‹ GladysChapitre 15 sur 21 · XV1IT · texte numérisé non relu

XV1IT

20 mai.

J'ai usé de la permission que Gladys m'avait donnée : je l'ai visitée tous les soirs de la semaine. Je me fais violence pour écourter mes visites. Il le faut. Je ne pourrai glisser un mot de galanterie que le jour où l'on ne me considérera plus comme un galant.

Je laisse Gladys gouverner la causerie.

Elle a, tant qu'elle la conduit, cette audace des femmes élevées dans l'exercice physique, et particulièrement dans la pratique du cheval. Elle est certaine de franchir sans aocidenl tous les obstacles qui surgissent sur

la route. La sécurité permet à cette femme charmante de développer toutes les grâces de son esprit. Au contraire, si je m'empare de la conversation, Gladys ne sait pas où je veux la mener. Elle prend peur ; elle se raidit. Quand mon intérêt ne serait pas en jeu, je l'aime trop pour l'obliger à ces gaucheries. Je rends la main. C'est un principe de manège qu'il faut commencer la promenade par un temps de pas. Le novice qui échauffe dès le début les barres d'une monture, gâche tout son plaisir. Et puis j'observe Gladys dans ces allures libres comme les vieux connaisseurs qui s'arrêtent au bord du trottoir et disent aux maquignons :

— Arrêtez-moi ce trot-là. Faites marcher le cheval.

22 mai.

Quel est donc le sot qui a dit :

— L'amour aveugle.

Il m'est arrivé, comme à tout le monde, de produire un cheval dans un concours. Sous l'œil des tribunes, je sentais jusqu'à la douleur toutes les tares d'une monture aimée. Je pense que les femmes qui entrent dans un bal avec une robe manquée, doivent souffrir ainsi.

J'avais envie de dire à tous ces badauds :

— Je sais bien... le flanc est un peu bas, les jambes sont panardes; mais si vous sa-

viez comme elle vaut, ma jument, comme le sang fait saillir ses veines lorsque mes genoux la serrent !

Voilà comment un véritable amant juge ce qu'il aime. 11 fait crédit aux péchés apparents en connaissance des vertus cachées. Par sa tendresse il voudrait réparer l'injustice des hommes qui jugent trop vite, sur d'incomplètes apparences. Sa main ne touche à la blessure que pour y porter le baume. Il fait mieux que d'ignorer le défaut de ce qu'il aime : il le connaît et il l'oublie.

A mesure que je regarde Gladys d'un œil plus clairvoyant, la fantaisie que j'ai eue de l'aimer sans la connaître me descend de la tète dans le cœur.

Gladys ne recherche point l'originalité ; mais son bon sens a quelque chose de solide, j'allais dire de lumineux. 11 y a dans toutes ses opinions une noblesse qui n'est point d'apparat, une candeur que l'on sent

véritable. Ces beautés de nature ont résisté aux préjugés de son éducation nationale et religieuse. Elles s'affirment dans d'apparentes contradictions, qui sont pour me ravir. Ainsi Gladys estime très haut l'indépendance philosophique de l'esprit, précisément parce qu'elle marche avec des œillères. Elle tient à rester femme et à séduire parce que la vertu — telle qu'on la lui a prêchée — a le visage rébarbatif. Elle est heureuse de plaire et ne se reproche cette faiblesse que si on l'importune par des banalités louangeuses; son orgueil est surtout développé du côté de l'esprit. Le plus sûr moyen de l'irriter, c'est de la traiter comme ces femmes du monde à qui l'on ne tient que des propos de danseur.

Je lui fais ma cour autant que je puis sur cette vanité intellectuelle.

Faire la cour! Voilà un mot que de vicieuses habitudes me remettent sur les lèvres. Il esl ici singulièrement déplacé, ei

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nos dialogues prudents feraient sourire ces séducteurs parisiens qui ne connaissent point de cruelles. J'ai noté avec joie que Gladys, toute sage qu'elle est, tire une ombre de vanité de sa facilité à parler plusieurs langues, et, tout de même, elle place asssez haut sa culture cosmopolite. Elle éprouve un plaisir particulier à parler le français, où ce qui lui reste d'accent et ses gaucheries me charment décidément.

Elle me disait l'autre jour :

— Reprenez-moi quand je me trompe.

J'ai failli me faire du tort en lui répondant — comme je le crois — que les étrangers sont pour nous autres des maîtres merveilleux de la langue. J'ai dû développer toute ma pensée pour éviter le soupçon de flatterie, expliquer que les exotiques présentent les uns aux autres des mots qui ne s'étaient jamais donné la main.

Il en va toujours de même a\iec elle.

Ainsi nous avons eu quelques discussions

en règle sur le mérite respectif de nos littératures. Faut-il dire que pour lui plaire j'aurais brûlé en autodafé les anciens, les modernes et les contemporains? Mais j'ai remarqué qu'on la blesse en lui sacrifiant trop vite les opinions qu'on a. C'est d'abord parce qu'elle prise la sincérité au-dessus de toutes choses; mais c'est aussi parce qu'elle a l'instinct conquérant comme tous ceux de sa race. Ce n'est pas seulement la possession qu'elle aime dans la victoire, c'est l'effort qu'elle s'est imposé.

Cette découverte est pour moi d'un prix inestimable : celui-là possédera Gladys, corps et àme, qui ne cherchera pas à la conquérir, mais qui voudra être conquis par elle.

23 mai.

Hier soir, après l'opéra, on buvait une tasse de thé à la légation de Russie.

Là j'ai retrouvé Gladys. On causait de cet attendrissement qui s'empare des spectateurs de théâtre ; et chacun disait son mot, heureux de parler de soi-même. Les uns se vantaient d'être bon public; les autres raillaient cette sensiblerie qui verse sur des malheurs chimériques des larmes qu'on refuse à de véritables souffrances. Presque tous mentaient à leur instinct, par goût des attitudes.

Ce sujet, comme tous ceux qui touchent aux passions, intéressait Gladys. Elle m'a pris à l'écart, sur un divan, pour continuer cette causerie. — Il me fallait m'efforcer pour suivre ses paroles, tant sa vue et le son de sa voix me charment. Sans doute elle a surpris dans mon regard la défaillance de mon attention, car elle m'a dit à brûle-pourpoint :

— Où êtes-vous?

Je me suis bien vite rattrapé aux branches.

— Je pense, lui ai-je dit, qu'il y a dans les mots dont on use pour parler des choses attendrissantes, une musique à laquelle on ne résiste point ; ainsi je pourrais vous redire une histoire qui m'a été contée à moi-même : je ne puis la répéter sans que l'émotion voile ma voix.

Et je lui ai rapporté l'aventure très touchante d'un pêcheur normand qui perdit -mi fils au large. C'était par une nuit de

GLADYS Oo

tempête; le vent enleva l'enfant qui était monté dans la vergue. De la mer il appela désespérément au secours. Le père l'entendit : mais il ne pouvait virer son bateau sans risquer de le perdre. Il était patron, il avait des pères de famille à son bord; il continua sa route.

Quand j'ai devant moi un auditoire un peu sensible, je débite cette histoire avec beaucoup d'émotion; hier soir, j'en étais étranglé, tout naturellement. La lèvre de Gladys a tremblé. Un moment nous sommes restés silencieux l'un devant l'autre; déjà nous avions échangé bien des pensées ; mais rien ne lie comme un rendez- vous dans un attendrissement.

Est-ce que Gladys a senti comme moi ce rapprochement subit de nos âmes ? Je le crois; car, au bout d'un silence, elle a dit d'une voix que l'émotion étreignait encore :

— Vous êtes un homme singulier et l'on aurait tort de vous juger trop vite. Vous

voyez tout de suite le ridicule des choses comme les gens de votre pays : mais vous ne vous arrêtez pas là. Je crois que vous seriez capable de vous passionner pour une belle cause.

24 mai.

J'étais anxieux de voir quel souvenir elle aurait gardé de cette seconde où nos âmes ont été en contact : j'en ai tant rencontré de ces femmes qui un jour vous livrent leurs lèvres et qui vous revoient le lendemain avec le visage de l'oubli ! Mais Gladys est trop loyale pour recourir à ces subterfuges, et il y avait encore un reflet de son regard d'hier dans le sourire doux qui m'a accueilli.

Elle tenait dans ses mains \tn roman français.

— Si vos auteurs, m'a-t-elle dit avec une pointe de malice, ne calomnient pas vos Parisiennes, il faut avouer qu'elles savent bien mal aimer, et elles corrompent ceux qui les aiment.

Et là-dessus, sans transition, elle m'a dit:

— Ainsi, vous, je suppose que vous ne croyez point à l'honnêteté des femmes...

J'ai bondi sur ma chaise; la trahison d'Hélène d'Ombreuse était visible. Gomme j'ai dû me faire violence pour ne pas 1 n'écrier :

— Hélène a menti, madame! C'est elle qui est perverse. Le dépit tout pur l'a portée à me calomnier auprès de vous.

Je sais dissimuler, par bonheur, et ce n'est pas le seul avantage que j'ai gardé d'une éducation parfaite. J'ai tout de suite senti que je franchirais, comme d'un saut, plusieurs degrés dans l'estime de Gladys si je répondais au mauvais procédé d'Hélène

par un acte chevaleresque. Du coup la noirceur de madame d'Ombreuse apparaîtrait dans son vrai jour, une réaction ne pouvait pas manquer do se produire en ma faveur : je sentais que mon apparent défaut de perspicacité ne me ferait pas tort aux yeux de Gladys; au contraire, elle serait touchée de mon optimisme comme d'une noblesse d'instinct.

Donc, j'ai répondu :

— Les romanciers, madame, ne sont pas du monde; ils en parlent avec des rancunes d'excommuniés ou des naïvetés de dogmatiques. Les moins méprisables d'entre eux s'imaginent que l'amour est une science abstraite ; ils en raisonnent comme les mathématiciens de la politique; j'ai parcouru tous leurs livres en chemin de fer, et, le soir, pour m'endormir; je n'y ai pas trouvé le portrait d'une Parisienne qui fût ressemblant. Une Parisienne, madame, c'est notre amie commune Hélène d'Ombreuse, un être

qui cache tout ce qu'elle fait de rare pour ne laisser paraître que les côtés déconcertants de sa personne. C'est un être que le bon sens aiguisé protège contre les folies aussi sûrement que la morale religieuse cuirasse d'autres femmes contre la tentation. Une dévote a moins peur de l'enfer qu'Hélène du ridicule. Elle ne se signe pas quand elle voit le diable; elle ne récite pas un verset de la Bible, elle lui rit au nez, et cela met le Malin sûrement en fuite. Maintenant, si vous interrogez les hommes qui, sans succès, ont fait leur cour à Hélène, ils vous répondront : « — Elle n'a pas de cœur. » Traduisez : Elle n'est pas dupe. Elle a démasqué notre désir, que nous lui présentions pourtant avec des habits bien galants et des paroles bien romanesques. » Hélène garde son cœur pour quelques pauvres gens qu'elle visite dans les mansardes ; pour deux ou trois amis comme vous et comme moi. Elle a de la joie à dépiter

tous les autres ; elle les tente par des coquetteries ; elle sait que son esprit la protège comme un dragon contre toutes leurs entreprises. Voulez-vous une dernière comparaison. Une acrobate, sûre de son balancier, qui danse, en jupes courtes, sur la corde raide, qui se penche, qui pivote, qui sourit à la foule sans regarder personne : voilà Hélène d'Ombreuse, voilà madame, une Parisienne.

Gladys a souri, et il m'a semblé qu'il y avait une pointe de mélancolie dans son sourire.

— Gomme vous plaidez! m'a-t-elle dit, je vois que vous n'êtes point ingrat envers des amies qui vous ont donné des joies d'esprit si délicieuses ; tout cela doit vous manquer ici irrémédiablement.

L'occasion de peindre mon état d'âme était unique. J'allais répondre, mais sir Reginald est entré.

11 m'a semblé que son apparition était

aussi importune à Gladys qu'à moi-même.

Dieu veuille que je ne me trompe point ; mais il y a de l'effort dans la tendresse qu'elle porte à son mari. Et ceci est une bonne preuve que Gladys ne réussit plus à se tromper entièrement soi-même : cet effort devient visible. Ce n'est pas, en effet, la première fois que je vois un agacement secret se mêler à l'attachement, plutôt cérébral que passionné, dont Gladys fait étalage pour son mari. Lorsqu'on lui apporte avec la meilleure intention du monde, un compliment sur la tournure du major, sur son habileté à manier les chevaux, sur laloyauté de son caractère, elle se trouble. Évidemment, cette idée la hante qu'un jour ces admirations ne la retiendront plus ; mais l'heure n'est pas venue, car la moindre Inquiétude, une sortie trop longue sur un cheval vicieux, ramène Gladys à ce mari, avec une anxiété où j'ai du moins la joie de sentir un remords. Gladys a

feint, à la vue du major, une joie qu'elle voudrait éprouver mais qu'elle ne ressent plus.

Sir Reginald nous a secoué le bras avec son énergie accoutumée ; il avait déjeuné chez le ministre de France, et il était légèrement congestionné ; il a parlé avec éloge du bourgogne soixante-dix-huit ; il est parti de là pour raisonner avec beaucoup de compétence sur l'âge où l'on doit boire les différentes espèces de crus. Il ne s'est pas aperçu que nous étions loin de ces sujets et qu'on le laissait parler sans réplique. Le vin lui avait donné de la faconde. Je n'avais garde de couper sa période. Il parlait en ma faveur. Évidemment, Gladys avait espéré qu'il ne ferait qu'entrer pour lui baiser la main et qu'il se retirerait. Il s'installa, et moi je me levai ; je ne voulais pas prolonger l'embarras de Gladys, par tendresse d'abord et par intelligence de mes intérêts. Il fallait me retirer avant que l'effet, décidément fâ-

cheux pour le mari, tournât à mon désavantage. Gladys ne pardonnerait pas à un homme de surprendre ses impressions malgré elle.

28 mai.

Il était convenu depuis longtemps que je conduirais Gladys à une exposition de peinture en compagnie de sa meilleure amie la comtesse de Krebs. C'est une jeune veuve dont j'ai surpris la liaison avec un lieutenant de la marine royale. Bien entendu, Gladys croit que madame de Krebs et son galant en sont seulement aux paroles. Je n'ai eu garde de la désabuser. Madame de Krebs peut devenir pour moi, un jour ou l'autre, une alliée précieuse. Sans le vouloir, elle a déjà commencé de me servir. Elle a fait sa-

voir au dernier moment, qu'il lui fallait renoncer à notre partie. Nous étions tout près des promenades de Langelinie. J'ai proposé à Gladys d'en faire le tour avant que de rentrer chez elle. Je craignais un refus, car l'on est ici tout ensemble très libre et très exposé aux commérages. Contre mon attente, elle a accepté. L'après-midi était belle. Nous marchions côte à côte dans une petite allée avec nos ombres devant nous, et j'avais un plaisir presque voluptueux à frôler sur le sol cette apparence «le Gladys avec l'apparence de moi-même.

Nous avons repris la conversation d'hier au point où le major l'a interrompue; j'ai expliqué à Gladys pourquoi je ne regrette pas Paris.

Je lui ai dit :

— C'est volontairement que je me suis éloigné, par lassitude de ces plaisirs qui sont comme un devoir mondain pour un Iminme de mon âge. Peut-et»v bien que j«i

m'y suis jeté avec plus de violence que d'autres; cette fièvre aura eu du moins cet heureux effet que je m'en retire aussi plus tôt que mes compagnons. Le dégoût nie vient avant l'usure. Ce ne sont pas mes plaisirs qui me quittent, c'est bien moi qui les rejette. Donc, si vous vous trompiez en me plaignant d'avoir renoncé à ma vie ancienne, votre compassion ne s'égarait pas lorsqu'elle méjugeait malheureux. Songezy bien! Je n'ai connu dans mon existence que la dissipation et le désordre. Ils m'écœurent à moitié chemin, je romps avec ce passé, je le chasse de ma vie; mais devant quoi est-ce que je me trouve? Devant le néant; pas une tendresse saine pour m'assister dans cette crise, pas une notion nette du bien ni du devoir.

J'étais réellement ému à cette pensée que ma vanité est rassasiée de succès ; mais que mon cœur a besoin d'amour; je crois bien que des larmes me sont montées dans les

yeux; et je les ai bénies pour le trouble qu'elles allaient jeter dans l'âme de Gladys. Pendant quelques pas, comme pour lui cacher ces pleurs, j'ai marché la tête baissée. Elle m'a dit d'une voix qui tremblait :

— Pourquoi n'êtes- vous pas resté près de votre mère?

Doucement, j'ai soulevé les épaules :

— Hélas I pour ne point l'affliger! Elle se ferait mourir de mon chagrin, auquel la chère âme ne voit qu'un remède : le mariage. Et vraiment je ne puis pas, sans déloyauté, apporter mon cœur souillé, meurtri comme il est, à quelque jeune fille ignorante du mal et de la douleur. Il y a des blessures qu'une enfant ne peut pas plus panser qu'une mère; l'une parce que les mains lui tremblent de tendresse, l'autre parce que sa jeunesse a de cruelles brusqueries. 11 me faudrait une amie solide et sûre, droite comme un homme, attentive pomme une sœur, — une sœur de charité

qui me toucherait à l'âme avec des mains délicates, sans dégoût de ma sanie. Il me faudrait quelqu'un qui me rattachât à la vie en m'enseignant le devoir. Où trouver une telle amitié?

Elle m'a regardé en face, sans inquiétude; elle m'a tendu sa main loyale :

— J'essaierai, dit-elle, d'être cette amie pour vous.

J'étais trop ému pour soutenir ses yeux; j'ai baissé mes regards vers la terre; nous nous tenions debout l'un devant l'autre, et, par terre ; sur le gravier fin, nos ombres se confondaient.

Une lettre de Paris m'attendait chez moi; j'ai reconnu l'écriture d'Hélène d'Ombreuse; le pli était énorme. Je l'ai soupesé avec humeur; le souvenir d'Hélène m'était importun à cette minute où j'aurais voulu me recueillir dans mes réflexions.

Gomme j'avais tort de me fâcher! C'était encore de Gladys qu'il était question dans

cette lettre, ou plutôt Gladys y parlait ellemême.

Voici l'aventure :

Je n'eus pas plutôt tiré du pli le billet d'Hélène que des pages en tombèrent, tracées d'une autre main. J'eus comme un coup dans le cœur, une de ces souffrances de dilatation qui font crier quand la volupté est trop forte. C'était l'écriture de Gladys. Je dévorai des yeux les premières lignes, et puis j'eus le courage de les rejeter sur la table. Il fallait lire d'abord le billet d'Hélène pour la bonne économie de mon plaisir.

« Mon cher ami, disait Hélène d'Ombreuse, je vous envoie ce poulet qui vous estvisibleinenl destiné; mon nom est écrit dessus; niais quand vous l'aurez lu, vous jugerez comme moi qu'on s'est trompé d'adresse.

» Nous savons enfin ce que vous êtes allé l'aire à Copenhague. C'est une campagne qui n'ajoutera pasgrancTchoseà votre gloire;

mais la vérité vaut tout de même mieux que nos suppositions.

» Vous devez avoir le loisir d'écrire?

Tenez-moi au courant de votre passionnette ; vous savez que je suis la femme la plus discrète du monde, à la condition qu'on use avec moi d'une franchise complète.

Vous apprendrez par cette lettre que je vous avais peint à Gladys sous vos couleurs véritables de joli homme à bonne fortune. Je vous fais l'honneur de croire que vous vous en étiez aperçu déjà et que vous en avez conçu pour moi toute la reconnaissance que mérite un si bon office. J'y ajoute un second bienfait, en trahissant aujourd'hui, à votre profit, les statuts de la franc-maçonnerie féminine. J'ai toujours eu pour vous une indulgence coupable, et vraiment je souhaite de vous voir heureux; ajoutez à ce goût si louable pour la félicité de mon prochain la haine toute chrétienne que je professe pour l'orgueil. Et il n'y a pas à dire,

notre chère amie Gladys en est un peu férue. Elle croit qu'une Anglaise peut passer à pied sec là où une Parisienne se mouille. Vous allez lui faire connaître son erreur. Du tempérament dont elle est, elle aura avec vous un mois de bonheur et le reste de sa vie pour pleurer. Encore une constance dont une Parisienne serait incapable. N'est-ce pas, mon cher Hubert.

• Votre amie toujours.

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