LE CAROSSE D'HONORÉ II A PARIS
Dans la note préliminaire aux relations du voyage d'Honoré II à la cour de France, nous avons dit que Madame de Guébriant s'était chargée de régler les détails de rentrée du prince à Paris en novembre 1646. L'acquisition d'un carrosse de gala était, dans ces circonstances, une grosse affaire; la maréchale tint à ce qu*il fût en état de rivaliser avec les plus beaux de la cour.
Nous avons également rappelé que le carossier de la Reine, Adrien Gênée, venait alors d'achever celui de Marguerite de Lorraine, femme de Gaston, duc d'Orléans, qui- attirait tous les regards « au Cours >. On ne pouvait mieux faire que d'en exécuter une exacte reproduction.
Le devis s*en est retrouvé parmi les comptes du voyage de 1646 (1). La maréchale avait chargé, pour en suivre la construction, son ancien aumônier Aguilenguy, doyen de Pontoise et vicaire général de Rouen pour le Vexin ; l'acte qne nous publions est la convention passée par devant les notaires au Ghàtelet, Morel et Ogier, entre le mandataire et Adrien Gênée. Ce document est curieux
(1) Archives du Palais de Monaco, série H, carton n* 1
â plus (l'un litre, et les détails nu*il donne ne sont pas sans intérêt pour l'histoire de la carrosserie, cet art qui prenait alors en France un grand essor et qui allait atteindre, sous le règne du grand Roi, un si haut degré de sonnptuosité et de goût.
Voici cette convention, datée du 30 juin 1040 :
€ Mémoire pour faire et fournir un carrosse pour le service de Monseigneur le Prince de Mourgue, de la mesme façon et grandeur que celuy de Madame la duchesse d'Orléans.
« Ledit carrosse, de fort bon bois et tout taillé, avec
six armes aux corps, fort bien ferré de pareille ferrure ;
et le train aussi de bon bois, et aussy fort bien ferré, avecq
les moutons taillez et figures, lesquelles figures porteront
chacune une arme, et encore une aultre arme à l'entre-
toise, et huit aultres arnoies defersizellée aux fourchettes dudit carrosse.
« Tout le corps at le train dudit carrosse sera bien bronzé et les armes blasonnées avecq les supors dorez ou aultrement ; tout le carrosse couvert et garny de bon cuir de vache, et la vache doublée de bon velour de Lion rouge cramoisy, au pris de quinze livres l'aulne; et ledit carrosse garny par le dedans du meilleur velour de Gesue, trois poilles, au pris de vingt trois livres l'aulne.
« Tous les passemans, crespines, franges et mollets, seront de fort belle et fine soye de mesme soye rouge cramoisy, dont les passemens larges d'un poulce à trois
volontéz, les crespines faictes à pompons soiissiers, mnrgueritte et boutons, et toutes lesdictes crespines de soye torses, ensemble tous les molets de soje torse, de fasson et ainsy qu'ils sont au carrosse de madicte dame duchesse.
« Ledit carrosse sera garny, tant dedans que dehors, du plus beau cloud à aulive ou à pointe de diamant, et de la plus belle et nouvelle fasson que faire se pourra, et bien doré.
« Toutes les boucles des mantelets et de la gouttière seront à olive ou à pointe de diamants, avecq quantité de mordans semés partout, lesquelles boucles et mordans seront bien dorées, les cordons pour trousser les menteletz seront de la mesme soye, avecq quarante fort beaux glans des plus beaux, et pareils à ceux du carrosse de madicte dame, et encores un aultre plus gros cordon, aussy de la mesme soye, pour servir de chesne autour dudict carrosse.
« Tous les coussins et le plafon seront faictz de beau cuir blanq, et le cuir plain de belle plume aussy blanche, ainsi que Ton les faict pour la Reyne ; ledict plafon, les renvers et les apuis recouverts du plus beau tafelas huit fils, aussy rouge cramoisy.
« Le carosse sera monté sur son train avecq quatre bonnes suspentes de bon cuir de bœuf de Hongrie -et recouvertes et rebordées de bonne vache noire, avecq les boucles dorées ; ensemble toutes les courroyes à lier du mesme cuirde bœuf et le siôge du coché couvert de serge.
« Plus fournir sept beaux rideaux du meilleur damas vray Gesnes rouge cramoisy, fran de raolets de soye torse tout à Tentour, savoir quatre pour les deux portières, de deux lez chacun, un pour le milieu, de deux lez et demy et d*un aulne de hault, et les deux autres pour les bouts, de deux lez et demy chacun, et de demy aulne demy quart de long.
* Plus fournir six fort bons harnois pour les chevaux, lesdits harnois de fort bon cuir et tous doublez et rebordéz de fort belle vache, et les dicts harnois tous garnis de belles boucles durées, aussy à pointes de diamant et toutes seméez de placques et de mordans de mesme façon, ensemble les têtières semblables, une selle pour le postillon et ime voilée à quatre chevaux.
4L Plus, fournir une paire de guides et de resnes de beaux fleuret rouge cramoisy.
« Plus, fournir six fort beaux glands de soie pour les têtières des chevaux.
€ Plus fournir deux belles couvertures pour les dicts chevaux, les dictes couvertures de pareil velours de Gesne de trois lez chacune et d*une aulne de long, doublé de bougran et l'alentour d'une frange de trois doits aussy de soye tors^ avecq quatre aultres glans aussy de soye à chacune des dictes couvertures, et huit grosses* esguillettes aussy de soye pour les attaches.
« Et le tout que dessus, bon, loyal, et marchant, au dire de personnes à ce congnoissam ; et ce moiennant la somme de trois mille cinq cens livres, sur laquelle somme j'ai présentement receu mil livres d'erre.
* Pardevant les notaires du Rov noslre sire en son Chnstelet de Paris soubsignéz, fut présent en sa personne Adrien Gênée, scellier et carrossier ordinaire de la Reyne, demeurant vis-à-vis les Grandes Ecuries du Roy, paroisse Sainl-Roch, lequel a confessé avoir fait marché, promis et promet à monsieur d'Agiiilenguy, grand vicaire et doyen de Pontoise, de présent à Paris, logé rue Saint-Germain, paroisse Saint-Germain de TAuxerrois, en la maison où est aussi demeurante la dame Gagné, à ce présent et acceptant, de faire parfaire, comme il appartient, au dire d'ouvriers et gens à ce congnoissans, le carrosse contenu au marché cy dessus inscript, lequel il promet rendre faict et parfaict dans le quinziesme septembre prochain venant, semblable au carrosse du corps que ledit Gênée a dernier faict pour madame la duchesse d'Orléans, et ce, moiennant la dicte somme de trois mil cinq cens livres, à quoy ils ont convenu et accordé ensemble poiir le prix du dict carrosse, comme il est dict an mémoire cy dessus escript, sur laquelle somme ledict Gênée a confessé avoir reçu contant dudict sieur grand vicaire la somme d«e mil livres tournois, dont quittance. Et pour le pardessus, montant deux mil cinq cens livres, ledit sieur grand vicaire promect et s'oblige les bailler et payer audict Gênée, ou au porteur, en livrant par luy ledict carrosse faict, parfaict, bien et deuement, comme devant est dit. Et pour l'exécution des présentes, ledic* sieur grand vicaire a esleu son domicile yrevocable en
ladicte maison où il est demeurant susdesclarée, auquel lieu il veult etc.; promettant etc., obligeant etc., renonceant etc. — Faict et passé en la maison où est logé ledict sieur grand vicaire susdéclarée, Tan mil six cens quarante six, le trentiesme et dertier juin. — Et ont signé la minute des présentes demeurée vers Morel. « Ogier. Morel. »