‹ GladysChapitre 17 sur 21 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

7 juin.

C'est, en vérité, à donner raison aux gens qui disent :

« S'il s'agit de mariage, choisissez une femme par un acte de raison, l'amour viendra ensuite. »

J'ai décidé que j'aimerais Gladys sans l'avoir vue. Il semblait qu'une telle résolution dût mettre l'amour en fuite; il n'en a rien été. Je ne réussis plus à me dgminer moi-même, et si cette cour que je lui fais avec tant de prudence est un acte malicieux, je suis la première victime de mon péché.

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La voix de Gladys, son geste, ses plus simples paroles, tout jusqu'à cette odeur anglaise de ses robes qui mêle à l'odeur des paquebots le relent des violettes de Canterbery, tout cela me charme. Chaque matin je m'éveille avec l'inquiétude de lui plaire, avec l'effroi de l'avoir choquée. Je cherche à ses mouvements, à ses regards, à ses plus simples paroles des sens mystérieux qui me torturent. Je suis stupéfait que cette grâce que j'adore en elle ne frappe pas comme les miens les yeux de tous ceux qui la voient. Mes confrères qui la visitent chaque jour sans tomber à ses pieds me semblent plus insignifiants à cause de leur indifférence pour elle. Et, d'autre part, je serais exaspéré de leurs assiduités.

Une seule pensée m'empêche de goûter pleinement ce! amour; l'homme ancien qui m'habite me surveille et me raille Rien ne me servi rail de me boucher les oreilles; j'entends su voix. Elle me «lit :

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« — Prends garde. Il s'agit d'une liaison de raison et tu t'embarques comme pour un caprice. »

La vérité c'est que je suis en plein désarroi. Je me suis froidement tracé un plan de campagne qui m'interdit les brusqueries, car s'il y a mille façons d'enlever une femme d'assaut, il n'y en a qu'une de la conserver quand une fois on l'a conquise ; il faut avoir pris la précaution de couper tous les ponts derrière elle. On se perdrait avec Gladys en voulant hâter le dénouement.

Voilà ce que je crois onze heures par jour.

Mais pendant la douzième heure?

Je doute, et ce doute est affreux. Je me dis alors que cette prétendue fidélité à mon plan n'est qu'une excuse fournie par ma lâcheté à mon indécision; je me répète que cette femme est sans doute pareille à toutes les autres, qu'il faudrait la réduire par les moyens classiques, et que si le courage me

manque au moment d'oser, c'est que jusqu'ici j'ai fait fond sur mes avantages, tandis que maintenant je ne songe plus qu'au mérite de l'adorée.

]<> juin.

Un événement bien inattendu me tire de mes doutes et m'éclaire définitivement sur la qualité de mon sentiment.

Tout à l'heure, comme je venais prendre une tasse de thé chez Gladys, le valet de chambre m'a arrêté sur le seuil.

Déjà je redescendais l'escalier dans un trouble inexprimable, quand on m'a rappelé.

Gladys avait fermé sa porte pour tout le monde; elle me recevrait seul.

Je l'ai trouvée dans le salon, assise devant

un buvard. Elle m'a fait signe de m'asseoir tandis qu'elle terminait sa lettre. Une douzaine d'enveloppes déjà chargées de leurs adresses, couraient sur le bureau.

Je suis resté debout, interdit. Ce désordre de la chambre, la petite fièvre qui faisait monter à la joue de Gladys une rougeur trop vive, tout me présageait une catastrophe.

Entin elle a repoussé son buvard et elle' s'est tournée vers moi. Elle a souri, et, pour la première fois je n'ai pu démêler sa pensée derrière son regard.

— Voilà, m'a-t-elle dit; c'est un secret que je vous confie, mais vous êtes noire ami. 11 est question de nommer mon mari au poste de Vienne. Avant d'accepter, il veut aller causer avec ses chefs et avec le Foreign*Office. Il pari demain pour Londres, je l'accompagne,

Il m'a semblé que le sang se retirait de mon cœur el que là, à ses pieds, j'allais mVvanouir. Puis j'ai senti que je rougissais,

et, en un quart de seconde, mon imagination a échafaudé tout un monde de folies. Je me suis dit:

« Si elle part, je pars avec elle. On refusera de me nommer à Vienne: je donnerai ma démission; je trouverai bien un moyen de la rejoindre là-bas, de vivre à côté d'elle. »

Mais par quel prétexte justifier ma présence qui n'aura plus d'excuse ? Elle ne consentira pas à me recevoir sans explication, et mes raisons me fermeraient sa porte.

Enfin j'ai bégayé:

— Souhaitez-vous ce départ?

Elle a regardé loin devant elle, puis elle a dit, de sa voix sérieuse, posée pour des paroles d'honnêteté et d'énergie :

— Ce serait un bel avancement pour mon mari.

Il y a de ces secondes dans la vie où le cœur se serre si affreusement qu'on s'étonne de ne point mourir, Si l'on m'avait interrogé

une heure avant sur les sentiments de Gladys pour moi, j'aurais dit:

« Elle m'aime et déjà sa tendresse n'est plus inconsciente; elle s'aperçoit de mes contraintes, de la réserve que je mets au désir éperdu de lui plaire. »

Pour moi, môme de bonne foi, je n'aurais pu résumer d'un mot ma crise d'âme, dire dans quelle mesure je l'aimais involontairement, par arrêt du destin, ou par caprice d'imagination. Et voilà que le hasard renversait tout d'un coup la balance; d'un mot froid, raisonnable, elle réduisait à néant mes espérances, tous mes rêves ; elle se montrait attachée inflexiblement au devoir, et, en même temps, elle éclairait d'une lumière crue ma misère d'amant désespéré, enfin pris aux pièges où tant de fois j'ai l'ait trébucher les autres. En une seconde j'ai senti que je souffrirais tout ce que j'ai fait souffrir, que cette douleur me viendrait de votre main, Gladys, et — voyez comme L'amour nouveau-

né est déjà fort! — j'ai senti que jamais je ne pourrai vous maudire pour celle douleur que vous m'imposiez.

Il était impossible que celte parole de soumission et de vanité hiérarchique fût tout le fond du cœur de Gladys ; et, d'autre part, les plaisirs mondains d'une ville comme Vienne n'étaient pas de ceux où ses goûts me parussent attachés. Je n'imaginais pas non plus, je ne voulais pas croire que cette intimité commencée enlre nous et qui était toute ma vie, pût finir sans qu'elle eût une parole pour avouer:

« J'en souffre. »

Dans le néant où je retombais, je voulais au moins entendre celte parole de regret. J'étais trop torturé pour que mon angoisse ne se peignît pas sur mon visage. J'ai dit, comme on crie dans la douleur :

— Qu'allons-nous devenir, nous autres qui vivions de votre pitié? Nous, vos pauvres, la petite Thyra, votre matelot qui

doute do la miséricorde divine... et moimême...

Cette fois elle n'a pas souri. Ses yeux m'ont fixé avec une tendresse triste. 0 miracle de l'amour ! qui m'eût dit qu'un simple regard d'une honnête femme, un regard sans promesses, me remuerait plus profondément que n'a jamais fait 1£ langueur de tant de prunelles mourantes!

— Sister Florence est là, a-t-elle dit, pour surveiller Thyra. Adams ne manquera pas de soins ; mais qui s'occupera de vous? J'y ai pensé dès la première minute.

J'étais assis tout près d'elle, mon genou a glissé jusqu'à terre ; j'ai pris une de ses mains, j'ai incliné dessus mon front qui me brûlait :

— Gladys ! lui ai-je dit.

Kl le n'a pas frissonné. Elle ne m'a pas retiré ses doigts parce que je L'appelais ainsi, par son nom. Peut-être «'lit1 n'a pas remarqué mon audace, Il y a si longtemps que,

en silence, nous nous parlons plus tendrement que nos paroles.

— Gladys, ne m'abandonnez pas. Si vous partez, il faut que je vous suive; j'ai grandi dans la religion de ceux qui veulent être sauvés par la présence réelle; le symbole, les souvenirs de l'absence ne suffisent pas à leur ardeur.

Maintenant je baisais sa main et elle me l'abandonnait. Vraiment je l'aime, car, pas une seconde, cette pensée ne m'est venue que son émotion m'aurait permis d'oser davantage. Je n'ai voulu profiter que de son silence.

— La douleur, ai-je dit, la tendresse recréent un homme. Moi-môme, je ne me reconnais plus. Mon ministre, qui m'a connu à Paris et qui craignait ma venue à cause de l'éclat trop retentissant de quelques-unes de mes folies, a remarqué ma conversion.

— Je le sais, a répondu Gladys. Tl m'a parlé de cela l'autre joui'.

J'ai répliqué :

— Je suis heureux de penser qu'il m'estime davantage; mais comme je voudrais qu'il ne fût pas seul à distinguer mon effort ! Il y a des personnes dans le monde à qui l'on n'ose marquer les sentiments qu'on éprouve pour elles par des aveux directs. On reporte la passion qu'elles ont fait naître sur les idées, sur les objets qu'elles chérissent ; le respect empêche de leur faire paraître ce que l'on éprouve pour elles, mais on souhaiterait au moins qu'elles s'avisassent de l'indifférence où l'on tient toutes les autres tendresses. Comment leur faire connaître qu'il n'y a pas de triomphe de vanité, pas de volupté des sens, que l'on ne soit prêt à sacrifier à la crainte de leur déplaire? Les coquettes jugent la passion d'un homme sur les soins que sa galanterie leur rend, sur l'attention qu'il leur accorde en public, au détriment de toutes les autres femmes, sur la publicité qu'il donne à son

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esclavage. C'est un manège où la vanité des unes et le désir des autres trouvent leur compte ; et vraiment un homme amoureux n'a qu'à suivre la pente de son instinct pour manquer de discrétion. Ce qui est malaisé, c'est de cacher aux yeux de tous, même aux yeux de la femme qu'on voudrait toucher, le sentiment dont on est dévoré pour elle, c'est de se déclarer seulement par un silence à qui la surprise de la séparation ne peut pas arracher un aveu.

Gladys se taisait toujours; mais je sentais son émotion aux battements de son pouls. Il lui eût été aisé de me répondre, de me fermer la bouche, elle n'avait qu'à me retirer sa main et à se lever. Peut-être elle n'a pas osé, car si, en se taisant, elle semblait accepter mon aveu, en parlant elle eût confessé qu'elle le prenait pour elle. Un instant, ses lèvres se sont ouvertes, mais une autre décision l'a traversée et elle a persisté dans son silence. Évidemment mes

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paroles lui plaisaient et l'offensaient presque également; mon respect y éclatait, mais aussi ma tendresse; je m'étais expliqué sans que sa vertu eut trouvé le mot dont elle pût justement s'offenser. À cela s'ajoutait cette attirance secrète, dont, à son insu, Gladys a fait l'aveu à Hélène d'Ombreuse, une tendresse qui a crû depuis que la chère âme est tout à fait rassurée sur moi. Il n'y a pas jusqu'à l'obscurité même de mes paroles qui n'ait contribué à la troubler. Elle aurait jugé à quoi l'engageait une explication précise, elle ne savait pas jusqu'où je la menais avec ces respectueuses réticences. J'ai entendu assez à temps un pas qui venait, pour abandonner sa main et me relever de mon demi-agenouillement avant que la crainte d'être surpris dans une expansion d'intimité trop libre ait paru être la cause de mon changement d'attitude. Je dois à (liai lys l'observation de ces nuances. Elle n'ya pas vu nue habileté, mais un effet de ma piété pour elle.

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C'était le major qui venait. Je suis tenté de me féliciter de son intervention plutôt que de la maudire. Je n'avais plus rien à confesser et Gladys ne savait comment me répondre. Si le hasard lui eût laissé le temps de se recueillir, qui sait si elle ne fût pas parvenue à dominer son trouble? Elle aurait regardé ma déclaration en face. Peut-être elle m'aurait répondu avec une netteté qui aurait brisé nos rêves. C'est tout profit pour moi qu'elle ait dû garder mon aveu sans y répondre et qu'il lui faille le méditer par devers elle. Les mots s'atténueront encore pour rassurer Gladys, tandis que, en secret d'elle-même, par le jésuitisme ordinaire des passions, le sens de mon aveu deviendra plus précis. J'ai jeté là une graine que le sillon recouvre. Je peux me fier à lui du soin de la faire germer.

Tout de suite Gladys a dit à son mari qu'elle m'avait mis au courant de leurs projets, j'ai jugé à cette hâte combien mes pa-

rôles avaient fait d'impression sur elle. Déjà elle craint l'avantage que son silence me donne. Elle veut en atténuer l'effet par l'affirmation d'une franchise inutile.

Gomme j'étais au courant du départ, sir Reginald ne s'est pas retenu de parler librement de ses affaires. Il a dit les courses qu'il avait faites, il a donné des renseignements horaires sur les correspondances des chemins de fer et des paquebots.

Gladys était si occupée de ce qui venait de se passer entre elle et moi qu'elle a trahi sa distraction. Elle a répondu aux questions de son mari d'une façon si incohérente que luimôme en a été frappé. Elle s'est excusiV sur une migraine et sur les embarras du départ.

Le major n'en demandait pas tant ; mais c*('lait pour moi un avertissement. J'ai pris rongé aussi rapidement que les convenances h- permettaient.

13 juin.

Gladys et son mari sont partis ce matin incognito; j'étais seul à la gare pour leur dire adieu. Oh ! ce sifflet déchirant de la vapeur, ce bruit broyant des roues, dans la lenteur du départ. On dirait qu'elles écrasent leurs rails symboliquement, ironiquement avec une pesanteur aggravée.

J'avais un rendez-vous chez un artiste qui peint mon portrait. J'ai crayonné un mot sur ma carte, dans la gare même. Je l'ai fait porter à l'atelier. Une conversation m'eût été insoutenable. J'avais besoin de

me terrer seul. Je suis rentré chez moi, presque en courant.

Voici la confession sincère que je me fais à moi-même avec cette ivresse soulageante d'aveu que j'ai connue autrefois aux pieds des prêtres.

La surprise de cette séparation me réduit à la franchise envers moi-même. Depuis deux mois j'ai pris beaucoup de peine pour me persuader qu'en m'attachant à Gladys je développais un plan de raison. Je voulais croire que la source de cette tendresse était en moi, non pas en elle; que j'étais le maître de mon sentiment, quand, dans le fait, j'en suis l'esclave prosterné. Cet amour que je m'efforçais de créer par devoir me conquiert tout d'un coup. Il lève sa visière; il m'oblige a le reconnaître; c'est celui dont il a été dit :

« Fort comme la mort. »

Klle peut partir; elle m'appartient désormais COmme un continent appartient à celui

qui le premier y plante son drapeau; elle est ma conquête, ma terre, ma patrie, la place où je veux vivre, où je veux mon tombeau.

Ce militaire égoïste et sot, qui tout de suite est appuyé à côté d'elle contre le bastingage du steamer, s'imagine qu'il la possède parce qu'il a pour lui la présence corporelle, la légalité et des bénédictions d'église. Coude à coude avec son mari, dans ce paquebot qui les emporte tous deux vers l'Angleterre, Gladys est plus proche de moi que de sir Reginald, parce qu'il y a une chose dont une femme comme elle met le souvenir hors des atteintes du temps et des dissipations de l'espace : le frisson de sa main une seconde oubliée sous le baiser qui s'y appuyait.

15 juin.

Une fois, — c'était pour elle, le retour d'un anniversaire triste, quelque bout de l'an (l'ami, — elle m'a dit :

— Je m'enferme chez moi toute seule. Je ne recevrai personne, pas même vous.

Et connue mes yeux suppliaient, elle a ajouté avec une nuance de reproche si douce:

— N'enviez pas aux pauvres morts ces bribes de souvenir qu'on leur donne.

Gladys a la religion de tout ce qui esl brisé, de tout ce qui esl défunt, de tout ce qui souffre, de toul ce qui est sans défense.

Il ne peut pas se faire qu'en cette minute elle ne pense pas à moi ! Elle a souci de ma douleur. Qui sait si ses yeux ne me voient point, — ces yeux qui perçoivent les morts à travers la pierre des tombes ?

J'ai quitté ma maison, et, à l'heure où d'ordinaire je la visite, je suis allé rôder sous ses fenêtres. J'ai rencontré un chambellan qui sortait de chez elle. Il a vu que j'avais le visage levé vers les fenêtres ; il m'a dit :

— Vous allez chez lady Greville ? Je viens d'apprendre qu'elle était brusquement partie pour l'Angleterre.

Je me suis laissé emmener par le coude jusqu'au Palais Jaune. Les premières lampes s'allumaient dans les maisons quand j'ai repassé devant ses fenêtres. Tout l'étage était éteint ; dans la façade de la grande maison il alignait ses vitres noires et tristes.

Oh ! ces regards qu'ont au crépuscule les demeures abandonnées,

18 juin.

Voici trois jours qu'elle est partie. Je n'y ai pas tenu, et, ce soir, je suis monté chez elle.

Le valet est venu m' ouvrir en manches de chemise, il m'a dit :

— Nous profitons de l'absence de milady pour mettre l'appartement en état.

Il m'a paru que c'était là une parole de bon augure : on prépare sa maison : ses liens comptenl sur son retour. J'ai su gré à <•<• valet <!«• Ba confiance qui est de l'ignorance : i<i lui ai donné di\ couronna

J'avais préparé le mensonge d'un livre oublié pour pénétrer dans le boudoir de Gladys.

Je me suis souvenu de la première fois où j'ai passé le seuil de cette pièce ; tout à l'heure mon émotion était la même. Mille détails me la faisaient présente : un des volumes de Tennyson traînait encore sur la table ; elle l'avait descendu de l'étagère pour me lire un fragment qu'elle aimait. Un bouquet de roses que je lui ai fait porter, et qu'elle-même avait éparpillé dans d'innombrables petits vases, achevait de se faner. Son buvard portait encore l'image renversée de son écriture. Son parfum flottait audessus du coussin pâle où elle s'appuie toul le jour, — la fraîche odeur des violettes de Canterbury, rompue d'un peu de brouillard londonien. J'ai appuyé mon visage contre cette soie vivante ; je ne pouvais me détacher de ce parfum ; il faisait remonter à mes lèvres des émotions si pressées que je

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m'en suis senti suffoqué. Soudain il m'a semblé que j'entendais la venue de son pas. Je me suis relevé. Je n'aurais pas été trop surpris de la voir paraître. Je ne vis plus de la vie réelle, mais dans un monde d'imagination où elle peut tout.

Dieu ! quel dégoût qu'on ait abusé jusqu'à la nausée des mots de « reine » et de « magicienne ». Les législateurs de jadis ont perdu leur temps à rédiger des édits somptuaires ; ils ne permettaient pas qu'on s'habillât selon son argent, mais selon sa naissance. Ils auraient mieux fait d'interdire l'emploi de certains mots aux faux amoureu \ . C'est saint Louis qui était dans le vrai de l'amour, quand il décapitait les blasphémateurs.

J'ai passé la soirée chez la comtesse de Krebs J'espérais que la conversation tomberail sur (Jladys et que j'aurais cette joie. — la plus chère de toutes après le bonheur <je la voir, —l'occasion de parler d'elle,

La causerie était sur ces peintres symbolistes qui ont exposé quelques toiles dans une galerie privée. J'ai fait de grands efforts pour ne pas montrer combien tout cela s'éloignait de ma pensée ; j'étais d'autant plus malheureux que la comtesse surveillait ma défaillance avec une persistance un peu ironique.

Justement son amant est arrivé ce matin et j'ai su qu'il l'avait visitée. Cette circonstance avait mis madame de Krebs en belJe humeur; elle a fini par prendre pitié de moi, et, sur un canapé, elle m'a appelé auprès d'elle.

J'ai trop de goût pour avoir jamais fait paraître à la comtesse ma connaissance de sa liaison ; elle est trop fine pour ne s'être pas aperçue que je suis au courant de son intrigue. Cette perspicacité et ma discrétion nous font amis, au moins alliés, sans que jamais ait été prononcée, entre nous, une parole un peu intime. Dans sa situation

sentimentale, madame de Krebs a vu d'un bon œil mes assiduités près de Gladys. Elle compte sur mon succès pour lui procurer une confidente ; c'est, — après un amant qui l'aime, — la chose du monde dont une personne naturellement tendre a le plus pressant besoin. Je ne sais pas même si nombre de femmes ne goûtent pas plus de joie à causer secrètement de leurs liaisons qu'à s'y abandonner.

Dans le cas particulier, la comtesse n'ose se confier à personne. L'austérité des unes, l'hypocrisie des autres, l'obligent à cacher comme un crime un sentiment dont la solidité lui fait honneur. Nous habitons un pays où les danseuses d'opéra sont condamnées à la vertu, sous peine de bannis nient. Je ne sais même pas si madame de Krebs aura avoué à Gladys que sa tendresse a l'ait les derniers sacrifices. Elle n'aura parlé que de son penchant; pendant hs absences de son amant, Hic étouffe de ne pou-

voir revivre dans des causeries les ivresses défuntes.

Sur le coin du canapé, la comtesse de Krebs m'a dit avec un sourire complice :

— Je vais vous annoncer une bonne nouvelle. J'ai regu tout à l'heure une lettre de Gladys. Elle nous revient mardi. Elle ne nous quittera pas.

Mon émotion a été trop forte. J'ai paru si troublé que la comtesse m'a demandé avec malice :

— Est-ce que ce retour dune amie vous laisse indifférent?

J'ai rougi, j'ai balbutié, j'ai demandé si Gladys donnait des détails sur sa décision.

— Elle m'écrit, a répondu madame de Krebs, que son mari lui a laissé le choix. C'est sur le désir exprimé par elle que le major sera maintenu à Copenhague. '

Je cherchais à me dominer, j'ai dit :

— Lady Greville n'a pu, madame, se décider à vous perdre.

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Alors la comtesse a ri franchement :

— Certes, a-t-elle répliqué, nous avons beaucoup de tendresse l'une pour l'autre ; mais croyez-vous que je suis à Copenhague la seule personne pour qui Gladys revient?

C'était trop de joie d'un coup après tant d'angoisses. J'ai pris congé en me confondant dans des remerciements auxquels mon ivresse donnait comme une couleur de galanterie. Je suis accouru d'un trait jusque cnez moi ; et la main me tremble encore au moment où j'écris cette ligne :

« Mardi, Gladys sera de retour. »

23 juin.

Une grande demi-heure avant l'arrivée du train, je suis venu rôder devant la gare. Au moment où on le signalait, une pusillanimité subite m'a obligé de quitter la salle d'attente. Il m'a paru que je n'avais pas le droit de guetter ce retour et que Gladys serait choquée de mon audace. La pensée de lui sembler importun me torturait si fort que, dans le doute de sa volonté, j'ai préféré sacrifier mon impatience. D'ailleurs, je crois à la Providence, maintenant, une Providence qui fait ici-bas les affaires des

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