‹ Glanes d'archives. Les Grimaldi chez eux et en voyageChapitre 4 sur 9 · A LA COUR DE FRANCE · texte numérisé non relu

A LA COUR DE FRANCE

Au retour du voyage pendant lequel elleavait, avec la qualité officielle d'ambaaaadrice, conduit la nouvelle reine de Pologne, Marie de (ionzague-Nevera, mariée au roi Vladislas, la maréchale de Ouébriant avait fait un séjour à Monaco dont la relation a été conservée par son secrétaire, l'historiographe-généalogiale, Jean Le Laboureur : elle contient une description du palais remplie des détails du plus grand intérêt ( 1). La maréchale voulait établir des origines communes entre les Orimaldi et sa taroille, celle des du Bec-Crespin et son passage à Monaco avait été inspiré par ce désir ; aussi la rédaclion de la Qenealogica Grimaldœ gentis arbor, qui devait

palait de Monaco, Monaco ISS3, \ietii ii

— iS — paraître un lOiT, dans laquelle cetie parenté est syatématiqcieraent établie, élail en ce moment préparée par le secrétaire du prince, Charles de Vénasque Ferrîol, avec le concours direct <le Jean Le I^aboureur et aussi celui de d'Hozier (I).

Fortement incilé par la maréchale, Ilonoréavait décidé lin nouveau voyage à Paris. De frrosses affaires qui étaient restées en suspens depuis 16-13 rendaient, du reste, sa présence indispensable à la cour.

SuivnnI les ordres de la Rcîne-Mére, le prince eût dû prendre passage de Monaco à Marseille à bord des galères royales : les opérations maritimes, provoquées par la nécessité de réparer l'échec subi à Orbilcllo, et qui aboutirent à l'occupation de Porto i.ongone et des présides de Toscane, ne permirent pas de raetiro ce projet â exécution.

Honoré quitta Monaco au mois d'octobre J640; il était accompagné de son fils le marquis des Baux.

C'était la première roin que, depuis la donation du duché de Valentinois et du marquisat des Baux, il iraversiiit la f'i-ovence et le Daiiphiné. Le siège do l'administration de ses nouveaux domaines était à Aix, où le marquis de Régusse, président au parlement d'Aix,

(1) I^ pariiripatiuii (t.; d'Huzicr. résiilte d'une lettre ô lui écrite tr^ fl avril llH' par I'udcIc de Jain k Lalmurcur, dura Claïuie Le I.atwurvur, prévôt de l'Islc Barlic près Lyon, qui le remercie de l'envoi de la généalogie de Griiualdi — iBïbl. Nat. Lettres &riUs à ifmtirr, t. 22, p. ÏM.)

un Griroaldi d'une branche génoise devenue depnis un siècle provençale (1), était comme te cbefde son conseil, tandis qu'un conseiller au même parlement, Claude Fabri, baron de Rians, le propre neveu du grand Peiresc, était son Tonde de pouvoir et l'adminislraletir de ses biens en France.

Le vojag^e de 1346-1Ô47 est le seul, des trois visites faites par Honoré II à la cour de France, dont le journal de roule nous ait été conservé ; la relation de l'allée et celle du retour n'émanent pas du môme rédacteur. Les s (2), tons deux en langue italienne, élabliscelui de l'allée, avait éié d'abord rédigé en il eut pour auteur le secrétaire fr.inçais , Charles de Vénasque-B'erriol. C'est lui qui irtainement l'auteur des insci'iptions qui figurèrent dans la décoration de la ville de Monlélimar pour l'entrée du nouveau duc de Valentinoia.

La relalion du retour est entièrement do la main du secréi'iire italien, Hyacinthe de Bressan.

Le voyage d'allée perd son caractère officiel lorsque Honoré sort de son duché et l'intérêt se concentre alors

sent que français ;

du priuct fut très Cl

(1) Par lettres patentes du 17 août 1612, Honoré 11 avait recunnu Il deBfendancc commune du marquis de lUguase avec les autres brancticB des OrimaJdi de Gèues {Arcliivcs du Palais de Monaco, reg. B 3, tul. 147). Celte liranehe. établie à la Ciotat au xvr siècle, avait, jusque lÂ, francisé son uom en eelui de Grimaud.

(Z) Archives du Palais de Monaco. A. 28, n°* 32 et 33. 7

sur les incidents de route : le passage de la montagne de Tarare, la traversée sur la Loire, entre Roanne et Orléans, enfin la visite au château de Chilly, la somptueuse résidence du marquis d'Efïiat.

L*entrée d*Honoré II à Paris, devait, suivant les projets de la maréchale de Guébriant, qui parait en avoir organisé les détails, comporter une assez grande solennité. Par ses soins, des équipages avaient été formés et on avait traité, dès le mois de juin précédent, pour Texécution d*un carrosse de gala entièrement copié sur celui que < Adrien Gênée, sellier et carrossier ordinaire « de la Royne, > venait d'exécuter pour la duchesse d'Orléans, Marguerite de Lorraine (1).

Néanmoins Honoré II paraît avoir voulu éviter au dernier moment une entrée publique à Paris ; il devança de quelques heures son arrivée en suivant un trajet différent, tandis que la maréchale de Guébriant courait avec sa suite au-devant de lui par une autre route.

La rédaction du voyage d'aller se termine par la relation des premiers temps du séjour d'Honoré à Paris, les visites faites au cardinal Mazarin et aux ministres et l'audience qui fut accordée à Honoré II par la régente Anne d'Autriche.

On y remarquera le portrait très vivant de la reine entourée de ses deux enfants ; celui du jeune roi

(1) Nous en publions le curieux devis à la suite des relations.

l.ouhXlV et les réflexions enfantines du peitt duc d'Anjou frère du roi, le futur Monsieur — gui veut être roi lui aussi, en épousant l'infante d'Espagne — alors fille unique. < Ne pensez-vous pas que la plaisanterie soit de conséquence? >, ajoute le secrélaire d'Honoré II, comme si son maître avait saisi dans celle saillie d'enfant un indice de cette prescience politique qui allait orienter la diplomatie française à propos de cette succession d'Espagne réalisée cinquante-quatre ans plus tard par un autre duc d'Anjou.

Hyacinthe de Bressan fait précéder le récit du retour d'asâpz longs détails sur le séjour à Paris pendant les quatre premiers mois de 1647.

Une attaque de goutte avait empêché Honoré II de paraître aux fêtes de ta cour pendant la saison d'hiver particiillëremenl brillanle de 1647. Il avait occupé celte retraite forcée, en dehors de ses négociations d'afl'aires, à des acquisitions qui témoignent de sa constante prédilection pour les recherches artistiques. Là plus importante fut le marché, conclu te 13 janvier 1047, avec Raphaël de La Planche, direcleur de la « Manufacture Royale des Tapisseries façon de Flandre >. pour l'exécution d'une suite de huit pièces représentant {'Histoire de la liymphe solitaire. C'était ta première série de commandes qui devaient se coniiauer dans les années suivantes et se terminer, en lOol, par la fabrication de sept tapisseries retraçant VBistoire de Daphné. —

L'Histoire de la Nymphe solitaire fut achevée en novembre 1649 et payée 4,275 livres, suivant les quittances successives de 1^ Planche qui ont été conservées (1).

Pendant le même séjour, le prince fit exécuter son portrait par le peintre Frédeau, dont trois copies, payées ensemble soixante livres, furent destinées à la maréchale de Ouébriant, à d'Hozier, le généalogiste, et à Fabry de Rians. Le portrait de Frédeau devait, lors du dernier voyage d'Honoré II à Paris, en 1651, être remplacé par celui peint par Philippe de Champaigne, dont le compte existe également dans les liasses de la trésorerie aux archives du palais de Monaco (2).

Honoré II dépassa de trois mois l'époque primitivement fixée pour son retour; il continua, pendant ce temps, à habiter l'hôtel Saint-Luc. vieille rue du Temple, loué à la marquise de Créquy, qu'il avait déjà occupé, comme on l'a vu plus haut, lors de son premier voyage en 1643; le bail, fait pour quatre mois, échéant fin janvier 1647, dut être renouvelé pour une nouvelle période (3).

Ce fut dans cet hôtel, et dans une chapelle improvisée

(1) Archives du Palais do Monaco, «èrie H, carton n* 1.

(2) Ibid.

(3) La location de Thôtel avait été faite à raison de 150 livres par mois ; l'ameublement, fourni par Hoizan, tapissier, coûtait 800 livres également par mois. Le louage de la batterie de cuisine monta à ISO livres pour toute la durée du si^jour.

pour la circonstance, que le prince, par délégation spéciale du roi, conféra les insignes de Tordre de Saint- Michel à quatre perisonnnges de son intimité (1) : â Jérôme Rey, son majordome, à Fabiani, gentilhomme de San Remo, à Jean Le Laboureur, l'historiographe du maréchal de Guébriant, enfin à son secrétaire, Charles de Vénasque Ferriol qui, en collaboration avec le précédent, venait de produire la généalogie des Grimaldi.

Le marquis des Baux repartit à la fin de mars, précédant son père à Monaco. En dehors des raisotis d'affection conjugale alléguées par Bressan pour expliquer cette hâte le voyage précipité qu'il fit en sept jours était nécessité par l'exécution des ordres du roi qui venait d'accorder au prince, enlr'aulres concessions, la formation, sous le commandement d*Honoré, d'une escadre de galères royales avec Monaco pour port d'attache.

I^ relation s'étend sur les visites de départ du prince, notamment celle faite â Grosbois au duc d'Angouléroe, le père du comte d'Alais. De nombreuses fôtes avaient suivi, décrites avec lyrisme par le secrétaire du prince où Ton remarquera, notée incidemment, l'impression que faisait sur le souverain monégasque la conversation piquante, pleine de grâce et d'élégance, des femmes de cette haute société française, où dominait alors l'inûuence de l'hôtel de Rambouillet.

(1) L'acquisition des quatre insignes de Tonln; de Saint-Michel, fournis par « le sieur de La Barre, orphcviv », figure aux compter» du voyage, pour la somme de .')32 livres.

La relalion s'étend sucerai vement sur lo banquet chez la maréchale de Ouébriant, la fête offerte dans son Bomplueux haiel par le comte de Chavigny, enfin celle du 26 avril au Palais Mazarin, qui précéda une représentation donnée le soir môme, au Pataia Roj'al, de la tragicomédie d'Orphée.

Les détails irèa développés consacrés à cette pièce dont l'apparition fut. pour l'histoire de l'art lyrique à Paria, un év..'nâiiient des plus considérables, donnent un intérêt très réel s celte partie de la relation ; on nous permettra donc de nous y arrêter.

Les paroles étaient de l'abbé Francesco Buti et la musique de Luigi Kes:ii ; elle avait, pendant tout l'hiver, alterné avec d'autres comédies dans cette salle du Palaifi Royal, où le cardinal de Richelieu avait, quelques année» auparavant, fait repréi!>enter ^a iragédie de Mirame.

Orphée fut le premier opéra avec machines donné en France ; il avait été monté par l'ingëniour Torelli. appelé spécialement dans ce but d'Italie par le cardinal Mazarin. avec les artistes qui devaient l'exécuter (I).

La

à laquelle assista Honoré II était ta reprise

(1) \'ay. Nuitter et Thoiiian : Les origines tU l'opéra français (Paris, Plod, 1886). — D'après une lettre do Gobtrt à nuygenu, il y avait dans cette troupe de vid^ rousiciena veaus d'Italie à l'arïa • quatre bommcs ot huit castritts "■ /Musique et musiciens i(u Kïii' siècle. Correspondance de ConRiantin IIuyysTis, Lejdc 18Sï|.

tl'une série de spectacles que le carême avait interrompus el qui avaient provoqué, dès Tannée précédente, Topposition du curé de SainM.îermaiu-rAuxerrois et des controverses auxquelles on avait voulu mêler Tilliistre Père Vincent, celui que nous connaissons sous le nom de saint Vincent de Paul. On avait cherché à troubler la conscience de la reine par ces confliis spirituellement contés ))ar M'°« du Motteville, au grand mécontentement do Mazarin, dont las mœurs italiennes H*accommodaient de plu;» de tolérance mondaine et qui iit intervenir des consultations de docteurs en Sorbonne de nature à rassurer Tesprit timoré delà souveraine.

Ces difficultés aplanies, la troupe italienne avait représenté la Fifita Pazza^ eu attendant les merveilles préparées par Torelli pour Orphth*^ dont les machines firent fobjet de Tadmiration générale (1).

(l) A lu tin rit's rcprôsoiitations di* VOrphce, on S4jnp*a à uiilisi-r les machines pour d'autnrs sp<M*tacl«*s ; lour constnicUrur, Torelli, fut associ« à Pierre Corm*illr {khip I<-s adaptiT à la pim» d'Andru' ÊiU'dc, que fauteur du Cid composait alors. I)ivi»rs«?s circonstanrcs rotardrrent les rrpn'smtations jusqu'au rommeneenicnt de iJrH), où elles furent donni'fs au tln'àtn* de l'Iiôtel du Petit Bourbon. - - Dans Tinter val le, les [X'tits eoim'diens du .Marais avaient fait uin' imitation de res niarhines, avce lestpielles ils donnèrent, au nmis •le janvier l«ilS, des repn'-senlations du Mariatjr d^Orphf'c et d'Eurydirc dv Cba|Kiton et «lautres piéees du même p-nre.

Le Journal drs ijwrrrs rivih^s de Dubuisson-Aubenay, (pu* noUH avons publié en \>^V.\ {xnir la Société do l'Iiist-oin- de Paris, donne, à pn^iios des m:u'hines d'Orphff et des imitatiims qui i-n fun;nt faites, d'intèressiitites iiidieations (|iie nous ri.>pr<Hluis<jn^ ii-i.

Disons cependant que Tenthousiasme pour le genre nouveau en France de la comédie héroïque en musique tfétait pas partagé par tout le monde, surtout par la bourgeoisie parisienne qui lui lit en général mauvais accueil. A la cour même, il y avait des contradicteurs et des oreilles rebelles, malgré le zèle des courtisans : et il

Klles ont échap[X' a notre ami, le regrett<; Charles Nuitter, dans rouvragecit'î plus haut : elles rtîvêlent le fait, qu'il n*a pas connu, (le l'association du poète et de l'ingénieur pour Andromède^ dès lGi7 ; en sorte qu'il ne donne que comme une probabilité Tutilisation des machines d'OrpAée pour la nouvelle œuvre, alors que cette utilisation avait été dès l'abord décidée.

[2 janvier 1618] — « L'alliiire de la comédie française (VAtidro- « mèdey pour l'avancement de hiquclle le sieur do Corneille avoit « reçu 2,400 livres, et le sieur Torclli, gouverneur des machines « de la pièce d'Orphée, ajustand(>s à celle-ci, plus di* 1:^,000 livres, « a été derechef rompue ». (t. i, p. 2.)

[24 janvier 1G18J — « Un des jours suivants, la comédie d'Orphée et Eurydice, jouée au palais Royal tout l'hiver passé avec ma- « chines, se fait française par le sieur Corneille, qui, pour cela, :i « reçu 2,400 livres d'avance, et Torelli, cx)nducteur des machines, « plus de 13 ou 14,000 livres, pour les racommoder. La maladie du n)i survenant a rompu tout le dessein, qui en est demeuré d'en n par là ; mais les petits comédiens du Marais ont joué la pièce f d* Andromède et Persée^ la Délivrance, un mois ou plus à pn*'- »• sent expirant, avec machines imitées de celle de VOrphée des i' Italiens ». (t. I, p. 6).

[Ki février 1618] = « Les petits comédiens du Marais jouèrent aussi « avec leurs machines leur pièce d'Orp/«?<r, qui est une belle chosi', <c et ne prennent plus que vingt sous au juirterre et quelqu'écu auj « loges, où premièrement ils )>renoicnt demi pistolc ». (t. i, p. 8).

[26 février 1650] — « Le soir, Leurs Majestés vont voir la comé- « die d'Andromède, jouée avec machines très belles <lans la salle « (Ih Petit Bourbon ». (t. i. p. 208).

est curieux de rapprocher T impression de M™« de Motteville, écho discret de la résistance à ce goût exotique, résistance qui rappelle celle dont nous avons été témoins à propos de ce que Ton a appelé à une époque bien rapprochée de nous « la musique de Tavenir».

« Nous ne vîmes alors, dit M™« de Motteville, que € d'agréables effets de la faveur du ministre. Pour € divertir la Reine et toute la cour, il fit faire des « machines à la mode d*Ilalie, et en fit venir des comé- € diens qui chantaient leurs comédies en musique. Ceux € qui s'y connaissent les estiment fort; pour moi, Je « trouve que la longueur du spectacle en diminue fort € le plaisir et que les vers, répétés naïvement, repré- € sentent plus aisément la conversation, et touchent plus < les esprits que le chant ne délecte les oreilles. G*est € mon sentiment ; d'autres ne l'approuveront peut-être € pas, mais il n'importe; cette diversité dans le goût est « ce qui plaît davantage dans la vie, qui fait que tout le € monde l'aime et que chacun y trouve son compte > (1).

Il existe une analyse de la tragi-comédie d'Orphée plus développée que celle de notre relation ; elle fut insérée par Renaudot dans sa Gazette ; elle peut môme suppléer, jusqu'à un certain point, au poème qui 'paraît n'avoir été jamais imprimé ; néanmoins la fa(,'on vive dont sont rapportées les impressions d'Plonoré II et son

(1) Mémoires de 3f- (le Motteville, «'dit. l»ctitot, tome II, p. 168.

admiration pour refifet des principales machines donnent â notre relation un caractère intéressant et nouveau. Notons en outre qu'elle fait connaître le sujet du prologue par lequel s'ouvrait la pièce, « Dunkerque assiégé^ attaqué et pris par les Français >, queRenaudot n'indique pas, et qu'ella complète encore par ses détails, ceux donnés par M"^^ de Motleville et par M^'* de Montpensier. On pourra comparer également avec ce« deux écrivains ce que dit noire narrateur de la salle machinée sur le théâtre où se donnait le bal qui suivait la pièce. C'est là que pendant une des fêtes de ce carnaval, Mademoiselle, l'ambitieuse fille de Gaston, avait figuré assise sur le trône, portant les diamants de la Couronne, ajant à ses côtés le jeune roi Louis XIV et le prince de Galfes, depuis Charles II, qu'elle put, ce jour-là, considérer comme deux prétendants entre lesquels elle aurait un jour à clioisiiir pour fixer une destinée devenue par la suite si différente de ses rêves (1).

(1) Voici la description que M"' de Motteville donne de la salle à propos de cette fameuse soirée :

« Le lundi (lundi gras de mars 1617) il y eut bal, qui se donna « sur le théâtre, dans une salle faite à machines, qui se plaçait en « ce lieu en un moment, ce qui parut la plus belle chose qui se pût « voir ; elle était dorée et faite par grands cadres avec des tableaux « qui, peints en perspective, étaient un agréable objet â ceux qui « occupaient Tamphi théâtre. Cette salle était aussi toute meublée « de sièges et de carreaux qui se trouvaient placés dans des niches «1 qui étaient tout autour, sans que la main des hommes parût y « avoir quelque part. Au bout d'en haut se trouvait un trône élevé a de quatre ou cinq degrés fournis de carreaux, de chaises à bras,

Le lendemain môme de cette représentation, Honoré II reprenait le chemin de Monaco.

Hyacinthe de Bressan, est tout aussi prolixe dans le récit de ce retour, que Vénasque Tavait été dans celui deTaller; sa relation est moins remplie de descriptions de fêtes officielles que la première ; en revanche elle relate une série d'épisodes sur les rencontres que le prince fit le long de la route. Notons en particulier celle de la comtesse d'Harcourt dont le mari était alors viceroi de Catalogne. Cette rencontre eut lieu dans une hôtellerie près de Nevers; le narrateur s*élend sur les marques de courtoisie réciproques que se donnèrent les deux illustres voyageurs qui s'associèrent pour tenir sur les fonts baptismaux l'enfant nonveau-né de leur hôte.

Le plus singulier incident est celui de l'inondation qui surprit le prince et sa suite à Tarare et l'obligea, pour pouvoir continuer, à prendre des chemins escarpés de 9iontagne. Signalons encore le passage à Avignon, enfin la singulière agression dont la galère qui portait

« et d'un dais au-dessus, de toile d'or et d'argent, avec de la « crépine digne d'un tel ameublement. Quatre gran<Is chandeliers « de cristal éclairaient cette salle, qui paraissait un véritable « enchantement et qui, dans nos jours, nous représentait le siècle « d'Urgande et d'Armide. Le Roi, pour faire civilité au prince de « Galles, ne se mit point à sa place, où il fit asseoir Mademoiselle, « qui, ce soir-là, était parée par les mains de la Reine dos pierreries « de la couronne, perles et diamants renoués avec des petits rubans « incarnat, noir et blanc. « [Mémoires de M'* de Motevilley édit. Petitot. tome II, p. 218.)

Honoré II fut l'objet de la part du gouverneur d'Agay, circonstance dans laquelle le prince montra un rée^ sang-froid et courut un véritable danger.

Parti de Paris le W mai, Honoré II arrivait à Monaco le !««• juin suivant.

Nous laissons la parole aux deux secrétaires Vénasque et Bressan, sans rien retrancher dans notre traduction de la forme amphigourique que les narrateurs donnent à leur relation, suivant les mœurs et le goût du temps.

^ ^•'rtdt

Relation du Voyage de Monaco à Paris

(Octobre-Novembre 1646)

par Charles de Vénasque

Le Prince avoit décidé de se rendre à la Cour saluer Leurs Majestés à roccasion de l*avènement du Roi à la couronne et de la régence de la Reine, aussitôt après la mort du Roi de glorieuse mémoire ; plusieurs incidents avoient retardé le départ, qui fut définitivement fixé au mois de mai dernier. L'arrivée de Tarmée navale de Sa Majesté se dirigeant sur Tltalie obligea Son Excellence i différer encore jusqu'à l'automne, par ordre même de la Cour, et sur l'avis des ministres qui jugèrent à propos que le Prince attendit dans sa place l'issue de l'entreprise.

Au commencement de Tautomne Son Excellence reçut du Roi des lettres l'invitant à faire la traversée de Monaco à Marseille sur deux de ses galères, qui viendroient le prendre à la fin de la campagne. Mais, cédant à son impatience de voir Leurs Majestés, et en prévision de la mauvaise saison, le Prince sacrifia la commodité des galères et hâta son départ.

Tout étoit prêt, et Ton attendoit sealement que Tétat de la mer permît au Prince de 8*embarqner, ce qu*il fit le mardi 23 du mois d*octobre, accompagué de M^*^ le Marquis son fils, sur ses felouques qui de?oient le débarquer à Cannes, où Tattendoient sn litière et ses chevaux.

Au début, le vent se montra favorable ; mais à peine le Prince fut-il sur le cap de Saint-Hospice, que le vent, devenant contraire, l'obligea â se diriger sur Villefranche, malgré les eff'orts, Thabilelé et l'énergie de ses marins.

A peine débarquée, Son Excellence fui saluée par le canon de la citadelle, et le gouverneur de la ville vint lui faire visite.

Le prince Maurice de Savoie, qui se tronvoif. alors à Nice, aussitôt informé de son débarquement, s'empressa d'envojerun de ses gentilshommes, ainsi que des chaises et des voitures, pour accompagner et porter Son Excellence et sa suite.

Son Excellence fit en personne ce qu'il avoit déjà fait faire p^ir un de ses gentilshommes, pensant ne pas toucher terre ; il offrit ses respectueux hommages à Son Altesse, qui le reçut à Nice dans un jardin. Les deux princes eurent une entrevue, où ils échangèrent des marques d'estime et d'honneur et dans des termes de civilité extraordinaires.

Le peuple éiait accouru et le gouverneur de la ville était venu à la rencontre avec nombre de personnes de marque à un mille hors de la eue. Il avoit fait tirer le canon à balle à l'entrée de Son Excellence dans la ville,

et lorsque les Princes se séparèrent, à cause de Theure tardive, il monta, avec plusieurs gentilshommes de Son Excellence, dans le carrosse qui devait nous conduire jusque sur les bords du Var, où nous arrivâmes à la nuit par suite du retard occasionné par le très grand empressement qu'on avoit mis à retenir Son Altesse à Nice.

Le Var, fleuve qui sépare la France de Tltalie et du comté de Nice, est très rapide ; il y avoit crue ce jour-là à cause des pluies; mais quel que fut le danger, Soa Excellence, comme les âmes grandes, chez qui la crainte n*existe pas, voulut le passer à la rame dans Tobscurité, pour pouvoir d'un trait arriver à Gagnes, ce qui fut impossible à cause de la nuit, de Télat menaçant du ciel et de la fatigue des porteurs du prince Maurice, pris pour aider les huit autres qui plioient sous le poids de la chaise ; en sorte que, grâce à un peu de lumière qui se fit à travers les ténèbres, ce ne fut pas peu de chose que de suivre, à Texemple des Mages, Tétoile qui nous conduisit enûu à Saint-Laurent au-delà du Var, première localité de France, dont on auroit pu embrasser le sol comme le fit Agamemnon de retour dans sa patrie, lorsqu'il se vit dans le port sain et sauf.

Ce lieu est renommé pour son vin muscat, mais est très peu important. Nous y passâmes la nuit comme nous pûmes; Son Excellence coucha dans la maison du bailli, qui fut off'erte parles consuls. A Taube du 20, et au moment du départ, nos chevaux et la litière arrivèrent ; elles étoient à Cannes, où nous les avions expédiés la nuit pour nous y devancer.

Nous allâmes déjeuner à Gagnes, baronnie de M. le marquis de Gorbons {i), très beau âef qui lui rend plus de dix mille livres de rente. Là, Son Excellence ât licencier les chevaux, les porteurs et les autres gens du prince Maurice, avec les marques de son habituelle libéralité, et partit le môme jour pour Cannes.

De passage à Antibes, le Prince reçut du gouverneur, du juge, des officiers de la garnison et des consuls, qui vinrent à sa rencontre, des preuves de grande distinction et de beaucoup d'affection. Le canon du fortin de la cité et celui de la citadelle se joignirent à ces démonstrations; de plus, le gouverneur, en compagnie d'autres officiers, accompagna le Prince jusqu'aux limites de son gouvernement.

De là, nous fûmes à Cannes. Le Prince fut reçu â la porte de Ja ville par les consuls en habit, avec salves, et invité de suite par les officiers de la garnison de l'île Sainte-Marpruerite, qui, en l'absence du gouverneur, prirent le mot chez Son Excellence pour celte nuit, et par l'abbé de Saint-Honorat, par lequel ensuite il fut accompagné, le malin suivant, 25, en compagnie des consuls à trois milles hors de la ville.

Ce môme jour, nous déjeûnâmes à l'hôtellerie du bois de TEsierel, pour arriver à FréjuS, dont l'évéque.

(1) Jean-Henri Grimaldi, marquis de Corbons et de Gagnes, avait été l'actif intermédiaire des dernières négociations de Richelieu avec Honoré II, qui avaient amené le traité de Péronne et i expulsion des Espagnols de Monaco, dans la nuit du 17 novembre 1641.

qui est seigneur de la ville « in partibus temporalibuê » , TiDt avec beaucoup de noblesse à la rencontre, trois milles en avant, dans la voiture môme de Son Excellence, qui l'attendait dans Fréjus depuis quelques jours, ne pouvant s'avancer davantage vers Monaco , le pays n'étant pas carrossable. Son Excellence descendit de litière, rendit ses devoira à Tévêque et ils entrèrent ensuite tous les deux dans le ^rrosse.

A la porte de la ville on tira des mortiers, faute de canons, et le Prince fut conduit à Tévèobé, où il fut logé avec M. le Marquis pour la nuit et grandement traité par cet évoque.

Fréjus est une ville placée dans la plaine nommée par les Latins : Forum Julii^ qui étoit vraiment le « marcbé de César ». Les ruines d'un colisée, du siège d'une vestale, d'aqueducs et de tant d'autres antiquités qui se voient, sont les imposants vestiges de la grandeur de ces héros qui ont joui de l'empire de toute la terre.

Le 26 nous partîmes de Fréjus; nous nous arrêtâmes â Vidanban pour déjeuner et au Luc pour coucher; partout reçus et régalés par les consuls avec grande courtoisie.

Le 27 nous arrivâmes â Saint-Maximin, terre fertile, et célèbre par les reliques de sainte Magdeleine, dont l'église appartient aux Frères de Saint-Dominique, qui ont aussi la grotte, à six milles au delà, dans la montagne, où cette sainte passa les trente années de sa pénitence, nourrie seulement par les anges. Le malin môme

da départ, le 28, le Prince fut entendre la messe dans cette même église et chapelle où repose cette sainte. Devant son autel et ses reliques on voit une très belle lampe d*argent donnée six ans auparavant parle Prince et qu'il fait entretenir pour qu'elle brûle continuellement. Après la messe, qui fut dite par notre chapelain, Son Excellence baisa et fit baiser à tous ia tète de la sainte qui se trouve dans june caisse en or, enrichie de perles et de pierres précieuses d'une valeur inestimable. Il baisa aussi la sainte ampoule; ainsi est appelé un très saint verre, sous lequel apparaît la terre ensanglantée du très précieux sang de Notre Seigneur qui, le jour anniversaire de sa mort, tremble et bouillonne en souvenir de la dernière action de sa vie. Dans un autre endroit Son Excellence baisa les bras, les os et les cheveux de la sainte et les reliques de beaucoup d'autres saints.

Ensuite, il monta en carrosse pour aller dans la même journée coucher à Aix.

M. le baron de Rians, qui fait le voyage avec Son Excellence, et quia l'intendance de ses affaires en France, étoit venu en voiture jusqu'à Saint-Maximin, avec quelques personnes de marque; et sur la route, en approchant d'Aix, nous en trouvâmes plusieurs autres à six milles de la ville : les présidents de Régusse, de la Roche et autres personnages remarquables par leur naissance et leurs fonctions et particulièrement monseigneur Mazarin, archevêque d'Aix, qui vint en personne à la rencontre du Prince avec son carrosse à six chevaux. Tous

Vj

descendirent de voiture et après les compliments, Son Excellence monta dans celle de Tarchevéque, et, passant hors des murs de la ville, sur lesquels étoient accourus bon nombre de gens, il vinrent descendre à révêché. Le Prince et le Marquis, pendant tout le temps que nous nous arrêtâmes à Aix, furent logés par Sa Seigneurie Illustrissime avec grande magnificence et toutes sortes de régals.

A peine arrivée^ Son Excellence alla chez M"»« la comtesse d'Alais, qu'il attendit jusqu'à son retour des vêpres. Pendant ce temps, un gentilhomme vint de sa part lui faire des excuses pour son retard, et peu après arriva la comtesse, qui reçut et conduisit le Prince dans ses appartements, où étoient beaucoup de dames de condition ; et durant deux heures ce ne fut que compliments et caresses des deux côtés, Tambition de ne pas être vaincu en matière de courtoisie étant réciproque.

De retour à rarchevôché, Son Excellence reçut en particulier les visites des présidents et des conseillers du Parlement en corps, de la Cour des Comptes en corps, des consuls en corps, et de toute la ville.

Le jour suivant, 29, Son Excellence fut invitée à aller présider au Parlement, en qualité de Duc et Pair de France, où il a, comme les autres, voix conclusive et délibérative. La cérémonie eut lieu dans Tordre suivant :

Nous arrivâmes à Theure exacte, avec un cortège d*un grand nombre de carrosses, au Palais et nous nous rendîmes en la grande salle. Ces messieurs du Parlement

envoyèrent quelques-uns de leur compagnie, vôtus de ronge pour cette cérémonie, recevoir le Prince â la porte de la chambre et Tintroduire seul, selon Tusage. Son Excellence, conduite dans la chambre basse, et assise â la place qui lui appartenoit, fut avertie de devoir la première prendre la parole. Elle n*étoit certes pas venue avec rintention de parler, mais à Timproviste elle ne manqua pas de faire, avec Texpression de ses sentiments, Tœuvre d*un bon orateur, avec le geste, la voix et des termes bien choisis qui captivèrent tout l'auditoire. Elle dit en substance les paroles suivantes : « Messieurs, je € ne me sens pas assez éloquent, ni assez préparé pour € parler en votre présence ; mais je suis très sensible et € reconnaissant de l'honneur que je reçois aujourd'hui « dans cette auguste compagnie. Ce que je ne puis mettre € dans mon langage, je le mettrois volontiers dans mon « bras, et je verserois avec satisfaction mon sang, si le € bien de l'Etat et de celai de ce corps en particulier € le réclamoient. Vous pouvez en être persuadés Mes- € sieurs, et, avec l'honneur que j'ai dans cette journée a de comparoltre parmi vous, qu'il me soit aussi donné « celui de vous voir assurés de mon dévouement et de « mon zèle. »

Le discours du Prince et ses moindres paroles furent recaellis avec empressement et applaudis.

Ceci âni, le président faisant les fonctions du premier, qui étoit absent, prit la parole, et, avec l'éloquence digne d'un pareil orateur, il parla de l'antiquité et de la graa-

deur des Ducs et Pairs de France, et des actions de Son Excellence, en particulier de l'acte glorieux par lequel il conquit sa liberté et secoua le joug insupportable de la domination espagnole. Il parla de l'obligation que la France lai devoit pour son entreprise hardie, et, plus que toutes les autres provinces, la Provence, à laquelle la forteresse de Monaco sert de boulevard contre Tinvasion, et qui peut dormir en sûreté sous la garde de son canon.

Cette cérémonie eut lieu en secrel, et, comme Ton dit, i huis dos.

L'assemblée vint ensuite dans la grande salle d'audience, où chacun siégea à la place qui lui étoit due. A ce moment on ouvrit les portes et la salle fut aussitôt remplie. Les présidents et les conseillers étoient vêtus de ronge poar un arrêt solennel qui devoit être prononcé. Le siience ayant été fait, le président de Régusse prit la parole pendant deux heures; avec une éloquence et une facilité admirables, il tint l'auditoire attentif sous le charme de sa parole: il prononça ensuite l'arrêt de la eaase dont il s'agissoit.

Le Prince, après avoir encore remercié la compagnie, qui raccompagna Jusqu'à la porte du Palais, monta en Toiture et retourna à son logis. L'après-midi fui employé à recevoir et à rendre des visites.

Le eomte d'Alais, qui se trouvoit à Marseille pour les affaires du Ck)n8ulat, arriva ce même jour, 29 ; il vint directement à l'archevêché pour faire visite à Son Excellence. Je vous laisse à penser combien fut grande l'allé-

gresse do ces deux princes qui vivent en si parfaite intelligence et qui désiroient se revoir réciproquement, et toutes les embrassades et démonstrations d'affection ; ma plume est impuissante pour l'exprimer (1). Je dirai seulement que le Prince fut vaincu, parce qu'il se fait gloire de l'être toujours par la courtoisie de M. le comte d'Alais, d'autant plus que l'arrivée de M™« la comtesse interrompit l'entretien. Le comte, en cédant la place à sa femme, se dirigea vers la chambre de l'archevêque, mais en réalité il se retira chez lui pour éviter toute cérémonie. Enfin, après le départ de M°>« la comtesse, le Prince se prépara et monta eu voiture pour aller chez le comte, d'où nous retournâmes à la nuit.

Le jour suivant, 30 du mois, on fit les préparatifs du départ d'Aix. Pour couper court à toutes les cérémonies qui avoient duré fort longtemps. Son Excellence monta en voiture et manda prendre des ordres de M. le comte et M<°' la comtesse d'Alais; mais ceci ne fut pa? le dernier acte do politesse, attendu que le comte vint dans un carrosse â six chevaux, avec les consuls de la ville.

(1) On sait que Louis de Valois^ comte d'Alais, fils du duc d'Angouléme et petit-fils de Charles IX et de Marie Touchet, avait été l'agent principal, avec le marquis de Corlwns, de la révolution qui fit passer Monaco du protectorat espagnol au protectorat français. Il avait, avec sa femme, représenté, en I6i3, le jeune roi Louis XIY et la reine mère Anne d'Autriche au baptême de Louis Orimaldi, le petit-fils d'Honoré II.

quelques présidents et bon nombre d*an(res personnages de marque. Il voulut à tout prix, avec ces Messieurs, conduire Son Excellence assez loin hors de la ville ; Tarchevéque n'y fut pas présent ayant dû rester au lit par suite d'indisposition.

Là où s'arrêtèrent les voilures, le Prince prit congé et s'achemina versLambesc, où arrivèrent les consuls et les officiers de son marquisat des Baux, et de la ville de Saint-Remy, qui y étoient venus pour rendre les premiers honneurs dus à Son Excellence et pour la régaler de vins excellents et d'autres rafraîchissements. Les autres officiers, partie sur la route et partie à Cavaillon, firent de môme.

A Lambesc, le Prince arriva de si bonne heure qu'il eut le temps de faire expédier une dépêche pour l'Italie, n'ayant pu jusqu'alors jouir d'un moment de liberté.

J'ai oublié de dire que le jour où Son Excellence s'arrêta à Aix, elle expédia un gentilhomme à la Tour d*Aygues, palais de campagne délicieux, pour accomplir ses devoirs de condoléances auprès du duc et de la duchesse de Lesdiguières au sujet de la mort de leur mère, que le Prince avoit apprise, peu avant son départ, par une ambassade faite auprès de lui par un gentilhomme envoyé de la part de ces mêmes duc et duchesse.

Le jour suivant, 31, nous passiîmes la Durance, lleuve très rapide, et nous allâmes coucher à Cavaillon, un des trois evêchés qui sont dans le comté d'Avignon, ville

délicieuse^ dont les campagnes environnantes fournissent à tout le pays des fruits excellents.

Le V novembre, fête de la Toussaint, Son Excellence, après avoir fait ses dévotions, partit de cette ville et, marchant à travers ces belles plaines du pays d'Avignon, arriva à Orange, qui est la principale ville de cette Principauté, partagée entre catholiques et hérétiques; c'est pourtant un évêché. Il y a une très forte citadelle, dont le gouverneur hollandais, préposé par le prince d*Orange, vint voir Son Excellence et prendre le mot pour le donner la nuit à la garnison. Il vint avec les consuls, le Parlement et les principaux de la ville, desquels Son Excellence reçut de grands honneurs.

Le jour suivant, jour des Morts, et 2« du mois de novembre, nous entendîmes la messe au lieu dit Mornas, du Pape, fameux par sa citadelle placée sur un rocher inaccessible, qui, du temps de Mc^ Dominique Grimaldi. vice-légat d'Avignon et gouverneur d'armes dans le pays, fit bonne résistance contre les assauts des protestants. Après la messe, que Son Excellence entend toujours volontiers chaque jour, nous allâmes déjeuner à Bollène, qui est au Pape, et coucher à Pierrelatte, la première terre du Dauphiné qui se trouve sur le chemin, et qui infailliblement aurait été. comprise dans le duché de Valentinois et le domaine de Son Excellence, si la ville, quelques années avant la donation de Sa Majesté ne se fût rachetée et faite royale ; elle dépend cependant un peu de notre Prince, puisque ses appellations en jus-

tice sont du ressort da sénéchal de Montélimar, qui l'administre au nom de Son Excellence. G*est une des premières villes du duché dans laquelle nous entrons.

Le jour même de notre arrivée à Pierrelatte arrivèrent le sénéchal, les officiers de justice et les consuls de Montélimar pour rendre leurs premiers devoirs et témoignages de leur déférence envers le Prince, comme nous trouvâmes, entre la Bollène et Pierrelatte, d'autres gentilshommes, ses vassaux, qui s*étoient avancés pour le recevoir.

Le 3 du mois nous partîmes de Pierrelatte pour aller à Montélimar, à 12 milles de distance ; et la journée restera mémorable pour les honneurs pompeux et les pluies très froides qui nous firent toujours l'honneur de nous accompagner.

Les officiers nous avoient laissés pour se trouver à rentrée de Son Excellence dans la ville, très grande, très peuplée. A moitié chemin depuis Pierrelatte, nous trouvâmes les consuls de la ville en habit, avec un gros de cavalerie et bon nombre d'habitants qui étoient venus au devant de nous, et qui fournirent une escorte de plus de 70 chevaux, presque un tiers de cette cavalerie.

Continuant la route, d'autres gentilshommes de la ville se présentèrent, en particulier le comte de Yir ville, gouverneur de la citadelle de Montélimar, confirmé en cette qualité par Son Excellence, accompagné de seigneurs et de la noblesse du pays, et ensuite la jeunesse sous les armes, avant à sa tête leur Prince^ que les

Romains appelloient « Princeps Juventutis >, qui fit de très bonne grâce et avec éloquence un discours au Prince. Il lui présenta toute sa troupe, de belle apparence guerrière, qui se fit entendre par des décharges de mousqueterie. Insensiblement, avec toute cette suite^ nous nous trouvâmes aux portes de la ville, salués d'abord par quelques pièces d*artillerie et des mortiers dont on se sert dans la citadelle et ensuite par la voix plus douce des consuls qui reçurent Son Excellence immédiatement avant d'entror sous la porte et sous un très bel arc de triomphe où, parmi tant d'autres, il y avait Tinscription suivante :

Celsissimo, obnërosissimoque Hbroi, Honorato Grimaldo, Dei Gratia Monœci Principi, Duci Valentinbnsi^ Francis pari, regiorum ordinum

BQUm TORQUATO , A GrIMALDO , PlPlNI FILIO , REGI^QUB DOMUS CIRCA SBPTINOENTBSIMUM SALUTIS ANNUM PRBFBCTO ORIGINEM bUCENTI , MAJORIIM VIRTUTIS .«MULATORI, AVIT^ IN GaLLUM FIDBI RBDINTEGRATORIy ANTIQUA MAJESTATB STRENUISSIME RBCUPBRATA, HiSPANORUM FICTA PROTECTIONE, VERAQUB OPPRBSSIONE FORTISSIME ESCUSSA, JURE SUO JURI Gallico ARCTISSIMO FŒDERE ADUNATO, CUNICULOSIS HOSTIUM CAPTIONIBUS PALAM FACTIS , TENEBROSIS ARTIBUS IN LUCEM EXTRACTIS,IbERICARUM FRAUDUM ARTJFICIBUS ELUSIS, GEST0RIBU8 JUSTA PŒNA AFFECTISy OMNIBUS SUBDITIS TAM BENEFICUS QUAM OFFICIO SIBI DKVINCTIS, OB FEUCISSIMUM ERGA GaLLIAM AMORBM , PATERNUM ERGA SUBDITOS AFFECTUM, MONTILI AdHEMARII SUBDITI IN ^STERNUM OBSEQUII MONUMENTUM SL\i£ CELSITUDINIS.

SERENISSIMO ET EXCELLENTISSIMO

PRINCIPI IIONORATO GRIMALDO

DUCI VALENTIXO. URBS MONTILIESSIS

Semideum clara deductus origine sanguis

Quern toties spondent Gallica fata niihi Princeps, Hispanis jamdudwn exercite faiis

FUctere quid dubilas ad meliora gradut/t /* nia egOf si nesciSf tibi nunc tractanda magisiro

Terra fui proavis hospita sepe tuis.

Ipsa ego Grimaldos décora alta Ligustidis orœ

Excepi, et propior sum vernata duces.

Tesiis ah Avenicis patruus, qui repulit aris

Tollere juratas fana, Deosque inanus, nie togœ, bellique potens, modo pacis obifMit,

Et modo gradivi munia laude pari.

Tu quoque atl astra viam tantos molire partes

Et quos ore refers, hos pietate refers.

On remarquoit sur la porte les armoiries du Prince, sculptées en pierre, que Ton y a placées depuis déjà longtemps. A rentrée de cette porte, la moitié de la ville était accourue et le reste s'était massé à droite et à gauche de la rue, les hommes sous les armes jusqu'à la maison du Prince. Les fenêtres étoient remplies de spectateurs des deux sexes.

Cette première cérémonie finie, nous pûmes descendre à grand*peine, à cause du grand concours de monde, à la maison du procureur ducal, préparée par les consuls pour la réception de Son Excellence, qui fut traitée, elle

et sa cour, par la ville, avec magnificence pendant tout le séjour.

Arrivé dans ses appartements, le Prince reçut en premier lieu les protestations de fidélité et de respect du sénéchal, chef de sa justice, eu compagnie des conseillers et des officiers qui adressèrent à Son Excellence de nouveaux discours. Vinrent ensuite le clergé et le corps des élus, qui sont les officiers établis dans plusieurs provinces de France pour l'assiette et la perception des impôts; enfin vint le ministre, directeur ou chef de la religion des huguenots tolérés à Montélimar et dans d'autres villes par les édits du Roi, et qui, en dehors de la question de religion, vivent avec les catholiques dans les mêmes idées politiques et civiles, animés d'un môme esprit, et fidèles â leurs Princes, ce qu'ils firent sentir solennellement au nôtre par un discours plein d'esprit et d'éloquence. Ils entrent dans le consulat de Montélimar et un des leurs est créé consul chaque année, avec deux autres du parti catholique.

Après la retraite de ceux-ci, vinrent les ordres religieux et les religieuses.

La journée finit au milieu des compliments et des discours, et je n'ai, pour ma part, en réponse à tant de paroles, de longtemps fait tant de « harangues » comme on dit en français.

Nous demeurâmes à Montélimar le dimanche et le lundi, 4 et 5 du mois de novembre.

Le dimanche, Son Excellence fut invitée par les

Jésuites â un sermon qui fut dit à la Paroisse (Grande Eglise). Le prédicateur prit comme sujet la participation de la puissance de Dieu dans le gouvernement des Souverains <it parla ingénieusement des actions de Son Excellence et de la plus grande, celle par laquelle Monaco fut délivré de la domination des Espagnols. Il représenta la gloire du Prince et ses sujets, heureux de respirer la paix et de sentir les effets d'un pouvoir légitime. Il parla des avantages de notre alliance avec la France, et réciproquement de ceux que la Franco reçoit à son tour de la jouissance d'une place aussi importante. Il exalta Tautorité et la grandeur de la maison de Grimaldi, et enfin il fut Tinterprète de la joie llu peuple, heureux de voir son Prince et de Tamhition de tous d*étre honoré de son affection.

Ce môme jour et les suivants furent employés à recevoir les compliments de quelques gentilshommes voisins et vassaux, des officiers et des consuls de la ville et des localités du duché : Buys, Crest, Grane, Sauzet, Savasse et autres, qui se rassemblèrent à Montélimar pour faire révérence au Prince et régaler sa table dans la mesure de leur possible. Ceux que nous vîmes le moins furent ceux de Romans que nous trouvâmes sur la route. En attendant, une grande pluie qui tomba continuellement pendant deux jours à Montcliniar, favorisa grandement ceux qui vouloient traiter Jes affaires ou présenter des compliments.

Nous partîmes le 6, en laissant tout le monde pleinemenr satisfait, au point que plusieurs vinrent, soit à cheval, soit à pied, bien loin hors de la cité, jusqu'au moment où ils furent congédiés par Son Excellence.

Nous arrivâmes ce jour à Lauriol, après avoir traversé plusieurs localités et villages de Son Excellence.

Le 7, nous passâmes le torrent de la Drôme, où le Prince lui-môme eut besoin de donner des ordres, à cause de la diôculté du passage, et nous allâmes coucher a Valence, très belle ville dont les murailles sont baignées par le Rhône qui vient de Lyon. L'Evoque en est le seigneur in temporalihus et spiritualibus^ si bien que, quoiqu'elle soit la capitale du duché dont Son Excellence porte le nom, le Roi ne put la lui donner. Le' Prince en retire cependant près de dix-huit mille écus , sur les péages de douane et les autres droits seigneuriaux delà ville. Nous y rencontrâmes Tintcndant du Dauphiné, qui y était de passage, et qui est en résidence â Romans. Il vint de suite auprès du Prince et le conduisit â la comédie, pour lui montrer les dames ; et le matin suivant, jour du départ^ il lui donna son carrosse pour le porter jusqu'à la rivière d'Isère, pour donner temps à celui de Son Excellence de se trouver de bonne heure avec le train au delà de l'eau.

Là, nous trouvâmes les juges, les officiers, les consuls et un grand nombre d'habitants de Romans, ({ui vinrent rendre leurs devoirs à leur seigneur; il y eut une particularité dans cette entrevue : soit qu'ils n*y fussent

pas préparés, ou bien qu*ils fussent intimidés par la majesté du Prince, au milieu du discours, leurs yeux se troublèrent et leur mémoire fit défaut. Mais ils y suppléèrent par le zèle et l'affection qu*ili mirent dans leur réception. Ils accompagnèrent Son Excellence jusqu'à Saint- Vallier, où nous fûmes le même jour.

Nous repartîmes le 9 pour Vienne, la plus ancienne ville du Dauphiné, archevêché et colonie des Romains, lieu d'exil de Pilate, où Ton voit encore sa sépulture ; dans la ville est son prétoire, et en dehors, à quelques lieues vers Valence, son palais. Quelques historiens disent qu'il était originaire de L^on et que, pour sa plus grande confusion, on l'avait envoyé en exil sur les confins de sa patrie.

En outre de son antiquité. Vienne est remarquable par les conciles qui y furent tonus, entr'autres celui de Clément V, dans lequel Tordre des Templiers fut aboli â cause de ses abus, vers Tan 1315 environ. Il faut encore citer les vestiges d'un amphithéâtre et d'autres pompeux et illustres restes de la grandeur romaine, ainsi qu'un beau pont tout en pierre, dont il reste deux arches rompues sur le Rhône. Le dôme [cathédrale] est miraculeux et a de la ressemblance avec celui de Milan.

M. le Prince reçut des honneurs extraordinaires des consuls de la ville, qui sont habillés de violet ; et partout où Son Excellence a passé il en a été de môme : d'autres ont joint des cadeaux aux discours.

Nous laissâmes Vienne le 10, pour venir à Lyon, éloigné de quinze milles.

Ce serait une entreprise téméraire de parler de cette yille qui, sans doute, est la première de France après Paris, la plus commerçante de l'Europe, que deux fameux fleuves, la Saône et le Rhône, divisent par moitié avec deux superbes ponts en pierre, et qui se joignent ensuite pour couler de concert, à la sortie de la ville, le long des collines et des plaines. Il suffira de dire que Tarchevéque de Lyon, aujourd'hui cardinal, frère du cardinal de Richelieu, est primat de France (en latin Oalliarum Primas)^ ce qui veut dire qu il est au-dessus de tous les archevêques et évoques. I..es chanoines de la cathédrale s'intitulent comtes de Lyon, dignité à laquelle ils ne peuvent être admis qu'avec la preuve de quatre degrés de noblesse du côté du père et de celui de la mère. Ce chapitre et cette dignité sont en vérité les plus aug'istes du monde par les conditions d'une si ancienne noblesse, dans laquelle le Roi et le duc de Savoie ne dédaignent pas d'entrer, puisque tous deux se disent chanoines et comtes de Lyon.

Le cardinal se préparoit à loger Son Excellence; il n'avoit appris son arrivée qu'au moment où elle alloit se mettre au lit à l'hôtellerie. Pourtant, Son Eminence le pressa tant de venir à l'archevêché, qu'à la fin le Prince se laissa au moins persuader d'aller y déjeuner le matin suivant. 11 du mois, ce qu*il fit avec monseigneur le Marquis, le comte de Beuil et le baron de Rians, ses compagnons de voyage; et ainsi s'évanouit le projet de partir à Taube.

Ils furent traités d*une façon rojale. Après le déjeuner Son Excellence s'entretint longuement avec Son Emi* nence et puis monta dans le carrosse qui Tatteudoitpour venir à la Bresle (1) éloignée de douze milles.

Le jour suivant, 12 novembre, nous partîmes de la Bresle, séjour qui avoit été si fâcheux pendant le premier Toyage, là où le Prince fut pris d'une goutte qui lui dura plus de huit jours, et nous arrivâmes à Tarare. La journée fut mauvaise; la voiture fut renversée sens dessus-dessous et la litière où setrouvoit Son Excellence alla de travers, mais sans accident, contre une paroi de rochers qui formoit Tun des côtés de la route.

Nous demeurâmes à Tarare, le jour suivant, 13^ les chemins étant impraticables et la pluie continuelle.

Nous partîmes le 14, et nous passâmes la montagne de Tarare pour venir à Saint-Symphorien, lieu situé à son sommet, et le 15 nous arrivâmes à Roanne, fin des routes par terre.

Ici Ton prend Teau jusqu'à Orléans, sur la Loire qui •ort par petits ruisseaux de la contrée du Forez. Elle ne devient navigable qu'à Roanne, où dans la même journée Son Excellence fit embarquer sur cinq gros bateaux, ses bagages, les chevaux et voitures et son train. Le sixième, qui étoit un petit bateau, fut destiné à M. le Marquis, pour avoir, avec quelques uns des siens, qui se mirent aux rames, le plaisir et le moyen de se livrer à

(1) L'Arbrcsle (Rhône).

— 8;sf —

la chasse surTeau; et sur le septième, le Prince 8*embarqua avec M. le comte de Beuil, le baron de Rians et ses principaux officiers et gentilshommes. Ce bateau était divisé en trois chambres tapissées, avec des fenêtres et un brasier pour le froid.

Le fleuve est d'ordinaire calme et de navigation facile; les deux rives sont bordées d'arbres de part et d*autre; à certains endroits il s'élargit, à d'autres il se resserre, laissant admirer une très belle perspective dé châteaux et de campagnes qu'il arrose; eil automne principalement, ou au printemps, il court doucement et lentement et va décharger ses eaux dans l'Océan où il débouche; il entre à Nantes en Bretagne; de la il devient plus rapide et tempétueux.

Dans cet apparat, nous partîmes de Roanne le .16, et nous fûmes aussi loin que le permit la brièveté du jour et la faveur du vent, de sorte que, pour le premier jour dd navigation, nous abordâmes dans un lieu misérable, appelé Diou par le nom (1), mais Diable pour le séjour. Il fallut camper pour la plus grande partie, ayant trouvé un logement pour les seigneurs et les antres principaux; il fallut nous contenter du strict nécessaire.

Le matin nous partîmes dès l'aube et nous allâmes à Nevers, où la route de terre passe sur un pont en pierre; nous passâmes dessous par eau. Nevers est lé duché du duc de Mantoue, par son père, qui le possédait

(1) Diou, canton de Dompierre (Allier).

lorsqu'il passa les monts pour recueillir la succession de TEtat de Mantoue. C^est une très belle et très grande vilie^ qui a un palais superbe par ses constructions, ses parcs, sesjardins, délices de la reinede Pologne (1), et son séjour habituel avant son couronnement. Il y a en outre de très grandes églises, et dans la principale on voit les tombeaux des ducs en marbres blanc et noir, avec des statues de grandeur naturelle et des inscriptions longues et curieuses.

Ije vent qui s'éleva ce jour montra quelque contrariété, mais il fut surmonté par les mariniers, à noire satisfaction; mais le jour suivant, 18, que nous partîmes au mépris de sa résistance, il nous fit courir du danger. Il ballotoif nos barques sur Teau comme sur une mer agitée et Ton avoit à craindre que les bateaux ne s'ouvrissent sous les vagues contraires et à cause de leur fragilité, car, n*ajant à lutter qu'avec Teau douce, ces bateaux sont ordinairement faiblement résistants; en sorte que, soit par crainte ou par réalité du danger, nous primes terre en un lieu dénommé Saint-Thibaud, situé au pied de la ville et comté de Sancerre, qui a mille sept cent gentilbommes vassaux et autant de (iefs dans sa dépendance. Il a été autrefois à la maison de Grimaldi, et possédé par les Grimaldi de Beuil, comme on le voit

(1) Marie-Louise de Conzague-CIèvcs, princcsso de Mantoue et de Nevers, avait épousé, en 164<),"W'adisIas, roi de Pologne. Devenue ▼cure, elle devait se remarier le 4 mars 1619 à son beau-frcre, le roi Jean Casimir.

8ur la généalogie (1); mais il est a présent possédé parle prince do Condé, qui Ta acquis par décret, il y a peu d'années, des biens du comte de Marans.

Le 19, nous allàmos à Gien, qui a un autre pont eo pierre et est une très grande ville, par un vent non moins contraire ; mais celui qui se rend compte du danger ne le craint pas.

Le 20, il fallut lutter toujours contre le vent avec les rames. Nous allâmes à Jargeau, mauvais logement, mais remarquable par un autre pont en pierre, et le 21, jour de Tapparition de la Sainte-Vierge, nous arrivâmes de bonne beure à Orléans, terme de notre navigation.

L'intendant du duché et pays, apprenant l'arrivée de Son Excellence, envoya de suite une voilure pour le prendre au port, la suite étant restée avec les cbevaux en arrière sur Teau, et, un peu après qu'Elle fut dans sa

(1) Cette origine commune des Beuil, comtes de Sancerre, avec les Grimaldi. Ixiron de Bcuil, au comté de Nice est imaginaire ; les Beuil de Sancerre sortaient d'une seigneurie de ce nom en Touraine. — On reconnaît là encore l'influence de la maréchale de Guébriant, qui, non contente de rattacher sa famille, les du Bec Crespin, aux Grimaldi, voulait donner une origine semblable à la maison dont était sa l)elle-sœur Jacqueline de Bucil, comtesse de Moret, la maîtresse d'Henri IV, qui avait depuis épousé René dli Bec, marquis de Wardes. - • Ces deux prétendues descendantes de>'aient figurer côte a côte dans la Genealogica Grimuldœ gentis arbor qui allait paraître pendant l'hiver de 1617 sous le nom de Charles de Vénasque Ferriol, secrétaire d'Honoré U et rédacteur decette relar tion de voyage. Mais cette généalogie avait été faite tout au mains en commun avec Jean Le Laboureur, secrétaire de la maréchale»

chambre â Thôtellerie, lui fit visite en compagnie d*autres personnes de marque.

L'aprôs-midi fut employée à une comédie française, mais plaisante, que Ton joua uniquement pour distraire Son Excellence, et les comédiens ressentirent les effets de sa générosité.

Je parlerois volontiers d*Orléans si cela ne me paraissoit superflu ; chacun sait que cette ville a toujours été attribuée et assignée en domaine pour les fils de la maison royale ; les premiers rois Tavoient érigée en jroyaume.

La ville est une des principales de France, aujourd'hui possédée par le duc d'Orléans, oncle du Roi, qui en porte le titre, comme ont fait beaucoup d'autres membres de la famille royale depuis de longues années. Il y a une université et une église principale appelée Sainte-Croix, à cinq nefs, en partie détruite par la rage des Anglais qui étoient sur le point de s'emparer du ps^ys et de subjuguer tout le royaume sans le secours yraiment divin d'une amnzone que les historiens appelleni € la Pucelle d'Orléans » et qui s'éleva de la condition de gardienne de troupeaux à celle de conductrice d'hommes, et môme d'un Roi, auquel elle sauva sa couronne, alors que laissant le fuseau pour l'épée, au moment d'une situation désespérée, elle tailla en pièces l'ennemi et remit Charles VII sur le trône. On y voit sa statue en bronze et de grandeur naturelle au milieu du pont en pierre sur le fleuve, et de l'autre côté celle du Roi, en bronze aussi.

Nous partîmes d'Orléans par voie de terre, et notra coachâmes â Tourj, bon logement; la journée fut très froide. Le 23 nous fûmes à Etampes, ville ouverte, mais grande et très longue, duché de M. le duc de Vendôme ; le 24, à Lonjumean, appartenant au marquis d*Effiat à cinq lieues de Paris, où nous arrivâmes le 25.

Mais il fallut d*abord visiter le palais superbe de Chilly qui est très proche, à main droite, en allant vers Paris, et qui est une propriété de ce seigneur, qui, pour cela, prend le titre de marquis de Chilly et de comte de Lonjumeau.

Ce palais de campagne est un des plus beaux que l'on pnissd voir, magnifique par ses constructions, tout en pierres de taille, délicieux par ses jardins remplis de fleurs et de fruits, ses parcs et bois avec des chasses nombreuses, ses canaux et ses allées à deux rangées d'arbres qui se trouvent sur une colline et qui méritent la plus grande admiration. On entre dans le palais par un pont-levis, dans une basse-cour double, où se trouvent d*un côté les offices et les logements des gentilhommes, et de Tautre les écuries vraiment royales et spacieuses. Dominant les deux basse-cours, on voit le château â quatre grands pavillons qui servent d'appartements, placés sur les angles du corps de logis, au milieu duquel s'élève un dôme ceint de galeries en fer, peintes en blanc, comme il j en a d'autres sur le sommet des pavillons en longueur et en largeur. On entre par un autre pont-levis dans la cour d'honneur du

pa]ais, très commode, rempli d'ornemenls d*or et de riches tapisseries et où le Roi, avec toute sa cour, peut très bien se loger. Mais ce qui m*a grandement étonné a été de voir autour de cet édifice de nombreux palais pour MM. les intendants des finances du Roi, qui produiroient grand effet bâtis autre part, mais qui là, â cause de la grandeur du château, ne ressemblent qu*à de simples appartements.

Le maréchal d*Effiat, père de M. Le Grand, le malheureux favori du roi défunt, qui étoit alors surintendant des finances, fit construire cette œuvre vraiment digne d*un roi et obligea tous les intendants, ses subordonnés, à en construire un pour chacun, afin de grouper autour de lui tout le conseil des finances.

En somme c*est le lieu le plus délicieux et le plus beau que Ton pui^jse voir.

Au sortir de ce palais, on découvre des allées à double rangée d'arbres, dans lesquelles la vue se perd et l'imagination se trouble. Son ExcdUence s*y arrêta quelques heures et y jouit de la promenade dans les jardins et de cette belle vue; elle fut régalée de fruits du pays par M. de Brisacier, intendant delà garnison de Monaco, qui ayant appris à Blois, dans sa demeure, le passage du Prince à Orléans, vint à Etampes dans In nuit et le rejoignit avant Chilly, avec la pensée de loger Son Excellence avec sa cour dans la maison ou petit palais qu'y possède M. son frère, premier secrétaire de M. le comte de Brienne, premier secrétaire d'Etat; mais Mon-

seigneur voulut demeurer tout son temps à Lonjumeau, se réservant cependant de voir cet endroit en passant, comme il fit.

La curiosité de Son Excellence ainsi satisfaite, nous entrâmes dans Paris le 25, à Theure 20 d'Italie; et Son Excellence descendit à Thôtel Saint-Luc, où elle avait été logée autrefois.

Le jour suivant, le Prince res'a retiré pour prendre un peu de repos après un voyage aussi long que fatigant, et aussi pour avoir le temps de se présenter, avec sa suite, en habit de deuil à la Ck)ur, qui Ta pris par suite de la mort du prince d*Espagne (1).

Le deuxième jour, sur le tard, Son Excellence alla incogniio,^par une porte de derrière, chez M. le cardinal Mazarin, dans le Palais Royal, où Son Eminence est logée. Les démonstrations de joie et les caresses que M. le Cardinal fit au Prince furent grandes, et après ravoir assuré du dés^r que la Reine avoit de le voir et de Tesiime et de Taffeclion dont Sa Majesté Thonoroit, il lui offrit sa maison et tout son crédit pour en disposer à sa guise.

Le jour suivant, Son Excellence put vérifier ce que lui avoit dit Son Eminence, par le gracieux accueil que

(1) Il était né du mariage de Philippe IV avec Elisabeth de France, fille de Henri IV ; la fille issue de la même union, fut Marie-Thérèse, femme de Louis XIV.

lui fit S. M. la Reine qui le reçut dans son cabinet intime où se trouva le duc d*Anjou, et avec toutes sortes d'honneurs, d'estime et de faveur.

L'entretien fut long, et quand Son Excellence lui présenta Monseigneur le Marquis, la Reine lui répondit en riant : € Vous plaisantez, ce n'est pas votre fils, c'est

< votre frère.» Sa Majesté passa à beaucoup de discours, tantôt parlant de Tétai, de la personne du Prince, de sa santé, de son voyage, tantôt de nos heureux succès en Italie; et sur ce point elle lit un gracieux discours :

€ Ne savez-vous pas, dit-elle au Prince, que lorsque

< les nôtres se furent retirés de devant Orbilello, on disoit € aux Français à Rome : € Mossiù à Orbilello ! > mais € maintenant on pourrait dire aux Espagnols : « Senoies « â Porto Longone. >

Le Prince, craignant de trop retenir la Reine et voulant prendre congé pour aller chez le Roi, apprit de la bouche môme de Sa Majesté qu'il étoit sorti; aussi, il s'arréla à faire d'autres visites, t*t à son retour au palais, il fut de nouveau dans les appartements de la Reine, où il trouva enfin le Roi.

Le Roi embrassa tendrement Son Excellence et Monseigneur le Marquis, et puis, reprenant sa gravité, qui, sans affectation, lui pareil propre et naturelle à cet âge aussi tendre, il écouta longtemps avec attention les paroles de la Reine et du Priuce. On parla encore des choses d'Italie et puis on commença â s'occu[)er des enfants.

La Reine aime grandement à jouer avec eux. Le duc

d'Anjou est beau et finement spirituel et de caractère gai à tel point qu'il occupoit toute la compagnie ; mais le Roi est le plus beau, comme le plus grand prince du monde. Il connoît déjà et sait faire son rôle de roi. Son regard est résolu el|ses paroles démontrent de la fermeté, de la saillie et de la générosité. Le goQt dans ses divertissements reste toujours royal.

On découvroit sur le visage de la Reine une joie extraordinaire, sur celui du Roi la grâce et la majesté; lorsque notamment la Reine et le Prince lui demandèrent s'il se rappelait Tavoir vu autrefois, il répondit avec intrépidité.

Quant à M. le duc d'Anjou, c'est un vrai plaisir que de l'entendre parler, ne laissant passer aucune occasion de s'exprimer sensément au milieu des plaisanteries; ainsi il disoit à la Reine qu'il vouloit être roi comme son frère, et il lui demandoit si elle pouvoit lui donner comme femme l'Infante d'Espagne, qui n'avoit pas de frères, pour satisfaire son ambition (1). — Ne pensez-vous pas que la plaisanterie soit de conséquence?

Le Prince éloit fatigué d'être resté debout si longtemps, mais il ne trouvoit aucun moyen de laisser ce lieu s i) ùjolisuooi de toutes les délices.

J'ai omis de dire que le soir où Son Excellence alla cbez Son Eminence^ il fut aussi chez M. l'Archevêque

(1) Il s'agit de Marie-Thérèse, qui devait devenir la femme de Louis XIV — Philippe IV se remaria en 1649 avec Marie-Ânne d'Autriche qui le rendit père de l'infant qui devait être Charles II.

d*Aix« son frère, parti après nous de cette ville, mais arrivé auparavant. Il y trouva, sans la connaître, M*"' la Princesse Préfète et sa fille (1) avec lesquelles, une fois entrée. Son Excellence fit ample connaissance, a tel point que celle-ci sembla toute disposée à accepter Tofire faite par le Prince de passer à Monaco à son retour en Italie. J'en conclus que les réserves du début firent de suite place aux bonnes relations, d'autant plus que le jour suivant le Prince Préfet vint chez le Prince, qui rendit lui-même la visite à tous les denx dans leur maison, où Son Excellence fut reçue avec les meilleurs honneurs qui soient en usage à la cour de PVance, et propres à ce prince et à cette princesse, qui déjà, dans la maison de Tarchevôque, Tavoit remercié de Taccueil gracieux qu'elle reçut à Menton de ses sujets, lorsqu'elle y passa sur la galère qui la porioit en France. Son Excellence ne manqua pas de lui exprimer ses regrets et la peine qu*il avoit alors ressentie qu'elle ne fût pas venue descendre dans sa maison à Monaco.

Après ces premières visites, le Prince a visité le duc et la duchesse d'Orléans, les princes et princesses et les autres ministres. Il a été toujours revu avec tant de marques d'estime et d'honneur qu'il me parait dilficile de le rapporter.

(1) Anna Colonna, femme de Thadée Barberini, piince de Palestrina, préfet de Rome^ qui s'était retiré en France avec ses deux frères, les cardinaux Antoine et Fran(,-ois Barberini, après l'élection d*Iimocent X.

Chez lui c'est un continuel concours de visiteurs et de foule; il est vrai que notre train fait très belle figure et que tout Paris en parle avec admiration, surtout du premier carrosse du Prince, qui est le plus riche et le plus somptue'ix qui sévit dans cette ville (1).

M^^ la maréchale de Guébriant, qui parle sans cesse 4es délices et des somptueux appartements du palais de Monaco, de la beauté de la place, de la gentillesse et de la courtoisie de M™« la Marquise, étoit venue hors Paris avec un grand cortège à la rencontre du Prince; mais nous arrivâmes à Paris plus tôt qu'elle ne le pensoit, et par un autre chemin, ce que le Prince fit pour éviter le bruit et les manifestations à son arrivée.

A ce moment, le prince de Gondé est venu visiter Son Excellence.

Ici se termine l'itinéraire du voyage d'Honoré II de Monaco à Paris, rédigé, ainsi qui nous l'avons établi, par son secrétaire français, Charles de Vénasque Ferriol. Nous avons dit que la relation du séjour à Paris et du retour, qui fait suite, est de la rédaction de l'autre secrétaire du Prince, Hyacinthe de Bressan].

(1) Nous publions plus loin^ page 131, le curieux devis stipulé par devant notaire le 30 juin 1616 entre le fondé de pouvoirs d'Honoré II et Adrien Gênée, carrossier de la Reine.

Relation de la fin du Séjour à Pans

et du retour à Monaco

(Janvier-Mai 1617)

par Hyacinthe db Bkbssan

Le séjour de Paris, qui se prolongea pendant environ six noois, fut pour le Prince, Toccasion d'une suite continuelle de faveurs et de grâces de la part de Leurs Majestés, des princes, des minisires et de toute la cour.

Ce temps eût été aussi heureux que glorieux, si, pendant deux mois, des attaques de goutte et de gravelle n*ayaient sérieusement atteint Son Excellence et ne Peut privée des délices de la ville et delà cour la plus célèbre de l'Europe.

La maladie n'a cependant pas empêché Son Excellence de voir ce qui se peut s'admirer de beau, de curieux, de superbe dans Paris et dans les environs, et de régler heureusement ses intérêts, particulièrement parTaugmentation des droits du duché de Valeutinois et de très nombreux avantages sur le péage royal de Valence.

Le Prince a reçu, en outre, de nombreuses grâces de Sa Majesté pour assurer la sécurité et la perpétuelle

subsistance de la garnison de Monaco, par des privilèges sur les douanes de Provence et de Languedoc; il a encore obtenu quatre habits de Tordre de Saint-Michel pour quatre gentilshommes, et des charges de conseiller et secrétaire du Roi, gentilhomme de la Chambre de Sa Majesté, chapelain et médecin du Roi. Il a de plus obtenu une abbaye de quatre à cinq mille écus de revenu, la première à vaquer en France, avec faculté, pour le possesseur, de la résigner à un autre titulaire. Enfin le privilège d'exiraire do France toutes les provisions nécessaires pour sa maison, même en temps de prohibition des traites, sans paiement d'aucuns droits, et le même privilège pour tous ses sujets, en payant seulement ce que payent les naturels français.

Il reçut en même temps la donation de douze canons de bronze et auUnt de fer. Il obtint, enfin, nombre d'autres marques de Taffection, de l'estime et de la bienveillance de Leurs Majestés, et surtout le commandement d'une escadre de galères, devant résider dans le port de Monaco, pour t( utes les néci^ssités du service du Roi et du Prince, notamment pour faire valoir son droit, pour lequel a été conclu un traité solennel entre Sa Majesté et Son Excellence, ce qui a été l'occasion de faire toutes les commissions et brevets nécessaires audit commandement, avec pouvoirs extraordinaires.

Monseigneur le Marquis, fils de Son Excellence, voyant ces affaires conclues avec pleine satisfaction, et

constatant qu'il ne restait au Prince son père que les visites de la cour pour s*en retourner à Monaco, impatient de voir madame h Marquise son épouse, qu'il savait quelque peu indisposée, après avoir pris congé de Leurs Majestés, des princes et des ministres, partit de Paris en poste le 8« d'avril, sur io tard, accompaj^iié seulement d'an gentilhomme et d'un valet de chambre. Il arriva heureusement à Monaco en sept jours, surprenant son épouse en voyageant sous le nom d'un courrier expédié de Paris. Cette feinte fut d'autant plus sensible à Madame la Marquise qu'elle lui permit de voir plus tôt celui qu'elle aime et révère le plus au monde.

Nous restâmes à Paris avec l'intention d'y passer les jours saints de Pâques et do partir immédiatement dans l'octave; mais ces projets no purent avoir d'elfet, â cause dos visites d'adieu â faire à Son Excellence le Nonce, aux ambassadeurs, ainsi qu'à plusieurs grnnds personnages, et aussi par suite des banquets, des cumédies et autres divertissements qui repoussèrent le départ jusqu'au 1" mai.

Son Excellence fut invitée à visiter Grosbois, maison de campagne de monsieur le duc d'A^ngoulùnie, distante de Paris de quatre lieues. C'est un séjour remarquable, embelli par ses bois, ses parcs, ses chasses et autres délices, où elle fut reçue par M""* la Duchesse, dout la beauté et la vertu sont renommées. Le duc était retenu au lit par la goutte. La réception fut si aimable

et si pleine de démonstrations d'amitié que le Prince s'en revint des plus satisfait.

Cette fête fut le début d'autres données au Prince dans les derniers jours qui précédèrent son départ.

La première lui fut offerte par M°»« la maréchale de Ouébriant, de la maison de Crespin, descendante des Grimaldi, comme on peut le voir dans la généalogie imprimée cette présente année à Paris. A ce banquet très délicat furent invités, avec le Prince, plusieurs autres chevaliers de l'Ordre, des secrétaires d'Etat, des dames, des grands seigneurs qui, pour ne pas le céder à M"« la Maréchale dans l'attachement et l'estime qu'ils portent à Son Excellence, voulurent aussi le traiter séparément, comme le fit, le 28 avril, monseigneur le comte de Ghavigny, ministre d'Etat, et son particulier ami. Le palais de ce seigneur peut se dire l'un des plus grands *et des plus beaux de Paris par le nombre des appartements, des chambres et des jardins. Il est superbement meublé; on y admire surtout le riche cabinet de M™<^ la comtesse, où le Prince, conduit par elle avant de dîner, admira le nombre des grands vases, des joyaux, des agates, des jaspes, des cristaux de roche, des lapislazzuli et d'autres pièces d'une valeur inestimable. Le repas fut des plus somptueux et se fit remarquer par la délicatesse des mets, la richesse de la vaisselle, des vases^ des urnes, des conques et des autres grandes pièces dorées qui ornaient merveilleusement les crédences et les tables.

Après le dîner, la compagnie entra dans Tappartement des Bains, où Son Altesse put jouir pendant quelques heures de la conversation des dames et des grands seigneurs invités.

Les dames de Paris lui sont apparues d'un commerce charmant ; elles s*habillent à la royale, e^, quoique le sexe soit par lui-même et partout éloquent, à la cour de France, plus qu'ailleurs, elles parlant avec une élégance et une très grande facilité, en sorte qu'après avoir satisfait son appétit, on ne peut jouir d'un aliment plus délicat que celui de celte conversation.

Pour en revenir à des choses plus graves, le matin suivant, 20- d'avril, le Prince reçut invitation à dîner de Monseigneur le cardinal Mazarin dans son propre palais. Son Emiuence, qui lui envoya un de ses gentilshommes, voulut faire connaître à cette occasion la véritable affection et la haute estime qu'elle a toujours eue pour Son Excellence. Malgré ses grandes occupations et la charge qu'elle a du gouvernement d une si grande monarchie, qui ne lui laisse aucun moment de libre, elle a cependant toujours saisi les occasions de traiter longtemps et confidentiellement avec le Prince, qui a pu connaître en ces entretiens, et en diverses conférences, la loyauté et la sûreté de ses généreuses pensées et la haute intelligence qu'il met dans toutes les affaires; en sorte que Son Eminence a publiquement montré la confiance que Leurs Majestés professent pour la personne du Prince.

Le banquet fut des plus superbes; M. Ugo Fieschi, arrivé depuis quelques jours de Gênes, et beaucoup de grands seigneurs de France y assistèrent.

Son Eminence assura particulièrement le Prince, au nom de Leurs Majestés, qu*il pouvait s'attendre toujours aux plus grandes marques de leur estime, de leur affection et de leur bienveillance.

Pour sa part, il combla Son Excellence de marques d*bonneur et de bonnes grâces, lui faisant voir lui-même^ après-dîner, son palais, superbe par son arcbitecture et par ses galeries, mais plus encore par les meubles, la bibliothèque, les tapisseries, les statues, les peintures^ Targenterie et autres raretés.

Après la visite du palais, que Son Excellence avait déjà vu par Tintermédiaire des gardes-robe de Son Eminence, qui en ont la charge, et auxquels elle avait fait sentir les effets de sa libéralité, le cardinal, logeant ordinairement au Palais Royal, Son Excellence monta en carrosse, jusqu'auquel monseigneur le cardinal l'accompagna, avec beaucoup d'autres seigneurs, et particulièrement avec son maître de la chambre, qui avait ordre de le conduire au Palais Royal, où se devait représenter la fameuse tragi-comédie à^Orfeo en musique, exécutée par d'excellents musiciens italiens, qu*on avait fait venir en poste, à laquelle Son Excellence n*ayant pu jusqu'alors assister par suite de ses indispositions, elle avait été cette fois particulièrement jinvitée par M. le cardinal.

La cariosité du public, déjà réuni en foule pour voir cette représentation, et l'heure tardive rendirent un peu difficile rentrée; mais le renom du Prince, qui a toujours trouvé à la cour des marques de respect, et qui, par ses nobles manières et sa générosité, s*est étroitement acquis les cœurs et les esprits français, contribua à lui faire ouvrir le passage, pour être conduit par les officiers des gardes du Roi à la place qui lui avait été préparée, tout prés des sièges royaux.

Leurs Majestés ûrent presqu'aussitôt leur entrée, accompagnées de la reine d'Angleterre, du prince de Galles, son fils, du duc d*Ânjou, de Mademoiselle, fille du duc d'Orléans, de beaucoup d'autres princesses, duchesses et dames principales, et de Son Eminence.

A ce moment ou vit prendre place l'ambassadeur extraordinaire du Danemark (1), arrivé depuis quelques jours à Paris pour remercier Sa Majesté de sa puissante médiation pour l'ajustement de son roi avec la couronne de Suède. Ce personnage, parut dans l'assemblée avec une physionomie vraiment allemande, portant un habit de velours noir, long comme celui d'un sénateur, et tenant une grosse canne garnie d'argent. C'est un homme de grande stature, de cheveux roux, qui parle

(1) ComifiXy comte d'Ulfeldh, époux de la comtesse Eleonore, flUe de Christiem IV de Danemarck et de Christine Munk « de ces « filles d'ane femme qu'il épousa comme une femme de con- « science », dit Tallcrmant des Réaux. (Voy. édition P&ris- Momnerqué, t. iv.p. 413, Historiette d'Avaux). \ !

très bien le français et beaucoup d'aulres langues, et porte au cou le cordon bleu avec Tordre de ce royaume, dénommé de l'Eiépbant d*Or. II amenait avec lui, dans ladite assemblée, sa femme, personne d'une forte corpulence, mais belle, fille du roi de Danemarck, qui portait en tète un petit chapeau noir, garni de riches perles qui ne la déparaient pas. Il avait également ses deux fils et une fille d'une grande beauté. L'un de ces jeunes gens, ne pouvant supporlt-r la chaleur qu'occasionnait la roui* titude des assistants, perdit un moment connaissance ; mais, porté par ordre de Sa Majesté la Reine, par le sieur de Sainctot, maître des Cérémonies, à l'air, il se remit immédiatement.

Go fut là le premier spectacle qui fut donné à l'assistance; l'attention fut ensuite tout entière à l'ouverture de la leprésentation qui débuta par le prologue : Dun* kerque assiégé^ attaqué et pris par les Français >. Le camp, le pavillon rendaient admirablement la scène, que releva davantage encore l'arrivée de la Victoire, portée sur son char, au milieu des nuées, qui, après la prise de la place, chanta d'une voix très douce un chant de triomphe en pénétrant dans la forteresse par dessus les murailles.

Il serait trop ditficile et trop long de raconter toutes

es particularités de ce magnifique spectacle; il me

suffira de dire qu'Orphée le commença avec un chant si

suave et une pompe telle qu'on vit dès le commence-

metit combien le succès était assuré. L^exécution en

réussit de façon à provoquer une très grande admiration TÎe la part des assistants. En fait, pour faire bref, les machines furent superbes. Vénus apparut, portée snr lés nues, accompagnée des amours; descendant insensiblement du ciel, elle arriva sur la scène, richemeut vêtue, et resta avec quelques amours sur la terre. La machine qui l'avait amenée disparut alors, avec les autres amours remontant à leur demeure céleste. Puis le Jardin du Soleil s'ouvrit à TOrienl, entouré d'uno balustrade transparente qui, avec les lumières roses posées derrière faisaient un merveilleux effet. Le Soleil lui-même, porté avec son char sur le Zodiaque, s'avança jusque sur la scène, où il termina son cours.

Les autres machines, celles des déesses, celles des amours volant et s'entrecroisant, celles des apparitions aériennes, réussirent merveilleusement. Sur terre, les changements de scène furent étonnants : les perspectives des jardins, les avenues, \e?^ palais, etc., mais surtout la représentation de la mer et des enfers, la mort d*Kuridyce se présentant à Aristée pour obtenir de lui la descente d'Orphée aux Enfers, qui attendrit Fluton, Proserpine et tous les animaux, les rochers et les arbres par le charme de sa lyre. Mais, ce qui fut surtout admiré, ce furent les ballets qui servaient d'intermèdes, si bien appropriés à la représentation ; celui do la chaconey à l'espagnole, fut surtout apprécié de l'assistance, celui des amours, avec Vénus et Junon, celui des torches enflammées pour le mariage d'Orphée et d'Euri-

djco, des diables et de Pluton, des bacchantes et de Bacchus, qui étaient réglés avec une telle perfection qu*il ne se pouvait voir rien d*exécuté avec plus de goût, surtout lorsque Jupiter avec les autres dieux, apparaissant dans le ciel sur une grande gloire machinée, célébrèrent ensemble la lyre d'Orphée.

La mémoire me manque pour rapporter tant de choses qui furent admirées et pour donner une idée de la grandeur de Toeuvre dont la dépense monterait, à ce qu'on dit, à cinq cent mille livres.

Rappelons enfin, sans pouvoir nous y étendre davan* tage. le nombre des personnages et les riches vêlements, si bien assortis qu'on n'a jamais rien vu de mieux ajusté.

Après la tragi-comédie, on vit la scène se transformer ponr représenter un belle salle avec un trône orné de baldaquins de toile d'argent et bleue pour le Roi. Il y avait tout autour des banquettes et des coussins disposés pour un bal que Sa Majesté manifestait le désir de vouloir ouvrir, car Elle danse a merveille; les violons, au nombre de 24, étaient même en place sur une grande machine au bas delà scène; mais l'heure tardive, de presque minuit, et la volonté de la Reine s'opposèrent aux jeunes désirs du Roi.

Pendant la tragi-comédie, Son Excellence, qui se tronvait voisin des sièges du Roi et de la Reine, fut très souvent entreteuue par Leurs Majestés au sujet de la représentation, et fut de leur part l'objet de millo attentions ei faveurs.

Le jour suivant, dernier d'avril, et veille de notre départ, le Prince fut invité à dîner par Mer le comte de Brienne, premier secrétaire d'Etat, son ami particulier. Il fut traité de la façon la plus splendide et délicate, en compagnie de nombreuses dames et grands seigneurs de la cour. Mais avant ce dîner, Son Excellence alla recevoir les dernières instructions de Son Eminence, avec laquelle elle resta un grand moment ; et puis se sépara, après en avoir reçu mille embrassements et caresses, et des marques infinies d*une parfaite estime et d'une entière confiance.

L'heure était trop tardive, et Leurs Majestés étant à table, il fut convenu que le Prince attendrait après le diner pour prendre son dernier congé, ce qui eut lieu dans la forme suivante :

A l'entrée de Son Excellence dans les appartements de la Reine, Ms^ le Cardinal, qui en sortait, le conseil finissant à qe moment. Taborda , et, retournant en arrière, voulut se trouver présent avec le Prince près de Sa Majesté, à laquelle il rendit plein témoignage du zèle et de la fidélité du Prince, exagérant ses services de telle façon que la confusion de Son Excellence, en présence de telles louanges, ne fut pas moindre que l'honneur qu'il ressentit de si précieux offices.

Son Eminence s'éiant retirée. Son Excellence resta avec la Reine, qui, voyant son désir de saluer le Roi, fil elle-même demander Sa Majesté, qui jouait dans une chambre voisine, et Tayant fait venir devant Elle, et

J.it:-ïi^fci ?-.--- - •

après le compliment du Prince, prit la parole en ces termes : « Le Roi mon fils, et moî, sommes bien sûrs de

< votre affection et de votre fidélité envers cette cou- « ronne; et comme je garde un souvenir particulier « des grands services que vous avez rendus el que vous « rendez journellement, je ferai en sorte que mon fils « ait toujours et conserve les mômes sentiments, pour « ne s*en jamais éloigner, et pour vous rendre, à toute

< occasion, les plus grandes preuves de notre gratitude « et de notre inclination. En môme temps nous vous

< souhaitons bon et heureux voyage ».

Les louanges d*un grand prince sont les plus grandes récompenses que peuvent obtenir la vertu, et ces paroles, précieusement recueillies, sont de nature à augmenter le respect et l'estime envers le Prince. Leurs Majestés ne pouvaient en parler plus glorieusement, aussi bien que de l'affection qu'elles lui portent, et le Prince ne pouvait pas désirer davantage.

Son Excellence vit ensuite le dilc d'Anjou et, en sa présence, la reine Tentretint un moment de divers sujets, notamment de ce voyage, lui demandant encore son sentiment au sujet de la tragi-comédie de la veille, et si en Italie il avait vu quelque ctiose de semblable. Il était bien juste que le Prince fît connaître à Sa Majesté ce qui pouvait l'intéresser à ce sujet, mais il l'était surtout qu'il assurât n'avoir jamais vu aucune représentation qui pût être comparée à celle d'Orphée, d'autant plus digne d'admiration qu'elle satisfaisait si pleinement un si grand Roi et une si auguste Reine.

Lo Prince se retira heureux, satisfait et comblé de grâces. Il revint à son hôtel afin de donner l^ordre du départ pour le lendemain.

Ici, je ne veux avoir garde d'oublier que Son Excellence, le samedi des Rameaux, étant allé au bois do Boulogne et au château de Madrid, qui est élevé au milieu, le Roy y arriva à rimprovislCj accompagné de M. le maréchal de Villeroy, son gouverneur, de M. le comte de Gharost, capitaine de ses gardes, et de beaucoup d'autres seigneurs. Sa Majesté vint au Prince, avec lequel Elle s'entretint lamilièrement plus de deux heures, lui faisant mille honneurs, et prit plaisir à voir Son Excellence tuer au vol avec le fusil quelques gros oiseaux.

Nous partîmes donc de l'hôtel le premier mai à l'aube; le Prince monta en carrosse en hâte, pour sortir de la ville, afin d'échapper aux visites qui l'auraient retardé ; mais il ne fut pas si diligent que le carrosse à six chevaux de madame la maréchale de Guébriant ne le suivît ju8qu*au fameux jardin médicinal du Roi, situé au faubourg Saint-Victor, où Son Excellence reçut les compliments et un beau et grand vase d'ambre jaune envoyé de la part de ladite dame, avec ordre à son écujer et à tous ses gentilhommes de se mettre à sa disposition avec le môme carrosse, jusqu'où il plairait à Son Excellence. Le Prince ne voulut pas qu'ils allassent ^plus outre ; on sut depuis qu'avec le second carrosse et

les chevaux ils S3 rendirent au jardin où la maréchale était allée attendre le Prince pour le saluer.

Beaucoup de personnes y vinrent également pour présenter leurs devoirs ; mais le Prince était parti, 8*acheminant vers Juvisy, où il dîna et entendit la messe, pour aller coucher à Essonne, où se trouve une belle maison de plaisance appartenant à M. Inselin, trésorier de la maison royale et ami intime de Son Excellence, où les officiers de ce personnage avaient l'ordre de la recevoir en allant à sa rencontre. Cependant le Prince n*accepta pas Tinvitation ; il se contenta de visiter la maison, qu'il trouva très belle, surtout à cause des délices des jardins, des canaux^ des fontaines, et spécialement des grandes cascades qu'on y admire.

Le 2*-' du mois de mai nous partîmes d'Essonne pour aller coucher à Fontainebleau. Le jour fut froid et accompagné d'une pluie qui nous incommoda beaucoup. Elle nuisit à la visite de cette maison, dont je me passerai de faire une description longue et détaillée, ne trouvant pas de paroles assez éloquentes pour le faire. Je me contenterai de dire qu'en parlant de la maison de Fontainebleau j'entends parler de ce qu'il y a de plus grand en Europe, en un mot d'une maison digne du roi de France. La « Fontaine Belle-Eau > lui a donné son nom, et comme elle se trouve au milieu d'une forôt d'arbres de haute futaie, d'une étendue de plus de 50 milles, pleine de grandes chasses, cela a amené les

rois de France à y construire un palais, qui, depuis le temps de saint Louis, a toujours été la demeure des rois ses successeurs, qui allaient s*y reposer de leurs travaux. Depuis ces derniers temps on Ta tellement agrandi, qu on ne peut plus le nommer un palais, mais une grande ville, avec d'immenses basses-cours, de nombreux logements, des chapelles royales, des cabinets ornés des chefs-d*œuvre du Titien, de Raphaël et des premiers peintres du monde, des galeries peintes par les fameux de ce temps-là, des volières, des bains, des jardins, des statues de bronze et de marbre, de grands canaux, des fontaines, des avenues, des bosquets et autres délices et miracles de Tart et de la nature, le tout rehaussant la beauté et contribuant à rendre célèbre ce Fontainebleau, où toute la cour se loge commodément, comme dans la plus digne des habitations royales qu*on puisse voir au monde.

Le 3 du mois, malgré la pluie, le Prince visita le palais, accompagné par le lieutenant royal et le majordome. Après avoir parcouru les jardins et les parcs en carrosse, il assista à la messe dans une des chapelles royales.

Le baron de. Rians, intendant général des affaires de Son Excellence dans ses états en France, qui avait accompagné le Prince avec sa femme jusqu'à Fontainebleau, prit alors congé pour retourner à Paris.

Son Excellence continua son voyage vers Nemours, capitale du duché de ce nom, d'où, le 4, nous partîmes

pour Montargis, et le 5 nous vînmes â Briare, sur la Loire, où commence ce fameux canal artificiel, qui, pour la commodité du trafic de Paris, va de la I^ire à la Seine.

Le 6, nous partîmes pour Cosne, où le piqueur du Prince, qui le précédait, trouva tous les appartements retenus par le courrier de M"* la comtesse d'Harcourt, qu*on y attendait le même jour avec une nombreuse suite, retournant de Barcelone, où elle était vice-reine, et se rendant à Paris. Son Excellence, ayant appris cette circonstance, donna Tordre d'avancer de quatre lieues plus loin, afin de ne point déranger une dame d*un si haut rang ; mais les gens de Madame ne le permifent pas ; on partagea les logements, et Leurs Excellences furent commodément logées Tune en face de l'autre.

Madame arriva après le Prince, qui l'ayant laissé reposer pendant une demi-heure, alla la visiter, et trouva dans sa conversation une si grande amabilité et tant de civilité, qu'il se trouva fortifié dans l'estime et le respect qu'il nourissait pour elle.

Une fois la visite finie, le Prince ne permit pas que Madame le conduisit au bas de l'escalier, mais il fut accompagné jusqu'à sa chambre parle comte d'Armagnac, fils aîné de Madame, enfant d'environ six ans, mais vif et de grande espérance, tout à fait ressemblant au père, que Madame amenait avec elle et avec ses autres frères, et sœurs. On peut remarquer que Mon-

seigneur le Marquis, voyageant en poste de Paris à Monaco, s'élant rencontré près de Lyon avec le comte d'Harcourt, de retour de Barcelone, ce dernier était descendu de voiture, le Marquis ayant quitté sa monture, et lui fit mille caresses et honnêtetés, de sorte que la fortune paraissait avoir concerté la rencontre du Prince avec la comtesse.

Cette rencontre fut marquée par la naissance d*une fille de l'hôte du Prince, qui vint au monde au moment de son arrivée à Cosne. Le père la présenta à Leurs Excellences, en les priant de la tenir sur les fonts baptismaux. La cérémonie, très simple, eut lieu le jour suivant, mais le concours du peuple fut très grand. Le Prince se rendit avec Madame dans Téglise paroissiale, et après quelque débat sur le nom de* la fille, Son Excellence donna le choix à Madame, qui lui fit donner le nom de Marguerite, c'était son nom.

Une fois la cérémonie terminée, le Prince prit congé de la comtesse, et après avoir gratifié généreusement la commère, le curé et beaucoup d'autres personnes, vers sept heures nous partîmes, elle pour Paris et nous du côté de la Charité, où il y a un beau pont en pierres jeté sur la Loire. A huit heures, nous quittâmes la Charité sous une pluie battante, et nous allâmes dîner à Nevers, grnnde ville appartenant à M. le duc de Mantoue. La matinée avait été si mauvaise et les chemins si dégradés que le Prince ne comptait pas aller plus avant ; mais la pluie ayant cessé et le temps s'étan^

remis au beau, nous allâmes coucher au village de Magny, dans la même journée, après avoir franchi les chemins de ï a Enfer » et du c Diable ». qu*on dénomme ainsi, entre la Charité et Magny, et cela parce qu'ils sont les plus mauvais de la France, surtout après la pluie. Les gentilshommes, qui se trouvaient dans le second carrosse, l'ont bien éprouvé, cependant sans aucun dommage.

Le 9, de Magny nous allâmes diner à Villeneuve et couher à Moulins, grande ville, capitale du Bourbonnais, où on fabrique la plus belle gaînerie de France. Son Excellence en acheta une grande quantité pour régaler ses amis d*ltalie. Le 10 nous partîmes de Moulins pour Varennes, où nous couchâmes. Le 11, de Varennes nous allâmes diner à la Palice, où se trouve un fort joli château appartenant au marquis de Saint- Géran, gouverneur du Bourbonnais. Là, le Prince, pendant que les domestiques dînaient, ât un très joli tir au vol, et tua un hibou à une telle hauteur que les habitants en restèrent émerveillés.

Le môme jour, nous allâmes coucher à la Pacaudière. Nous fûmes surpris par une forte pluie qui détrempa nos bagages. A cet endroit, nous trouvâmes le campement des cheveau-légers de S. A. le duc d'Orléans, dont les officiers vinrent aussitôt rendre leurs hommages à Son Excellence.

Le 12, nous partîmes de la Pacaudière, pour aller à Roanne, où s*embarquent ceux qui de Lyon vont à

Paris par la voie fluviale jusqu'à Orléans. Le Prince logea à l'hôtellerie trôs renommée a du Loup », où il fut traité avec splendeur et délicatesse.

Le 13, Son Excellence monta en litière pour traverser la montagne de Tarare plus commodément, et il arriva aii-delâ de la montagne d'assez bonne heure pour échapper à la pluie, qui commença à tomber avec violence dès qu'on fut arrivé.

Nous ne pouvons oublier Tarare, et pour décrire les dangers que nous avons traversés, je n'ai besoin de recourir ni à l'invention, ni aux figures de rhétorique, la seule vérité suffit. Déjà, en allant à Paris, la pluie nous avait obligés d'y rester un jour; au retour, il fallut y séjourner deux jours entiers. Ce ne fut pas un simple arrôt ; nous eûmes à subir un véritable siège, car notre hôtellerie fut insensiblement cernée par les eaux des torrents et se fût écroulée sans le secours de Dieu. Le déluge purgea déjà une fois le monde, et on sait que c^est le feu qui doit le détruire pour la dernière fois ; mais je fus sur le point de croire le contraire.

Tarare se trouve au fond d'une vallée, cernée des quatre côtés par de^ montagnes si hautes qu'on peut la tenir comme inabordable ; deux grands torrents la divisent, et pour inonder le pays il suffit que le Loup rejette l'eau qu'il a bue sur les cimes de ces montagnes. La pluie, qui, comme je viens de le dire, commença aussitôt notre arrivée, continua la nuit assez modérément ; mais le jour suivant ce fut un vrai déluge ; les

torrents grossirent de telle manière et devinrent tellement rapides, qu*après avoir rompu et emporté des ponts, des arbres et quelques maisons, elles vinrent nous assaillir. Les premiers â fuir furent les officiers de cuisine et leurs aides, puis les carrosses et les chevaux qui pouvaient nager dans leurs écuries. Le Prince eut le bonheur de se sauver par une porte de service, dans une maison plus éloignée des eaux que celle où il logeait.

Il y avait grand danger ; la maison dans laquelle le Prince était logé courait risque de s*écrouler. Les malheureux habitants, voyant leurs demeures sous Teaa, leurs meubles dispersés, se livraient au désespoir et faisaient pitié ; ils affirmaient qu*ils n*avaient jamais vu une semblable inondation ; elle leur causa plusieurs milliers d*écus de dommages. Penda::t la nuit, nous pûmes espérer une accalmie ; la pluie cessa un instant, mais pour recommencer à tomber jusqu*au matin du jour suivant, 15' du mois ; ce fat alors que le soleil, triomphant de Topacité des nuages, sembla décidé â briller. Un peu avant ce rayon, le Prince, comme jadis Noé, qui fit sortir de l'arche d*abord le corbeau et ensuite la colombe, envoya explorer les chemins et reconnaître si tout n*était pas submergé. Les explorateurs retournèrent, et comme la colombe, ils apportèrent la nouvelle que le chemin royal était impraticable, mais qu*en marchant par des chemins difficiles, au-dessus des montag:nes, et avec l'aide de guides, ou pourrait passer.

Ainsiy le 16, le Prince partit accompagoé de douze personnes connaissant bien le pays et avec quelqu*appa* rence de beau temps ; nous nous acheminâmes avec Taide des guides à travers les rochers et les précipices ; et par des sentiers escarpés, nous surmontâmes heureusement les obstacles et les dangers qui avaient surgi sur notre route, depuis Tarare jusqu'à TArbresIe. où nous dinâmes, et où la pluie, qui nous avait toujours accompagnés, redoubla jusqu'à Lyon, où nous arrivâmes assez tard, mouillés et dans un état épouvantable.

Nous devons noter ici que, depuis Paris jusqu*à Lyon, nous avons trouvé la terre infestée d*une si grande quantité de chenilles qu'on ne se rappelait pas avoir vu un tel ravage pour les fruits ; on rencontrait des forêts entièrement effeuillées, de sorte que tout le peuple voyait en cela une punition du ciel.

A Lyon, le Prince descendit à Thùtellerie, bien que le cardinal eût Tintention de le loger dans sa résidence. Il demeura incognito, pour échapper aux cérémonies, avec Tintention de réserver sa satisfaction de jouir des faveurs de Son Eminence pendant les deux jours suivants qu*il comptait passer dans cette ville, afin de se reposer des fatigues du voyage ; mais, à ce moment même, il vint par M. du Lieu, maître des courriers à Lyon, une dépêche de Sa Majesté qui le pressait de partir aussitôt pour Monaco. Son Excellence changea ses dispositions ; elle donna les ordres pour rembarquement, et le matin suivant, 17, tout fut prêt et dans si

peu de temps qu'on peut dire qu'un esprit résolu surmonte toutes les difficultés qui peuvent stimuler sa gloire. Le Prince se leva donc à Taube, envoya ses dépêches à Paris et après avoir en hâte pris congé de plusieurs amis qui étaient venus le visiter, s*embarqua avec quatre bateaux sur le Rhône. Celui de Son Excellence était tapissé, vitré et divisé en deux chambres. Il pria M. du Lieu de saluer en son nom M. le Cardinal de Lyon, et de l'excuser si son départ précipité de cette ville, pour obéir aux ordres du Roi, !e privait de l'honneur de recevoir ses commandements et son accueil. Un gentilhomme de M"* d'Infreville, qui était présent, s'empressa d'en faire autant auprès de Son Eminence.

Cette dame est Tépouse de M. d'Infreville, intendant général de la Marine, qui. â cause de son éloignement d'elle pendant deux ans, l'obligea à venir à Toulon pour le rejoindre. Elle était partie de Paris en môme temps que nous, en carrosse à six chevaux, accompagnée de peu de gens, de sorte que, de peur de s'exposer aux mauvaises rencontres, dès le premier jour elle voulut faire route avec nous et voyager sous la protection du Prince et de sa nombreuse suite, comme en effet elle fit jusqu'à Lyon. Dans le voyage elle a toujours été bien traitée par Son Excellence, et elle a joui de toutes les chasses que le Prince fit au fusil, au vol, en route. Mais le sexe faible est très facilement ébranlé ; les fatigues du voyage ne permirent à cette dame de nous suivre plus avant ; ainsi nous la laissâmes à Lyon, un peu indisposée.

Le 17, par une heureuse navigation entre les eaux du ciel et celles que nous fendions avec nos barques, nous allâmes coucher à Tain, nous éteint fait précéder par les bateaux portant les bagages, les chevaux et les carrosses. L'hôtelier de cet endroit, qui se trouve près du duché de Valentinois, appartenant au Prince, avait Tordre de la ville de Romans, une des plus grandes du duché, de signaler le ^ssage de Son Excellence, afin qu'on pût venir le visiter et lui rendre hommage, les habitants de cette ville et du duché faisant profession de lui devoir toute espèce de gratitude pour les exemptions et privilèges qu'ils avaient reçus de sa bienveillante protection. Cependant le Prince ne permit pas à l'hôtelier de leur donner avis, et cela pour ne pas perdre le temps et retarder son arrivée à Monaco, d'autant plus que Son Excellence, étant très aimée dans ce pays, non seulement de ses sujets, mais d'un grand nombre d'autres personnes qui désireraient l'être, le bruit de son arrivée ne s'était pas plus tôt répandu qu'un grand c^ ncours de monde était venu à sa rencontre et qu'il en serait résulté un grand empêchement.

Nous partîmes de Tain, à Taube du 18, par un temps serein ; mais le ciel ne tarda pas à se brouiller ; l'air se rafraîchit; un vent contraire, accompagné de pluie, nous mit dans un danger plus grand que celui dont nous avions souffert sur la Loire en nous rendant à Paris plusieurs mois auparavant. Voyant que les eflbrls des rames et des matelots étaient impuissants, nous descen-

dîmes à terre, près de la ville de Viviers, à Tabri d'un rocher qui nous mit en sûreté contre le vent.

Le Prince fut à Tinstant visité par les habitants de la ville, et invité à venir s'y reposer; mais le vent paraissait faiblir ; nous résolûmes de remonter sur les bateaux, et, malgré la fortune adverse, le soir môme nous arrivâmes à Villeneuve, cité royale, située en deçà du pont, en face d*Avignon.

Lorsque les barques du Prince furent en vue, on crut qu*il allait entrer à Avignon ; aussi, ceux qui étaient â la garde de la porte du Rhône, avaient reçu Tordre du vice-légat et des consuls de les avertir pour venir à la rencontre de Son Excellence pendant qu'il débarquerait, ce qui'fut confirmé par plusieurs de ses gentilshommes qui, étant entrés dans la ville pour des affaires personnelles, virent les apprêts faits pour la réception et les salves de canon.

Afin d'échapper aux cérémonies et de presser le voyage, le Prince résolut de s'arrêter â Villeneuve, où les consuls et le viguier lui firent compliment et le pressèrent d*accepter une maison qu'on avait préparée ; mais, pour les mêmes motifs, Son Excellence était déjà au lit dans Thôtellerie, où il passa une bonne nuit ; et le matin du 19, après avojr ouï la messe et lu les dépêches royales, que les courriers de Monaco lui avaient apportées, nous partîmes pour arriver à Tarascon, où devait se terminer notre navigation. Le jour précédent Técuyer y était arrivé avec les chevaux,

carrosses, bagages et une partie de nos gens. Les ordres étaient déjà donnés pour prendre des chevaux de voiturii qui manquaient et les chariots et mulets pour les bagages.

Tarascon e«t une ville de la Provence, très grande, où le Prince fut reçu ayec les marques de la plus grande joie et de respect ; le peuple était accouru sur le bord du fleuve, en telle quantité qu'on aurait pu écrire sur les portes ce qu'un philosope écrivit sur la porte d'une ville en Grèce, abandonnée par les habitants : « Corpus est^ anima evoîavit. » En effet, je n*ai jamais vu autant de curiosité, ni autant de concours. Son Excellence fut reçue par les consuls et les magistrats en robe ; sur la porte de la ville étaient placées 9es armoiries ; Tartillerie tira toute entière. Elle fut conduite presque en triomphe jusqu'à Thôtellerie, où elle logea, quoiqu'on lui eût préparé d'autres appartements.

Après les compliments publics et privés, suivirent ceux des officiers de Saint-Rémy et du marquisat des Baux, appartenant au Prince, qui étaient accourus avec beaucoup do personnes de condition.

Son Excellence monta en carrosse pour aller visiter les reliques sacrées do Sainte-Marthe, dans l'église majeure, à la porte de laquelle elle fut reçue par le clergé, avec un ël(Kjuent dis:cours prononcé par un des chanoines. A cette réception assistaient les consuls. Pendant tout le temps que le Prince resta dans Téglise nous entendîmes un concert très harmonieux.

Les saintes reliques de sainte Marthe sont exposées dans une châsse en or. ornée de bijoux d'un prix inestimable et d*un travail si superbe qu*on peut la croire plus riche que celle de sainte Magdeleine.

Son Excellence, de retour à Thôtelierie, trouva toute sorte de rafraîchissements offerts par la ville ; de son côté Elle répandit ses libéralités sur les musiciens, les officiers de Tégiise et ceux de la ville. Elle montra sa piété envers sainte Marthe en versant pour la confrérie une grosse offrande pour son voyage et son heureux retour à Monaco.

Après-midi, le Prince partit, acccompagné par les consuls de Tarascon assez loin de la ville. Pendant le reste du chemin il le fut par les officiers, les consuls et les habitants des Baux et de Saint-Remy, où nous couchâmes, et où Son Excellence était ardemment attendue par ses sujets au delà de ce que je puis Texprimer.

Sâint-Remy est une ville d'une grandeur médiocre ; elle compte environ cinq mille habitants ; elle est située dans la plaine ; ses environs sont délicieux et abondent on toute sorte de fruits ; il y a de délies chasses et des vins renommés. On y remarque aussi beaucoup de restes de la grandeur romaine : aqueducs, arcs de triomphe, souterrains, ce qui s'explique, puisqu'elle faisait partie de la colonie romaine d*Arles, formée de la sixième légion, et ayant aussi fait partie de lancien royaume dont elle se sépara lors de la division des terres entre les héritiers de ce royaume.

Le marquisat des Baux est dans une situation très forte, où il y avait anciennement un très beau palais possédé par des princes et d'antres grands seigneurs, et appartenant aujourd'hui au Prince. II est à environ sept milles de Saint-Remy. Son Excellence ne voulut pas y aller pour ne pas perdre do temps ; elle se contenta de s'arrêter à Saint-Remy ; cette ville se trouvant sur son chemin, il ne pouvait l'éviter, malgré la rapidité de son voyage, qui lui eût fait désirer remettre à une autre occasion les cérémonies usitées lors de la première entrée do grands seigneurs de sa qualité dans une de leurs terres.

La sérénité et la joie de ce peuple ne furent pas favorisées par le ciel, car il plut toute la journée ; cependant les habitants luttèrent contre les intempéries, et, malgré leur fureur, ils sortirent en plein champ, et par de vives et affectueuses acclamations firent retentir l'aimable nom du Prince, leur seigneur et le nôtre. Ce qui me toucha le plus le cœur, ce fut de voir tous les enfants, tenant chacun une bannière aux armoiries de Son Excellence dans la main, et ne cessant dn Tacclamer ; ils l'accompagnèrent plus de trois milles hors de la ville. Quant à la jeunesse nous la trouvâmes sous les armes, avec les étendards déployés et rangée en bataille jusqu'à la porte de la ville, où on avait placé les armoiries du Prince et érigé un arc-de-lriomphe en feuillages.

Son ExceUcnce fut reçue par le juge et les consuls, qui, à cei effet, s'étaient détachés de nous à moitié che-

min Après lui avoir adressé un très beau discours, le premier consul accompagna Son Excellence, suivant le cérémonial, à Téglise, à Tentrée de laquelle les chanoines et le clergé, en habits de chœur, la reçurent avec la croix qu'elle baisa. Une fois arrivé au grand-autel et s'être agenouillé au prie-Dieu, qu'on lui avait préparé, le Te Deum fut chanté en mui^ique, après lequel Son Excellence baisa les reliques de Saint-Remy, placée» dans une très belle châsse en argent. Il y eut un si grand concours de monde et de si grandes manifestations de joie que Ton peut dire que Saint-Remy n'avait pas, jusqu'à ce jour, célébré une plus grande fête, car la vue des Princes réveille dans les cœurs Tamour de tous ceux qui les chérissent.

Son Excellence logea dans la maison de messieurs les marquis de Boves et de Peveraggioen Piémont, et du chevalier, leur frère, descendants des comtes de Beuil, de la maison Grimildi, lesquels, avec leurs neveux, vinrent en. carrosse à sa rencontre. Le peuple accourut vers cette maison, gardée par les habitants en armes ; et comme le Prince s'était retiré pour envoyer un courrier à Toulon à M»' l'Archevêque d'Aix, et que le peuple manifestait une vive impatience de le voir, il se trouva dans la nécessité de se montrer et de permettre au public de jouir librement de sa vue.

La pluie, qui ne discontinua point, fut un grand empêchement aux desseins des habitants, qui avaient compté célébrer cette entrée par toutes sortes de dé-

monstratioQS d'affection et de joie. Le Prince ne put pas sortir, aoit à cause du mauvais temps, soit aussi à cause de la fatigue ; et, pour cela, il dut s'abstenir d'assister à la représentation d'une comédie que la jeunesse avait préparée pour lui; mais on put entendre la musique qui eut un beau succès, et cela pendant que Son Excellence était au lit et ses gentilshommes à table. Les consuls et les officiers des Baux vinrent de nouveau pour la saluer et la féliciter, et lui firent cadeau d'une très belle arquebuse, d'une invention tout à fait nouvelle, faite et travaillée artistiquement par un de ses sujets, habitant du marquisat.

Le jour suivant, le 20, le Prince partit de Saint- Remy, accompagné de toute la ville; et pendant un long parcours, le carrosse de Son Excellence fut escorté par les consuls et les officiers, jusqu'à Orgon, où il prit son dîner ; là se trouva le baron de Saint-Privas, avec son fils, descendant d'une dame Grimaldi d^Antibes, qui quittèrent leur maison pour aller à son avance.

A Orgon, les gens de Saint-Remy se retirèrent. Le môme jour nous arrivâmes à Lambesc; mais, avant d'y arriver, nous rencontrâmes en route M. d'Alenc qui, avec ses trois fils, vint off'rir son château voisin à Son Excellence, qui accepta cette aimable invitation, et après avoir remercié, continua son chemin pour Jiambesc.

Le Prince logea dans le palais du grand prieur de Saint-Gilles. Là était arrivée avant nous la princesse Barberini qui retournait à Rome. Son Eicellence reçut

aussitôt la visite d'un gentilhomme, qui était de la famille Golonna, et parent de la princesse. Le Prince lui rendit la visite et en même temps lui offrit son palais à Monaco, conformément au désir qu'elle avait exprimé avant de partir de Paris, ce qu'elle accepta d'autant plus volontiers qu'une galère de la république de Gênes était déjà arrivée à Monaco pour son service

Beaucoup de messieurs d'Aix arrivèrent à Lambesc ; ils y avaient précédé le Prince pour lui présenter leurs respects.

Nous arrivâmes à Aix le jour suivant, 21. En route, le Prince reçut l'invitation que M. le président de Régusse lui fit faire par un de ses gentilshommes d*aller loger dans sa maison; ce qu'il ût. Son Excellence le trouva hors de la ville, en caresse, avec le do^en du Parlement et beaucoup d'autres personnes de condition ; ensuite M. le comte d'Alais, escorté de ses gardes à cheval avec leurs clairons, M. le comte de Carcés, les consuls d'Aix et les Drocureurs du pays en habit, et enfin beaucoup d'autres messieurs en carrosse, qui étaient venus à sa rencontre.

Son Excellence monta dans le4sarrosse de M. le comte d'Alais et descendit à son palais pour saluer M^^ la comtesse, avec laquelle il eut un long entretien, et qui l'accompagna avec M. le comte jusqu^au carrosse. Le Prince dîna dans la maison de M. le président de Régusse. et après le repas, qui fut splcndide, retourna chez le comte pour raisonner sur les dépêches et les lettres royales qu*il apportait de la cour.

Le reste de la journée fut employé à recevoir et à rendre les visites à toutes les cours réunies et à d esparticuiiers d'une ville où les cérémonies sont habituelles, et où la courtoisie se manifeste surtout envers la perlonne du Prince, pour lequel elle nourrit une estime toute particulière.

Vers le soir, Son Excellence fut visitée par M. le comte et M"'* la comtesse d'Alais, qui Tinvitèrent à dîner pour le jour suivant. A trois heures de la nuit, le Prince reçut un courrier de M. le commandeur de Chatelus, capitaine de la galère capitane de son escadre, avec des lettres et un avis que la galère princière, préparée pour Son Excellence, était prête pour la servir jusqu'à Monaco. Le jour suivant, un autre courrier, expédié à M. rarchevôque d'Aix à Toulon, rapporta parmi d'autres dépêches, la confirmation de cet avis. Son Excellence donna ensuite des ordres pour faire partir les bagages et les équipages vers Marseille, et après avoir joui des régals et des magnificences du dîner de M. le comte d'Alais, il partit le même jour pour Marseille, accompagné bien loin de la ville par M. le Comte dans son carrosse, et par tous les autres messieurs, de la môme manière qu*on était allé à sa rencontre.

Le Prince prit congé, monta dans son carrosse et arriva à Marseille à limproviste, de sorte que les consuls n'eurent pas le temps de îe recevoir selon leurs désirs; seulement ils se trouvèrent en habit devant la porte avec beaucoup de noblesse, et, après les cérémonies

d'usage, et Tinvitation d^agréer les logements qu'on avait préparés pour sa personne, ils raccompagnèrent chez M. Francischou, agent de Son Excellence à Marseille, où Elle voulut loger.

Le soir, sur le tard, les mêmes consuls régalèrent Son Excellence de vins exquis, de confitures et d*autrefl rafraîchissements. Elle reçut aussi la visite de TEvôque, des messieurs titrés et des principaux de la ville, que la présence du Prince avait mis en mouvement.

Le jour suivant, 23, le Prince rendit les visites aux particuliers dans leurs maisons et aux consuls à THôtel^ de-Vilie. Son Excellence fut reçue avec de très grands honneurs et le peuple le salua d'applaudissements unanimes.

CSe même jour, on aperçut, arrivant de Toulon, sa galère, en compagnie de celle qui devait emporter la princesse Barberini.

Son Excellence fit aussitôt embarquer ses bagages, et le soir, à une heure, sur le tard, ayant été accompagnée par les consuls et une nombreuse suite, elle s*embarqua sur sa galère. Pendant qu'elle traversait le port, elle fut saluée par la ville de quarante coups de canon, dont plusieurs chargés à balles. On alla jeter l'ancre aux lies du château d'If pour y passer la nuit; là aussi le Prince fut salué par la forteresse de plus de trente coups de canons, dont plusieurs à balle. Il partit le 24, avant le jour; après quelques milles, Son Excellence licencia Tautre galère et avec un vent favorable se dirigea vers

Toalon pour s'aboucher avec Tarchevêque d*Aix; mais â rentrée du port, elle apprit que Tarchevôque était parti pour r Italie, le matin môme. Elle continua donc sa navigation, sans relâcher, dans Tespoir de le rejoindre à Monaco.

On rencontra la galère royale de France près des îles d'Hyères, laquelle, avec six autres de la môme île, allait désarmer à Toulon. Les complimenta se suivirent, car le Prince ayant reconnu la Royale salua Tétendard avec quatre coups, auxquels il fut répondu ; mais s'étant assurée que le Prince était à bord, la Royale vira de bord, et le salua de nouveau de quatre coups ; Son Excellence y fit répondre

Le marquis de Vins, envoyé par M. de Yinciguerra, vint le visiter. M. de Yinciguerra, qui commandait les galères en Tabsence du général, était retenu au lit par la goutte. Son Excellence lui envoya M. de la Brosardière, capitaine de sa galère, pour lui rendre la visite, et pour le remercier de tant d'honneurs. Ces cérémonies terminées, la Royale salua de nouveau Son Excellence avec les clairons, et après qu*il eut été répondu, chacun con« tinuasa route. Un peu plus loin nous aperçûmes Tescadre royale des galions, avec d'autres galères ancrées à Hyères, près de la terre, sur lesquelles était embarqué M. le duc de Richelieu, général des galères, qui pour le moment a la mission de commander toute la flotte ; mais à cause de la distance et du vent frais^ aucun salut n*eut lieu.

Le soir môme, on arriva à Saint-Tropez, et on jeta Tancre dans le port du dehors. Malgré l'heure avancée, il était deux heures de nuit, les consuls en habit et les gentilshommes de la ville vinrent saluer Son Excellence et lui offrir tout ce que dépendait d'eux pour la servir.

Le matin du 25 du mois, en levant l'ancre de bonne heure. Son Excellence fut saluée de tous les canons de la citadelle de Saint-Tropez.

Après quelques milles de navigation il se présenta un incident inattendu. La veille au soir, une galère d'Espagne était passée ayant à bord le marquis de Sainte- Croix, ce qui avait alarmé toute la côte de Provence; on ne savait pas que le marquis était porteur d'un passeport de France. Un fort nommé Agay, près duquel le matin suivant le Prince passa avec sa galère, croyant avoir affaire à la galère d'Espagne, et sans aucune circonspection, et sans môme avertir, tira le canon à balle, et tua trois personnes dans la galère; six autres furent grièvement blessées, parmi lesquelles le lieutenant du capitaine. Au bruit de cet accident extraordinaire, le Prince, se réveillant, sortit intrépidement de la poupe, et tandis que les plus hardis restaient effrayés d'une semblable attaque, il calma les esprits, et apercevant que le coup était parti du fort, il s'en approcha avec sa galère, comme si rien n'était arrivé, envoya chercher le commandant qu'il fit enchaîner, et menaça môme de la fourche, pour avoir imprudemment, et sans aucune prudence, commis une erreur dangereuse et d'une si grave conséquence. Par la suite cependant, l'ayant retenu â

Monaco pendant quelques jours dans sa galère, ému de compassion et poussé par sa générosité, le Prince remit cet officier en liberté, sans môme en faire part à la cour, aûn de lui épargner un plus grand dommage, et aussi pour faire différence entre les coups qu*on fait par erreur et ceux qni partent par malignité.

Après le danger essuyé sous ce fort, le Prince poursuivit son voyage vers Monaco, où il devait arriver bien vile.

En passant devant les îles de Sainte-Margueriie, M. le commandeur de Guitaud, gouverneur de ces îles, étant malade, envoya un officier pour faire les compliments de sa part. Son Excellence, dont il avait reçu le mot, fut saluée par la forteresse de plusieurs coups de canons.

Uarchevôque d/Aix, qui naviguait dix milles en avant du Prince, ne vint pas à Monaco ; mais il reçut en mer les compliments de M. le Marquis, la salve et les rafraîchissements qu'on lui avait envoyés de la place.

Dès que du port de Monaco on aperçut la galère du Prince, celle de la république de Gènes qui s'y trouvait, pour attendre la princesse Barberini, ainsi que le brigantin de Son Excellence, sur lequel monta M. le Marquis avec M. le marquis de Corbons, s'avancèrent à sa rencontre, pour faire les premières salutations, lesquelles furent ensuite suivies des salves de tous les canons de la place; la plupart des coups furent à balle. Ce fut le premier signal de la joie publique pour l'arrivée de Son Excellence. Tout le monde était accouru au port

pour recevoir le Prince ; les applaudissements et les démonstrations furent tels qu'on pouvait dire que le soleil qui s'était éclipsé pendant sept mois, se montrait en ce jour dans toute sa splendeur pour renforcer les acclamations de tous ceux qui se trouvaient là. Le nom de Son Excellence était dans toutes les bouches: il v en avait qui pleuraient de joie et d'autres qui bénissaient la galère qui l'avait amené heureusement parmi eux.

Autour du débarquement la foule était immense. Son Excellence, en entrant dans la place, où elle trouva les soldats et les officiers en armes, fut de nouveau saluée par cent coups de mortiers et d'autres trois cents en entrant au Palais, où elle reçut les compliments de |l|me ]a Marquise.

Monsieur le petit Comte (1) était descendu au port et Son Excellence put voir sur son visage les marques de la joie qui inondait son cœur.

En somme ce jour-là, fut un jour de grande fêle ; et le peuple avait bien raison de se réjouir à l'arrivée de son Prince, qui porte avec soi l'abondance, le repo9 et le bonheur.

Il semblait qu'après tant de fatigues causées par le voyage, le Prince eût du s'accorder quelques jours de repos ; mais comme les grandes âmes ne peuvent jamais trouver

(1) Louis Orimaldi, le futur prince Louis !•', petit-fils d'Honoré 11, fils d'Hercule Grimaldi, marquis des Bauz {M, le Marquis de notre relation) titré comte de Carladez, en lôi3t lors de son tMiptcme où il eut pour parrain et marraine Louis XIV et Anne d'Autriche^ prit le titre de duc de Valentinois lors de son mariage avec Charlotte de Gramont, en 1659.

de repos que dans le changement d*exercice, Son Excellence commença par visiter les appartements, qu'il a toujours organisés lui-même avec le soin le plus éclairé, pour préparer la réceptiou de la princesse Brirberini, qui arriva ici le 2 juin, plus tard qu'on ne comptait.

Un jour avant le débarquement de la princesse, arriva un gentilhomme de Bologne, nommé M. Fa va, d'ancienne maison, au sujet duquel, dès l'année précédente des commissions royales avaient été adressées à Son Ëicellence pour l'investir de ses propres mains de Thabit de chevalier de Tordre de Saint-Michel fondé par Louis XI. Le Prince le reçut dans sa maison avec la plus grande courtoisie. Le matin suivant, la cérémonie fut magnifiquement célébrée. L'église avait été splendide* ment décorée; Son Excellence parut seule, sous un dais, sur une estrade recouverte d'un superbe tapis. M. le marquis et M°^^ la marquise étaient de l'autre côté, derrière un rideau. On commença la messe solennelle en musique ; au moment prescrit, le nouveau chevalier s'étant mis a genoux sur un coussin rouge devant le Prince, le curé ayant dans ses mains les évangiles ouverts, on lut les commissions, le chevalier prêta le serment, puis Son Excellence le créa chevalier, lui jeta l'ordre au cou eu l'embrassant et en lui adressant les paroles dont la formule est réglée pour ces cérémonies, conformément à ce qu'il avait déjà fait à Paris l'orsqu'il créa quatre chevaliers. L'église était pleine de monde de sorte qu'on ne pouvait plus y entrer.

Ce môme jour, environ deux heures après la cérémonie, arriva M™« la princesse Barberini sur une galère de France. Après une salve d*environ cinquante coups de canon, dont plusieurs à balle, elle fut reçue par le Prince et M. le Marquis à l'entrée du port, et ensuite par M^^^^ la Marquise, laquelle monta sur la galère pour les compliments et pour la conduire dans sa felouque. La princesse fut logée ce jour-là et la nuit suivante dans le Palais ; Son Exellence lui réserva Taccueil le plus splendide. Le jour suivant, elle monta sur la galère génoise, qui, comme je Tai déjà dit, l'attendait pour la ramener à Gênes. Le canon de la place la salua à son départ, et la princesse, faisant retourner la proue de la galère, par courtoisie, vers la place, fit rendre le salut avec quatre pièces de canon et les trompettes.

Le même soir arriva M. Ugo Fiesco, de retour de la cour. Le Prince le fit loger et régaler dans sa maison, et assista ensuite à son enbarquement sur la galère, avec le nouveau chevalier.

Le voyage du retour de Son Excellence à Monaco et les événements qui s'y produisirent ont été pour lui occasion de faire apparaître sa générosité et faire valoir son courage, qui feront retentir la renommée et la gloire d'un Prince à qui sont justement dus les lauriers de l'immortalité.

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