HÉLÈNE
Est-ce que vraiment Gladys m'aurait communiqué quelque chose de sa façon de sentir? Cette lettre, qui m'aurait diverli autrefois, m'a fait froncer les sourcils. J'ai oublié que l'action d'Hélène m'était utile pour n'en considérer que la noirceur. 11 n'a fallu rien moins que le gré que je me suis su à moi-même de cette délicate pour me décider à profiter d'un si condamnable abus de confiance.
Je copie dans les lettres de Gladys les passages qui me concernent. C'est autant dire presque toute Fépître :
« J'ai vu et revu depuis trois semaines votre ami M. Hubert de Brennes. Il vaut mieux, il me semble, que sa réputation. Je n'ai eu avec lui que des conversations sérieuses. Il y apporte de la bonne foi et — si ce n'est pas un mensonge de sa politesse — comme un désir de s'instruire. Il n'y triomphe pas de ce qu'il a fait de mal : il se juge, il est secrètement humilié d'avoir vécu dans un si grand désordre; il ne faudrait pas le pousser beaucoup pour l'amener à la confidence de ses inquiétudes morales. J'essayerais peut-être si j'avais dix ans de plus.
» Ne croyez- vous pas, ma chère amie, que ce sont des femmes faciles qui* gâtent des hommes comme M. de Brennes? Celui-ci peut-il encore être sauvé? Il me paraît
avoir oublié à Paris tous ses projets de conquête. Les hommes de notre cercle, naturellement malveillants pour un cavalier de sa tournure, lui reconnaissent de l'esprit avec un charme qui conquiert. Je ne vois point pourtant qu'il se serve ni de l'un ni de l'autre contre les femmes de ce pays-ci; et, dans le nombre, il y en a de fort belles, qui lui font bon accueil. Pour moi qui le vois quotidiennement, je guette, depuis sa première visite, une phrase de galanterie, une de ces amorces que tous les hommes jettent à la tête des femmes et qui font presque partie de la politesse. Je ne l'ai pas encore aperçue. Sa façon est si franche, son aisance de si bon goût qu'on est vite gêné de la réserve dont on a cru nécessaire de s'armer contre lui. On se fait à soi-même l'impression d'une personne froide et discourtoise; on se détend et il ne prend poinl ce retour au naturel pour un encouragement à i)*t>v davantage. Vraiment on
G L A BTS 11 S
pourrait avoir avec M. de Brennes une de ces bonnes et loyales camaraderies d'homme auxquelles nous sommes habituées en Angleterre, et que la coquetterie de vos Parisienne ignorera toujours.
» J'en viens à me demander si le de Brennes que je vois et celui que vous m'avez peint sont effectivement le même homme ? Je m'attendais à trouver un fat. Je redoutais ces paradoxes bruyants sur la vertu et sur le vice qui font regretter les bonnes façons de l'hypocrisie ; je suis devant un homme qui avoue ses torts, qui dit avec mélancolie : « Je vaux tout de même mieux que ma réputation. » Il parle avec enthousiasme des belles actions, de la droiture de la vie, des femme irréprochables. Son respect tendre pour sa mère me frappe plus que tout le reste. On dit que les Français ont jusqu'à la maladie l'inquiétude au ridicule; celui-là ne craint pas de découvrir qu'il lui est resté de l'enfantillage dans
l'âme, une tendre inquiétude des bras qui l'ont bercé.
» Il me disait l'autre soir :
» — Un homme aime une seule femme dans sa vie, sa mère!
» Est-ce que ce sont là, je vous le demande, les propos d'un séducteur professionnel? Il se peut qu'à d'autres femmes M. de Brennes tienne un autre langage. Je le remercie, dans tous les cas, de m'avoir mise à part du troupeau. »
29 mai.
Il m'est arrivé, comme à tout le monde, de voir des femmes, dont je commençais le siège, sans espoir, se rendre au premier coup de canon.
Ces surprises, surtout dans la prime jeunesse, donnent une satisfaction d'orgueil assez vive. Elles ne rendent pas heureux. Pour peu que l'on ait nourri, fût-ce une seconde, l'illusion de l'amour, on sanglote de voir que ce rêve fait banqueroute dans la volupté. On espérait s'emparer d'une âme, on ne trouve plus devant soi que le
précipice du sexe. C'est la première fois que la certitude d'être aimé ne me plonge pas dans la mélancolie; aussi bien l'aveu de cet amour qui m'arrive par une voie si imprévue vient d'échapper à l'adorable Gladys à son insu. Si elle se savait découverte, elle se cacherait le visage dans les mains, elle serait aussi suffoquée de honte que si je la surprenais nue au pied de sa baignoire.
A cette heure, Gladys croit sincèrement que ma conversion toute seule l'intéresse. Cette lettre écrite à la perfide Hélène n'est pas seulement une confession, c'est une marque inestimable de sa nouveauté en amour.
Je ne pouvais contenir ma joie; il m»1 fallait la dépenser dans quelque acte extérieur; je suis allé passer la soirée à Tivoli.
Ce rendez vous de plaisir m'a toujours ennuyé; mais hier au soir, je m'y suis senti l'âme copenhaguoise. Toutes les femmes nie semblaient jolies dans la demi-nuit,
CLADYS 11!)
sous les arbres. J'ai poussé jusqu'à une vieille frégate amarrée sur le canal et qui est un café chantant. Là j'ai trouvé notre confrère le ministre de Tripoli taine, un certain comte Zerboni. C'est un Levantin de l'espèce douteuse, on le tient à l'écart, à cause de l'irrégularité de sa vie. Il a amené de son pays une odalisque avec laquelle il vit à peu près publiquement. 11 se montre dans son dos à l'Opéra, dans des loges, — c'est un abominable scandale.
J'avais toujours évité l'occasion d'être présenté à cette fille; mais, dans ce nez à nez, on ne pouvait esquiver la connaissance ; je me suis assis à côté du couple. Nous avons applaudi quelques chansons norvégiennes, et puis, presque tout de suite, nous nous sommes levés.
— Ne voulez-vous pas, m'a dit cg comte Zerboni dans son français zézayant, venir prendre quelque rafraîchissement chez madame?
J'avais besoin de parler. Je savais bien que si je rentrais chez moi, je ne pourrais trouver le sommeil et que le jour serait lent à paraître. J'acceptai l'invitation.
L'odalisque est assez bien installée derrière l'église russe. Elle a apporté des tapis et des étoffes de son pays; un instant elle nous a quittés pour aller revêtir une veste brodée ainsi qu'un chalvar. Pendant qu'elle s'étendait sur un divan bas, on dressait une table de jeu. Mon hôte m'a gagné cinquante louis en moins d'une heure. Cette chance persistante l'ayant mis tout à fait de belle humeur, il a commencé de boire : du Champagne d'abord et puis de « l'aquavit » ; j'ai fait mine de lui tenir tête jusqu'à ce qu'il fût complètement gris. Alors l'odalisque a sonné un valet, elle lui a monhv le Zerboni assoupi sur sa chaise et elle a dit avec nonchalance :
— Ramenez monsieur chez lui.
Pour moi, elle m'a gardé jusqu'au matin.
Elle avait à cœur de réparer l'indélicatesse de son amant.
Avant de rentrer chez moi, j'ai poussé jusqu'au détroit. La matinée était délicieuse, je me sentais merveilleusement allégé et gonflé d'espoir. Hélas! ce n'est pas impunément qu'un homme a vécu dans les émotions du plaisir. Les habitudes de volupté ont des retours qu'il faut écraser de fatigue si l'on veut se débarrasser de leurs obsessions. Après la joie morale de la conquête, la lettre de Gladys m'avail donné une impatience fâcheuse du dénouement, et je bénis le ciel de ma rencontre avec cette odalisque anonyme, qui, au moment où je me dispose à dépouiller le vieil homme, m'a purifié comme un charbon.
De retour au logis, ma première, pensée a été pour mon miroir. L'emploi que j'ai fait de ma nuit m'avait donné une certaine pâleur.
J'ai pensé que Gladys en serait touchée, qu'elle y verrait la suite de mes émotions de la veille, et, de fait, il n'y a pas tant de différence entre l'exaltation d'un amant qui le jette aux bras d'une fille, et la prostration d'un moi no sur le carreau de sa cellule.
Gomme je l'espérais, Gladys a remarqué ma langueur. Il y avait tant de compassion et de douceur dans son regard que j'en ai été comme submergé de joie.
Tout de suite, je suis revenu à la peinture de mon état d'âme. Je lui ai parlé, avec une conviction toute fraîche, de l'écœurement qui gît au fond de la volupté. Je lui ai peint sous des couleurs sombres le naufrage d'un être qui n'a pas où jeter l'ancre. Je crois que j'ai été éloquent jusqu'à la sincérité.
Elle m'a répondu, et il y avait dans sa voix une pitié infinie :
— Je m'étais trompée à votre gaieté lé-
gère... je vois que vous souffrez vraiment... Vous êtes tout à fait désemparé.
Puis elle a ajouté à voix basse, et comme se parlant à soi-même:
— ... Ni règle ni boussole.
J'ai relevé jusqu'à son corsage mes yeux que je tenais attachés à terre. Il m'a paru que sa robe lui glissait des épaules et qu'elle m'offrait sa gorge, blanche comme des camélias, sur qui ma douleur veut s'endormir.
J'ai dit d'une voix que je m'efforçais de rendre musicale, mais que le désir trouait :
— Mettez-moi dans le chemin du dévoir.
Et, à grands coups, je lui ai immolé mon
éducation catholique :
— Ce mystère, ai-je dit, cette beauté des légendes, cette griserie des cérémonies, tout cela vous enveloppe dans l'enfance, tout cela berce délicieusement la paresse de l'esprit ; mais après l'intelligence s'éveille; on lit, on compare, des cloutes viennent sur des points de foi. On demande : « Ceci est
un fait et ceci une figure? » L'Église répond : « Il n'y a pas de symbole. Croyez en bloc. » C'est peser trop lourdement sur la raison humaine, on rejette tout, puisqu'on n'a pas le droit de choisir. On se dit que la partie essentielle du dogme c'est en somme la morale ; on veut s'y cantonner. Elle s'écroule sous les pas. Elle était tout entière bâtie sur la religion, sur la terreur des châtiments, sur l'escompte des récompenses. Tout cela va au gouffre et Ton demeure sans gouvernail, sans carte, exposé aux passions qui vous assaillent.
A la dérobée j'épiais Gladys, tandis que je parlais. Son visage était éclairé par une joie supérieure, celle dont il a été écrit :
« Il y a plus de ravissement dans le royaume de Dieu pour un pécheur qui se convertit que pour dix justes qui persévèrent. »
La pensée que sans doute elle va être
l'outil de ma conversion flatte tout en elle : l'instinct religieux et l'aspiration atavique ; le goût protestant du prosélytisme et l'ardeur normande pour la conquête.
Elle s'est levée légèrement dans ce mouvement de joie ; elle est sortie de la chambre et, comme je la suivais des yeux jusqu'à la porte, j'ai rêvé que la vie serait meilleure, si on pouvait faire deux parts de ses désirs : rassasier d'un côté les impatiences sensuelles et de l'autre les inquiétudes de tendresse. Le malheur et la grandeur de l'homme, c'est que, dans l'amour, comme dans le reste, il veut s'élever des dualismes à l'unité. Il attelle l'ange avec la bête.
Du fond de la pièce voisine j'ai entendu le pas de Gladys qui revenait. La divine lumière la baignait encore, elle tejiait à la main un gros livre.
— Voici, m'a-t-elle dit, ma Bible de chevet. Je vous la prête, il y a dedans des pa-
rôles qui ont été écrites pour vous. Cherchezles vous-même.
J'ai reçu le livre avec des mains tremblantes ; car, en m'invitant à m'agenouiller dessus, la chère âme m'a rapproché de son baiser.
31 mai.
J'ai passé ma soirée à lire les Prophètes; j'aurais voulu me faire l'âme d'un sauvage, tout frais converti. Je n'ai pu sortir de moimôme. Je le sens, je ne prendrai jamais à ces sortes de lectures qu'un intérêt artistique et historique. Les meilleures pages me séduisent à la façon de Y Iliade, d'Hérodote et de notre bon Joinville ; je ne puis vraiment comprendre quel réconfort moral des gens affligés ou torturés par leurs passions peuvent trouver dans ces lectures archéologiques. Les interprétations symboliques que
les pasteurs donnent aux moindres anecdotes me divertissent au même titre que les commentaires des Malarmistes sur les sonnets du grand Stéphane. La lecture de la Bible est une brume où les gens du Nord se noient l'âme . Jamais un Latin ne verra dans ce livre autre chose qu'un document poétique et ethnographique.
Tout différent est l'Évangile; nous le lirions plus souvent, et peut-être avec fruit, si l'on ne nous en avait dégoûtés dès l'enfance comme des fables de La Fontaine.
Jamais l'idée ne me revient de relire l'aventure de l'Huître et des Plaideurs; mais si le hasard me met sous la main le recueil du Bonhomme, je m'y attarde, j'en suis charmé. Ainsi, hier, j'ai oublié les heures en lisant l'Évangile de saint Jean . Le charme en est conquérant ; si l'on n'était prévenu, on se laisserait prendre à cette divine duperie qu'il faut se négliger soi-même pour travailler au bonheur du prochain. Théorie
enfantine et stérile ! Si elle était universellement pratiquée, si le prochain se mettait à ma place tandis que j'irais occuper la sienne, rien ne serait changé dans le monde. Un chassé-croisé n'est pas un progrès. Mais nous sommes loin de cette entente fraternelle. Dans le fait, le renoncement chrétien a pour résultat le plus sûr de préparer le triomphe du mal, en livrant les meilleurs, sans défense, aux audaces des cyniques.
à juin.
J'ai soumis mes objections à Gladys, d'abord pour, la satisfaction de ma loyauté et puis parce qu'il faut ménager sa finesse. Sa confiance dans les vertus des saints livres ne va pas jusqu'à espérer des conversions subites d'un péclieur aussi endurci (pic je suis.
— Qu'importe, d'ailleurs, me suis-je écrié avec une conviction qui n'était pas jouée ; qu'importe l'orthodoxie de la doctrine : les actes sont tout. Vous m'avez dit <l<i chercher dans ce gros livre le verset qui
a été écrit pour moi ; je l'ai trouvé, le voici : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. » C'est là pour moi la Loi et les Prophètes; je suis las des mots; je voudrais agir : mais que faire, et par où commencer .
— Venez me chercher demain à trois heures, m'a dit Gladys. Je vous ferai connaître le secret.
4 juin.
C'était la première fois qu'elle me donnait ainsi la permission de la venir prendre chez elle, pour une promenade en tète à tête.
Bien avant l'heure, je faisais les cent pas devant sa porte. Je poussais jusqu'au marchand de photographies qui vend, isolés, par groupes, dans les jardins de Fredemsborg, sur le perron de Bernstoff, toutes les personnes de la famille royale. Et puis je revenais sur mes pas, évitant, par pa temps, de poser ma bottine sur la jointure
des dalles. Soudain je me suis jeté dans une vitrine; la porte de Gladys venait de s'ouvrir et son mari était sorti de la maison ; je l'ai vu passer dans la glace, les moustaches en croc, le cigare relevé, la canne arrogante. Il ne m'a pas aperçu et j'en ai été ravi. Il était la personne du monde que j'avais le moins envie de rencontrer à cette minute. Et pourtant je ne doutais pas que Gladys l'eût informé de notre rendez-vous et de notre promenade.
Elle m'attendait dans son salon, vêtue d'une robe toute neuve; une soie pleine de reflets changeants et que jamais je ne lui avais vue. Je n'ai pu m'empêcher de lui dire combien j'étais charmé de son élégance. Elle m'a répondu en souriant :
— Je me fais aussi belle que je puis pour visiter les pauvres . Je sais des gens que cela choque. Ils disent qu'on excite leur envie. Je crois que c'est une erreur ; les pauvres ont autant que nous le goût de ce qui est
brillant. Et j'ai remarqué qu'ils étaient touchés lorsque je leur disais : « J'ai mis ma robe neuve pour venir vous voir. »
Ses yeux purs brillaient comme elle parlait. Et elle disait la vérité ; ce n'était pas pour moi qu'elle s'était faite si séduisante. Je n'ai pas été jaloux. J'avais bien plutôt envie de joindre les mains devant elle.
Elle m'a emmené dans le quartier des marins, dans une ruelle où l'on ne s'attendait guère à voir passer, à pied, une femme vêtue comme elle. Elle s'était arrêtée devant une maison ancienne et qui, fraîchement peinte, se distinguait des autres par sa seule propreté. Une femme, déjà âgée, el qui portait le petit bonnet sans brides des « nurses » anglaises, est venue au devant de nous, et j'ai remarqué (pie Gladys lui disait :
— « Sister Florence », « ma sœur
On nous a conduits dans une salle qui
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semblait une chambre d'école : il y avait là une douzaine de jeunes filles, qui cousaient; sur un pupitre le livre de Sister Florence était tout grand ouvert.
— Ces jeunes filles, m'a dit Gladys, ont été ramassées dans les rues, par des gens de la police ; ce sont des orphelines ou des enfants perdues que des parents abominables ont poussées au vice. Nous les recueillons, nous guérissons Jeurs corps et aussi leurs cœurs; nous leur apprenons un métier, nous en avons marié quelques-unes. Chacune de nous a ici ses favorites, ses filleules comme nous disons ; tenez, celle-ci est une des miennes.
Elle posa sa main, si fine dans le gant, sur les cheveux d'une fillette, presque une enfant, qui nous regardait, un peu en dessous, avec des yeux éveillés. Et, se tournant vers la monitrice :
— Sister Florence, ètes-vous contente «le Thvra?
La vieille Anglaise hocha la tête avec un sourire dévot :
— Thyra, dit-elle, a fait de surprenants progrès en écriture.
— Et sa Bible?
— Voulez-vous qu'elle en récite?
— Je le veux, Thyra.
La fillette se leva; sans s'arrêter aux points, aux virgules, ni à la fin des versets, tout d'une haleine elle récita la folie de Saùl.
Gladys écoutait gravement, les aiguilles des couseuses s'étaient arrêtées.
Lorsque de nouveau nous fûmes dans la rue, elle me dit :
— Cette fillette avait été rencontrée par un vieillard débauché; elle a failli mourir; mais les médecins m'ont assurée de sa vie ef Dieu fera le reste.
Nous traversâmes quelques rues encombrées d'enfants et de gens pleins d'alcool qui titubaient. Gladys arrêta une voilure au passîe
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— Maintenant, dit-elle, nous allons à l'hôpital ; j'ai là un compatriote, un pauvre matelot, qui est tombé d'un mât. Quand j'ai une minute, je viens lui faire la lecture.
Du plus loin que Gladys a paru dans la salle, les têtes des malades se sont tournées sur les oreillers ; on voulait la voir, on souriait. Elle s'arrêtait au pied des lits pour demander des nouvelles. Personne ne m'a remarqué. On passe inaperçu derrière elle.
Le matelot anglais était un grand beau gas, avec un nez droit, une face toute rasée. Il ne quittait pas Gladys des yeux tandis qu'elle parlait: sa face exprimait une déférence triste.
Quand elle lui a dit :
— Remerciez Dieu, qui a permis que vous guérissiez.
Son visage est devenu sombre et il a* prononcé à demi-voix:
— Pourquoi m'a-t-il laissé tomber? Je n'avais pas bu.
Elle a fait avec douceur :
— Adams, si vous avez quelque amitié pour moi, je vous en prie, résignez-vous.
Une minute le matelot a gardé le silence ; il regardait devant lui ; enfin il a murmuré :
— J'essayerai, mi lad y...
Puis, plus bas :
— ... Pour vous faire plaisir.
Nous avons assisté au pansement du blessé. Gladys avait ôté ses gants. Elle aidait avec des mains expertes ; et comme je la félicitais de son adresse, elle m'a répondu :
— Gela n'a rien de merveilleux. C'est un métier que j'ai appris. Quand j'étais jeune fille, tous les ans, j'allais soigner les malades, pendant un mois, dans les asiles.
Nous sommes revenus par les quais.
J'avais le cœur si plein que je me taisais; au contraire Grladys parlait d'abondance avec une griserie légère, qui nVlait qu'un
effet de la satisfaction de son cœur. Dans toute cette journée où je l'ai regardée de si près, je n'ai pas surpris un mouvement de cabotinage. Je n'ai pas entendu une parole, dite pour moi, par-dessus la tête des pauvres gens à qui elle s'adressait ; pas une seconde elle n'a songé à se donner en spectacle, c'est la vertu toute seule du sacrifice pour apaiser le cœur qu'elle a voulu me faire toucher du doigt. Et maintenant elle se méprenait sur cette mélancolie qui me faisait marcher près d'elle, trop bouleversé pour lui répondre, pour profiler de cette heure unique.
Dieu! quelle sincérité elle apportera dans l'amour, cette créature que le mensonge n'a pas effleurée. J'ai vraiment trouvé le sol que je cherchais pour bâtir, la petite île surgie des flots, encore pure de son origine volcanique ; et je suis là, devant elle, dans sa rade, déjà protégée contre les violences du large par la douceur de sa côte ; je
la touche de la main, et pourtant je
n'ose point débarquer ; j'ai peur qu'elle
s'abîme dans les flots, si jamais un pied la foule.