‹ GladysChapitre 14 sur 21 · TA MANETTE · texte numérisé non relu

TA MANETTE

J'ai perdu le post-scriptum. Il était écrit sur une feuille séparée : Manette me demandait de lui envoyer un collier norvégien et une boucle de ceinture en forme de bouclier.

f>4 GLADYS

Voici maintenant la réponse de ma cousine Hélène d'Ombreuse.

« Mon pauvre ami,

» Alors, c'est une retraite? une retraite sérieuse? La dernière avant le sacrement?... Je ne vous fais qu'une prière. Lorsque vous serez tout à fait décidé, prévenez-moi à temps. Quand je serais au bout du monde, je ferais tout exprès le voyage. Je veux vous voir ordonner.

» Bien entendu, j'ai écrit à Gladys pour lui annoncer votre venue. Je l'ai mise en garde contre vous. J'ai comme une idée que le diable vous visitera dans votre ermitage et je ne voudrais pas exposer Gladys, tout à fait sans défense, à vos séductions.

» Adieu. Tâchez de passer par Paris et <l<i vous montrer le plus possible avant de prendre le train. Vos ennemis — tout le monde en a — assignent cent motifs désobligeants à votre brusque départ. »

J'ai mangé avec Manette l'héritage de mon parrain.

L'an dernier, j'ai manqué un mariage superbe pour faire plaisir à Hélène d'Ombreuse.

J'ai servi de témoin à d'Arcelles dans une affaire ridicule où tout le monde lui donnait tort.

Et voilà les réflexions que la surprise de mon départ inspire aux trois personnes qui font profession de m'aimer par-dessus les autres.

Je quitterai Paris sans regret.

Copenhague, 15 mai.

Je suis installé à Copenhague depuis huit jours, j'ai loué à l'angle de Bregade et des jardins bâtis sur les anciennes fortifications. Bregade c'est la rue luxueuse, quelque chose comme nos grands boulevards avec cette différence que l'on n'abandonne point cette promenade favorite au demi-monde et aux buveurs d'absinthe. Tous les soirs, avant le dîner, les gens comme il faut se montrent dans Bregade ; le corps diplomatique circule en voiture ou sur les trottoirs. On potine comme dans notre avenue du Bois ; on con-

naît le nom de toutes les femmes qui ont de la beauté, de la naissance, un rang. De temps en temps, passent quelques personnes royales, alors tout un pan de trottoir s'arrête, et l'on salue, comme des militaires, en gardant les dislances, cinq pas avant, cinq pas après.

Mon appartement est assez confortable : il avait été meublé pour de jeunes mariés, qui, au moment de s'installer, ont changé d'avis, et sont partis pour faire le tour du monde. Le choix de ce logis m'était presque imposé par les circonstances. Je m'étais dit:

« Je veux habiter tout près de lady Greville. »

Et les appartements ne restent pas longtemps à louer dans Bregade.

J'ai fait aujourd'hui môme ma première visite, — une visite amicale, en dehors de la hiérarchie et de la tournée officielle. Je m'étais renseigné le matin sur les heures où

on la trouve chez elle. Mon étoile a voulu qu'elle fût seule et nous avons pu causer.

Gomme elle rentrait de la promenade — une visite aux boutiques de Bregade — on m'a prié d'attendre quelques secondes dans le salon. J'ai eu le loisir d'examiner les quatre murs. Gladys est installée ici depuis un an. C'est assez, surtout dans l'exil, surtout dans un pays où il pleut sept mois de Tannée, pour que le caractère d'une femme déteigne sur son mobilier.

Ce qui domine ici c'est la convention anglaise, la convention toute pure, avec une espèce de nudité puritaine. D'abord, toutes les photographies de la Reine et des personnes de la Famille que le loyalisme britannique emporte avec sa Bible jusqu'au bout du monde.

Une de ces photographies est dédicacée : celle de la princesse de Galles; elle est, sur une petite table de bois vert, l'objet d'un culte presque amoureux ; deux vases de

fleurs l'encadrent, une fougère l'ombrage. On chercherait vainement parmi les bibelots qui couvrent cette petite table placée à côté de la chaise longue quelque objet de coquetterie : une boîte à poudre, une boîte à main. Des liseuses en argent et en ivoire, un grand luxe de carnets et de block-notes en cuir de Russie, en peau de crocodile, rouges, verts, cerclés de métal, rehaussés de chiffres. Tous les objets d'écriture et de papeterie sont d'un grand luxe, qui contraste avec la simplicité du reste.

Gladys aime à écrire, pour tuer le temps, pour la joie de recevoir des réponses, un peu pour le plaisir de caresser avec la paume de sa main ces beaux papiers armoriés qui débordent des buvards ; surtout elle écrit pour raconter son âme, pour se masquer à soi-même le vide de sa vie. Je n'aperçois nulle part une tapisserie commencée, une de ces merveilleuses ara-

besques de fleurs héraldiques que les esthètes dessinent pour des mains privilégiées. On rêve trop en poussant son aiguillée de soie, et Gladys a peur de tous les sentiments qu'elle ne peut définir avec des mots.

A qui écrit-elle?

L'innombrable présence des portraits cloués aux murs, encadrés dans de petits paravents rehaussés de glace et de soie, dans des baguettes de bois blanc, surmontés de coquilles Louis XV, est toute l'originalité de ce salon, qui sentirait sans eux l'installation provisoire. Ils refont le « home », ils sont les dieux lares, le culte extérieur de cette âme religieuse qui étouffe dans la sévérité de sa foi et qui se mure dans l'amitié comme dans une tour. Je remarque que les portraits d'hommes sont plus nombreux que les portraits de femmes : des figures osseuses, franches, sans coquetterie Les plus beaux garçons smit déshonorés

par quelque coiffure grotesque de cricket ou de voyage; des champions athlétiques en costume de sport étalent leurs muscles, carrent leurs épaules. Des gens du Midi feraient cette exhibition indécente; mais l'on devine que ceux-ci ne songent qu'au jeu, et leur fierté toute d'énergie ne choque point.

Gladys n'est pas seulement entourée du portrait de ses amis : je vois qu'elle a la passion des bêtes. Voici, dans un cadre à part, la photographie de tous les chevaux qu'elle a possédés dans sa vie, depuis le petit poney des Shetland, jusqu'au superbe hunter qui a dû la porter, l'automne dernier, pendant les chasses. Pas l'ombre de cabotinage dans toutes ces exhibitions. Ce n'est pas un prétexte pour se montrer soimême, faire parade d'une virtuosité d'amazone. Toutes ces bêtes sont dessellées et Dues; des gens d'écurie les tiennent en main. D'ailleurs à côté des chevaux, voici

les chiens, même les chats favoris : Gladys a écrit leur nom à tous au bord du cadre ; parfois un adjectif de tendresse est accouplé au nom. Je la vois d'ici, la blanche main de Gladys plongeant dans ces chevelures ébouriffées de griffons, scandant de caresses et de tapotements nerveux les mots d'amour qu'une femme a besoin de prononcer pour vivre et que les contraintes de son éducation morale lui défendent d'adresser à un homme.

Pendant que je faisais le tour du salon j'ai donné un coup d'œil aux livres qui garnissent les petites étagères à claire-voie. Ils sont peu nombreux : je m'y attendais. Ce sont presque uniquement des recueils de poésies : je m'y attendais encore ; le plus pur snobisme a présidé à leur choix : cela est logique. A côté du Shakespeare, du lord Byron, voici un Tennyson dont les tranches sont dédorées; et puis les vers de Violet Fane, les poèmes de lord Lytton, la Lumière

d'Asie de sir Edwin Arnold, tous ceux qui ont quelque couronne aristocratique pour soutien de leurs lauriers. Gladys croit que les poètes doivent avoir une généalogie aussi surveillée que les chiens de chasse et les chevaux de course.

Sur le piano à queue des mélodies sont éparses : toutes ces romances à titres de monosyllabes où sanglote la sentimentalité laquiste, les tristesses orientales de Lara, les langueurs de Tosti ; toutes les romances où la femme anglaise révèle son cousinage avec la fragile Marguerite de Faust. La musique aussi bien que la poésie ne sert qu'à alimenter la consommation du cœur.

J'en étais là de mes réflexions quand la porte s'est ouverte et Gladys est entrée dans la chambre.

Il ne m'a pas semblé que je la voyais pour la première fois, mais que je la retrouvais. Est-ce que ce dédoublement de mon être que j'ai si vivement ressenti là-

bas, dans le Midi, quand je songeais à elle, serait une réalité? Je savais tout d'elle d'avance : sa taille, sa stature, l'ovale de son visage, la blancheur de son teint, ses yeux purs. Je connaissais tout jusqu'à cet éclat de ses dents qui ramène les regards vers sa bouche. Sûrement, nous nous sommes déjà vus, nous avons conversé. J'ai eu la sensation bien nette que cette visite n'était pas une présentation, mais une reprise d'entretien commencé ailleurs.

Où? Quand?

Qui dira quelle région notre pensée visite lorsque nous rêvons ! J'ai senti que les paroles avec lesquelles nous nous étions précédemment séparés avaient laissé de la sévérité sur son visage, de l'angoisse dans mon cœur. Hélas! Que s'était-il passé? En quoi avais-je pu lui déplaire ? Était-elle choquée de tout le chemin que j'avais déjà fait vers elle, de la liberté que j'avais prise de l'appeler mentalement par son petit nom,

Gladys, comme si quelque intimité nous liait? J'ai été troublé de sa vue comme si déjà j'avais à réparer envers elle des torts dont elle m'ordonnait de m'excuser.

Maintenant que me voici rassuré par la fin de notre première causerie, je me demande si tout cela n'est pas un pur effet de mon imagination, si je n'ai pas tout d'abord souffert du contraste trop vif de sa froideur polie avec la fièvre de tendresse où elle me surprenait.

Gladys m'a tendu la main. Son premier mot a été pour me dire que le major — son mari — regretterait d'avoir manqué ma visite. Trois ou quatre fois elle a parlé de lui dans cette première entrevue, assez courte. J'en étais irrité d'abord. A la réflexion j'ai pensé que tout était pour le mieux. Si dès le seuil de notre connaissance elle dresse ainsi entre elle et moi le fantôme de son mari, c'est apparemment pour m'ôter l'espoir de jamais chasser sur une

terre si bien gardée. Cette espèce de bravade est une grande marque de l'honnêteté de Gladys et aussi de sa naïveté sentimentale. Elle ne s'est pas avisée qu'elle-même m'avertissait par où la place est imprenable. Il faudrait être bien fou après cela pour donner l'assaut du côté de la tendresse conjugale. Je suis informée par l'assiégée ellemême qu'il faut contourner la position; j'ai tout de suite commencé ma manœuvre.

Je croirais volontiers que cette façon d'entrer dans des relations masculines par l'éloge de son mari doit être, chez Gladys, une tactique ordinaire, peut-être inconsciente.

Elle sent ceci vaguement:

— Je suis jeune ; je n'ai pas d'enfants ; mon mari est plus âgé que moi ; on le devine fatigué malgré sa belle tenue. Tout cela est pour donner des idées de galanterie aux hommes qu'on me présente.

Et elle les attend tous sur la défensive.

Dans mon cas particulier, on a peut-être bien doublé les gardes de sévérité et l'on a fait sortir le mari une fois de plus qu'à l'ordinaire de la citadelle conjugale. Je dois ce luxe de précautions aux renseignements dont cette perfide Hélène aura enguirlandé sa lettre d'introduction. Evidemment, elle m'a peint comme un mauvais sujet ; qui sait même si elle n'aura point fait quelque déplorable allusion à mon aventure avec Manette ? Heureusement, il y a une Providence à laquelle je crois autant que j'en ai besoin. Elle ne voudra pas que cette noirceur d'une maîtresse quittée me nuise dans une conquête dont l'espoir me ravit d'avance. Fautil que ma cousine d'Ombreuse ait peu fréquenté la vertu, pour croire qu'elle met au-dessus des tentations de la curiosité et généralement de toutes les faiblesses humaines ! La vertu vaut décidément par l'opinion exagérée que les libertins ont de son pouvoir. Elle est si haute qu'une Pari-

sienne intelligente comme Hélène a cru me perdre dans l'honnête esprit de Gladys en lui racontant que j'ai fait des folies pour les femmes.

Cette dénonciation certaine et l'accueil si réservé de Gladys, qui en était la suite naturelle, me dictaient mon devoir. J'ai étouffé ma joie, je n'ai rien laissé percer dans ma voix ni dans mes regards de l'émotion que j'éprouvais. Gladys était visiblement aux aguets d'un mot galant, d'un sourire de fatuité, d'un geste un peu libre. Je l'ai tout de suite dépaysée; j'ai pris le plus court pour lui parler de son mari. L'occasion était le poème de sir Edwin Arnold que j'ai lu par hasard. J'ai fait deux ou trois phrases poétiques sur les dieux escaladés par les lianes; je n'ai parlé des femmes que pour louer les veuves indiennes de leur fidélité. Deux minutes après je galopais en croupe de sir Reginald Greville sur l'éléphant historique.

J'avais tout fraîchement repassé la leçon du Graphie, je l'ai débitée à bâtons rompus, avec un air de parfait naturel et des questions de curiosité mal satisfaite dont Gladys a paru charmée. Quand j'ai dit:

— Ce sera pour moi une rare bonne fortune d'entendre le major évoquer tous ces souvenirs...

Elle a joint les mains, et elle a dit avec un élan de joie qu. la rendait irrésistible:

— Oh I n'espérez pas faire parler mon mari sur ce sujet-là; il a oublié tout ce qu'il a fait de bien. Il n'y a pas l'ombre de vanité dans son fait. Il est courageux comme il respire. C'est la vaillance elle-même.

Elle a souri et je lui ai souri. Le masque de froideur était levé. Pendant quelques secondes elle m'a laissé regarder dans ses yeux purs.

Et je l'ai aperçu, son rêve de ^femmejeune fille, son idéal de vierge anglo-saxonne tourné vers le soleil qui fulgure sur le

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casque des guerriers. Je me suis senti remué de pitié et tout ensemble d'espoir, à la pensée que je la trouvais si neuve, si enfantine, presque endormie. Son instinct féminin n'est encore éveillé qu'à l'admiration du courage militaire; éducable comme elle est, de quelle tendresse ne chérira-t-elle point l'homme qui lui ouvrira le champ des audaces morales, le chevalier qui l'allégera de toutes ces conventions dont elle est enchaînée! Celui-là sera vraiment pour elle le blanc Lohengrin, chevalier du Cygne.

Elle se laissera emporter entre ses bras dans le paradis des pâmoisons, — et l'autre, là-bas, ne pourra pas les rattraper avec son éléphant.

J'ai demandé la permission de revenir bientôt.

Gladys s'est levée et m'a dit avec beaucoup de grâce :

— Vous me trouverez tous les jours à partir de quatre heures. C'est la mode ici;

nous restons chez nous; vos confrères viennent nous conter les petits cancans de la ville et de la cour; en une heure de temps une anecdote a fait le tour de notre cercle. Le soir on va boire du thé les uns chez les autres pour continuer les commérages. Enfin, c'est la vie provinciale, avec ses ennuis et ses plaisirs.

Et elle est partie de là pour me faire, avec une gaieté légère, le portrait de sa vie mondaine :

— Les hommes, m'a-t-elle dit, sont si profonds qu'ils n'ont plus de fond; ils se surveillent trop pour éprouver jamais l'ombre d'un enthousiasme; les femmes ont l'aliment de la jalousie; des rancunes, des petites cabales de vanité; il faudra que vous soyez indulgent pour elles ; nous n'avons pas la ressource du travail régulier pour passer nos nerfs et c'est le prochain qui en souffre.

Je la regardais parler, debout contre la

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porte, où elle m'avait arrêté au moment de sortir. J'ai oublié la discipline que je me suis imposée et j'ai baisé sa main; mais le mouvement de mon hommage ne m'a pas fait tort; il a paru naturel et joyeux; d'ailleurs n'avons-nous point déjà deux secrets en commun? L'aveu de sa tendresse un peu maternelle pour ce vieil enfant de mari qui vaut seulement par son courage — et qui n'en connaît pas la qualité; puis cette souriante confidence sur la nullité convenable de son entourage?

Jamais, dans mes rêves les plus audacieux, je n'ai espéré que je quitterais Gladys si riche d'espoir après une première entrevue.

xvn

15 mai.

A vingt-deux ans j'ai été éperdument aimé par une femme qui frisait la quarantaine. Est-ce que les rôles peuvent se renverser? Est-ce que sir Reginald pourra il remplir tout entier le jeune cœur de Gladys?

Voilà la question que je me suis posée après le départ de Sir Reginald qui est venu très correctement me rendre ma visite.

L'homme est tel que je l'attendais : long et maigre comme un fleuret, avec un nez normand, busqué du pied ; ses sourcils sont hérissés autant que ses moustaches. Étant

fort grand, il marche un peu incliné en deux, courbé, par courtoisie, sur l'humanité moyenne; lorsqu'il vous serre la main, il vous secoue le bras comme une hanche de pompe ; ses yeux bleus, un peu voilés, ont une expression rusée de paysan affiné par des siècles de vie aristocratique. Il parle le français difficilement et par hoquets.

Gladys aime-t-elle un pareil homme aussi absolument qu'elle l'imagine? Cette nuance de maternité que son ingénuité m'a découverte est la tare qui gâtera ce conjugal amour. Une femme de quarante ans qui a tenté l'expérience mondaine des passions, sait qu'on y souffre tant qu'on poursuit une fin personnelle. Revenue de ses erreurs, elle cherche une occasion de donner tout, sans rien attendre. Encore faut-il noter que dans ces liaisons un jeune homme apporte — à défaut de vraie tendresse — des sens affamés de plaisirs.

Evidemment ce réconfort manque à l'a-

mour que Gladys croit éprouver pour le major, puis il est inadmissible que sa jeunesse débute dans la vie sentimentale par le complet sacrifice de soi-même. Pour que ces renoncements durent, il faut qu'ils soient l'effet non de la volonté mais de la douleur. De deux choses l'une : ou l'amour conjugal est chez Gladys un artifice dont elle se dupe et sur lequel je F éclairerai, ou c'est la torpeur d'une nature lentement mûrie, et dans ce cas je l'éveillerai.

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