‹ GladysChapitre 13 sur 21 · L'AMOUR MODERNE · texte numérisé non relu

L'AMOUR MODERNE

Paris, le 28 mars.

L'habitude de noter chaque soir mes réflexions de la journée est la meilleure discipline que j'ai gardée de mon éducation catholique. Les bons Pères ne l'emploient que pour le progrès moral; elle vaut pour raffinement intellectuel; elle enchaîne un jour à l'autre, elle écrit une conclusion au bas des étapes de vie.

J'ai une idée trop vague du bien pour souhaiter faire de grands progrès dans ce qu'on appelle la vertu. Les personnes qui ont parlé de la vertu avec le plus d'élo-

quence vantent ses effets, comme les chirurgiens font des anesthésiques : ils valent contre la douleur. C'est assez dire qu'ils doivent être la préoccupation de l'homme qui a dépassé la cinquantaine. À trente ans c'est peu que d'éviter la souffrance : on est organisé pour jouir et tout l'être nous porte à chercher notre fin dans l'amour.

Je veux tout de suite définir ce que j'entends par la : l'amour est le masque de mille passions individuelles, de mille instincts différents, depuis les extases qui font canoniser des nonnes, jusqu'aux brusqueries qui conduisent leur homme en cour d'assises.

J'ai dépassé ce grand appétit de la vingtième année qui s'assouvit du sexe sans distinguer la personne. Mes premières répugnances ont été des avertissements physiques: je me suis assigné des bornes dont des femmes était la règle. Après je me suis préoccupé de la beauté, non pas

seulement cette beauté chrétienne du visage qui siège dans l'expression, mais la plastique, la païenne qui juge l'être de la tête aux pieds, dans le développement de ses formes et dans les proportions de sa stature.

Je suis surpris de constater que ces catégories ne me donnent plus de satisfaction. Je suppose que je sois le pacha, assis sur son divan, à qui le pourvoyeur amène une théorie d'esclaves. Je dirai, en voyant le voile se soulever sur une beauté inconnue et parfaite :

— Voilà une belle nuit.

Je ne dirai pas :

— Voilà une espérance d'amour.

Quand mes yeux sont satisfaits, quand

mes mains sont pleines, une inquiétude nouvelle me hante. Je voudrais saisir l'être lui-même. Je songe à cette légende espagnole qui dit qu'au début des temps toutes les oranges ont été coupées en deux, et que,

à travers le vaste monde, chacun de nous doit chercher sa moitié d'orange. L'amour, dont tous parlent, c'est l'exceptionnelle condition de ceux qui, dans le panier du destin, retrouvent la pulpe de leur pulpe, saignante au même joint de coupure. Le hasard peut placer cette moitié de vie sous la main d'un voluptueux, mais celui-là est plus sûr de la découvrir qui met de la méthode dans ses investigations.

3 avril.

C'est ici le domaine de l'éducation individuelle. Les jeunes gens qui se croient prémunis contre les surprises de l'amour par une discipline morale ou des recettes de séminariste me font l'effet des nigauds qui apprennent à nager sur un banc; jetez les uns à l'eau et les autres dans les coquetteries d'une femme, ils y pataugeront d'une manière affreuse. Pour moi j'ai compris de bonne heure que l'expérience serait ici mon meilleur maître. On affiche sur les murs des manèges ce précepte de Plutarque :

G CLADYS

« Le cheval est le seul éducateur qui ne flatte pas un prince. »

On en pourrait dire autant de sa maîtresse.

Voici ce que les miennes m'ont appris :

1° Les filles sont incapables d'amour.

(Cf. Mon voyage à Venise avec Suzanne Berthier. Le collier de Ludina Gaby. Mes passionnettes avec Marthe de Folligny. Marguerite de Lierre. Particulièrement ma liaison avec Manette.)

Les filles (et cela est tout à leur honneur), ne peuvent aimer d'amour un amant qu'elles ne payent point. Un préjugé bourgeois, assez contemporain, empêche un homme de mon monde de connaître ces douceurs.

J'ai fait là-dessus une expérience concluante, avec Manette, la chanteuse des Bouffes. Je l'avais trouvée dans un cabaret de Montmartre, où elle chantait des refrains de pierreuse, en robes de percale et en bas troués. J'ai lout de suite démêlé chez

cette fille ce grain d'originalité qui lève seulement entre les pavés de Paris. Nous l'avons emmenée souper. Le lendemain je l'ai habillée ; à la fin de la semaine je lui avais meublé un appartement; à la fin du mois je me montrais dans son dos aux premières. Elle avait des diamants, un petit coupé, un engagement d'étoile. On disait son nom, les loges des cercles l'applaudissaient; et, certainement, je ne regrette pas l'héritage de mon parrain qu'elle m'a grignoté, en six mois, comme un radis. Ce que je ne puis pas lui pardonner, c'est son professeur de musique : il était beaucoup plus vieux que moi, très mal tourné, il fleurait l'ail, il fumait des cigares d'un sou et il en mâchait la moitié. Avec mon argent elle lui a payé un cheval pour ses promenades au Bois et une garçonnière où il la trompait.

2° Les femmes qui ont eu beaucoup d'amants: elles n'aimeront jamais que soi-même.

(Cf. Ma liaison avec madame de Moca-

nachy, avec la petite baronne du Taillis, avec ma cousine Hélène d'Ombreuse.)

Au fond, toutes ces amoureuses aiment non l'amant mais l'amour. Elles lui sont fidèles dans de multiples infidélités. On sent auprès d'elles que l'on fait partie de la livrée qui va à toutes les épaules avec quelques retouches. Les plus secrètes faveurs de ces maîtresses-là ont quelque chose d'anonyme, elles sont comme ces pentes où l'on glisse dans les rêves sans pouvoir se raccrocher à une touffe d'herbe.

3° De même les femmes trop jeunes sont incapables d'amour.

J'ai tristement éprouvé cette impuissance auprès de Georgina. Je lavais connue jeune fille, je lui avais serré les doigts dans des cotillons : elle songeait à m'épouser. Quand j'ai vu qu'elle se mariait avec Marmondc, j'ai pensé :

Elle sera ma maîtresse dans dix-huit mois, »

Gela n'a pas tardé si longtemps, et, un an après, nous étions brouillés. Allez donc alteler une pouliche de trois ans avec un cheval fait! Elle se jette à droite et à gauche, elle prend ombrage de tout, elle s'élance sur les obstacles dangereux. C'est un divertissement de promenade ; ce n'est pas une sûreté pour la route.

4° J'écarte aussi — après expérience faite — les femmes qui ont eu des enfants.

Ici les motifs de réforme se multiplient. On a peur de brouiller les lignées, et puis une maîtresse qui a passé par la maternité ne vous appartient jamais entièrement. L'enfant est un rival souvent fâcheux pour un mari, toujours odieux pour un amant.

D'autre part, si une amante-mère néglige définitivement son poulailler il faut tout craindre d'elle; la femme dont la maternité n'est pas le fond apparaît comme un monstre dans la nature.

5° Logiquement et pour des raisons in-

verses, on doit craindre qu'aux approches de la quarantaine une maîtresse se montre uniquement maternelle. Son besoin éperdu de sacrifices vous étouffe comme un lierre; elle vous vole les occasions de dévouement; elle ne vous donne pas le temps d'aimer vousmême. C'est, de toutes les formes d'amour dont on est l'objet, celle qui dispose le plus sûrement à l'infidélité.

6 avril.

J'ai développé ces réflexions hier soir devant Guy d'Arcelles, mon meilleur ami, et quelques camarades.

Ils m'ont répondu à l'unisson :

— Marie-toi ! Tu es mûr pour les joies de la famille.

J'avoue que j'ai éprouvé un peu de mauvaise humeur à me voir si grossièrement compris, j'avais pourtant pris la peine d'analyser mon état d'esprit.

Je ne méprise pas le mariage. M m'apparaît comme l'achèvement des éducations de

parfaites amoureuses. Le mari vient à son heure pour parfaire l'œuvre des institutrices et des prêtres. Et il est difficile entre tous ce rôle d'éducateur! On s'attriste de voir que ce choix se détermine dans le monde sur des motifs si légers. Tout le bonheur d'une femme, celui de ses amants en dépend pour une bonne part ; il y a là des initiations délicates, des répugnances physiques auxquelles correspondrait seul un homme tout à fait dépourvu d'égoïsme. Il faudrait qu'il accumulât les grâces d'état d'un médecin, d'un confesseur et d'un père.

Dans la pratique c'est à un homme choisi presque au hasard qu'appartient le soin de mettre une âme au point de sa sensibilité. D'Arcelles me faisait observer qu'un accordeur de pianos est le premier venu.

— Il suffit, disait-il, qu'il ait l'ouïe un peu fine, qu'il sache monter et descendre une corde. Ces! affaire à l'artiste qui viendra

derrière ce manœuvre de communiquer son émotion à l'instrument.

Soit, mais si l'on est en droit de comparer un mari à un monteur de pédales, peut-on raisonnablement conclure d'une boîte à musique à une âme de femme?

7 avril.

J'écarte tout d'abord les veuves de trente ans : on risque de devenir auprès d'elles ce mari dont l'emploi est si nécessaire dans la fiction légale où nous vivons. Je réserve tous mes soins pour une maîtresse dans la trentaine, mariée, sans enfants, heureuse en ménage, morale sinon dévote, et pardessus tout irréprochable. Je suis sûr que j'éprouverais pour une personne de cette qualité un véritable amour. Il s'irriterait sur tous les obstacles, il s'avivrait dans la solitude.

Mais où trouver une femme qui se défende autant qu'il faut et qui ne se donne point avant que l'on ait eu le temps de devenir amoureux d'elle?

8 avril.

Il y a des gens qui attachent du ridicule à la conquête que Ton fait d'une femme sur un mari. Je viens d'essuyer là-dessus une vraie querelle.

— Voilà, disait d'Arcelles, un plaisant rival : Si l'on échoue la honte est complète. Si l'on réussit le succès n'est guère reluisant.

La plupart des hommes n'apprécient vraiment dans la conquête des femmes que la vanité de triompher d'elles. Comme les autres j'ai vécu de ces enfantillages ; mais, Dieu merci, je le< ai dépassés.

9 avril.

Je remarque que mon projet de me faire aimer d'une maîtresse irréprochable excite contre moi la verve des femmes aussi bien que de mes amis.

Ma cousine Hélène d'Ombreuse me disait hier :

— Je ne vous donne pas quinze jours pour vous dégoûter jusqu'au haut de cœur de votre amoureuse à scrupules.

— Pourquoi ?

— Parce que vous êtes un homme de plaisir et qu'elle vous mettra à la portion congrue.

Je me suis révolté, j'ai dit :

— Je n'attends pas d'une honnête femme les habiletés professionnelles d'une fdle.

— Non, mais tout de même vous ne concevez pas l'amour sans l'abandon complet de celle qui aime. Votre quakeresse vous traitera comme un second mari. Vous-même vous ne pourrez la former sans lui faire perdre cette honnêteté qui est pour votre esprit malicieux tout le ragoût d'une pareille liaison. Enfin un ridicule est attaché à cet emploi d'éducateur ; un amant qui instruit sa maîtresse travaille pour le prochain.

Tous ces arguments ne me troublent pas; au point où j'en suis je ne puis aimer une femme qui dans un amant adore l'amour ou la volupté, ou seulement l'instinct de tromperie. Je n'irai point d'ailleurs aimer une femme si prude que son honnêteté l'arrête <l<i se donner. Ce que je veux, c'est qu'elle ait assez de foi pour résister long-

temps, pour se donner dans les remords, avec, sur ses talons, toute une meute d'angoisses, dont elle se réfugiera dans mes bras.

10 avril.

Les dernières fantaisies de Manette m'ont coûté cher. Je viens d'écrire à ma mère pour lui confier mes embarras d'argent et pour la prier de m'en tirer. J'ai accompagné cette note à payer d'une analyse très exacte de mon état d'âme. Je suis dans le tremblement que cet acte de contrition n'apparaisse comme une habileté. Je l'appréhende d'autant plus que l'expression en est sincère. D'ailleurs, ma mère est la dernière personne du monde que je songerais à duper. Je crois bien que nous n'avons pas, elle et

moi, une idée commune; mais nous sentons de même et cela suffit pour que l'on soit assurés l'un de l'autre. Ma mère dit : « C'est mal », quand je dis: « C'est laid ». Ma mère est sûre d'une foule de choses dont je pense : « Il serait séduisant que cela fût ainsi ! » Cette foi et cette espérance peuvent marcher l'une à côté de l'autre sans se blesser du coude.

Ma mère a pour moi une indulgence sans bornes : moi, j'ai de la pitié pour elle. J'écrirais le mot en tremblant si les contemporains ne lui avaient rendu tous ses sens qui comportent la tendresse et le respect. Ce que je vénère d'abord dans ma mère, c'est cette candeur qui lui a fait des œillères tout le long de la vie. Elle ne sait pas ce qui s'est passé à gauche ni à droite; toujours, elle a regardé devant soi. Elle a marché, le pas sûr, la tête haute, vers un lointain bleu comme une enluminure.

Je puis me rendre cette justice : jamais, je n'ai essayé de dessiller les yeux de ma

mère pour me laver de mes péchés. Jamais je ne lui ai dit :

— Vous avez vécu d'illusions, et le voile blanc de la mariée n'a fait qu'épaissir autour de vous cette nuée où l'on enveloppe les premières communiantes. Relevez cette mousseline. Regardez le monde comme il est. Comparez mes fautes — dont je ne suis pas fier — à cette inconscience d'instinct qui est l'habitude des gens pratiques et que les théoriciens formulent en philosophie. Mon innocence vous apparaîtra éclatante comme celle de l'agneau qui dort parmi des rayons, sur le Saint Livre.

C'est sans doute la faute de mon temps si je ne comprends plus bien le sens religieux de ces vocables :

« Sens moral, caractère ».

Un vieux boulevardier, devant qui je traitais sévèrement un grec qu'on vient d'expulser du Cercle, m'a interrompu, hier, par cette phrase qui ma fait réfléchir ;

— Mon ami, ne condamnez jamais un homme sur sa faute, mais si vous voulez le juger équitablement, considérez seulemnil deux choses : ses moyens et ses besoins.

J'ai regardé ce cynique avec une nuance d'admiration ; je me suis demandé si, entre deux bouffées de cigarette, il ne venait pas de formuler un précepte qui manque dans l'Évangile. Il y est dit que chacun sera jugé selon ses œuvres. C'est une mauvaise base ; elle suppose l'égalité parfaite des tentations et des responsabilités. J'ai peur d'un Dieu inintelligent comme un code, routinier comme un professeur de philosophie.

D'avance, je récuse son jugement.

Et pourtant, comment est-ce que j'agis dans la pratique?

Mon dérèglement a une règle extérieure.

Par tendresse pour une femme qui, tout enfant, m'a réchauffé contre son cœur, je conserve les apparences du respect pour cette loi qui ne me domine point ; je me

fais à moi-même l'effet d'un homme plongé dans les ténèbres, qui regarde l'heure au cadran éclairé d'une église. Devant certains actes, je m'arrête avec cette pensée :

« Ma mère souffrirait trop si je cédais. » Elle peut mourir, cette influence lui survivra. Toujours je verrai ses yeux qui me suivent depuis l'enfance sans que rien les arrête, ni les murailles, ni l'éloignement, ni la pierre d'une tombe. Jusqu'au bout, je continuerai d'accepter leur jugement de ma vie ; et, alors que le bien et le mal ne réapparaissent plus avec des couleurs tranchées, je me préoccupe de faire monter les larmes dans ces yeux où je ne veux voir que de la lumière.

Cette parfaite connaissance du cœur maternel aurait dû m'épargner toute inquiétude. Ma mère ne devait pas croire que les exigences de mes usuriers me rejettent toutes seules vers son indulgence. Elle sent la gravité de la crise morale où je me débals.

Elle me supplie de quitter Paris et de venir faire une retraite près d'elle, au bord de la Méditerranée, dans une villa très éloignée des casinos, où, dit-elle, « on se recueille devant sa fenêtre ouverte comme dans une église ».

Je partirai ce soir même.

Beaulieu, 12 avril.

J'ai bien fait de venir ici; non pas seulement parce que ma présence apporte de la joie à l'être du monde qui m'aime le plus, mais parce que j'ai achevé de m'éclairer sur mes véritables désirs.

Je puis me l'avouer maintenant : les sarcasmes dont mes amis ont accueilli mes projets m'avaient un instant désorienté.

J'étais troublé surtout de ce présage qui revenait comme un refrain :

— Il va se marier!

J'en étais à me demain!*1?- s'ils n'avaient

point raison ; si mon inquiétude de cœur, mes bouffées de mélancolie, ne m'acheminaient point à cette déplorable abdication de ma liberté. Car il y a trois fins qui, à mon avis, doivent donner de la répulsion à un homme de ces temps-ci : le suicide, la prêtrise et le mariage. Le suicide est une marque d'incuriosité qui me choque gravement; la plus certaine horreur de la mort c'est la chute du rideau au milieu d'un acte sur le spectacle de la vie ; mais du moins le suicide a pour lui qu'il est une solution absolue, il peut donner à celui qui part une sensation de puissance vraiment souveraine. Il suffit qu'on l'accomplisse sans fièvre et avec les égards qu'on se doit à soi-même. La prêtrise n'est qu'une demi-mesure : elle suicide la raison et laisse la chair exposée aux vertiges naturels. Mais de ces trois solutions, la plus hypocrite est certainement le mariage. Je ne sais si la femme y trouve son compte,

je me préoccupe seulement du rôle que l'homme y joue. On feint de considérer qu'il peut s'y enfermer sans aller contre le vœu de la nature. Plaisante fiction dont personne n'est dupe 1 A qui fera-t-on croire que la fidélité envers une seule femme n'est pas aussi difficile à garder que la chasteté envers toutes? Seul l'amour peut conseiller une telle exception parce que ce n'est de sa part ni un raisonnement ni un ferme propos, mais un effet instinctif de son ardeur. Un sage l'a dit :

« Le plus sûr moyen de vaincre la concupiscence c'est de la satisfaire. »

C'est dans ces conditions toutes seules que l'amour comporte la fidélité exacte : il s'empare du désir en l'enivrant de miel.

14 avril.

Il serait admirable que l'on pût enfermer l'amour dans le mariage : mais l'expérience comme la raison prouvent que l'entreprise est chimérique. Avant toute question de tendresse le mariage pose la question d'argent. Je ne m'en choque pas. L'argent est le moyen de tout. Il est aussi indispensable à l'existence des êtres un peu raffinés que l'élévation de la température aux plantes des serres. Cette préoccupation circonscrit tout d'abord le domaine des choix; un homme de mon milieu ne peut songer à

épouser une héritière qu'à partir d'un certain chiffre de dot. Les candidates qui remplissent ces conditions financières ne sont point si nombreuses que Ton croit; il faut se hâter de jeter son dévolu sur elles entre leur sortie du couvent et la première année de leur début mondain. En effet, cette question d'âge est aussi tyrannique que la question d'argent. Elle limite, tout aussi odieusement, la liberté dont l'amour a besoin pour naître. Encore, pendant ces deux ou trois années où les jeunes filles sont exposées dans les bals, sur le premier rang de chaises, comme les modes de la saison, quelles occasions nous offre-t-on de les connaître? Je ne regrette pas qu'on les évite, ces tête-à-tête ne nous apprendraient rien sur un être informe, dont toutes les idées sont des goûts, dont tous les sentiments sont des idées romanesques. A vingt ans le plus grand charme d'une fille est la niaiserie de Galatée à son réveil. A supposer

qu'une de ces inconnues virginales soulève en nous le désir, cela m'apparaît comme un molif très décidé de ne point la rechercher en mariage. Le désir n'est pas l'amour. Il s'effarouche de tout absolu, il vit en pillard d'inquiétude et de surprise. Il n'estime que ce qu'il conquiert. Il ne possède avec joie que dans la violence. La seule certitude du dénouement le décourage tout d'abord. Le mariage est un refuge pour les hommes de mœurs dissolues qui n'attendent des femmes que les jouissances du sexe, et qui veulent avoir ce médiocre fruit perpétuellement sous la main.

15 avril.

Bien entendu ma mère n'envisage point le mariage à ce point de vue. Elle m'a parlé de l'union de l'homme et de la femme qui mettent leurs mutuels sentiments sons la garde de Dieu, avec une admirable élévation. Ses paroles me causaient un plaisir presque musical. C'est une des vertus magiques du nom de Dieu. Lorsqu'il m'est lancé comme un boulet par des gens qui en usent au profit de leurs intérêts terrestres, il excite en moi toutes les révoltes de l'impiété. Mais sur les lèvres de ma mère,

il s'élève, parfumé, comme une colonne d'encens vers la voûte d'une cathédrale. Il éveille dans mon âme des sonorités dormantes. Il ressuscite les joies de l'enfance. Il me fait remonter sur un fleuve de lait, jusqu'au temps où j'ai si bien dormi contre le sein maternel.

Voici l'opinion de ma mère sur le mariage :

Tous les arguments dont les personnes qui vivent selon le siècle assaillent l'union religieuse de l'homme et de la femme, sortent d'une conception radicalement fausse du mariage. Ceux qui cherchent dans ce sacrement une fin individuelle de plaisirs n'y trouveront que le désespoir.

Dans cette conception les époux sont deux bêtes qui se mettent en cage sans avoir fait couper leurs griffes; il est logique qu'ils finissent par s'entre-déchirer. Mais toute différente est la vie dans le mariage chfétien : c'est l'abdication de l'égoïsme. Deux êtres

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se prennent la main qui renoncent à être leur propre but chacun à soi-même et chacun Fun à l'autre. Ils s'unissent pour se dévouer à une tierce vie qui sortira d'eux, à un être dans lequel ils se retrouveront, un être qui sera chacun d'eux et tous deux ensemble. Une occasion divine leur est octroyée d'aimer eux-mêmes hors d'euxmêmes. Et ainsi, pour la joie et pour la paix des hommes, se vérifie la parole :

« Croissez et multipliez. »

Dépouillé du mysticisme qui répand sur ces tableaux de bonheur conjugal une lumière préraphaélique, cette théorie ne choque point les notions scientifiques que j'ai glanées en vivant et en feuilletant les livres, le soir, pour m'endormir. Comme tout le monde, je sais que l'individu se débat vainement, tel un petit flot, dans l'océan de l'espèce. Une vague le précède, une vague le suit. La marche est vers un rivage inconnu, vers une destinée dont l<i Becrel reste suspendu

entre la marée et la lune. C'est folie au petit flot que de vouloir arrêter cette oscillation sans fin pour refléter le palpitement d'une étoile. Déjà elle a glissé à l'occident des jours.

Je conçois qu'un des meilleurs moyens de se mettre l'âme en paix est vraiment d'abdiquer son bonheur au profit de l'enfant que l'on crée. Qui sait, quand viendra pour ce rejeton l'heure virile de la jouissance, si les hommes ne seront pas adoucis, si les dieux ne seront pas plus cléments? Je ne condamne pas ce rêve que se forgent des millions d'hommes. Je sais bien qu'au temps troublé du moyen âge ce furent les meilleurs qui s'enfermèrent dans la chasteté et dans les couvents. Us renonçaient aux joies de ce monde dans l'espérance des félicités paradisiaques. Je ne leur jette pas la pierre ; mais mille fois je préfère à leur découragement la vaillance de l'homme d'armes qui est resté sur la grande route

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des invasions, bravant la mort, toutes les aventures, pour connaître un jour les soûleries de la victoire, la joie terrestre du butin. Aussi bien, si, de génération en génération, l'homme abdique au profit de son enfant les possibilités immédiates du bonheur, le dévouement devient une immense duperie dont aucun coupable ne nous rendra compte, puisque la certitude du Dieu responsable n'est pas au bout du pèlerinage que l'humanité fait sur cette planète.

Dans cette incertitude de la foi, dans ce bégaiement de la science, j'aime l'héroïsme de l'individu qui se met en travers de l'espèce anonyme ; j'aime la petite barque qui jette l'ancre dans la tempête, et qui dit :

« Je tiendrai la cape. »

Voilà l'exemple que ceux qui valent doivent donner aux affolés, c'est à eux d'apprendre aux masses qui se ruent dans la paternité comme dans l'opium, que l'individu n'a pas seulement des devoirs envers

l'espèce, mais tout d'abord envers soi-même Il lâche volontairement Tunique possibilité de bonheur quand il fait un moyen de l'amour qui peut être un but.

16 avril.

Vraiment l'orgueil est un facteur sérieux de nos actions, et on aurait tort de vouloir tout à fait l'exclure de l'amour. Au réveil, je viens de relire les dernières pages de mon journal. Je les ai écrites dans un flot de sincérité. Pourtant, à quelques heures de distance, je goûte un plaisir d'auteur à les trouver sonores. J'attribue cette inspiration à la solitude où je vis depuis quelques jours. Tout est bon dans le catholicisme hormis sa foi et ses conclusions morales. Voici par exemple l'institution des retraites,

cette obligation imposée chaque année aux prêtres de faire dans le recueillement leur examen de conscience. Les laïques auraient plus besoin que les autres de ces haltes intellectuelles où l'on dételle dans la méditation. Le tourbillon de Paris est préjudiciable à tout recueillement. Chaque jour, des semailles d'impressions et d'idées nouvelles sont jetées comme à la volée sur le blé de la veille ; il lève étouffé, et rien n'arrive à l'épi. Une grande passion peut éclore dans la brûlure de ce fumier, mais il faut la transplanter très vite dans une terre moins chargée.

Cette certitude m'a porté à faire un retour sur moi : si je veux sauver de l'étiolement ce germe d'amour qui tout d'un coup a levé dans mon cœur je dois quitter Paris, la vie pleine et vide que j'y mène, les desséchantes ironies qui y grêlent sur tout, l'hyperesthésie des sens qui est un obstacle à une émotion durable. Je rêve de me réfu-

gier dans quelqu'un de ces villages que Ton aperçoit, par des fenêtres de wagon, accrochés à des collines. On ignore leur nom; ils ne sont point marqués sur les cartes : pourtant on imagine que sous ces toits de chaume l'amour habite, et que dans cette paix on aurait pu être heureux.

Quoi qu'il arrive de mes velléités sentimentales, je suis décidé à quitter Paris pour une grande année; je négligerai un peu mes amis et mes connaissances pour faire la connaissance de moi-même.

17 avril.

J'ai dit ce dessein à ma mère après déjeuner.

La joie qu'elle a fait paraître est déjà une récompense. Sans doute la chère âme croit que ce projet est un premier fruit de l'exhortation que j'ai écoutée l'autre soir avec une surprenante bonne volonté. Il y aurait un défaut de charité à tuer cette joie dans sa source, et le mensonge m'apparaît ici comme un pieux devoir. D'ailleurs, la vérité n'est pas très éloignée de cette fiction maternelle. J'ai vraiment trouvé mon che-

min de Damas. J'aperçois le vide des amusements où je m'obstinais par vanité et par esprit d'imitation. Je le sens, ces plaisirs de convention me masquaient une réalité que me voici décidé à poursuivre et à saisir. Il s'agissait de profiter d'un si beau zèle. Ma mère a tout de suite écrit aux Affaires étrangères. Elle demande que l'on me remette en activité de service. Elle a de ce côté des amitiés puissantes. Je ne doute point que pour lui plaire on ne découvre promptement quelque poste où me loger.

Du reste, je ne demande ni Londres ni Rome. Je mets de la coquetterie vis à-vis de moi-même à ne montrer aucune préférence. Il faut faire la part du romanesque dans la vie. J'ai décidé d'aimer pour de bon; c'est assez intervenir. Je remets aux mains du hasard le soin de me désigner ma maîtresse.

28 avril.

Un poste de secrétaire est vacant à Copenhague.

Il y a un an je me serais écrié :

— C'est trop loin de Paris et des capitales cosmopolites !

Dans mon présent état d'esprit cette nouvelle m'a fait battre des mains. Ma mère n'a rien compris à cette bonne humeur.

Elle m'apportait en tremblant la réponse du ministère. J'ai donné cette explication plausible à mon enthousiasme :

— Ce poste du Nord est particulièrement

intéressant pour un diplomate qui prend de l'intérêt aux choses de la carrière. On y est suspendu au-dessus de l'Europe comme dans une nacelle de ballon, et, de là, on découvre toute la carte, à vol d'oiseau, sans compter que les alliances souveraines de la maison de Danemark font passer par ce petit pays la résultante de l'équilibre européen.

Ma mère m'a regardé avec une nuance d'admiration dont je me suis senti honteux. De fait, cette terre danoise où règne encore le fantôme d'Hamlet m'apparaît comme le pays des idéales amours; pour moi c'est T « ultima Thulé », l'île large comme une coupe qu'une seule larme peut emplir. J'y veux boire cet hydromel que les Walkures versaient aux blessés pour leur ouvrir les ivresses du ciel.

Dans ces pensées j'étais impatient de feuilleter mon Gotha. Je viens de parcourir les pages réservées au corps diplomatique. J'ai

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pu souligner des noms familiers. Je retrouverai là quelques aimables garçons, déjà rencontrés à Lisbonne et à Genève. En revanche, les ménages me sont inconnus; je n'ai de renseignement que sur l'attaché militaire de Grande-Bretagne, sir Reginald Greville, baronnet; je sais qu'il est marié à une femme agréable. L'occasion où l'on m'a parlé de ce couple était trop particulière pour qu'elle me soit sortie de la mémoire.

C'était, un soir du dernier hiver, chez ma cousine Hélène d'Ombreuse. J'avais eu le tort de dire un peu haut :

— Je devine le caractère des gens d'après leur écriture.

Aussitôt toutes les femmes présentes de griffonner quelques lignes sur des bouts de papier, de me les apporter avec des supplications. Bien entendu, j'ai refusé de les satisfaire. J'ai dit que ces consultations graphologiques ne se pouvaient donner en plein salon, qu'elles étaient matière à confidences

de tête-à-tête pour peu qu'on voulût sortir de la convention galante. J'ai affirmé que des lignes, écrites tout exprès pour être jugées, mentaient comme un portrait retouché, que je pouvais seulement recevoir des impressions exactes d'un fragment de lettre tracé en toute liberté, sans surveillance de la plume. Pour être véridique, j'aurais pu ajouter que ces écritures de mondaines, habillées dans une livrée uniforme d'encre violette, n'accusaient rien que l'incurable banalité.

Sincèrement, je pense que l'écriture est un geste d'après lequel l'observateur un peu délié peut juger du tempérament et de l'éducation. J'attache à ces renseignements la confiance qu'ils méritent; elle est suffisante pour que, dans bien des cas, j'y aie cherché un supplément d'information sur le caractère d'un camarade nouveau.

Je débitai ce petit boniment pour me tirer d'affaire*

Mais Hélène d'Ombreuse insista.

— C'est bon, dit-elle, nous allons mettre votre divination à l'épreuve dans les conditions que vous indiquez vous-même. J'ai tout justement reçu aujourd'hui un billet d'une personne que vous ne connaissez pas. Il est à croire que vous ne la rencontrerez jamais ; aucun scrupule ne peut arrêter votre diagnostic.

J'acceptai l'épreuve, et Hélène me mit sous les yeux une des plus surprenantes écritures que j'aie rencontrées de ma vie.

Il était impossible de reconnaître, au premier abord, le sexe de la personne qui avait tracé ces lignes. Cette hésitation est rare; la nature de la femme perce à travers la forme masculine des lettres aussi clairement que sous la coupe d'un travesti. Pourtant, je regardai la lettre de plus près et ma conviction se fit.

— C'est, dis-je à Hélène, une femme qui a tracé ce billet.

Je ne m'étais pas trompé; de là à déduire toutes les qualités et tous les défauts qui sont l'apanage ordinaire des femmes marquées de virilité, il n'y avait qu'un petit effort de logique.

Mais, une fois encore, ma routine d'expérience échoua.

La tare des femmes en qui l'énergie morale prime tout, c'est l'absence du charme physique. La pratique de la volonté enlève aux mouvements toutes ces langueurs qui sont des pièges pour le désir. Une femme prompte à se décider et à agir se lève trop vite de sa chaise longue, elle a le pas trop long et trop rapide; ses prunelles lui servent seulement à voir et sa voix à parler : elles ne caressent point. Une telle disposition suffit à gâter le plaisir que notre œil prend à la beauté des lignes.

Or, cette grande écriture si fière, si décidée, si probe, demeurait dans sa beauté volontaire profondément féminine. Tout de

suite elle me fit remonter à la surface de la mémoire un débris de vers latin, où, jadis, j'ai cru voir Junon elle-même se refléter comme dans un miroir : Incessu patuit dea, son allure la révéla déesse. La femme qui avait écrit ces lignes devait ressembler à un de ces êtres troublants que la Grèce nous a légués comme des types de participants à la double beauté sexuelle: Hermaphrodite et Narcisse, les fds de Vénus et du divin Messager, les aïeux païens de Fange.

Je groupai ces renseignements épars pour dire ma bonne aventure. Je la résumai à peu près en ces termes :

— Une femme loyale comme un homme, très préoccupée de moralité. Jusqu'ici toule son ardeur s'est dépensée en admirations romanesques. Elle a de la religion pour toutes les conventions qui sont belles. Elle est plus fière de son âme que de son corps. Elle est sûre de soi-même jusqu'au vertige d'orgueil. Dans le fond, elle est faite pour

la passion. Si jamais l'amour entre en elle, il la bouleversera de fond en comble. Le modèle des épouses deviendra le modèle des amantes.

Là-dessus, Hélène a ri de tout son cœur.

— Votre portrait, m'a-t-elle dit, est merveilleusement exact, mais seulement jusqu'à l'avant-dernière ligne. Mon amie Gladys est telle que vous l'apercevez derrière son écriture, un adorable monstre de vertu. Sa volonté est comme l'armature de fer qui tient debout les statues. Gladys restera éternellement dans la môme attitude de majesté sérieuse, un peu froide, séduisante à la façon des allégories morales : la Justice, l'Espérance, la Loi. Mais pour la conclusion de votre oracle, effacez- la d'un revers de manche! L'homme qui détournera Gladys de ses devoirs n'est pas né, car ce n'est pas un mari en chair et en os qu'elle aime, c'est un idéal qu'elle s'est forgé à plaisir, avec toutes les suggestions de son tempéra-

ment anglo-saxon, avec toutes les couleurs de son romanesque brumeux.

Et Hélène nous a conté dans les grandes lignes l'histoire du ménage Greville.

Sir Reginald Greville faisait partie d'un corps d'armée que l'on a envoyé dans le nord de l'Inde pour mettre des rajahs à la raison. Il s'y est couvert de gloire. Monté sur un éléphant, il poussait des reconnaissances jusque chez l'ennemi. Dix fois il a failli tomber aux mains des rajahs ; il s'est toujours tiré d'affaire, sans qu'on ait su ce qui a fait le plus d'effet aux révoltés de son revolver ou de son flegme. Il se battait contre ces gens-là pour gagner la manche, comme jadis, dans son collège anglais, il boxait pour ses partisans. Hélène m'a cité un mot de lui que je trouve admirable.

Un diplomate italien le félicitait de son héroïsme :

— On m'a affirmé, disait-il, que, tout «enl, vous aviez supporté l'effort d'une dou-

zaine d'Indiens et que vous les aviez mis en déroute?

Sir Reginald Greville a répondu avec tranquillité :

— C'est la supériorité de l'entraînement et de la nourriture anglaise.

— Jugez le ménage là-dessus, m'a dit Hélène d'Ombreuse, le mari croit que la source de l'héroïsme sort d'une bouteille de porto; la femme, que toutes les vertus découlent naturellement de la Bible.

Ce qui est bien saxon, c'est le coup de foudre que lady Greville a ressenti tout d'un coup pour son mari, sans l'avoir vu, à la seule lecture des journaux illustrés. Elle ne s'est pas dit qu'il avait juste vingt ans de plus qu'elle et que les campagnes de l'Inde dégradent leur homme. Elle a décidé qu'elle aimait ce héros, et que, si elle ne l'épousait pas, malgré son nom, elle demeurerait fdle. La vue de sir Reginald Greville ne l'a point fait changer d'idée. Elle ne

s'est pas avisée qu'il avait la couleur des Indiens qu'il venait de combattre. Elle a continué de le voir tel qu'elle l'avait aperçu pour la première fois dans les colonnes du Graphie à travers la prose dithyrambique d'un reporter.

Je me souviens que j'avais dit sournoisement à Hélène d'Ombreuse :

— Je suis sûr que votre gracieuse amie avait une belle dot, et le héros pratique qui croit que le porto enfante le courage est bien homme à penser que l'amour conjugal est le fils légitime de l'argent.

Hélène a répondu en haussant les épaules :

— Que vous êtes Français dans l'âme !

Si vous ne sortez point de vos préjugés nationaux vous ne serez jamais qu'un piètre diplomate. Sir Reginald Greville était trois fois plus riche que Gladys. Il l'a épousée pour son nom, pour sa vertu, pour son amour, pour ses robes blanches, . pour sa beauté angélique, La beauté de la vierge

est la récompense naturelle du soldat.

Et là-dessus Hélène a décroché du mur un cadre de bois blanc.

— Voilà, nous a-t-elle dit, le portrait de Gladys et de ses deux sœurs. C'est elle qui est là, dans le coin.

La photographie représentait trois jeunes filles, en costume de bal, adossées à une étoffe indienne. Un air de famille les faisait sœurs. Toutes les trois étaient belles, de cette beauté anglaise où la race presque toujours domine l'individu; pourtant le tempérament de ces trois jeunes filles apparaissait dans la pose naturellement choisie, dans des nuances d'expressions, de regards et de bouches. Celle qui semblait l'aînée était un type admirable de vigueur : son cou, presque aussi large que l'ovale du visage, avait la force jeune d'une colonne grecque; les lèvres, closes dans une moue, étaient charnues comme la gorge; les yeux clairs regardaient devant eux avec une audace où Ton devi-

nait la hardiesse d'un animal vaillant et sûr de sa force.

L'amie d'Hélène reproduisait ce type de vigueur aristocratique et de lignes fermement soutenues; mais une mélancolie était sur elle qui changeait toute l'expression du visage et jusqu'à l'âme des gestes. Les cheveux moins drus, plus fins, couvraient le front d'une ombre légère; ils ondulaient avec des reflets vivants. Le front était large et pur comme ces plaques de marbre grec sur lesquelles on gravait de belles sentences. La mâchoire un peu longue disait l'énergie; mais le menton tournait à temps pour empêcher que le visage ne fût durci par sa proéminence. Les lèvres suivaient le dessin des sourcils; abaissées par les coins elles s'étendaient en arc. Les yeux regardaient au loin, un peu levés, avec cette intensité des regards purs qui transpercent les choses, aperçoivent au delà des formes, les beautés de l'irréel. Enfin une de ces figures comme

Burne Jones aime à en peindre dans ses mystiques allégories.

La troisième sœur n'était entre sa cadette et son aînée qu'un degré intermédiaire de l'échelle : elle participait à leurs deux natures sans faire un choix; peut-être bien que rencontrée seule elle aurait plu ; le voisinage de cette belle pouliche et de cette walkure lui faisait tort.

25 avril.

J'ai écrit ce matin à Hélène d'Ombreuse, pour lui annoncer mon départ, et pour lui demander d'envoyer à ses amis de Copenhague un mot qui m'introduise. J'ai passé le reste de la journée à rêver au bord de la mer.

Cette figure de lady Greville me hante depuis hier soir, et si j'étais superstitieux je pourrais me croire envoulté. Je sais du reste qu'on ne doit point faire de fondement sur une photographie. J'en ai tant vu de ces portraits de jeunes filles que les

fiancés promènent dans leurs poches! On les regarde en mordillant sa moustache, on se dit :

— Voilà un ménage où je me ferai recevoir.

Le jour du mariage toutes ces espérances tombent à plat. On se trouve en face d'une maigreur disgracieuse qui ressemble à la demoiselle du portrait comme une fille de nourrice à sa sœur de lait.

Mais cette fois un pressentiment m'avertit que je ne serai point déçu, au moins sur la mysticité de ce pur regard qui regarde plus haut que les choses tangibles. Si jamais je puis le faire s'abaisser sur moi, et se fixer, assez longtemps pour que cette femme me lise jusque dans l'âme, pour qu'elle déchiffre ce sentiment que sa seule pensée a fait naître, il me semble que moi aussi je connaîtrai le bonheur.

Je me suis alangui dans cette pensée, au bord de la plage; je crois bien que mon

corps tout seul était là, adossé à un rocher. L'être que les spiriles appellent « sidéral » et qui est nous-mêmes dégagés des contraintes du temps et de l'espace, habite déjà Copenhague, visite lady Greville dans sa maison, il s'assoit à côté d'elle, il plonge dans ses yeux, il jouit de sa pensée pure.

Pauvre amoureux d'un fantôme fait de rêves et qui peut-être n'existe point ! Que deviendras -tu si, dans huit jours, tu te trouves en face d'une marionnette, que des préceptes arides font manœuvrer comme des ficelles, une quakeresse que sa moralité dispense de la bonté?

Dieu veuille que j'arrive assez aveuglé pour ne point voir cette réalité probable , elle me ferait tomber des bras mon rêve nouveau-né*

2 mai.

La nouvelle de mon départ s'est répandue, et, ce matin, les lettres ont afflué. Je transcris quelques-uns de ces billets. D'abord ce poulet de mon ami d'Arcelles :

« Cher,

» Je ne savais pas que tu en étais là, et j'ai tout à fait regret d'avoir raillé tes conversations matrimoniales. Tu préparais le discours que tu méditais d'adresser à ta mère? Tu en essayais la vertu sur nous, n'est-ce pas? Je vois avec mélancolie qu'elle

n'a pas fait meilleur accueil que nous autres à tes velléités de conversion. Et les Prudhommes continueront de dire : « La vérité » a un accent qui touche.

» Voyons, que s'est-il passé? On t'a imposé une épreuve, et toi, naturellement, tu as dû accepter ces conditions draconiennes? Tu aimes encore mieux prendre le train qu'une femme ?

» Je te comprends. Mais ce que je condamne, c'est ton manque de confiance envers tes amis. On t'aurait découvert un usurier qui t'aurait permis de finir la saison. J'en sais un tout neuf qui est très bien disposé pour notre bande. [1 offre quinze pour cent aux gentlemen qui lui amènent leurs amis. Je lui en aurais demandé vingt et je t'aurais reversé la commission. Ça ou autre chose, on n'est pas à bout d'expédients ; tout vaut mieux que ton Danemark. Réfléchis et envoiemoi des signatures ; tu recevras deux cents louis par retour du courrier. A toi toujours. »

Le second billet est de Manette, la chanteuse des Bouffes, ma dernière passion.

« Hubert,

» C'est vrai que tu fais ta malle? Voilà bien notre chance I J'allais justement t'aimer ! Oui t'aimer, toi tout seul, pour rien, un mois ou deux!... Ça m'a pris depuis que nous nous sommes brouillés et que tu ne me donnes plus d'argent...

» Est-ce que ça aurait duré, nous deux? Je ne crois pas. Tu m'aurais fait des scènes de jalousie. J'aurais dû payer mes noies moi-même, — enfin le monde renversé.

» Il vaut mieux que tu partes. Les voyages, ça forme la jeunesse. Ma mère avait un oncle qui n'était bon à rien. On l'a embarqué et il est mort de la fièvre jaune. Une position sûre, quoi !

» Dans le pays où tu vas, on se porte bien, on mange bien, on boit beaucoup, et les femmes ont du cœur. C'est un Danois qui

me l'a dit. Une fois, je me suis trouvée sa voisine dans un souper. Tout le temps, il m'a fait des pinçons, et, au dessert, il m'a demandé une mèche de mes cheveux. Je lui ai répondu :

» — Ils sont teints.

» Mais ça lui était égal .

» Sais-tu une chose, mon Hubert? On me propose une petite tournée de chansons en Belgique. Je tâcherai de monter jusqu'à Copenhague ; je percherai chez toi, deux ou trois jours, en secret, comme une femme du monde. Et puis je me sauverai en t'aimant encore un petit peu, avant que j'aie trop de toi.

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