, si anxieuse !...

Qui n'a souvenir de ces grandes nuits passées dans l'insomnie, et des heures qui se succèdent, sonnant si lentement à l'horloge des églises et des tours... Tout est noir autour de moi et mes yeuxcherchent, sans rien découvrir, dans cette ombre épaisse... devant l'esprit les pensées du jour passent, sombres aussi et attristées : on dirait que le crêpe de la nuit les recouvre et les revêt d'un manteau funèbre. Elles prennent des proportions démesurées et folles, l'ennui du jour devient une douleur, la douleur un martyre, l'inquiétude une angoisse, la crainte une épouvante... Tous les bruits de la ville sont morts, mais dans leur silence naissent des bruits étranges, inaperçus durant la veille, ils grandissent dans ce mystérieux règne des ténèbres et de l'ombre, ils frappent comme l'inconnu ; un bois qui travaille, une tôle refroidie qui se contracte, un carreau que le vent fait grincer dans sa croisée, donnent des sursauts et font bondir le cœur.

Marchez durant la nuit... vos mains vont longeant les murailles, inquiètes et craintives, vos pieds glissent lentement sur le parquet, de peur que le sol ne leur manque, le plancher qui crie, vos habits qui laissent tomber leur frôlement derrière vous, et jusqu'au bruit de votre haleine, tout vous

trouble, tout vous inquiète, lout vous fait peur...

Et si c'est par un chemin inconnu que vous marchez, si l'espace noir qui est devant vous cache peut-être un abîme, si vous ne voyez pas où finit la route et où commence le fleuve dont vous entendez les eaux couler... Ah! quelle angoisse !... la mort peut être à chaque pas !... Ouvrez les yeux la nuit, plongez dans le vide qui s'ouvre devant eux... toute une population de fantômes changeants, surgit, insaisissable et vague, ils grandissent, ils s'agitent, ils avancent, menaçants dans leur sombreur... et la terreur avec eux monte dans l'âme...

Et c'est là la vie de la jeune fille !... la nuit, cette nuit-la, avec le froid de ses anxiétés et l'amertume de ses tristesses !...

Pourquoi ces pensées me viennent-elles ?... J'ai vu bien des aveugles en ma vie, assis sur le chemin, avec leur pancarte, leur sébille, leur chien ou la petite enfant qui implore pour eux ! Pourquoi ces mêmes pensées ne me venaient-elles pas alors ? Pourquoi ces pauvres ne me touchaient-ils pas

autant que me touche cette malheureuse?... Peutêtre parce qu'elle est jeune, et que la jeunesse, si pleine d'espérances et de joie, fait un contraste dur à une infirmité aussi cruelle !... Il y a autre chose! j'en rougis!... mais c'est bien le fait de ce fatal sentiment d'orgueil qui germe dans nos âmes invinciblement égoïstes... Il semble que le pauvre nous soit étranger, qu'il est d'autre famille que nous, que c'est dans la nature des choses qu'il souffre ; nous l'accouplons à la douleur, une souffrance et un pauvre vont si bien ensemble que les rencontrer à deux ne nous étonne pas, c'est normal... Or, celte jeune fille n'est pas pauvre ; si elle n'est pas riche, du moins elle vit dans l'aisance, sa misère contraste avec ses habits ; mon émotion a tenu à cette vaine apparence.

Ah! quand mettrons-nous bien au fond de notre âme que ces pauvres sont nos frères, la chair de notre chair, le sang de notre sang, qu'ils ont un cœur comme nous, des désirs, des besoins de bonheur et de joie comme nous ? Quand sauronsnous donc que Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST s'est mis de leur rang dans la vie, et non pas du nôtre... qu'il a voulu naître dans une étable, repoussé de toutes les hôtelleries, comme eux par-

fois, repoussés aussi, naissent dans un coin de grange ou dans une chaumine en torchis ? Quand saurons-nous cela, Chrétiens ? O mon Dieu ! quand le saurai-je vraiment moi-même ?... Quand mon cœur entre le riche et le pauvre ne distinguera-t-il plus ? Quand me délivrerai-je de cette futile influence de l'or et de la soie, de la fortune et de l'habit, et du nom et du titre... de tous ces vains colifichets de l'orgueil ?...

Je rêvai longtemps ainsi, le prêtre quitta l'autel, l'orgue éteignit sa voix sonore... Elles s'en allèrent par petits groupes ; j'entendais, par la porte entrebâillée de l'église, le bruit perlé de leurs conversations entrecroisées, et le rire frais qui sortait de leur cœur. Une femme prit la main de l'aveugle, elle écarta devant elle les chaises qui pêle-mêle obstruaient le chemin, et doucement, elle la guida . . . C'était sa mère !

L'aveugle la suivit, droite et raide, les yeux

fermés, avec sa figure impassible et froide, et je ne sais quoi de mal assuré et de tremblant !...

Pauvre mère !

Oh ! comme une mère oublie ses douleurs et quelle joie l'inonde, quandpour la première fois, à ses yeux rayonnants, à ses mains tendues, à ses lèvres ouvertes, on présente son petit enfant !... Mais si ce petit enfant qu'elle avait rêvé si beau, si ce petit enfant est difforme, si un membre lui manque, s'il est aveugle. . . Ah ! comme son cœur se déchire ! . .

Elle a eu ce déchirement la pauvre mère ! ... elle l'a aimée cependant sa petite aveugle, elle l'a aimée davantage, elle l'a entourée de soins plus tendres,... elle a bien pleuré sur elle !... elle l'a vue grandir ; et, comme elle faisait quand l'enfant était petite, elle fait encore maintenant, elle la conduit.

Il doit y avoir des heures bien sombres dans l'âme de cette mère !... Car elle se fait vieille, le jour approche, où il lui faudra quitter son enfant et mourir... Et alors que deviendra la pauvre aveugle ?

Qui l'aimera encore ?

Est-ce qu'une main payée remplacera jamais la main d'une mère ?...

O mon Dieu, que nous sommes ingrats et oublieux de vos bontés !... Vous nous avez donné, à nous, la lumière des yeux... vous avez mis des paroles sur notre langue et sur nos lèvres... vous avez ouvert nos oreilles à la voix des hommes et aux chants de la nature... vous avez donné à notre esprit le vol de la pensée, la force à nos muscles, la vie à notre sang... vous nous avez donné tout cela : lame saine dans un corps sain... et nous ne vous remercions pas ! Il semble que c'était notre droit de recevoir ces choses.

Nous avons des compatissances émues pour l'aveugle, pour le muet, pour le sourd, pour l'idiot et le fou, pour le paralytique et pour l'infirme. . . et nous ne vous .remercions pas !... La pensée ne nous vient pas que nous aussi, nous aurions pu naître aveugles, sourds, muets, idiots, fous, difformes et malades... que pas plus que ces malheureux nous n'avions droit à ce que vous nous avez départi avec tant de largesse. Nous ne vous remercions pas !...

Non ! nous ne vous remercions pas ! nous nous plaignons, nous jetons des cris, neras accusons la Providence, pour un peu de cet or dont nous n'avons pas assez à notre gré, pour une humiliation de notre vanité rengorgée, pour une désillusion de notre cœur, pour une maladie de quelques jours, pour un mal de dents ou une migraine!

Oh! que nous sommes ingrats!... ingrats et ridicules !

Pardonnez-nous, mon Dieu !... et si tardifs qu'ils soient, aujourd'hui du moins, recevez les remerciements de mon cœur !

Je vous remercie, Seigneur, de m'avoir donné mon âme avec son intelligence ouverte au vrai et sa volonté ouverte au bien !... Et pardon, Seigneur, d'avoir si souvent abusé d'elles : de mon intelligence en l'attachant aux connaissances frivoles, de ma volonté en la laissant s'incliner au mal.

Je vous remercie, Seigneur, de m'avoir donné mon corps avec les sens qui le dirigent et la force qui l'anime, avec la vigueur et la santé, avec le libre jeu de ses muscles et de ses nerfs. Et pardon, Seigneur, d'avoir si souvent tourné contre vous ces dons que vous nous avez faits pour vous servir !

La petite église était à peu près vide... Les sacristines avaient remis dans leurs armoires les bouquets et les fleurs, les bijoux et les couronnes ; elles avaient aidé la portière à vérifier les tableaux et à noter les absentes, puis, toutes choses sous clef, à leur tour elles s'en étaient allées. — Je m'en allai comme elles, mais songeant toujours à la malheureuse !

En vérité est-elle malheureuse?...

La lumière qu'elle ne voit pas, la lumière qui lui manque, qu'est-ce que c'est ?...

On discutait ce point il y a un siècle. Depuis une expérience indiquée par Arago, réalisée par Fizeau d'abord, par Foucault ensuite, nous savons à n'en pas douter qu'elle n'est autre chose qu'une vibration transmise à l'œil, par un corps lumineux, à travers une série de molécules d'éther qui se la passent l'une à l'autre.

On vous dira, avec une rigueur qui ne laisse place à aucune incertitude, le nombre de vibrations qu'exécute, en un millionième de seconde, la molécule d'éther qui produit sur notre œil la sensation du rouge, celle qui produit la sensation du vert, du bleu, du violet... On sait que ce nombre varie, non seulement avec la couleur, mais avec deux nuances infiniment voisines de la même couleur. On sait tout cela.

Cette vibration transmise à l'œil y détermine une vibration correspondante, dans les terminaisons nerveuses — bâtonnets ou cônes — de la rétine ; et celles-ci enfin la transmettent par le nerf optique au cerveau.

Pas un seul physicien, pas un seul physiologiste ne me contredira en tout ceci.

Si bien que, en réalité, ce que n'a pas cette jeune fille, ce qui lui manque,., c'est une série de vibrations de nature spéciale, dans une région déterminée de la pulpe nerveuse que nous appelons le cerveau.

En disséquant ainsi les choses, sous un scalpel matérialiste, mais correct et véridique, il n'apparaît pas que son malheur soit évident.

Au point de vue ahsolu pourtant, c'est bien ce

dont elle souffre ; et il en serait de même, si tout autre organe de sensation se trouvait chez un homme en défaut de mécanisme, ou en défaut d'usage.

Mais, cette excitation du cerveau par la lumière détermine dans l'homme un charme, une joie, une satisfaction du moins, qui manque par suite à la pauvre aveugle...

Il est assez difficile de juger correctement de ceci.

Je conçois très nettement le plaisir éprouvé par la sensation de l'ouïe ; je puis en effet ne pas voir l'orgue, ne rien voir même, et jouir délicieusement des mélodies qu'il chante, des harmonies qu'il déroule.

Je puis également concevoir avec exactitude le plaisir causé par un parfum de fleur, que je hume dans l'air qui passe ; et de même la sensation douce de mes doigts caressant du velours ou du satin.

Mais il est malaisé d'isoler le plaisir causé par la simple vue des choses, par la sensation de la lumière et de l'ombre, des couleurs et des nuances

de chaque couleur, par leur accord ou leur contraste. Voici pourquoi. Nos autres sens ne nous font connaître les choses que par un seul côté : la vue nous en fait connaître l'ensemble ; la connaissance par la vue, sans être totale, est bien plus complète que celle qui nous vient par tout autre organe. Dès lors le plaisircausé par la vue n'est plus simplement un plaisir du sens, il se complique d'un plaisir de l'esprit, qui jouit de connaître et, en plein exercice aussitôt, éveille des associations d'idées, met en jeu la raison, le désir, la volonté, ébranle toute lame humaine.

Ce qui manque à la pauvre aveugle, c'est le plaisir du sens seulement... Est-il considérable quand il est isolé ? Je l'ignore, mais j'ai bien peine à croire qu'il soit comparable aux plaisirs causés par la musique.

Un fait très simple me paraît le faire pressentir. Mettez sous les yeux d'un enfant, ou d'un homme ignorant les phénomènes et les théories de l'optique, un spectre solaire bien étendu et bien pur : il aura,

rassemblés dans ce ruban, tous les plaisirs que peut causer la sensation isolée de la lumière. Est-ce bien émotionnant ? — Mettez-lui par contre des couleurs infiniment moins belles, mais couchées s ur une toile où le pinceau de l'artiste a tracé quelque grande scène de bataille, ou les péripéties d'un naufrage, ou un drame intime... L'émotion est tout autre... mais la lumière et la couleur ne sont plus seules ici, ni l'œil n'est plus seul à agir.

Or, si l'émotion du sens fait défaut à la jeune fille, elle peut cependant, par la voie détournée de l'oreille, arriver à goûter toutes les autres.

L'enseignement, la parole qui fait voir l'oreille, comme la lumière fait voir les yeux, introduira dans son esprit les connaissances qui charment, qui éveillent le désir, excitent la volonté, agitent l'âme tout entière.

Il y aura certes dans sa manière de comprendre un côté incomplet : elle verra les choses comme on les voit dans une description littéraire, dans un tableau écrit ou parlé... Sans nul doute ceux-ci

n'ont ni l'intensité, ni la précision, ni la netteté du tableau peint ou des choses vues, mais par contre, l'indécision même, le vague de ceux là, donne carrière à l'imagination, qui les achève à son gré et les enchante.

Et même cette défaveur n'est vraie et réelle, que pour les objets de notre connaissance qui revêlent des dehors palpables et tangibles, pour toutes les choses habillées de matière et de corps, mais pour les connaissances plus hautes, pour la vérité immatérielle, elle cesse d'être... Lame delà jeune fille est ouverte comme la mienne ; elle n'a pas l'œil du corps mais elle a l'œil de l'âme, elle sonde les horizons immenses delà vérité,... comme moi, que disje. mieux que moi !

Que me font, quand ma pensée travaille, que me font ces mille objets divers devant moi, autour de moi, étalant leurs contours, leurs reliefs et leurs teintes, que me font-ils sinon solliciter sans cesse mon attention volage et la détourner de son travail ?.. Et quand de force je veux fixer mon esprit, qu'est-ce que je fais ?. . . Je mets mes deux mains sur mes yeux pour me faire aveugle, je ferme mes deux oreilles pour me faire sourd, j'annihile de tout mon pouvoir ces sens qui me troublent et m'agacent.

La pauvre jeune fille, dans la nuit noire qui entoure son âme, est en commmerce plus facile avec la pensée, elle la voit, elle s'y attache, elle la poursuit, elle l'atteint, rien ne l'en sépare, elles vont la main dans la main, comme deux amies.

Et ce n'est pas tout... Qu'est-ce que c'est donc en fin de compte que toute cette connaissance du sens et de l'esprit dans l'homme?... Qu'est-ce que c'est que cette science de la matière et de la pensée ?... Qu'est-ce que c'est que ces plaisirs du corps et ces jouissances de l'âme ?... Est-ce que le bonheur est donc là ?.. . Et la mort donc ! . . .

Ah! ma pauvre aveugle, tu crois, tu espères et tu pries ! Ce monde que tu ne vois pas ne te dit rien, c'est vrai ! Mais Dieu parle à ton âme, le Seigneur est ta lumière ! Dominus lux mea est.

Dans ce monde que tu ne vois pas.mon enfant,... on meurt ! Tu n'as jamais vu ni mort, ni morte, toi. . . tu n'as jamais vu le corps inerte et jaune, raide et froid, d'où la vie s'en est allée et que l'on va cacher en terre tantôt, mais tu sais ce que c'est mourir ...

Le Seigneur t'a dit, dans la nuit de tes yeux et dans le silence de ton âme, Il t'a dit par la bouche de ta mère, que la vie, rapide et courte, que nous vivons ici, n'est que le champ d*essai de nos volontés libres... Nous ne sommes ici que pour le servir et pour l'aimer... Il voit comment, dans la liberté, nous façonnons notre âme à ce divin service et à ce divin amour. . . Il nous laisse faire et II attend ; nous tous qui vivons nous subissons l'épreuve. La mort c'est la fin de l'essai, l'heure du jugement, du châtiment ou de la récompense.

Tu le sais, mon enfant, comme nous le savons ; cela, tu l'as vu comme nous l'avons vu, dans cette lumière du Seigneur qui est la foi de nos âmes. Tu sais que nous n'avons rien autre à faire en ce monde, que tout le reste est vain, vain comme la fumée, comme un souffle.

Et tu y travailles !...

Ah ! ma pauvre petite aveugle, plains-nous !

Nous aussi nous y travaillons; mais, malheureux que nous sommes, tandis que la lumière du Sei-

5o UNE DISTRACTION A L EGLISE.

gneur éclaire nos âmes, la lumière du monde, la lumière des choses créées, par nos yeux, entre en nous, et elle aussi, vivante et vibrante, avec ses miroitements et ses éclats, elle pénètre dans notre âme, et l'étourdit de sa splendeur... Oh ! comme pâlit la lumière divine! Dans ce flot lumineux que verse en nous le monde, que de brillants fantômes voltigent,... fantôme de la gloire et de l'honneur, fantôme de la richesse et de la puissance, fantôme de la beauté et de l'amour, fantôme de la volupté et de l'ivresse. Ils passent et repassent, souriants et agaçants, pleins d'enchantements et de promesses, pleins deséductions et d'attraits fascinateurs...et où Dieu criait tantôt : « Aimez-moi ! servez-moi ! » ce sont leurs voix maintenant qui tour à tour, insidieuses, crient : « Aimez-moi, servez-moi ! »

Tu ne les vois pas, toi, ces choses si captivantes et si trompeuses, tu ne vois pas tout ce brillant éclat du monde.

C'est Dieu seul que tu écoutes... Le Seigneur est ta lumière.

Ah ! ma petite aveugle, plains-nous !

Car sais-tu ce que nous faisons, ce que font hélas ! la plupart des hommes ? Séduits et fascinés, ils laissent là Dieu et ils vont à la gloire, à l'honneur, à la richesse, à la puissance, à la beauté, à l'amour, à la volupté, à toutes ces choses extérieures, vides, dont la lumière leur est venue par les yeux... ils vont à elles, ils les aiment et ils les servent...

Et sais-tu ce qu'ils y trouvent, mon enfant ? L'amertume cuisante des déceptions mondaines ; tous ces vains fantômes les trompent, et après les avoir trompés rient d'eux et les persiflent. . au moment où ils croient les saisir dans leurs bras, ils leur échappent et s'envolent en ricanant... Oh ! les trahisons de la créature visible !...

Tu ne les connais pas, mon enfant, remercie Dieu î

Dans l'entretemps la vie passe... elle va si vite !... Et Dieu?... et l'épreuve?... L'homme n'y songe plus... Trompé vingt fois, trahi vingt fois... c'est toujours à ces fantômes menteurs qu'il court, sans souci de la fin, sans songer qu'au bout, tantôt, son-

nera l'heure du jugement et du châtiment, comme un fou qui court en faisant sonner ses grelots, dansant et riant, droit devant lui,... et au bout, c'est l'abîme !...

Quand Dieu fera signe à la mort. . . tu seras prête, toi, et les beautés du Ciel s'ouvriront à tes yeux, qui n'auront rien vu des vanités de la terre !...

Quand Dieu fera signe à la mort... seront-ils prêts, eux? et quel bénéfice auront-ils tiré des vanités qu'ils auront vues !

O vous qui ne voyez pas, priez pour ceux qui voient !

TvTOUS avions trois jours à passer ensemble, -"- ^ trois jours de retraite dans une maison religieuse. Le soir, l'esprit un peu las des considérations sévères qui l'avaient nourri, nous nous réunissions dans une grande salle, où des conversations simples et confiantes nous reposaient. L'idée vint à l'un de nous de conter des histoires : elle fut accueillie; chacun paya son écot.

Or, voici celle que nous conta un noble et vénéré Maître, dont le souvenir et l'image sont encore présents à notre cœur et à nos yeux.

Ludwig Freilitsch était l'unique fils d'un médecin de village. Son père, malgré son talent, ses études, ses efforts, n'était point parvenu à atteindre la richesse. Il lui en avait coûté de grandes privations, de grands sacrifices, pour conduire à fin l'éducation de son enfant. Ludwig avait suivi, en externe, les cours d'un collège voisin; ces premières études achevées, il avait fallu l'inscrire au rôle des étudiants d'une université allemande.

Or, un ami d'enfance du docteur Freilitsch, un médecin comme lui, presque un frère, le docteur von Rôber avait accueilli Ludwig, l'avait hébergé et nourri et aimé, comme il eût fait de son propre enfant.

Sept ans s'étaient passés ainsi. Ludwig venait de conquérir son dernier diplôme. C'est d'ordinaire grande joie dans le cœur d'un étudiant, quand, arrivé au terme, il cueille enfin le laurier d'or. Eh bien! non, Ludwig était seul dans sa petite chambre, assis devant sa table, la tête entre ses deux mains, et il pleurait!

Durant ces sept années, Ludwig n'avait pas habité seul la maison que le docteur von Rôber lui avait si généreusement ouverte. Le docteur avait une fille, une charmante enfant, Mina, qui, depuis la mort de sa mère, était devenue l'ange de la famille. Elle rattachait seule son père à la vie.

Ludwig et Mina, aux yeux du vieux docteur, c'étaient ses deux enfants : un frère, une sœur; et les préoccupations, le travail absorbant de son existence l'avaient empêché de pressentir la transformation, que subirait à la longue cette amitié d'enfants.

Ludwig et Mina s'aimaient.

En vérité, savaient -ils eux-mêmes qu'ils s'aimaient?... Ils ne se l'étaient pas dit... nul mot d'amour n'avait été échangé entre eux : ils ne s'étaient rencontrés qu'aux repas et durant les soirées d'hiver, sous l'œil du père .. Mais hier soir, Ludwig était rentré, portant sous le bras son lier diplôme ; le vieux docteur lui avait mis sur les deux joues deux gros baisers, il lui avait fait un discours paternel où il avait parlé de son avenir... « Travaillez, travaillez toujours, dans un an vous rentrerez en famille, vous trouverez bientôt quelque brave fille avec qui vous vous marierez... » Sur

quoi Mina était sortie... Quand elle rentra, elle avait les yeux rouges; Ludwig l'avait vu. C'était à son tour de pleurer.

Le docteur von Rôber était riche.

Le docteur Freilitsch était pauvre.

Ludwig et Mina pouvaient-ils s'aimer?

Et que faire? Il restait à Ludwig un an à passer à l'université : le temps d'écrire sa thèse !

Pouvait-il continuer à demeurer sous le toit du docteur dont il aimait la fille? l'honneur ne lui commandait-il pas départir, de partir sur le champ et au loin! ... Et partir!... n'était-ce pas renoncer au premier amour de sa vie? Ludwig remuait toutes ces pensées et elles déchiraient son cœur. Enfin, s'armant de courage, et prêt à briser ce pauvre cœur de ses deux mains, s'il le fallait, il descendit.

Le vieux docteur était au bureau, Ludwig y entra.

Dans sa chambre, Mina, elle aussi, pleurait... Assise devant une tapisserie, dont l'aiguille pendait

SEIGNEUR, FAITES QUE JE VOIE ! 5g

immobile entre ses doigts, ses yeux fixés vaguement dans le vide, elle y cherchait un rayon d'espérance, qui ne venait pas. Elle aussi se demandait : que faire? La solution lui venait bien; que lui importait, à elle, que Ludwig fût pauvre?... il était bon et elle l'aimait... mais son père, son vieux père, qui n'avait vécu que pour elle, qui n'avait travaillé que pour elle... voudrait-il, lui?... N'allait-elle pas désoler sa vieillesse?... Il' fallait donc abandonner Ludwig, et alors il lui venait un sanglot à la gorge et de grosses larmes roulaient de ses yeux.

Soudain la porte s'ouvrit, le docteur entra.

Mina n'eut pas le temps de sécher ses larmes, elle se couvrit les yeux de ses deux mains.

« Eh bien, Mina, tu pleures, qu'as-tu donc l »

Mina ne sut rien répondre, tout son cœur déborda.

Le père, ému, s'assit à côté d'elle, lui passa son bras autour du cou, et doucement, à son oreille, de sa voix la plus tendre : « Allons! lui dit-il, allons Mina, ne pleure plus, ne pleure plus!.. Ludwig vient de causer avec moi... l'aimes-tu? O mon enfant, ô ma petite Mina, si tu l'aimes, ce n'est pas moi qui m'opposerai à ton bonheur! »

Mina était dans les bras de son père, pas un

6o SEIGNEUR, FAITES QUE JE VOIE !

mot ne sortait de sa bouche, elle l'embrassait, elle l'embrassait encore, mais elle ne pouvait parler !

Le calme vint : il y eut un lon^entretien entre le père et la fille : « Eh bien ! c'est fait, dit le père en terminant ; il est bon, il est franc, il est honnête, il travaille, je crois que tu seras heureuse avec lui ! Je l'aime bien moi-même d'ailleurs, je vais te l'amener.

— « Non, père, non, pas si tôt! j'ai peur... je ne sais ! Laisse-moi prier d'abord !

— « Bien, chère, prie, prie ! Dieu voit plus clair que nous ! »

Mina se mit à deux genoux devant sa table et pria!.. Elle était heureuse! Elle remerciait Dieu!.. Tout à coup, elle eut un frémissement, elle serra ses deux mains sur son cœur, comme pour empêcher qu'il n'éclatât et, comme une folle, elle descendit chez son père.

Une heure après, le docteur monta chercher Ludwig et tandis qu'ils descendaient ensemble : « Mina désire vous parler devant moi, lui dit-il ! »

Ludwig sentit son cœur se serrer comme dans un étau : « Allons! du courage! » lui dit il encore, et tous deux entrèrent au saion, où Mina les attendait.

Le'docteur fit asseoir Ludwig devant lui, Mina était à sa droite, pâle et profondément émue, mais sans une l'arme cette fois. Elle avait rassemblé tout son courage, comme une vierge qui marche au martyre.

« Ludwig, dit-elle, mon père m'a dit que vous m'aimiez; moi aussi je vous aime. Mais... cela ne se peut, il y a entre nous un abîme, auquel vous n'avez pas songé. »

Ludwig sursauta, frappé d'un coup de foudre.

« Nous n'avons pas la même religion, Ludwig : vous êtes luthérien, je suis catholique ! »

Dans des pays comme l'Allemagne, où la religion protestante et la religion catholique se côtoient chaque jour, on se fait à des habitudes de tolérance réciproque, qui font oublier pour ainsi dire les divergences. Ludwig et Mina avaient vécu ensemble, sans songer combien leurs croyances les séparaient. Mina, dans la première émotion de son amour, ne l'avait pas même entrevu... et soudain, durant sa prière, cette pensée, comme la lame d'un

poignard, lui avait déchiré le cœur !... Elle n'avait pas hésité ; pieuse, croyante et fidèle, elle avait compris son devoir et elle l'accomplissait simplement, sans emphase, mais avec la force d'une héroïne. Ludwig garda un long silence, puis, timidement :

« Mais, Mina, dit-il, cet obstacle n'est pas absolu... ne savez-vous donc pas que vous serez toujours libre?... croyez-vous que moi, moi, je voudrais ?...

— « Oui, Ludwig, je le sais, mais nos enfants!... les voudriez-vous voir catholiques?

— « Non, » répondit Ludwig, avec une brave franchise, car ses convictions luthériennes étaient sincères.

— « Et croyez-vous que moi, je me résignerais jamais à nourrir mes enfants dans une foi qui n'est pas la mienne? à leur voir enseigner ce que je considère comme un mensonge, à tromper, à perdre leurs âmes ? »

Ludwig ne répondit pas.

« Vous le voyez bien, n'est-ce pas? » reprit Mina. « Ludwig, Ludwig, oubliez-moi! c'est impossible! »

Ludwig regarda le vieux docteur qui, les yeux sur sa fille, pleurait d'admiration et de tendresse.

Alors il n'y tint plus ; lui-même, il se prit à sangloter, puis, il se leva et, comme Mina lui tendait la main, il la lui serra : « Adieu ! » lui dit-il, « Adieu, Mina, je vous aimais bien pourtant! »

— « Ludwig, » lui dit-elle alors, « écoutez-moi, tout n'est pas perdu! Il y a pour vous et pour moi une espérance! Étudiez notre religion, étudiez-la, comparez-la à la vôtre... voyez!... J'attendrai! Je vous jure que j'attendrai, Ludwig!... Ah! Ludwig, si jamais vous pouviez venir à nous! Oh alors!... »

Luwdig fit la promesse. Mina remonta seule à sa chambre; là, elle prit son crucifix, le serra sur son cœur, et elle se laissa tomber sur une chaise.

Elle venait de sacrifier son bonheur à son Dieu.

Son cœur était en sans ! . . .

Quelques jours après, Ludwig était installé dans un quartier modeste de la ville. Il était convenu qu'il retarderait de quelques mois la composition de sa thèse, qu'il résoudrait d'abord la question

religieuse, qui tenait en arrêt le bonheur de sa vie. Dans l'entretemps il ne franchirait pas le seuil de la maison des von Rôber. Le docteur lui avait d'ailleurs désigné un prêtre, qui put lui servir de guide et de maître, dans l'étude de la religion catholique.

Ludwig se mit à l'œuvre. L'étudiant en médecine passait à la théologie.

Il eut avec le prêtre des entretiens et des discours préliminaires fort longs, mais parfaitement vains. Ludwig, tout entier à l'étude des sciences naturelles, avait l'esprit tourné aux objections qu'elles soulèvent.

Le prêtre, habitué au cours d'idées de la théologie et de la philosophie antiques, était mal fait pour les résoudre. Il y avait là deux hommes, deux contemporains par l'âge, mais dont les esprits, vivant à plusieurs siècles de distance, ne se rencontraient pas.

Le prêtre le comprit bientôt et remplaça les entretiens par des livres. Il en avait quelques-uns dans sa bibliothèque, il en acheta qu'il n'avait point; tout passait chez Ludwig, et bientôt, sur la table de l'étudiant en médecine, vinrent s'accumuler tous les trésors de l'apologétique.

Ludwig lisait, annotait, discutait tout avec une

t ardeur d'étude que son amour doublait. Ah ! certes,

jamais une âme n'avait mis à chercher la vérité

plus de désirs et plus de vaillance.

Après deux. mois, Ludwig avait fait un grand chemin... mais hélas! ce chemin l'avait conduit à la ruine!...

Son esprit, clair et droit, lui avait fait découvrir sans peine l'illogisme de la doctrine luthérienne, l'incohérence des principes qui lui servent de base, et la pente fatale où elle conduit ses adeptes et qui les fait rouler au rationalisme.

Ludwig n'était plus luthérien. Ludwig ne retrouvait plus debout dans son cœur la foi de son enfance; mais ce travail dévastateur était le seul, semblait-il, qui se fût fait en lui.

Le catholicisme ne lui apparaissait pas dans la pleine lumière qu'il avait attendue... l'évidence de ses dogmes ne contraignait pas l'assentiment de son intelligence. Il restait tant de points obscurs... tant d'objections qu'il avait déjà résolues lui revenaient sans cesse, sous des aspects nouveaux... il y avait dans la série des raisonnements qui auraient dû le conduire à la foi comme un chaînon qui manquait.

En vérité, Ludwig ne croyait plus à rien.

Un Dieu créateur, auteur de la loi naturelle et chargé de la sanctionner, par des récompenses ou des peines proportionnées, dans un monde autre que celui d'ici-bas... C'était à peu près à quoi se réduisaient en ce moment ses convictions religieuses.

Tous les soirs, après le repas, Mina, au bras de son père, s'en allait à l'église voisine, et là, tous deux priaient pour Ludwig. Les heures du soir, si douces autrefois — quand Ludwig les égayait, — étaient devenues douloureuses pour la jeune fille... elle avait proposé à son père de les passer ensemble, devant Dieu!... elle y reprenait du calme, de la force et de l'espérance.

Une âme ne perd pas sa foi sans traverser un martyre. Lisez cette page où Jouffroy dépeint la

nuit durant laquelle, « descendant de couche en couche vers le fond de sa conscience », il découvrit qu'il ne croyait plus! «Ce moment fut affreux,» dit-il. «et quand vers le matin je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, s'éteindre, et derrière moi s'en ouvrir une autre, sombre et dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec ma fataje pensée, qui venait de m'y exiler et que j'étais tenté de maudire. »

Ludwig avait passé par cette douleur... il avait lame torturée. Et l'image de Mina, de Mina qu'il aimait et qu'il allait perdre, flottait sur les sombres nuages de son cœur ! Il avait des heures de désespoir, des heures où il aurait voulu mourir !

Un jour, le prêtre entra chez lui. Ludwig agité, morne et triste, emballait les uns à côté des autres tous les livres qui, durant ces trois mois, avaient fait sa nourriture et qui avaient empoisonné sa vie.

« Eh bien, Ludwig, que faites-vous là ?

— « Je me prépare à vous renvoyer vos livres ; j'en ai mon soûl de vos livres ; ils m'ont brisé ma foi ; ils ne m'ont pas donné la leur... Je suis un misérable maintenant, sans foi, sans espérance et sans bonheur. Voilà ce que je fais !... Ah !

me la rendrez-vous, vous, cette foi que j'ai perdue ?

— « Ludwig, vous faites bien, reprit le prêtre : je venais à vous pour vous le conseiller. Vous cherchez trop la lumière... et vous ne la demandez pas assez ; vous étudiez trop et vous ne priez pas !

— « Prier ! qui voulez.-vous que je prie ? » Et dans son irritation amère, le malheureux Ludwig commença un long procès contre la Providence.

Le prêtre ne l'interrompit pas... Plus le cœur du jeune homme se déchargeait, plus le calme y revenait et la bonne raison avec elle.

« Ludwig, promenons-nous, » lui dit-il alors ; « votre esprit a besoin de repos, l'air est doux, le ciel est pur, venez ! »

Et tous deux descendirent. Ils se promenèrent longtemps : le soir tombait, la fraîcheur de la nuit, les étoiles naissantes, le silence qui se fait dans la ville, tout portait à l'abandon de l'âme. Ils causaient doucement et Ludwig refaisait, avec une sincérité, touchante, le relevé de ses doutes... Le prêtre l'écoutait, sans- répondre autrement que par des paroles de courage. Tout en marchant ainsi ils arrivèrent devant le porche d'une église.

« Entrons, » dit le prêtre, « vous prierez, je prierai pour vous. »

SEIGNEUR, FAITES QUE JE VOIE! 6g

— « Mais, qui voulez-vous que je prie ? » demanda Ludwig.

— « Dieu, mon cher ami... Dieu tout simplement... Croyez- vous qu'il n'ait pas pitié de vous ? demandez-lui de vous faire voir clair, de vous donner la foi ! »

— « Entrons, » dit Ludwig.

Ludwig s'agenouilla sur une chaise et mit son front dans ses deux mains.

Quelques instants après, des pas et un frôlement de soie firent détourner la tête au prêtre. C'était Mina, c'était son vieux père qui venaient prier pour Ludwig,

Ludwig, absorbé dans ses pensées, n'entendit rien, mais Mina l'avait reconnu, et anxieuse, de loin, ses yeux interrogeaient le prêtre... Il joignit les mains et la pauvre Mina comprit qu'il fallait prier !

Oh ! comme elle y mit son cœur, oh ! comme elle y mit toute son âme!... O mon Dieu, com-

ment, vous, vous si bon et si aimant, comment auriez-vous pu ne pas lecouter !

Ce qui se passa dans le cœur de Ludwig nul ne le sait, hormis Dieu, qui, goutte à goutte, y répandait sa grâce !

« Ludwig qu'avez-vous ? » dit tout à coup le prêtre en entendant que le pauvre jeune homm e sanglotait.

— « Priez, priez encore, » lui répondit Ludwig , il me semble que je pourrai croire.

— « Ah ! ce n'est plus moi qui prie pour vous. . . regardez là, » et il lui montra Mina !

Ludwig eut un éblouissement : Mina lui apparaissait comme un ange, les yeux levés vers le tabernacle, les mains jointes devant sa poitrine,., elle priait !

Et soudain, oubliant le silence des temples : « Mina, » cria Ludwig, « Mina, je crois, je crois ! »

Deux mois après le docteur Ludwig Freilitsch conduisait à l'autel de cette même église, Mina von Rôber, et la prenait devant Dieu pour son épouse.

Voilà mon histoire, nous dit le conteur. Il y a six mois je reçus, à Bruxelles, la visite d'un Allemand, qui venait près de moi, s'enquérir de détails sur les conférences de saint Vincent de Paul. Il voulait les établir dans sa ville et dans son canton, et les organiser là, comme nous les avons organisées

Cet Allemand était le docteur Ludwig Freilirsch, et c'est de lui-même que je tiens tout ce que je viens de vous dire.

C'ÉTAIT par un de ces beaux soirs de mai, où le froid de la nuit tombante rafraîchit et ranime le corps, inaccoutumé encore aux chaleurs énervantes du jour. Lame reprend vie avec lui, se relève, se dégage, et étend, comme pour prendre son vol, les grandes ailes de la pensée et du rêve.

Le salut de la sainte Vierge venait de finir : l'orgue avait laissé mourir son dernier accord sur une strophe de Turquety :

Daignez nous luire Blanche Etoile des mers.

J'avais vu notre vieille église se désemplir peu à peu : les cierges de l'autel, les lumières des nefs s'étaient éteintes les unes après les autres. Seule la lampe du chœur, comme une petite étoile, elle aussi, veillait silencieuse devant Dieu.

Je m'en allai et, bien que l'heure ne fût pas venue, je montai lentement, plein de pensées vagues, l'escalier de mon observatoire.

Le haut du ciel, d'un gris pâle, était sans un nuage. A l'horizon, comme une grande ceinture jetée autour du globe, des vapeurs sombres s'élevaient. La nuit ne descendait pas ; elle montait.

Au couchant, une nappe rouge bandée de pourpre, dernier reflet du crépuscule, semblait une immense vague de lumière, que le soleil disparu allait traîner après lui.

Sur ce fond mystérieux les toits des maisons avec leurs pignons entremêlés, les grandes cheminées des usines, les clochers pointus des églises lointaines, les crêtes des montagnes avec leurs enfilades d'arbres, et plus près de moi les fronts délabrés des vieux forts de la citadelle, jetaient des ombres plates et noires.

Dans la ville tous les bruits se mouraient. Parfois le roulement paresseux d'une voiture de

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louage, ou le pas hâté d'un passant en retard, ou le sifflet enroué d'une locomotive en manœuvre, retentissait dans la nuit sonore et réveillait l'écho.

Nous avions mis nos instruments en état, mais les étoiles dont nous avions calculé les passages étaient plus tardives : il nous fallait les attendre. Je me sentis envahir par l'impression solennelle d'une nuit étoilée.

Il n'est pas d'homme qui soit insensible à ce grand spectacle. Lame la moins cultivée comme la plus haute, l'esprit le plus racorni par les préoccupations matérielles, le plus embourbé dans les masses et les poids du positivisme, comme celui de l'idéaliste et du poète, l'homme, la femme, l'enfant, le vieillard, tous éprouvent, devant ce grand ciel aux mille lumières, je ne sais quelle sensation vague, flottante, mais douce et bienfaisante, qui leur fait s'écrier dans leur cœur : « Oh! que c'est beau ! Que c'est beau la nuit et les étoiles. » A qui n'est-il pas arrivé de s'accouder à sa fenêtre et de demeurer là, silencieux, rêveur, les yeux fixés sur elles, balançant dans la nuit ses pensées indécises.

Sans doute il est malaisé d'exprimer ce que le cœur éprouve alors, mais on le sent. Sans doute on ne saurait bien définir ce qui l'impressionne, mais,

quoi que ce soit, c'est un sentiment qui leléve et l'agrandit.

Je remarque, dans toutes les impressions que font sur nous les grandes scènes de la nature, cette même indécision et ce même vague. Comment analyser les sensations qu'éprouve l'âme, devant la mer, devant les montagnes, devant les glaciers, devant l'orage ?

Qu'est-ce après tout cette nuit étoilée, qui émeut tant nos pauvres cœurs d'hommes? A ne prendre que l'impression matérielle et brute qu'elle fait sur notre organe, c'est peu de chose ! Un grand fond noir empoussiéré de points brillants...

Et ces points répartis sans symétrie, sans régularité, sans contours ni lignes gracieuses, au hasard,

en désordre Surabondants et jetés les uns

sur les autres en certaines régions, dans d'autres ils sont disséminés avec une parcimonie surprenante. « Tandis que tout est règle et ordre dans la nature, la confusion semble régner dans le ciel, » dit le P. Secchi (1). Si bien que pour se reconnaître dans un pareil fouillis, il a fallu imaginer des figures géométriques très embrouillées, que les anciens

(i) Secchi, Les étoiles, p. 4.

embrouillaient plus encore en y mêlant des taureaux, des ours, des cygnes, des grands et des petits chiens, une tête de Méduse et une chevelure de Bérénice. Voyez les belles cartes célestes de l'atlas de Dien. A qui ne saurait pas que chacun des points qui les couvrent a été rigoureusement placé, suivant l'ascension droite et la déclinaison de l'étoile qu'il représente, il serait fort aisé de faire croire qu'ils sont tombés là, en sortant d'u.°. pulvérisateur quelconque.

Un grand fond noir empoussiéré de points brillants!... mais rien ne serait plus facile à reproduire dans un théâtre... Du velours noir pour le fond, de petites lampes à incandescence pour les étoiles, feraient sur la rétine une impression analogue, et vues de plus près, une impression bien plus vive.

Une illumination au bois de Boulogne ou au bois de la Cambre, jetant à travers les arbres* assombris par le soir, les mille nuances de ses lignes ondulantes, un feu d'artifice surtout, éclatant au bord d'un lac ou d'un fleuve, où ses feux brillants se reflètent et frémissent avec le remous tremblant des vagues, semblent bien mieux faits, et exercent incontestablement sur notre organe, une impression matérielle mieux disposée pour émou-

voir et toucher notre esprit. Et pourtant le ciel étoile est plus beau, il saisit, il ébranle bien plus profondément lame humaine. D'où vient cela ? et comment l'expliquer ? Une sensation moindre éveillant une émotion plus vibrante ! L ame ajoute donc à cette impression insuffisante,... mais qu'y ajoute-t-elle ? Je me le demande.

Que pourrait bien y ajouter le pauvre, l'ouvrier, le campagnard, à qui les nécessités et les circonstances de la vie, ont tenu fermées les sources de la science ? qui ne sait pas ce que c'est que ce ciel noir, ce que sont ces étoiles ?

Rien !... Pour lui, étoiles, planètes, comètes, à moins qu'elles n'aient leur traînée lumineuse épanouie dans le ciel, sont placées au même rang, au rang de grosses lampes, plantées là-haut, il ne sait comment, que la nuit allume et que le jour éteint. Le soleil, la lune sont d'autres lampes considérablement plus grosses, et voilà tout. Quand Moïse, au début de la Genèse, décrit le ciel, il se fait l'écho de cette idée populaire, la seule qui eût cours de son temps : « Dieu fit, dit-il, deux grands luminaires : l'un plus grand pour qu'il éclairât le jour; l'autre plus petit pourqu'il éclairât la nuit; et les étoiles, a Certes, ce n'est point cette conception

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primesautière et naïve, ajoutée au spectacle qu'il voit, qui peut toucher son âme.

En dehors de ces esprits simples, il reste dans le monde deux classes d'hommes : les uns instruits de beaucoup de choses, mais point d'astronomie ; les autres astronomes, ou, du moins, assez au courant des découvertes de l'astronomie pour connaître ce que l'on sait aujourd'hui des mondes de là haut.

Les premiers, les plus nombreux, ont pris au cours de leurs études des notions vagues de cosmographie. Les programmes de nos lycées et de nos collèges, même ceux des pensionnats de demoiselles comportent en effet quelques leçons sur cet objet. Hélas ! c'est bien peu de chose et l'appoint de ces petites connaissances, acquises autrefois à la légère, à moitié perdues depuis, n'ajoute que fort peu à la sensation matérielle que nous avons analysée. Pouvoir reconnaître Orion, la Grande Ourse et la Polaire peut donner sans doute un petit chatouillement d'amour propre, mais n'est pas bien émouvant !

Mais l'astronome, ou du moins l'homme au courant des choses de l'astronomie ?

Lui, je le reconnais, se fait, dans la mesure des

découvertes de son temps, l'idée exacte et correcte du phénomène.

Il sait ce que sont ces points brillants dans le ciel noir, et la connaissance de son esprit complète la sensation inachevée de son organe.

Il sait que cette voûte surbaissée qui semble couvrir la terre, comme le dôme bleu d'un berceau, n'est qu'une illusion des sens, et qu'en vérité son œil plonge dans un espace immense, sans fin et sans bornes.

Il sait que ces étoiles ne sont point clouées dans le ciel comme des clous d'or dans la voûte d'une église, mais que ce sont autant de soleils voguant dans le vide, à d'incommensurables distances, comme des navires balancés par les vagues d'une mer aérienne. Il sait par le menu la nature et le nom des corps qui brûlent dans leur flamme.

Il devine que chacun de ces soleils a, comme le nôtre, des planètes asservies tournant autour de lui dans l'unité d'un mouvement, qui rappelle leur origine commune et leur commune, destinée.

Il connaît l'inimaginable distance qui sépare l'un de l'autre ces globes errants.

Il les suit dans l'espace ; il marque la seconde et la fraction de seconde à laquelle ils viendront, tou-

jours fidèles, tantôt, dans un an, dans vingt ans, se poser devant les fils croisés de son réticule.

Certes ces considérations sont grandes et solennelles, mais... même en tout cela, je ne vois rien de fort émouvant. Qu y a-t-il en tout cela qu'une belle mécanique ? Est-ce que je m'étonne, est-ce que je m'émeus, lorsque, après avoir remonté ma montre ou ma pendule sidérale, je vois les aiguilles en marche se poser à l'heure voulue sur les divisions de leurs cadrans ?

Ces mondes d'étoiles ont un ressort, un poids qui les commande, comme les rouages de ma montre ou de ma pendule ont leur ressort et leur poids et fatalement, nécessairement, j'allais dire brutalement, ils lui obéissent.

Entre ma montre et les étoiles, il y a cette différence, que la première est une petite machine tenant dans la main, et la seconde une grande machine débordant la portée de mon imagination.

Il y a cette autre différence, que dans la première les rouages sont enchaînés l'un à l'autre par des liens matériels et physiques, et que dans la seconde, ils le sont par des forces dont nous ne connaissons pas le mode d'action, bien que nous en ayons précisé les lois.

Mais, comme ma montre, le ciel matériel que je contemple agit, se meut, se transporte, à la manière d'une masse inerte, pesante, brute, que n'anime ni le moindre rayon d'intelligence, ni la moindre flamme de liberté.

Est-ce qu'une pierre tombant d'après les lois de la pesanteur m'émeut ?... ce sont ces mêmes lois, qui régissent les étoiles.

Ce n'est donc point là qu'il faut chercher la source de l'émotion que mon âme éprouve devant le ciel ; ce n'est pas même dans cette connaissance approfondie qu'elle prend racine.

Au reste, si elle venait de là, comment l'ouvrier et le pauvre, comment les âmes ignorantes la ressentiraient-ils ? Et ils la ressentent pourtant.

Qu'est-ce donc qui nous émeut quand nous contemplons la nuit étoilée ?

Dieu !...

Dieu qui se manifeste à nous sous le manteau de ses créatures, Dieu qui nous parle ce langage silencieux et doux qui charme l'âme attentive. Notre oreille ne l'entend pas, notre œil ne le voit pas, nos mains ne le touchent pas, mais notre cœur le comprend et il frémit, comme au son de la voix d'une fiancée.

Dieu qui entre dans l'âme sans bruit, sans secousse, comme dans une demeure ouverte à son maître, qui la possède et la réjouit délicieusement sous les touches caressantes de sa grâce ! Dieu, qui appelle à lui l'âme, qui la réveille du pesant sommeil où la tiennent les préoccupations basses, et qui la sollicite à voler plus haut, au delà de cette boue ! . . .

Il y a un mot de l'Écriture qui m'a toujours frappé : « Dens enim illis manifestavit. Invisibilia enim ipsius a creatura mundi,per ea quae facta sunt intellecta conspiciuntur [i . » Dieu se montre à nous dans sa création visible.

Qu'est-ce à dire? Que l'homme après une analyse délicate du principe de causalité, après avoir établi, par une longue chaîne de raisonnements subtils, qu'il v a là autre chose qu'une forme subjective de notre esprit et un catégorique impératif de notre intelligence, peut, du fait contingent de l'existence des choses créées et visibles, passer à la connaissance du fait absolu de l'existence d'une cause invisible et incréée ?. Sans doute, mais rien que cela?... Allons donc ! Et que deviendraient

(1) S. Paul, ad Rom. I. 20.

les âmes qui n'ont ni le temps, ni la tournure requise pour empiler tous ces syllogismes ?... Dieu ne se montrerait pas à elles ?... Il les laisserait là, ces malheureuses, pour ne s'ouvrir qu'aux philosophes et ne frayer qu'avec eux !

Non ! Dieu ne parle pas seulement à 1 'âme par la raison et par l'esprit, il lui parle par les sens et par le cœur; les choses créées qu'il étale devant elles sont comme un portrait où elles reconnaissent sa grandeur, sa puissance et sa bonté. Dieu nous apparaît vraiment dans les étoiles, dans la mer, dans les glaciers, dans les montagnes, et l'âme, par un instinct secret, l'y reconnaît et l'y découvre. Il n'est besoin ni de sciences, ni de philosophie, ni d'observatoire, ni d'instruments, nid'analysemathématique, pour arriver à cette divine découverte, il suffit de laisser aller son cœur !

Hélas ! hélas ! Je viens de parler de philosophie, de sciences, d'instruments, d'analyse... Qu'est-ce que tout cet outillage de notre esprit a produit de plus net pour les âmes ?

Ah! c'est chose triste à penser!... L'ouvrier, l'ignorant, le pauvre n'arrivent-ils pas mieux à Dieu, et par une voie plus droite, que nous n'y venons, nous autres, instruits comme nous le

sommes, et si bien montés pour comprendre les grandeurs et les beautés visibles de l'Univers !...

Quel spectacle offrons-nous à l'œil qui nous contemple ? Sans doute, le nombre est grand de ceux que la science a confirmés dans leurs croyances ; qui, pour avoir creusé quelques secrets de la nature, n'ont pas trouvé qu'il fût bon à l'homme d'oublier le Créateur !... le « bon Dieu » des ignorants et des simples !... qui l'adorent, le chantent et le prient... Mais combien l'abandonnent! Combien le perdent et l'oublient ! Combien le blasphèment!... Combien semblent, du haut de ce petit trépied que leur a fait la science, prendre des airs de dédain envers le Grand Maître des choses, la source première et la fin de tout.

Oui ! c'est chose triste à penser et à dire. Les simples et les ignorants ne s'égarent pas ainsi, ne blasphèment pas ainsi !...

Je me souviens d'avoir vu un mausolée d'Arago taillé par David d'Angers.

L'illustre astronome est couché sur un lit de mort ; sa tête puissante, décharnée, tombe sur son épaule et garde, dans la rigidité du marbre, le dernier pli d'un sourire sceptique; sa main gauche ramène à lui le linceul qui le couvre, tandis que la

droite, cette droite qui écrivit tant d'immortelles pages, pend découragée, dans le vide.

Je n'oublierai jamais le froid qui me prit à cette vue. J'avais beaucoup lu les œuvres du grand homme, et ses livres m'avaient inspiré pour lui je ne sais quelle affection enthousiaste. Était-ce là Arago ? Était-ce là le grand astronome?... et comment une telle âme pouvait-elle ainsi finir ? On a dit que des philosophes chrétiens avaient pleuré sur l'âme de Platon. . je le comprends, j'aurais pleuré sur l'âme d'Arago.

Nul mieux que lui ne connaissait ce beau ciel ; il en avait sondé les profondeurs les plus reculées, il en connaissait les secrets intimes, et pourtant, son esprit s'était arrêté à cette belle mécanique !... il n'avait pas été au delà de ces lois et de ces chiffres et, dans ce lit étroit où son âme devait se sentir étouffée, il s'était endormi, il était mort.... sans trouver Dieu, sans le chanter, sans l'aimer !...

Je me souvenais de Kepler et de l'hymne incessant qu'il chantait dans ses œuvres :

« Gratias ago tibi, Domine, Creator, quia delectasti me in factura tua et in operibus manuum tuarum exultavi ! — Je vous rends grâce, Seigneur Créateur, je me suis réjoui dans ce que vous

avez fait, j'ai tressailli devant les œuvres de vos mains ! »

L'âme d'Arago ne s'était pas élevée jusqu'à ce chant d'amour et de reconnaissance !... Et le pauvre y vient, et l'ignorant y arrive, sans effort, sans peine, et comme par la pente naturelle de son âme ingénue.

Quel mystère, ô mon Dieu ! Les simples vous trouvent et les sages vous perdent !... Et ici encore un mot de l'Évangile me répondit : « Vous avez caché ces choses aux sages de la terre et vous les avez révélées aux petits. »

Il serait donc bon d'être petit et humble, puisque à ces cœurs simples Dieu se fait voir et toucher.

La science, la sagesse, la connaissance des secrets de la nature serait donc redoutable, puisqu'il semble que Dieu s'écarte de ceux qui les sondent et se cache devant eux pour leur échapper ! — Je ne sais rien de plus décourageant que la lecture de certains livres de science. Écrits par des maîtres, ils ont sur toutes les choses de la terre, des précisions, des lumières, des découvertes qui enchantent l'esprit. Dans toute cette sphère matérielle, où le compas et la balance assurent leur marche scientifique, il est beau de les voir courir à

la recherche de la vérité avec une assurance superbe, et ils la trouvent, ils la saisissent et la possèdent. Mais au bout, au terme, au moment de sortir de cette sphère des choses créées pour passer au Créateur, au moment où il faudrait jeter là le compas et la balance, désormais inutiles, pour déployer les ailes de lame et prendre le vol de la pensée, ils hésitent, ils chancellent et, comme pris d'un aveuglement soudain, ce pas de la créature à Dieu, ce pas que le simple et l'ignorant franchissent si bien à l'aise, ce pas les épouvante ; ils se couvrent les yeux de leurs deux mains comme devant un abîme, ils se rejettent en arrière, ils fuient... « Non audivit populus meus vocem meam... et dimisi eos... ibunt in adinventionibus suis? J'ai voulu leur parler, dit le Seigneur, et ils n'ont pas écouté ma voix... je les ai laissés aller et ils se perdent dans leurs découvertes et dans leurs systèmes. »

Une chouette glissa devant mes yeux, j'entendis le frôlement velouté de ses ailes, je la vis décrire dans le ciel un grand cercle ondulé, puis elle rentra dans les trouées du vieux clocher de la cathédrale.

Cette chouette, sortant de son sommeil, va voler

toute la nuit, en quête de mulots et de noctuines ; puis quand les premières lueurs du jour s'élèveront derrière les montagnes, elle s'en retournera dans son trou de pierre, fermera les yeux, repliera sa tête sous son aile et attendra la nuit.

Vivant ainsi, peut-être mourra-t-elle sans voir le soleil... Sait-elle qu'il existe ?... non ! Elle le nierait ; elle nierait la coloration des fleurs, le bleu du ciel, le tapis vert des herbes, les bois feuillus couronnant les montagnes : elle nierait la lumière et le jour !

Cette chouette était autrefois l'oiseau de Minerve. Hélas ! c'est encore trop souvent l'oiseau de la science contemporaine !

Parquée dans un département étroit, d'où elle tient à honneur de ne point sortir et qu'elle appelle le royaume du positivisme, elle s'épuise à découvrir, à déterminer, à coordonner des phénomènes. Toutes les forces matérielles, toutes les causes nécessaires et fatales la trouvent attentive et soucieuse : elle les suit dans l'observation, elle les mesure, elle les pèse ; elles les éprouve dans l'expérience et la contre expérience. Elle jouit à les étudier ainsi et elle y met sa vie !... mais ne lui parlez pas de forces libres, ne lui parlez pas de causes

immatérielles, ne lui parlez pas d'intelligence et de pensée, elle fermera les yeux, elle repliera sa tête sous son aile et elle dormira en attendant la nuit !...

Comment arriverait-elle à Dieu !... Comment sortirait-elle du ciel sombre et noir de la matière, si elle s'endort, devant le ciel brillant de la lumière î

Oui cela est triste !... mais il y a une tristesse plus grande. Cette aberration de l'esprit est désolante, mais ceux qui en souffrent paraissent ne pas s'en douter en ce monde. Ils n'éprouvent pas le vide que l'absence de Dieu creuse dans leur intelligence et on les voit, le cœur léger, souriants, fiers même, porter dans le chemin de la vie, le poids de leur incroyance.

Seulement, le chemin de la vie a un terme, la mort !...

Quel réveil pour ces âmes, ô mon Dieu ! Oh ! c'est là ce qui m'épouvante pour elles!... La vie n'est rien, mais après !...

De quel œil les recevrez-vous, ô mon Dieu ?..

Vous leur aviez donné toutes les lumières et elles n'ont marché que dans les ténèbres!..

Ah ! pauvres âmes, vous aviez tant travaillé, vous aviez accumulé tant de chiffres et de théo-

DEVANT LES ÉTOILES. ç3

rèmes, vous aviez découvert de si grandes choses, et la seule nécessaire, vous ne l'avez pas cherchée et, ne la cherchant pas, vous ne l'avez point trouvée... Voilà votre vie faite maintenant... et elle est perdue !...•

C'est très beau vos mémoires, vos traités de physique et de mécanique, vos catalogues d'étoiles, mais à quoi bon tout cela maintenant ?...

On fera de la gloire à votre nom, des obsèques solennelles à votre cadavre raide et froid, on mettra peut-être un mausolée, une statue sur votre tombeau... C'est à la poussière de votre corps que vont ces honneurs-là !

Mais vous, pauvre âme ! qu'êtes-vous devenue ? Quel est votre sort ? quelle est votre vie ? Où êtesvous ? Où êtes-vous ?...

Et le fantôme du mausolée d'Arago me poursuivait toujours ; je voyais toujours devant mes yeux cette grande figure, et je la voyais toujours plus découragée et plus désespérée !

C'était pour moi comme une apparition de son âme dans la nuit !

Nous passons notre vie au travail, et, Dieu aidant, au bout d'une vie ainsi employée, nous avons fait moisson... Cette moisson va joindre ses

gerbes à celle de nos devanciers, enrichit les greniers de la science générale et... l'humanité en bénéficie... Mais au terme de la vie, une fois* mort... quel est l'avantage personnel que nous en retirons ?... Il est nul... le seul avantage personnel qui puisse nous suivre par delà la mort, sera d'avoir soigné la foi et les vertus de notre âme. Dieu n'exige pas de nous autre chose : « croire et bien faire ! » Le reste est nul et de nul prix à ses yeux!...

Quand il nous demandera compte de notre foi et de notre conduite morale... nous aurons vraiment bonne grâce de lui répondre : « Seigneur, je n'ai pas eu souci de ces choses là, mais j'ai mesuré la parallaxe solaire... » Qu'est-ce que la parallaxe solaire aux yeux de Dieu ?

Le monde entier n'est entre ses mains qu'un jouet frivole, qu'un jour il laissera tomber en poussière, mais il a fait nos âmes immortelles et, pour les sauver, il a donné jusqu'à la dernière goutte du sang de son Fils.

Oui, tout ce vieux monde dont l'écorce nous soutient, tous ces monuments dont nous avons couvert sa face et dont l'ombre noire frange l'horizon du ciel, tous ces instruments que la science a ajustés et tournés pour faire l'orgueil de ses obser-

vatoires, tous ces livres, toutes ces bibliothèques où sont accumulés les trésors de la connaissance humaine, tout ce travail de l'homme s'en ira en poussière et en cendres!...

Et ce monde lui-même, et ces étoiles, et ces planètes, qui brillent sous mes yeux et sollicitent mon investigation curieuse, tous ces soleils de l'univers, tout ce travail de Dieu, comme tout ce travail de l'homme, s'en ira en poussière et en cendres.

Seules les âmes vivront!... Seules les âmes ne sauraient mourir ! . . .

Heureuses celles qui vont à Dieu!... Malheureuses, ô trois fois malheureuses, celles qui se perdent en le perdant!... Que leur restera-t-il, sans Vous ! ô mon Dieu !

Heureux les petits, heureux les simples qui par le chemin de leur cœur vont droit à Vous ! . . .

Un appel de mon collègue me ramena à d'autres pensées. Alpha de la Vierge entrait dans le champ de l'instrument des passages!...

Mon Dieu! ayez pitié de ceux qui vousoublient!.. Sauvez leurs âmes! Sauvez nos âmes!

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