‹ Glanes d'archives. Les Grimaldi chez eux et en voyageChapitre 6 sur 9 · EN ITALIE ET EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

EN ITALIE ET EN ALLEMAGNE

Caractère de ce Journal.

L'Education du Prince Antoine.

Les notes de voyage qu*on va lire puisent une partie de leur intérêt dans la date à laquelle elles ont été rédigées ; leur auteur est un très jeune homme, presque un écolier, qui, pendant le cours d*une année, va compléter son instruction en visitant la plupart des villes de ritalie jusqu*à Rome, celles de la Suisse, de la Bavière, de la Franconie, et, en passant par Francfort, celles des bords du Rhin, par où il gagne la Hollande.

Chemin faisant, il notera ce qui frappe ses yeux. En bon élève de 1* « académie > d*où il sort et où il vient d'âtre initié aux principes de fart militaire, il consigne

avec soin ce qui se rapporte aux forlificatio.s et a l'armement des places — on remarquera ses descriptions des fortifications de Lucques, du château de Milan, de Cologne, de Wesel, mais surtout de Brisach — ; il s'intéresse aussi à ce qui touche l'organisation politique des états, révélant en cela des dispositions d'esprit qui le font incliner vers l'étude des choses du gouvernement et de la politique, qualités qu'il développera plus tard dans son administration de la principauté de Monaco, et surtout dans son rôle de correspondant et d'intermédiaire entre les princes d'Italie et le cabinet de Versailles.

On ne relèvera dans ce journal de route aucune recherche de composition ni de forme littéraire ; sa caractéristique est, au contraire, que rien n'y est donné à la description pittoresque. Si, une fois l'auteur, signale un incident de voyage, ce sera pour expliquer le retard apporté par le débordement d'une rivière qui l'oblige à séjourner deux jours à Chivasso. — Nous sommes loin de la hâblerie transcendantale du bohème d'Assoucy, de la verve joyeuse et de la bonne humeur des jeunes bourgeois Chapelle et Bachaumont, loin aussi de ce que seront, soixante ans plus tard, les observations précieuses et élégantes, sceptiques et caustiques du président de Brosses. — Ici, le jeune prince voyageur se cantonne dans l'annotation de ce qu'il voit, sans dire ses impressions; il ne se met jamais en scène. Ce voyage est pour lui le complément de ses études ; il rédige ses notes sans rien retenir sous sa plume de ce qui a

pu, pendant une course très rapide à travers tant de villes, être donné au plaisir ou aux relations du monde ; il ne fait mâme, et cela peut légitimement surprendre, aucune allusion aux personnages avec lesquels il fut mis en rapport, ne serait-ce que par les hautes recommandations qui lui avaient été sans doute ménagées dans beaucoup de grandes villes, comme Florence, Rome. Bologne, Venise, Chambéry, Manheim, où il fit des séjours prolongés.

Il y a cependant dans ce voyage deux longs arrêts qui sont tout à fait caractéristiques et pour lesquels il n'est pourtant pas donné la moindre indication. Le prince Antoine resta vingt-huit jours à Munich, un mois avant

la célébration du mariage de la princesse de Bavière fiancée au Dauphin, fils de Louis XIV, à laquelle il fut certainement présenté; il dut Tétre aussi à TElecteur, sou frère, dont il fait le portrait de façon à prouver qu'il l'a vu de près ; de même, il dut voir le prince Maximilieu, marié à une sœur du duc de Bouillon.

Une autre, dont la cause est transparente, longue station mérite encore d'être signalée. Il séjourne du 9 au 26 décembre 1679 à Manheim, résidence de l'Electeur Palatin Charles Louis, le père de Madame Palatine, duchesse d'Orléans, dont sa mère, Charlotte de Gramont, qu'il avait perdue dix-huit mois auparavant, avait été la première daiûe d'honneur.

Il est enfin un autre endroit de ce journal qui témoigne combien la concision en paraît voulue. Ce prince

qui devait, si peu d'année après, devenir Tami de Lulli, en faire son commensal â sa maison de Bagneux, et s'honorer, plus tard, d'être comme nous l'avons révélé ailleurs (1), le légataire de la canne d'orchestre du célèbre musicien, c'est â peine 8*il laisse entendre, plutôt qu'il ne le dit, la cause de son arrêt de huit jours à Bologne, alors le centre le plus brillant de l'art lyrique en Italie. Deux lignes lui suffiront pour exprimer l'impression qu'il ressentit des représentations de l'Opéra de cette ville, dont on trouve la trace dans ses souvenirs de Tâge mûr et dans sa correspondance musicale : € L'Opéra, dit-il, où sont les voix des signore Margarita € Salicola et Teresa Rossi. Giuseppe de Bavière, le € premier musicien de l'Italie, était à Bologne passant r>, — et c'est tout — . Il est pourtant permis de voir dans cet incident l'origine de ce goût pour la musique, qui fut, pour le prince Antoine, la plus constante passion de sa vie.

Si cette relation de voyage est presqu 'entièrement dépourvue de commentaires, elle ne contient pas moins une énuméralion très nombreuse et d'un réel intérêt des monuments et des œuvres d'art que le jeune duc rencontre et observe. Toutefois, les merveilles artistiques ne paraissent pas faire sur son imagination .une grande

(1) Les beaux arts au Palais de Monaco, p. 49 et 50. Monaco 1884, pet. in 4.

impression ; les bijoux, les objets i^récieux ou les inveitions Tintéressent davantage. On y trouve des détails sur plusieurs cabinets d*amateurs, comme celui d'un physicien, constructeur d'automates et quelque peu alchimiste, de Milan, et celui d'un sénateur à Ulm. Il consacre aussi une description longue et très détaillée â la célèbre horloge astronomique de Strasbourg. Remarquons en particulier combien ce qui touche aux reliques, aux objets légendaires, spécialement en Italie, est rapporté avec une attention significative. Les curiosités étranges l'attirent, et 11 notera « la poau d'hydre a sept têtes, un basilic, un veau à deux tètes » qui lui sont montrés dans les collections du duc de Modène, etc.

Cependant, malgré la forme très sèche de ces nomenclatures et le caractère parfois un peu puéril de quelques-unes d'entre elles, on trouve une quantité de choses vues avec justesse et précision, dont le détail ne laisse pas de mériter l'attention, surtout lorsqu'il s'agit de collections ou d'objets d'arts disparus ou changés de place depuis 1679. Signalons ce qu'il dit de Florence ; il décrit les armes, les meubles, les cabinets précieux qui garnissaient alors en grande partie les salles des Uffîzzi, au moment où le grand duc Cosme III venait d'y faire (ipporter de Rome les marbres les plus célèbres placés à la Tribune, confirmant ainsi, antérieurement à 1080, la date habituellement assignée à ce transport par les historiens de la Galerie, notamment Molini {Galeries de Florence, t. II, p. 153).

Ce qu'il note sur Rome, quoique sa relation présente une énumëration assez confuse, et que les monuments, les palais, les villas y soient nommés sans ordre et avec une fâcheuse sécheresse, mérite cependant d'être lu avec attention ; on y trouvera la mention de beaucoup de palais ou de villas dont il a vu les collections qui depuis ont été dispersées, ainsi que celle d'objets dont Tidentité ou Tattribution ont varié avec la critique.

Le voyageur qui se montre si sobre dans la manifestation de ses impressions personnelles, venait d'atteindre sa dix- huitième année. Fils aîné de Louis 1®% prince de Monaco, et de la belle Charlotte de Gramont, Antoine Grimaldi, duc de Valentinois, était né à Paris, le 10 janvier 1661. Il fut, dans sa première enfance, entouré de gouvernantes et de serviteurs italiens et monégasques ; c'est à cette cause qu'il faut attribuer les nombreux italianismes qui persistent sous sa plume. En tous cas, lorsque fut arrivé pour lui Vàge de commencer des études régulières, ont le voit confié à son grand-père maternel le maréchal duc de Gramont. Les archives de la maison princière de Monaco, notamment les liquidations des comptes entre le prince Louis 1^^ et le maréchal son beau-père, témoignent que ce dernier s'était presque exclusivement chargé de diriger l'éducation de son petit-fils (1).

(1) Archives du Palais de Monaco, série A, carton 31% n* îil.

A dix ans et demi, en juin 1671, Antoine avait été mis chez les Jésuites du Collège de Clermont â Paris, où son rang lui fît attribuer un traitement exceptionnel. S*il suit les leçons du collège et s*il se môle probablement à la vie et aux jeux de ses condisciples, d'autre part il a un logement séparé, composé de plusieurs chambres, où il habite avec un préfet particulier, sorte de répétiteur, un valet de chambre et un laquais. Sa pension, son logement et Tentretien des trois personnes qui lui sont attachées occasionnent une dépense annuelle de 1464 livres, suivant le compte fourni par le P. Coulault, procureur du collège (1) ; mais il y a en dehors les fournitures supplémentaires: celles du rôtisseur, à raison de quinze sols par jour, le mémoire du professeur de danse, le sieur de Lestang, qui reçoit le 15 juillet 1673, la somme de 333 livres « pour avoir montré à danser durant

< quinze mois, finis le dernier juin, et avoir fourny

< une paire de castagnettes de trois livres », lly a aussi une quittance du mcmejour, de la somme de 1«55 livres, donnée par le sieur Le Comte, professeur d'écriture, pour avoir enseigné au jeune duc Tart calligraphique, leçons dont, entre parenthèses, Télève profita bien mal.

Nous trouvons, enfin, une dernière dépense s'élevant à 95 livres, soldée le 15 octobre 1673, au libraire Darbin, dont le détail ne laisse pas de paraître singulier quand on réfiéchit que le client, au nom duquel les achats

(I) Ibidem.

sont faits, est un élève des Pères Jésuites, et de l*âge de douze ans. Si Ton s'y explique la présence des Fables de La Fontaine^ du Mithridate de Racine, ô^'^Ammien Marcellin^ de Velleius Paterculus en français^ de la Campagne de Rocroy^ de la Vie du Maréchal de Gassion et des Exilés de la Cour d'A uguste^ on peut trouver, d'autre part, bien sérieux pour un lecteur si jeune les quatre volumes de V Histoire Bysantine^ et les quatre de V Histoire de V Arianisme ; en revanche, on ne comprend guère ce que viennent faire dans sa bibliothèque d*écolier la Zaîde^ de Segrais, les trois derniers volumes de Saint Evremont et les Œuvres de Sarrasin. Mais que penser lorsqu'on y trouve les Mémoires de Brantôme^ et les Contes de La Fontaine ? On aime à croire que ces livres n'étaient pas destinés à Tenfant, que le € préfet » du jeune duc n'appartenait pas à la Société de Jésus et que ses lectures n étaient pas contrôlées par les bons Pères.

Le séjour du prince Antoine se prolongea quatre ans et deux mois au collège de Clermont. Il en sortit à quatorze ans et demi, a la fin d'août 1075, pour entrer quelques jours après, le 14 septembre, « à T Académie Royale », dirigée par le sieur de Bernardi (1).

C'était alors Tune des plus fameuses et des mieux suivies de ces institutions où la jeune noblesse apprenait à

(l) Archives du Palais de Monaco, série B, registre n* 0.

monter à cheval et s^initiait à Tart militaire. Importées d'Italie au xvi« siècle, elles n'avaient eu, en principe, d'autre but que renseignement de l'équitation (1) ; on y avait bientôt joint les mathématiques et l'étude des fortifications. La plus ancienne avait été fondée, vers 1595, par Pluvinel, aux Tuileries, et subsista jusqu'à sa mort en 1620; elle fut alors transférée à l'hôtel d'O, vieille rue du Temple. D'autres s'ouvrirent à son imitation. Dès 1628, celle de Mesmont avait été établie au faubourg St-Oermain, rue des Canettes; elle devait longtemps prospérer ; c'est d'elle que sortit Saint-Simon en 1692 (2), Presqu'à la môme époque, on trouve celle de du Plessîs du Vernet, qui forma, sous la régence d'Anne d'Autriche, un grand nombre de ces merveilleux cavaliers dont les prouesses légendaires ont tant fourni de matière aux romans historiques. C'est l'époque héroïque de l'équitation. Le 15 mai 1651, au bois de Boulogne, du Plessîs du Vernet, monte, dans une course « à la mode anglaise >, le cheval du duc de Joyeuse contre le prince d'Harconrt, € vêtu d'un habit fait exprès et très étroit, un bonnet en € tète et ses cheveux dedans, mais ayant trois livres de « plomb dans les poches pour peser autant que le Plessis « du Vernet». Les chevaux avaient été entraînés par un régime de nourriture dont Dubuisson Aubenay nous a

(1) C. Duplessis, VBguitation en France, Paris, Berger Levrault, 1892. in-8'.

(2) Mémoires, édition Boislisle, tome i, p. 27.

donné le détail (i). On courut « de la barrière de la « Muette eh poussant par le grand chemin droit vers € Saint-Cloud, tournant sur la droite, en dedans de « l'enclos, par la grande route qui revient au château € de Madrid. » — On préludait ainsi, à plus de deux siècles d'intervalle, et presque sur le terrain actuel de ces grandes solennités, aux réunions qui maintiennent encore en France le goût si populaire des courses de chevaux.

Les académies parisiennes n*avaient pas tardé à acquérir une grande réputation ; il leur venait des élèves même des pays étrartgers (2); elles avaient nui à la prospérité des écoles similaires provinciales ; les fils des gentilshommes venaient de préférence dans ces établissements où ils étaient près de la cour et mieux en état de se faire remarquer (3). .

L'académie de Bernard! paraît avoir été créée un peu plus tard que celles que nous venons de nommer. Bernardi, natif de Lucques, était venu â Paris à la suite de son compatriote et parent Arnolphini, autre « académiste » rénommé de cette époque :

a Gentilhomme Lucquois^ cousin d'Arnolpbini »

dit Michel de Marolles dans les mauvais vers qu*il consacre aux académies de son temps (4). Les deux italiens

(1) Journal des guerres civileSj tome ii, p. 66/67.

(2) Description nouvelle de PariSy par Bnce, page 13i.

(3) C. Duplessis, op. cit.

(4) Paris, ou description de cette ville, par Michel de Marolles, édition publiée par Valentin Dufour, Paris, 1879, p. 61.

apportaient-ils quelque nouvelle méthode d*équitation qui les mit en relief? En tous cas, Bernardi, qui avait installé son manège du côté de la rue de Vaugirard et du Luxembourg, « proche de Thôtel de Gondé », était à Tapogée de sa renommée lorsque le duc de Yalentinois y vint étudier.

Cétait un adage que < tout bon gentilhomme devait « rester deux ans chez Bernardi et y gagner au moins € un prix à la course de bagues > (1). Ce qui faisait la supériorité de cette académie, c*est qu'elle constituait une véritable école préparatoire militaire ; la tactique, les fortifications, l'art des sièges y étaient l'objet d'études suivies, auxquelles on joignait mêmç un semblant de pratique. Bernardi avait obtenu l'autorisation de construire tous les ans un fort sur les terrains dépendant de son établissement, pour exercer ses élèves aux manœuvres de la poliorcétique (2). Il entretenait chez lui les meilleurs écuyers ; Soleysel, l'auteur du célèbre traité d'hippialrique, Le par /ait maréchal, y professait alors (3).

La vogue dont jouissait Bernardi se prolongea bien après l'époque où la présence du prince Antoine nous a amené à rappeler le souvenir de son académie. Son neveu, du môme nom que lui, avait hérité de sa

(1) Le Bret, Lettres diverseSy p. 127.

(?) Michel de MaroIIes, op. cit., notes de Valentin Dufour.

(^) Ibidem.

réputation, et Ton peut voir dans le Mercure galant de mai 1688 (1) le récit d*un carrousel des plus brillants, donné par ses élèves, dont les quadrilles étaient coni' posés des ÛIs des plus illustres familles de France.

En 1690, le grand écuyer, duquel tous les établissements d*académie dépendaient, provoqua leur réduction à deux. € Elles furent réglées de telle sorte que les pen- « sionnaires y furent distribués en nombre égal. • Uune s*installa au carrefour Saint-Benoît, là où fut depuis construite la cour du Dragon ; elle avait pour écuyers Bernardi et Longpré ; Tautre était restée dans la rue des Canettes; c'était Tancienne académie de Mesmont, ayant comme instructeurs Yandeuil, Rocbefort et d*Auricourt. Abraham Pradel, qui nous a conservé ces détails (2), ^oute : « G*est dans ces deux académies que les jeunes < gens sont exercés dans les sciences et dans les arts « qui conviennent â la noblesse ; c'est-à-dire aux mathé< « matiques et aux exercices des armes et de la danse, v

J^e Mercure galant de décembre 1681 (3) nous fait connaître comment était réglé le travail intérieur dans une académie à Tépoque où le prince Antoine y étudiait : « Les exercices du matin sont de monter à cheval et de € courre la bague. Les quatre maîtres tiennent chacun « un manège pour y faire travailler jusqu'à midi. € L*après-dîner on fait des armes, on danse, on voltige,

(1) Page 280.

(2) Le Livre commode , tome I, p. Sâ3i réédition de 1878.

(3) Paffe 117.

« on fait des hautes armes, on dessigne et l*on étudie € les fortifications en présence de Tun des maîtres qui « ont chacun leur semaine. »

Le duc de Valentinois était entré très jeune chez Bernardi ; mais, à quatorze ans et demi, il était déjà de grande taille ; il devait arriver bientôt à cette haute stature qui le fit surnommer familièrement € Goliath >. Il était très ardent aux exercices du corps. Ses études d'académie, commencées, comme nous Tavons dit, le 14 septembre 1675, se terminèrent à la fin de décembre 1678.

Sa pension était réglée à 625 livres par quartier ; ce prix comprenait Tentretien d'un valet. La dépense d'un cheval appartenant au duc, en dehors des chevaux du manège, était comptée vingt sols par jour; on devait trente sols par mois aux palefreniers, dont c'était le bénéfice, pour les < gaules », c'est-à-dire pour la fourniture des verges servant de cravaches (1).

(1) Archives du Palais de Monaco, série B, registre 6 et série A, carton 31', dossier n' 23. Ce dossier fait connaître que le prix de la pension variait chez Bernardi, eu, du moins, le prince' Louis I" avait obtenu un traitement réduit pour un jeune gentilhonime qu'il y entretint à la même époque où le duc de Valentinois y faisait ses études ; c'était M. de Paulc, d'une famille provençale attachée à la maison de Monaco, qui devint ensuite écuyer de Louis 1" et d'Antoine I*' et compta de longs services auprès de ces princes. Sa pension avait été réglée à treize cents livres par an, mais il n'avait pas de valet, il était servi en commun par celui du duc de Valentinois. Après le départ du duc, le valet qui loi fut attaché paya un supplément de pension de 75 livres par mois.

Le prince avait en outre un professeur de dessin, le sieur Flamant, qui donne quittance le 28 juillet 1678, pour prix de ses leçons (1).

Au moment même où le duc de Valentinois terminait ses études à Tacadémio, le prince Louis î«»", son père, revenait â Paris de Monaco, où il venait de promulguer, le 23 décembre 1678, les Statuts de la Principauté^ ce monument de législation, si en avance sur son temps, connu sous le nom de Code Louis, Par une expérience personnelle, et pendant les années d'une jeunesse aventureuse, où il avait porté son activité un peu dans tous les pays de l'Europe occidentale, il avait su apprécier l'importance des voyages pour parfaire l'éducation et l'instruction d'un jeune prince. C'était relativement sur le tard qu'il avait pu lui-môme, dans l'intervalle des campagnes où il avait si brillamment figuré, pratiquer des séjours quelque peu prolongés à Gènes, à Venise, mais surtout, et dans des conditions particulièrement romanesques, en Angleterre.

La visite sérieusement conduite de l'Italie, de ses monuments, l'étude de ses institutions étaient cboses tout indiquées pour l'héritier d'un état touchant par tant de points à ce pays. Le moment était, d'autre part, particulièrement favorable pour étendre un voyage d'études dans les pays du nord : le traité de Nimègue qui rendait

(1) Archives du Palais de Monaco^ série H, carton n* 2.

ii^

précisément, en février 1679, la paix à TEurope, permettait de parcourir les villes de la Bavière, celles des bords du Rhin,, et la visite de ces régions, théâtre des grandes luttes où Tart de la guerre s'était si fort développé depuis un demi -siècle.

Le prince Louis choisit pour accompagner son fils un personnage dont nous avons le regret de ne connaître que le nom, sans rien savoir de sa qualité. Il s'appelait La Polinière ; peut-être était-ce un maître de l'académie de Bernardi, peut-être, plutôt, quelque gentilhomme commensal de la maison de Gramont. C'était, en tous cas, très probablement un parisien, si l'on s'en rapporte à un document antérieur d'une trentaine d'années à Tépoque qui nous occupe. Les états des taxes frappées sur les habitants de Paris pendant la sédition de 1649, que nous avons publiés à la fin du Journal des Guerres Civiles, de Dubuisson Aubenay(l), nomment, en effet, dans le quartier du Louvre, à côté d'habitants des Tuileries, un M. de La Polinière, qui avait probablement un emploi à la cour ; était-ce le père de notre mentor ?

Le train du jeune duc fut réduit à ce seul compagnon, et la façon toute particulière dont fut exécuté le voyage, explique la très grande simplicité de cet appareil.

Le 24 mars 1679, le prince Louis remettait à La Polinière, en rémunération anticipée de ses services, une lettre

(1) Tome 2, page 335.

à vue de 1500 livres^ sur les fermiers généraux de ses domaines à Aix, Fabry de Peiresc et Toussaint de Glandevôs.Les voyageurs durent se mettre aussitôt en route, car La Polinière touchait sa lettre le 10 avril, à Aix, en se rendant à Monaco.

Le duc de Valentinois ne fit qu*un court séjour dans la capitale de la Principauté, qu'il n'avait pas dû revoir cependant depuis son enfance. A Tépoque où il était entré au collège de Glermont, le prince Louis 1«^ et la princesse Charlotte étaient soit à Monaco ou à Menton, soi t à Gènes, d'où ils ne revinrent à Paris qu'en 1672. Rien n'indique que le temps d'études chez les Jésuites ait été interrompu par quelque voyage, et que pendant les années passées à l'académie, qui correspondent aux absences continuelles du prince Louis, Antoine ait eu occasion de retourner à Monaco. En tous cas il y consacra cette fois, à peine une semaine, puisqu'il s'embarquait le 26 avril pour commencer la visite de l'Italie.

Nous avons insisté sur la concision et la sécheresse de ce voyage ; à vrai dire, elle refiète bien la rapidité singulière avec laquelle il fut accompli ; il est difficile de parcourir un aussi grand nombre de pays et de traverser tant de villes en consacrant à chaque lieu un temps plus court. Nous avons signalé les arrêts que les voyageurs font dans leur course ; voici la liste de cenx qui dépassent un jour : 13 jours à Gênes, 5 à Florence, 27 à Rome, 8 à Bologne, 8 en deux fois à Milan, 27 à Ve-

nise, 2 à Turin, 21 à Ghambéry, 5 à Genève, 3 à Bâle, 7 à Strasbourg, 17 à Manheim, 28 à Munich» 4 à Francfort. En ce qui concerne les autres villes, le duc ne fait, pour ainsi dire, que les traverser ; à chacune il consacre à peine une journée ; il voyage à raison de trente milles par jour, et il a pour ses visites le temps qui n*est pas employé à la route. — On est vraiment étonné qu'avec une telle rapidité il ait pu tant voir et tant noter chemin faisant.

La rédaction du voyage s'arrête en février 1680, au milieu de la description d'Amsterdam, juste au moment où, dans les dernières pages, le duc, sortant de la réserve qu'il a toujours observée, se laisse entraîner par les impressions d'une admiration juVénile, d'où son style tire une chaleur et une élégance qui font encore plus regretter la brusque suspension de son récit. 11 faut, pensonsnous, mettre au compte du copiste, dont le manuscrit nous a conservé cette relation, une aussi fâcheuse interruption ; il semble en effet improbable que le jeune voyageur ait cessé, par une cause qui nous échappe, de prendre ses notes à ce moment ; il en résulte que nous n'avons rien pour la fin du voyage dans les autres villes des Pays-Bas. En tous cas nous savons cependant que le voyage se prolongea encore pendant les mois de mars et d'avril suivants. C'est seulement le 5 mai 1680 que La Polinière recevait du prince Louis I" le règlement des 865 livres qui lui étaient allouées pour le complément

de s'a pension < pendant le voyage qu'il a fait, dit le « prince, avec le duc de Valentinois, mon fils, en Italie € et en Allemagne > (1).

Gomme nous venons de Tindiquer, le manuscrit qui nous a conservé cette relation n*est, malheureusement, pas autographe; c'est une copie contemporaine qui forme un petit registre relié dans des ais légers recouverts de parchemin. L'écriture est serrée, sans marges^ et, par sa facture, ne décèle pas une grande intelligence dans la transcription ; du reste, un certain désordre qui règne dans quelques parties du texte, semblerait indiquer que les notes originales avaient été rédigées sur des feuillets séparés, au lieu de former une rédaction continue. Notons, enfin, que beaucoup de mots sont altérés ; il nous a fallu souvent suppléer à des lectures défectueuses, surtout pour les noms de lieux.

Mais il est temps de laisser la parole à notre voyageur.

(1) Archives du Palais de Monaco, série B, registre n* 6.

Journal de Voyage du Bue de Valentinois

Le vingt-six avril [1679] nous sommes partis de Monaco pour Gennes en felouque ; et, passant en vue de Roquebrune, qui est un gros bourg despendant de Monaco, nous sommes venus à Menton, distant de Monaco de cinq à six milles. Cest le lieu le plus grand et le plus peuplé de tout Testât de Monaco ; il peut y avoir deux milles âmes, beaucoup de gens de mer, des filles en réputation de beauté. La campagne est assez belle et toute couverte d*orangers et citronniers.

De Menton nous nous embarquasmes le vingt-sept au matin pour venir à Sainct-Reme.

Sainct-Reme est terre de Gennes, où nous fumes contraincts de nous arrester à cause du mauvais temps; c'est une ville qui peut faire 15,000 âmes et qui a dans son terroir une infinité de citrons et d*oranges et plus qu'en aucun autre lieu ; c*est là que s'en fait le grand débit.

Nous pardmes de Sainct-Reme le S8 au soir et allasmes couchera Auneillb(I), petite ville capitale d'un petit pais qu'on appelle la Yalle d*Oro, qui est au duc de Savoje ; la ville est assez jolie. On passe devant Porto Mauritio, qui ^st une petite ville distante d*un- mille d'Auneille et qui est de Gennes. Le comte Provera est gouverneur d'Auneille.

Le vingt neuf au matin, nous partîmes d*Auneille en passant, devant Albingue, Arrache (2), Luan (3), principauté souveraine de la maison Doria. Nous passâmes aussy à Finale place fortifiée par trois forts qui occupent trois hauteurs qui se commandent. Nous vinsmes à Nauly, où le vent furieux et la mer nous obligèrent de rester.

Nauly est une fort vilaine et petite ville, où il y a un évesque de trois mille livres de rentes, qui est moins de deux mille monnoye de France.

Nous partîmes de Nauly le 30 au matin, et vinsmes à Savonne, où nous fumes obligés de descendre à cause du mauvais temps.

Savonne est une ville assez grande, fortifiée par des bastions et des dehors assez beaux ; elle a un port fort bon, mais petit ; le duc de Savoye la demande comme ayant les droicts de marquis de Savonne.

(1) Oneglia. — Nou.s rétablissons en note, le long du journal, l'orthographe moderne des noms de lieu ou de personnes qui sont altérés ou francisés d'une façon peu compréhensible.

(2) Alassio.

(3) Loano

Nous prismes des chevaux pour venir à Gennes, distant de trente milles, dont il y en a vingt de montaignes et de chemins fascheux et dix depuis Outry (i), qui sont d*an chemin plain le long de la coste, et basty de tant de bourgs et de maisons, que de là jusqu'à Gennes ce n'est que comme un faubourg. Il s'y trouve de fort belles maisons et des jardins, surtout à Sainct Pierre d'Arène, en arrivant à Gennes.

De l'autre costé de la ville^ c'est la même chose ; les maisons s'estendent assez loing avec de grands palais.

Gennes est une grande ville scituée sur plusieurs petites collines au pied de la montaigne. Le circuit des anciennes murailles n'estoit par fort grand ; mais à présent l'on a estendu le circuit pour occuper toutes les hauteurs qui commandent à la ville et l'on a enfermé des montaignes incultes, inhabitées et inaccessibles, en sorte que, nonobstant que le circuit soit de dix milles, les murs sont néantmoins faciles à défendre avec peu de monde et peu de garde, parce que l'on n'y peut venir que par des chemins difficiles et par des circuits qui donneroient le temps d'aller défendre les endroits ou l'on pourroit faire l'attaque.

Les rues sont estroites, hautes et basses; les maisons ou palais delà noblesse y sont magnifiques par leur grandeur, leur hauteur, la grande quantité d'appartements, la richesse des peintures et dorures par dedans, les

(1) Voltri.

galeries soustenues par de grandes colonnes de marbre, qui font deux ou trois estages de corrydors, des fontaines et des petits jardins d'une grande propreté, surtout la maison de Francesco Maria Balby. Celle du prince Doria est très grande et belle, dans laquelle il y a une très belle volière, où il y a plusieurs grands arbres et fontaines.

Les églises y sont riches et belles, surtout TAnnonciade des Soccolantes, Sainl-Cir des Theatins, Sainct Ambroise des Jésuites.

Le Lazaretto est un. grand basliment pour les pauvres ; le dessein est de quatre grandes cours, avec l'église au milieu ; il n*y en a encore que la moitié de fait.

Le port est admirable pour la peine et la despense d'avoir avancé des murailles si avant dans la mer. Outre le premier port, il y a une darse renfermée au dedans du port, où sont les galères ; quatorze en tout : sept de la République et sept des particuliers, dont le duc Doria en a deux, le marquis Spinola trois, Mariny une et Seva l'autre. Le duc Doria est le général des septs des particuliers, qui font une esquadre pour l'Espagne, payée par les Espagnols.

Le gouvernement est tout entre les mains de la noblesse, qui compose le conseil. Il y a un conseil composé de deux cens qui s'assemblent quand il y a quelque affaire pour délibérer. Il se doit créer tous les ans quatre nobles des plus signallés bourgeois, et cela fait une différence de la vieille noblesse et de la nouvelle.

Chacune a son portique séparé pour s'assembler, et il y a entre eux une assez grande jalousie. Il y a vingt-quatre sénateurs et le Doge; ils n*ont, nj les uns ny les autres que leurs voix dans le conseil; le Doge propose les affaires et les met au point de dire ouy ou non« puis Ton ballotte les voix.

Le Doge d*à présent est de la maison d'Odon (jl) ; ceux qui Tout esté restent procureurs. On change tous les six mois cinq sénateurs ; ces ^sénateurs ont la connaissance des affaires du fisc et encore des procès civils et criminels qu'ils veulent se réserver et oster à la justice ordinaire, qui est administrée par des docteurs.

Le Trésor de Sainct Georges est le lieu où tout le monde met son argent, soit pour le faire valoir ou pour le mettre en dépost. L'ordre y est fort bien observé et avec beaucoup de fidélité. Toutes personnes peuvent estres admises dans le conseil général de Sainct Georges, pourveu qu'ils ayent six lieus ou maisons à eux. Il y a parmi ceux là, trente qui font le conseil ordinaire, dont on en change quatre tous les six mois; et il y a encore un conseil de quatre, choisy sur le tout, pour décider les questions et affaires journalières.

Il y a dans cette ville un aqueduc qui vient de quarante milles dans les montagnes et qui se peut facilement couper et oster Teau à la ville ; il n'y resterait que des cisternes qui ne pourraient suffire pour longtemps.

Il y a l'église de Carignan, qui est un racourcy de

(1) Gianettino Odone; il resta en charge jusqu'au 29 juille\ 1679.

Sainct Pierre de Rome, sans autres richesses que trois grandes statues de marbre blanc, dont il y en a deux faites de la main du sieur Pierre Puget, françois, un Sainct Sébastien, surtout, qui est très beau; la quatriesme statue n'est pas encore faite.

Sainct Laurent est la cathédrale et archiépiscopale; il j a une chapelle où est une châsse qui contient les cendres de Sainct Jean Baptiste, autour de laquelle il j a soixante lampes d'argent qui bruslent toujours.

La galerie de la signera Veronica Spinola, mère du marquis Spinola, à présent duc de Sainct Pierre, grand d'Espagne, est très belle ; il y a un tableau de 30,000 livres qu'un Spinola enleva de Venise et mist une copie à la place; c'est une Magdelaine qui oint les pieds du Seigneur, faite par Paul Veronése.

La République tire des droits sur chaque teste masle, depuis 17 ans jusqu'à 70, quinze sols de France, et des droicts sur l'huile et entrées sur le sel.

Nous partîmes de Gennes le dimanche 14 may et vinmes coucher à Sestry di Levante, 30 milles, en felouque. Ce lieu est assez grand et n'est point fermé ; il y a de très bonnes rades couvertes d'une pointe de rocher qui s*avance dans la mer, sur laquelle il y a une espèce de forteresse.

Le quinze may nous partîmes de Sestry et vinmes par le golfe délie Spece (1), où nous avons vu Porto Venere,

(1) L'a Spezzia.

qui est un grandissime port que forme Tysle de Tina (1) n y a trois forteresses, deux «)ui gardent les deux emboucheures du port, et Tautre qui est au fond, qui s'appelle le fort Saincte Marie. Le port est à couvert de tout vent, et bon pour les galères et vaisseaux, et san» nombre.

Nous avons veu aussy en passant Masse (2), principauté de la maison de Cibo, où se prend tout le marbre blanc ; le noir se prend à Porto Venere.

Nous sommes venus coucber a Viareggio, petit village despendant de la république de Luques, distant de 60 milles de Sestry et 30 de Livourne.

Le mardy 16 may, nous sommes venus à Livourne. La place a une darse grande et belle. Le grand-duc y tient quatre galères. Il y a deux ceintures de murailles tout autour de la ville, avec un grand fossé au dehors, où on fait passer l'eau de la mer. Il y a deux forts ou deux petites citadelles des deux bouts de la ville qui la resserrent, très bonnes.

La ville est presque toute habitée par des juifs, qui ont plus de privilèges qu'ailleurs ; ils n'ont aucune marque

(1) Le prince Antoine fait ici confusion; il veut certainement parler de i'ile de Palmaria, qui a bien la disposition qu'il indique. Le nom de Tina, réellement Tino, est celui d'une petite île placée au sud de Palmaria vers la pleine mer.

(2) Massa Carrara, la ville la plus importante de la région où

s'exploitent les carrières de marbres blancs dont le centre est à

Carrare.

de distinction ; ils peuvent achepter des maisons et en faire bastir, mais non pas en vendre â des chrétiens. Les mes j sont tirées an cordeau et assez belles, la place est belle.

n n\ a rien de carieax que le lien oà Ton enferme les esclayes, qu'ils appellent II Bagno;\e% tares y ont mosquée ; la fontaine, où est l'effigie du grand duc, en marbre et quatre esclaves au-dessous.

Le mesme jour, nous sommes partis de Livourne, a 2 heures après-midy, et sommes venus coucher à Pise.

PiSE est une grande ville située le long de TAme, dans un terroir fort aride, à venir du coslé de Livourne, mais non de Tautre costé, où il^ a des plaines admirables toQt le long d*un petit ruisseau. Elle a de grandes rues, mais elle est peu peuplée. L*on j fabrique les galères du grand duc, et elles peuvent venir jusques là par l'Arne 11 j a de grandes chambres voûtées pour la fabrique où on les travaille.

Le clocher de rarchiépiscopale est penchant d*un costé d'environ dix-huit pieds; il a beaucoup de hauteur et est fort bien basty par différends estages de colonnes de marbre qui s'entresupportent, et, sortant hors du corps de la tour, sont comme huit corridors ou balcons tout autour ; elle a 293 degrés.

L'église cathédrale de Saincte Marie Major est très belle pour son architecture, tant dedans que dehors ; au dedans Ton voit le plafond relevé dont les quarrés

enfoncés et les molures eslevées sont enrichies de dorures et peintures. Le dôme est haut et a des peintures très belles. Le chœur est assez grand ; il n'y a sur le grand autel qu'un crucifix de bronze et deux anges ; aux deux costés de l'autel il y a une colonne de jaspa, d'environ neuf pieds de hauteur et deux et demy de tour, qui a uu chapiteau de marbre du travail de Michel-Ange, où sont, outre les ornements ordinaires, de petits anges dignes de l'ouvrier.

Il y a une grande dévotion d'une Vierge qui ne se descouvre jamais ; un archevesque et quelques chanoines moururent, dit-on, pour l'avoir fait descouvrir.

Il y a des bas-reliefs en marbre au bas de l'église et en beaucoup de lieux, qui sont fort estimés.

Dehors, l'on voit les portes de l'église qui sont quatre grandes portes à deux battants, toutes de bronze, apportées de Jérusalem ; chacune d'elles est divisée par quarréz, dans lesquels Ton a fait des reliefs des mistères et histoires du Nouveau Testament, d'un ouvrage qui est hors d'œuvre et qui est parfaitement beau.

La façade est grande et haute ; elle a plusieurs estages de colonnes comme la tour, et tout le mur est incrusté de pierres de jaspe, porphyre et marbre, et autres pierres enchâssées dans le marbre, comme aussy il y a dans le pavé de l'église, au sortir du chœur.

A tiente pas de l'église, il y a le dôme qui sert de fonts baptismaux. Ce dôme est grand en hauteur et se trouve enrichi, au milieu du bassin, de la fontaine, où

est un sainct Jean de bronze, soustenu par un pilastre d'où sort Teau qui remplit le bassin. Il y a autour du bassin quatre espèces de cuves de marbre où Ton baptise les enfants. Il y a une chaire à prescher soustenue par des piliers ou colonnes toutes de jaspe, porphire et autres pierres dures du Levant, apportées de Jérusalem ; il y a autour de cette chaire des bas-reliefs de marbre très beaux. Le dôme a bien cinquante pas de tour ; il y a quantité d'échos.

Campo Santo, est une manière de cloistre au milieu duquel est la terre apportée du champ Haceldama. Le cloistre a près de cent quatre-vingt pas de long sur quelques soixante-dix de large ; chaque voûte de la galerie du cloistre est d'environ trente pieds de hauteur et dix- huit pas de largeur.

Il se trouve là des peintures admirables tout autour de la muraille du dehors, et quelques tombeaux et statues ; c'est une chose très curieuse à voir ; le peintre s'appellaitBonnosino (l),et laclosturedu dedans est toute fabriquée de marbre et fort délicatement.

La terre crible un corps dans huict heures, le pourrit en huict autres, et le consomme en huict autres.

L'on voit des tables escrites du temps de Sertorius et encore d'autres plus anciennes, difficiiles à lire. Il y a le tombeau de Balde, jurisconsulte, maistre de Bartole.

(1) Ce nom doit être une altération du copiste pour Benossino, diminutif vulgaire de Benozzo Gozzoli, l'auteur des peintures du mur septentrional du Campo Santo.

Il y a au costé de Téglise une urne de marbre, qui estait la mesure du tribut que Pise devoit, aux Romains, en or ; elle pouvoit contenir deux boisseaux. Il y a un bassin où il y en de toutes sortes.

De Pise nous fumes à Lucques, terroir très ferlille, * pais plat, en tournant autour de la montagne, pour y aller en carosse^ il y a douze milles.

Lucques est une grande ville, fortifiée régulièrement avec des bastions revestus de briques, des fossés assez larges, où il passe un petit ruisseau, des demi-lunes aux portes, un chemin couvert, du canon sur les remparts en assez bonne quantité. Ces bastions sont à orillons et sont petits. Les remparts sont admirables, pour estre en un terrain fort uny et planté d'arbres, qui font un ombrage et une très belle promenade.

Le gouvernement de la République est entre les mains des nobles ; le conseil ordinaire est de cent vingt, outre lesquels il y a neuf anciens et le gonfalonier, qui sont toujours logés au palais, et n*en sortent Jamais pendant leur deux mois que dure leur pouvoir ; leurs femmes mesme ne vont pas les voir. Les cent vingt changent tous les ans. Il y a des jurisconsultes à la rot te, pour le civil ; mais pour le criminel, c'est le conseil qui juge.

Il y a dans le palais un arsenal où il y a des armes pour 25,000 soldats. Il y a environ 400 soldats de garnison ordinaire, de grands corps de gardes à chaque bastion. Les bourgeois ont leur ordre, en cas d'alarme, de se rendre à certains postes.

La République a quelques petits châteaux où elle tient des garnisons de dix ou douze soldats; elle peut armer sur ses terres 40,000 hommes ; son revenu est très petit.

Les rues sont larges et la ville peu peuplée pour sa grandeur. Il n'y a rien de curieux que les remparts. Il y a une inscription à la porte de la grande église, qui fait mémoire d*un serment que firent les banquiers de de ne point tromper, ny faire de faussaire contre les intérêts de ceux qui despenderaient de Téglise Sainct- Martin, cathédrale du lieu.

Le dix-huictiesme may nous vînmes de Lucques à PiSTOYA ; il y a vingt milles.

PiSTOiA est une ville assez longue et ceinte de murs ; il n'y a rien à voir.

Le dix-neuf may, de Pistoia nous vînmes disner à Florence, distant de vingt milles ; on passe par devant Poggio Caiano, maison du grand duc, où il a tenu madame sa femme enfermée trois ans (1). Il n'y a rien de remarquable que la belle vue qui découvre Florence, Prato et Pistoia, avec une infinité de villages ei de maisons, dans des plaines admirables^ formées de montagnes cultivées.

Florence est une grande ville, séparée en deux par l'Ame, dont un des costés s'appelle Poggio Impériale.

(1) Marguente Louise, fille de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, dont Jes démêlés avec Cosme III fuirent retentibsants. Elle mourut à Paris en 1721.

Lepalazzo Pitty est aussy de ce coslé là, et de Tautre costé il y a le Pallazo Vecchio et celuy de la Galleria. Il y a trois petites forteresses, savoir : San-Miniato, fortezza d'Abasso et Belveder.

Le grand duc demeure ordinairement au palais Pitty, qui se communique aux autres par de longues galeries qui passent sur Tun des ponts de la ville. Il se communique encore à la forteresse par des chemins couverts. 3on architecture est grosse et solide. C'est une grande masse, longue de trois cent cinquante pieds par le dehors, aux trois estages extrêmement eslevés ; le troisiesme, n'est pas tout de long, parce qu'au lieu de bastiment, on a laissé aux deux bouts deux terrasses en plate-forme.

Par le costé de dedans, il y a deux ailes qui font une court carrée de quatre-vingt pas environ, avec les portiques, les voûtes par en bas, soustenues par de grandes colonnes d'une pierre dure du pais, de couleur ardoisine, dont les degréz et presque tout le palais est basty. A chasque estage il y a un corridor qui règne tout autour hors d'œuvre avec les balustrades.

Il y a dans Testage du milieu du corps, qui fait la face du palais, une enfilade de salles et de chambres de trois cent cinquante pieds ; on y entre, par le milieu, dans une salle des Gardes, et Ton voit, à la droite, six salles, salons ou chambres, et six à la gauche, dont les portes sont au milieu et composent Tenfilade. Ceux de la droite sont ornez de tant de peintures rares et de

dorures et de statues, qu'il ne se peut rien voir de plus magnifique. Ceux de la gauche, ne le sont pas tant. Les salles sont toutes voûtées et ont environ trente pieds d'élévation.

Dans Teslage bas, il y a, à la droite de l'entrée des apppartements d*esté, des peintures très belles.

Outre ces apparteraens, il y en a dans les ailes huit autres qui sont ceux du grand-duc, de sa mère, de sa femme, de ses enfans, des estrangers et autres, chacun desquels a ses grandes salles et tous les accompagnemens, avec une infinité de tableaux des meilleurs peintres du monde.

Il y a un cabinet où sont les portraits de tous les peintres fameux, faits de leur propre main. Il s'en trouve cinquante-neuf environ et encore dix ou douze dans un autre (1).

Au-delà de la cour on entre dans un amphithéâtre découvert où se font souvent des jeux et des courses; au-dessus est la forteresse de Belvédère et ensuite les jardins.

Dans le Vieil Palais, il n'y a rien de remarquable que la garderobe d'argenterie, extrêmement remplie de

(1) Il est intéressant de trouver ici l'indication précise de la place où avait été formée au palais Pitti, par les soins du cardinal Léopold de Médicis. cette célèbre collection de portraits de peintres peints [)ar eux-mêmes et le nombre qu'elle comprenait en 1679. Elle ne fut que plus tard transportée aux Uffizzi. A l'époque dont nous nous occupons, ainsi que le prince Antoine le signale plus bas, la construction de la partie de la Galerie, où elle est maintenant conservée, n'était pas encore terminée.

toutes sortes de meubles, et un devant d*autel d'or garni de pierreries valant plus d*un million ; c'est un vœu faict à Sainl-Charles. Il y a encore la grande salle pour les divertissements publics. II y a aussi le carrosse qui a esté fait pour madame la grande duchesse régnante, qui est d'une broderie extrêment relevée dessus et dessous, des portières traînantes jusqu'à terre, des franges à proportion ; les molcures du dedans sont d'or et les brisures de pierres précieuses. Ce carrosse est estimé.

La Galerie est jointe à ce Vieux Palais ; elle seroit faite comme le Campo Santo de Pise, sans qu'il y a un

des bouts où il n'y a point de bastiment ; chaque costé ^

est de deux cents pas, et est orné de statues de quatre pas en quatre pas, toutes anti|ues ou originaux. Celles de tous les empereurs y sont. Au-dessus des statues sont les portraits au naturel de tous les hommes illustres. La vofite est peinte des plus belles peintures, par petits dûmes séparés.

La galerie du bout a la veiie sur la rivière; elle est longue de 80 pas, ornée comme les autres.

De la galerie qui est au levant on entre dans plusieurs grands cabinets (1). Celuy du bout est plein de peintures

(1) La description do la galt-rio des Uffîzzi qui suit, quelqu'inconiplMe qu'cllo soit, donne la physionomie de cette collection artistique au moment où les atrquisitions de Cosme III arrivaient et n'étaient pas toat«»s en place, en 8orte qu'on n'avait pas encore retiré ces armes, ces armures, ces nombreux caljinets précieux qui rcraplissaieni les salles dont la eonstruction était dès lors torminêc,

et de sculptures rares; il y a enlr'aulres une colonne d'albastre oriental cannelée en ondes, haute de neuf pieds, qui n'a jamais trouvé la pareille. Il y a une table de paragone, avec dos fleurs enchâssées, travaillée avec la pierre de calcédoine, lapis, cornyola, agatha et différents jaspes, estimée cinquante mille escus ; un chandellier d'ambre donné par Brandebourg, il est fort estimé, un cabinot à dôme, à colonnes d*agathe, estimé trente mille escus, orné do plusieurs statues de bronze on petit, et deux armoires de pièces d'jvoire faites au tour, dont il y a un portrait du grand duc.

11 y a quatre cabinets de suiie que Ton appelle VArmerie^ qui sont pleins de cuirasses de toutes sortes de travail, de harnais de chevaux de grand prix; les plus beaux sont venus de Pologne ; il y a un cheval dont on voit les crins qui avaient quinze pieds de longueur, une pierre d'aimant fort grosse ; foutes sortes d'armes à feu,

c'est-à-dire celles du côte oriental. Beaucoup de ces objets, qui avaient attiré rattcntion du prince Antoine, d'un intérêt devenu secondaire avec le développement de la collection, furent successivement retires; mais ils ne disparurent complètement que sous l'administration du grand-duc Léopold, au milieu du xviir siècle, lors de l'entrée aux Uffizzi des tableaux et des antiques venus de la villa Mêdicis à Rome, avec les statues des Niobides, et le Petit Apollon, etc.

En ce qui concerne les peintures, quoiqu'il n'en désigne aucune spécialement, — et cependant la Ve'nus du Titien avait été apportée sous le règne de Ferdinand II, — le prince Antoine compte déjà cinquante tableaux originaux dans les salles qui précédaient la Tribune. Nous allons voir qu'il en compte quatre-vingts dans cette salte.Set l'on verra ce qu'il faut entendre par là.

un canon de fusil tout d'or, plus juste qu'aucun autre, un pistolet à mettre dans le fonds d'un chapeau, qui tire quatre coups à la fois, une épée où il y a un petit pistolet, un fusil à tirer huict coups sans changer d'amorce et qui n*a qu'un canon.

Un autre c.ibinet qui n'est enrichi que d'un globe céleste et terrestre selon Copernique, et d'instruments de matématîqnes, et un autre de la terre seule et de la mer, avec quelques pièces d'yvoire tournées très délicatement et une grande table de jaspe enrichie de plusieurs figures de fieurs et autres pièces raportées d'autres pierres dure? et ânes. 11 y a un portrait du grand duc qui se voit dans un verre rond par une adresse optique.

Un autre cabinet dans lequel il y a plusieurs cabinets d'Allemagne; un, au centre duquel on voit une descente de croix travaillée de Michel- Ange Bonarola ; puis, en tournant la table où elle est, on voit une autre pièce d'ambre jaune et d'ambre blanc, qui représente le crucifix, au pied duquel est la Vierge et saint Jean, et dans l'autre face, en tournant, l'on voit Nostre Seigneur et les douze apostres. Il y a plusieurs pierres enchâssées dans ce ohinet qui sont précieuses ; il est estimé quatre vingt mille escus. Il y avoit une orloge, laquelle faisoit sonner un petit jeu d'orgues qui est dedans le cabinet ; mais cela est rompu. Un autre cabinet d'éhè:ie dnns lequel sont taillées plusieurs figures de touties sortes de jaspes et mignatures sur les marbres. Il y a encore un autre

cabinet de boin de rapport à la mosaïque; une labl« de lîpia lazuri qui représente Livournefl), et cinquante tableaux originaux de bons maistres.

Dans le cabinet t'nit en dame (2) il y a un cabinet d'Allemagne qui est de toutes sortes de jaspes, dans lequel on a enchâssé un rubis gros comme le plus gros poulce, et une perle encore plus grosse, avec quantité d'autres pierres prétieuses ; il vaut 150.000 livres ; une table de paragon ornée de fleurs et auires figures eochassées qui vaut trente mille escus ; six statues admirables, lieux Vénus, une de Clcomène d'Apollodore (3) et une autre trouvées à Rome; deux armoires de pièces de cristal et de lapis, où il y a de vases admirables; quatre-vingts pièces de peintures, un anneau où est

(1) Cette iaiAe. qui pastio pour une des |>li: précieuses mosaïques de Florence, c B&rocchio.

(2) C'est la Tribuni: La dcwriplion de ee qui ornait alors eette Battu eéléhrc ollrc un véritable intérél. Les meiibtcs, les objet» d*art, les caliinets y tenaient, comme on ia le Toir. une tri-a grwidc plaee. — Le duc de Valcntinois | arle de qualre-vingta tableaux qui y avaient été alors ciposés: il est prol>a1)le que ce chiffre est, on bien eiagéré. car û l'époque où ta tribune en a contenu le plus grand nombre, il ne dépas^lil pas une quarantaine, ou bien il y comprend ceui placés dans les pièces à la suite.

(3) On sait qne ces <leni noms sont inscrits sur [c piédestal de ta Venu* de Médicit. Le transjmrt de la statue de Rome eut lieu avant 1677, date de la dernière restaiiralion qu'elle a subie. — Le premier tcmoigiiage relatif à t'inseripliun ne date que de 1679, année de la visite du prince Anionin.

gravé un cupidon dans une pelile pierre naturelle; le clou moitié fer et moitié or (?); une teste d'une agathe et une autre d'une émeraude grosse comme des œufs de poule d*Inde et un peu plus.

Un autre cabinet 014 chapelle, où est le tabernacle ou ciboire qui doit servir à la chapelle qu'on fait. Il est fait en dôme, à trois estages de jaspes de toutes couleurs; le jaunastre est de Chypre, le jaspe blanc et gris de lin est oriental, le serpentin est de Sicile, le vert est de Bohême, le jaspe rouge et gris est de France; il y en a aussy d'Italie. Tout cela meslé avec beaucoup d'art et plusieurs autres pierres qui y sont enchâssées, qui font diverses figures. Cet ouvrage n'est pas encore achevé, les murs devant estre incrustés de môme ouvrage.

Le tombeau des grands ducs à Saint-Laurent est aussj un ouvrage pareil, quoiqu'on le fasse moins délicat. La chapelle est très grande; il y a place pour six tombeaux, dont il y a deux de faits.

L'autre côté de la gallerie n'est pas encore achevé. On y fait des chambres tout du long, qui auront leur enfilade de portes, ce qui sera encore remply de choses curieuses. On y voit desjà une salle pleine de toutes sortes de petites figures de bronze des dieux des Romains, des vases qui servaient aux sacrifices et plusieurs autres curiosités.

Pour retourner aux jardins du palais Pitty, ils sont hauts et bas, mais ils ont quantité de bocages, de berceaux de laurier, des allées de cèdres, des fontaines avec

des statues très belles, et sont d*une furieuse estendiie.

Au-delà de la porte de la ville est Poggio Impériale, maison agréable pour les jardins et pour les allées. La duchesse mère y est presque toujours (l).

Il y a hors de la ville, une promenado dite les Cassines qui est fort belle pour la beauté des bois de fustaye et des prairies.

La forteresse d'Abasso, est la seule qui soit entretenue, encore Test-elie fort mal; il n'y a rien de beau que les pièces de canon; il y en a un de quinze cents livres et dix de soixante, deux grandes couleuvrines de dix-huit à vingt pieds de longueur et quantité d'autres pièces. La salle des armes est tenue fort proprement. Pour les armes de pied, il y en a une infinité; mais pour les mousquets, ils sont vilains.

La grande église Madona Dei Fiori est très belle, toute incrustée de marbre blanc, noir et jaspé par le dehors. Le clocher est de mesme; c'est une tour quarrée, séparée de l'église; il y a quatre cent vingt degréz pour arriver au haut. Le dôme de l'église est encore plus haut de cent pieds; aussy est-il prodigieux; il y a deux cents pas de tour par en bas et par le dedans de l'égliso; il est octogone, peint de belles peintures et de deux corridors autour balustréz.

L'église de TAnnonciade est très riche; il y a une

(1) Victoirp. fille trUbali lie la Kovêrc d'Urbin, marû?e en 1631 à Ferdinand II de MeJicis. Elle mourut en 1G91.

dévotion à la Vierge, doui le portrait fust peint par les anges pendant que le peintre s*estoit endornoy dans la peine de le ânir.

Sainct-Laurent est la fondation ancienne des Médicis : leur ancien tombeau y est orné de très belles statues; celui fait de la main de Michel Ange est au bout de Téglise.

Il y dans la ville plusieurs places ornées de fontaines, de statues et deux où le grand duc est â cheval en bronze.

La place du Vieux Palais est belle. Il y a quatre ponts sur TArne, dont il y a un admiré par sa subtilité; il n*est que de quatre arches qui sont fort larges et qui n*ont pas par en haut trois pieds d'espaisseiir.

Le grauJ duc a nom (!osimo; il a un frère qui a nom Francesco ; son fils aine a nom Ferdinand, son second Gaston. Le marquis Salvicy est majordome et le marquis Carbone del Monte est maistre de chambre.

Nous parûmes de Florence le mercredy 24 may à midy et vinsmes coucher à Pongibonzy, distant de 21 milles. Le 25 disner à Sienne.

Sienne est une grande ville; le dôme est beau et l'on voit la maison de sainte Catherine et sa chambre.

Le soir coucher à un village nommé Tavernelle,

Le vingt-six disner à Radicofani,où il y a un château eslevé, qui fait la frontière au grand duc, et coucher à Aquapendente, qui est une vieille assez grande ville.

Le vinj?t-sept disnerà Montefiascone, où est le tombeau et rêpitaphe :

« Est, Est, Est, et proptcr nimiuui Est,

« Dominus meus Joannes de Fuceris mortuus est. »

Il estait évesque d'Ausbourp:, 11 y a des verres gravés près de sa teste ; et il avait ordonné par testament qu'on mist tous les ans, le jour de sa mort, une tonne de vin sur son tombeau. On le donne aux pauvres à présent.

Do là nous vînmes coucher à Roncilionb, gros bourg. On passe par Viterbk qui est une assez grande ville.

Le vingt huict, disnerà Bacano, une seule maison, et coucher à Rome.

Rome. — Le palais Médlcis et la Trinité du Mont.

Le palais Farnèse, où logo l'ambassadeur de France : le Taureau, qui a quatorze pieds de large et dix-huict de haut (1).

La vigne Bourghèse, pour les grands parcs coupez d'allées bien couvertes, pour la richesse du palais, des statues et des peintures: le Maure dans le bain (2)^

(1) (.-est le Taureau Farnèse^ transporté depuis au Musée royal de Naples.

(2) C'est le prétendu Scncque du Louvre {Catalogue sommaire, n* 1351. — Chirac Musrc de sculpture, p. 325, 2247). Cette statue a en<-on* été désignée sous le nom du Prrheur africain.

On sait que les statues et marbres de la villa Borghése furent [>resquVn totalité acquis, en 1808, par Napolt*ou I" et qu'ils font a<:tucllement partie des collections du Louvre.

V Hercule (1), un Dieu Isis^ un Dieu Morne assis dans une chaise, le haut fait comme un singe (2), la Femme couchée sur le matelas (3), le David du cavalier Bernin (4), la Chaise (5), la Teste qui s*avanc'e en grondant, une espinette organisée.

Le palais Bourghèse a cent cinquante pièces de Raphaël, cent cinquante de Titian et, à proportion, de Carache, de Corregio, du Bassan, du Dominiquain, do Pierre de Cortone et autres; les fresques du Capucin, Tenfilade des portes, la fontaina au bout, la taille des portes, toutes d*albâtre de couleur grisastre et presque semblable à Tagathe ; le cabinet des Miroirs^ avec les bustes de porphyre des Douze Césars^ les glaces des miroirs peintes à demy.

Le palais d'Esté, à Tivoly, a 16 milles de Rome, la quantité d*eaux, et la Rome antique (6), aux grands jets du milieu à quatre estages, aux deux estages de robinets et de bassins au travers du jardin, à la cascade et Ja grotte à costé, au Joueur de trompette.

(1) Peut-être V Hercule portant Télêphe, du Louvre.

(2) Ce doit être un des cynocéphales égyptiens du Louvre.

(3) L'Hermaphrodite, celui du Louvre; remplace à la villa Borghèse par un semblable, entré dans la collection depuis 1808.

(1) Resté à la villa Borghèse.

(5) Siège antique de porphyre. Ce n*estpas celui du Louvre, qui provient du Vatican.

(6) Il s'agit d'une reproduction en relief et en mastic, dans no bosquet de la villa d*£ste, des monuments de Rome.

Au jardin de Belveder (1), un jeu d'orgue fait un beau jet d'eau (2).

La villa Montalto, au cardinal Savelly (3).

La villa Chigi (4), petite mais jolie pour les eaux ; il y a un cabinet avec mille curiosités, entre autres le Priapus sonorus^ les deui cheoreuils monstres, un hypocriffe. Plusieurs membres d'hommes et de bestes péiriffiéz.

Au Vatican, les statues dJ Apollon^ de Laocoon, du Tibre, de VAntiii{6), fgvori d'Hadrian, et autres.

La bibliothèque, une grande salle soustenue de pilliers au milieu; au bout, de chaque costé, une grande enûlade de portes, qui fait en tout trois cent pas, tout du long de la galerie. 11 y a une infinité de manuscrits : la traduction d'un manuscrit que donna la reine de Ghipre,

(1) C'est le second nom de la villa Aldobrandini à Frascati. — Cette partie du journal a subi des interversions ; aussi, après cette note sur la villa Aldobrandini, qui montre que le duc de Valentinois, après avoir visité Tivoli, fit une excursion dans les monts Al bains, nous avons rapproché ce qu'il dit d'autres villas à Frascati et à Albano, que le copiste avait renvoyé une page plus loin, au milieu des monuments de Rome.

(2) Disposition, à l'imitation des anciens, de petites chutes d'eau destinées à obtenir des accords de sons en tombant dans des bassins ou sur de» degrés de marbre. — Le jeu d'orgue de la villa Aldobrandini était célèbre.

(3) Autrement appelée aujourd'hui villa Bracciano. à Frascati.

(4) A Ariccia, près Albano.

(5) C'est le MercurCj longtemps désigné sous le nom de V Antinous du Belvédère»

des manuscrits hébraïques, Virgile, trente lettres françoises d'Henry huictiesme à Anne de Bouiain, originaux de Sainct Giprian, de Sainct Thomas, des écritures sur des escorces d*arbres, des tablettes de bois où Ton escrivoit à la pointe du stile, des escrits de la Chine, où il y a, dit-on, vingt-quatre mille lettres dans l'alphabet, des originaux de Luther ; toutes les salles peintes admirablement, tant la grande que celles de la galerie. Les livres sont divisés par grandes armoires qui ferment.

Au-dessous de la bibliothèque est Tarsenal des armes, à armer quarante mille hommes, où sont les armes de Bourbon (1).

Au palais. Ton voit de grandes salles peintes des dessins de Raphaél et autres, où les peintres sont sans cesse à copier. La disposition des salles du couchant et de la garde des portes : une aux prélats, une au prince Savelly, et le bas aux Suisses. La grande salle, pour aller à la chapelle.

Les grands degrés qui respondent aux portiques de la place ; le Constantin du sieur Bernin(2.), le grand portique, à rentrée de Téglise Sainct-Pierre.

Dans la dicte église il y a quatre petit dômes de chaque costc et un dôme qui fait la croix. Le grandissime

(1) Indication très intéressante pour l'attribution dès cette époque de l'armure du connétable de Bourbon.

(2) Il faut noter que Bernin vivait encore au moment de ce Yoyage; il mourut l'année suivante en 1680, à l'âge de 82 ans.

dôme est au miliea, celuj du chœur et deux aux deux portes, quatre piliers de treate pieds d'épaisseur, quatre colonnes de bronze doré, soustenant une couronne de mesme, couvre le maistre autel. Les corps de Sainct Pierre et de Sainct Paul sont dessous dans une chapelle où Ton descend. Il n*y a rien de plus riche que chacune des chapelles. Il y a plusieurs tombeaux des derniers Papes.

Dans la place, il y a deux fort belles fontaines et l'obélisque d'une seule pierre de soixante douze pieds sans la base ; elle est en tout de cent huit pieds. Il fallut 40 cabestans, 160 chevaux et 400 hommes qui travailloient au son d'une trompette et cessaient au son d'une cloche.

Le pont Sainct-Ange est fort beau, y ayant dessus douze statues d'anges, portant chacun un instrument de la Passion.

La vigne du cardinal Ludovisio sur le mont Quirinal.

Saincte-Marie-Major est une très belle église dans ^ laquelle il y a 4^^ chapelle de Paul cinquièsme Bourghèse, ne se pouvant rien voir de plus beau. Celle de Sixte cinquièsme, où est la cresche de Nostre Seigneur et le tombeau de Pie cinquièsme canonisé. Aux deux costés du grand autel sont deux chasses de reliques, où il y a, entr'autres, le berceau et des langes de Nostre Seigneur. Il y a deux façades à l'église, Tune au bas, au devant de laquelle est une très haute colonne et l'image de la Vierge au-dessus. A celle de l'autre bout est une pyramide.

Sainct-Jean-de-LatraQ est une grande église, réparée depuis peu; il j a deux rangs de piliers et des chapelles ou autels aux côtés. Le grand autel est sous quatre colonnes qui supportent un trésor de reliques, entre autres les testes de sainct Pierre et de sainct Paul, l'éponge de Rostre Seigneur ; et dessous les colonnes est un autel, soubs lequel est Tautelde bois sur lequel sainct Pierre disoit la messe ; il n'y a que le Pape qui puisse célébrer dessus. Il y a au delà le chœur deux grandes chapelles qui font la croix ; au costé de Tune Ton voit le baston pastoral de Moïse, la \evg0 d'Aaron, au costé de Tautre, Tarche d'alliance et la table de la Cône de Nostre Seigneur. Dans la sacristie il y a le calice de sainct Pierre demy brûlé, la chasuble de sainct Sylvestre et plusieurs vieux ornements et modernes. Dans le vieux cloistre il y a la pierre sur laquelle Ton joua les habits de Nostre Seigneur, une colonne fendue en deux, la hauteur de Nostre Seigneur, et plusieurs autres antiquités.

La Scala Sancta, composée de 28 degréz, qui sont les mesmes du palais de Pilate, où Nostre Seigneur monta pour estre jugé à estre crucifié. Il y a au haut de cette eschelle saincte une chapelle fort obscure où est rimage de Nostre Seigneur, peinte par sainct Luc, et au dessus de l'autel est le Sancta Sanclorum.

ASaint-Paul-Hors-les-Portes, dans la viaOsliense, est le crucifix qui parla à saincte Brigitte. Cette église est grande, mais un peu champestre.

ASaini Paul 'des-Trois-Fontaines on voit les trois sauts

que fît la teste de sainct Paul quand on lui eust coupée, marqués par trois fontaines qui en sortirent el ont toutes trois un goust différent. On y voit aussy la colonne où il fust décapité.

Montecavallo est le palais où le Pape demeure ordinairement ]*esté; il est sur le mont Quirinal; il j a dans ce palais 2700 chambres ; il y a des peintures sur la fresque admirables. La galerie moderne peinte par Carlo Marata, Ciro Ferri apprenlif de Pierre de Cortonne, Fâbricio Ghiary (1), Jean-François le Boulonnoîs (2); tous ces peintres sont vivants et excellente.

Le jardin est très beau avec quantité de belles allées et de jets d'eau.

Il y a devant ledit palais les Chevaux de Phidias et de Praxi telles (3).

Au Capitole, il y a deux palais remplis de statues antiques et de peintures à fresque. — Le palais de la Justice est en face; la statue à cheval d'Antonin (4) est au milieu de la place, de même que les figures de Castor et Pollux avec leurs chevaux (5). Les trophées de Marins.

La vigne Pamphile est grande ; le parterre est assez

(1) Ne en 1621, mort en 1695.

(2) Jean-François Grimaldi, dit le Bologncse, ne en 1606, mort vers 1680.

(3) Il s'agit des Dioscures de Montecavallo.

(4) Ccst la statue de Marc Aurcie.

(5) Ce sont les Dioscures qui ornent la balustrade de la place du Capitole.

beau ; il y a quelques allées assez belles ; le reste est planté de nouveau. Le palais est petit ; les nudités sont couvertes ; il y a encore un grand enclos où il y a plusieurs bestes fauves.

Le petit bijou (1) de l'abbé Benedetty, agent du Roi de France (2).

Le palais Colonne est grand ; il y a peu de cbose de remarquable, excepté quelques tableaux.

(1) Sic au manuscrit; peut-être faut-il lire petite vigne, — Cependant Bijou peut signiller maison de plaisance. On connaît le Mon Bijou de Frédéric II,

(2) L ab}>é Elpidio Bcncdetti, chargé depuis de longues années des affaires de Mazarin, puis de Colbert, à Rome, était secrétaire italien de Tambassado de France dès 1662. Fort riche, il lit construire à ses frais la chapelle Saint- André à Saint-Louis-des- Français ; il légua tous ses biens à Louis XIV, qui les abandonna aux Mancini. Il était chargé spécialement dos affaires ecclésiastiques; mais précisément au moment du passage du prince Antoine, M. de Pomponne lui avait confié des négociations auprès du vice-roi deNaplcs pour la restitution à la maison de Monaco de ses biens confisqués depuis 1G12 dans le Napolitain. Cette restitution avait été stipulée au traité des Pyrénées en 1659 et n'avait pas été exécutée ; les revendications avaient repris à la paix de Nimègue en 1679; elles ne devaient du reste jamais aboutir, même sous le régne de Philippe V.

Par le rôle donné à l'abbé Benedetti dans cette phase des négociations, dont on trouve la trace dans la correspondance de Rome aux archives des Affaires étrangères, et notamment une lettre de l'abbé du 20 novembre 1679 (vol. 263., fol. 134), on peut juger que le diplomate dut être un des guides du prince Antoine à Rome. Il avait rempli ce rôle auprès de Seignelay, qui, lors de son voyage en 1681, dîna chez lui le 5.a\ril (Voy. le Voyage de Scignelay, dans P. Clément, L'Italie en i67i, p. 148).

Le palais Mazarin (1), où il y a plusieurs belles tapiaséries du feu cardinal. Le jardin est jolv, avec la galerie du Golis6e(2j en bas-reliefs et la peinture à fresque de VAurore (3) qui est fort estimée. M. Errart (4) est le chef de rAcadémie des peintres et sculpteurs que le Roy a establye à Rome, où sont les copies du Gladiateur mourant et quelques autres comme le Virginius et Y Hercule.

Au pilais de la Vigne Ludovisio: l'homme pitrifié^ où se voyent encore les os rompus qui ne sont pas pétriûéz^ les statues du Gladiateur mourant ^diQMx autres Gladia^ leurs, un se reposant (5), un autre en posture de combattre ; la statue de Virginius et sa fille quUl a tuée et se tue après (6) ; Y Amitié de la Grèce y qui sont deux statues d'une seule pierre (7), le Rapt de Proserpine du cavalier Bernin.

(1) Aujourd'hai palais Rospigliosi.

(2) SiCt il faut lire probablement Casino.

(3) La fresque célèbre du Guide.

(4) Charles Errart, né en 1606, mort à Rome on 1689, peintre et architec^te, fut le premier directeur de l'école française à Rome en 1666 ; remplacé en 1672 par Coypel, il avait été remis en charge en 1675.

(5) C'est peut-être le Murs au repos, de l'ccole de Scopas, restaure par Bernin.

(o) C'est le groupe célèbre qui a été depuis désigné sous le nom (CArria et de Pœttis, où l'on voit maintenant un Gaulois tuant sa femme.

(7) Le copiste du journal a certainement donné par cette désignation une mauvaise lecture ; il doit être question du groupe, ouvrage de Ménélas, élève de Stephanos, où on avait d'abord voulu voir Papirius révélant à sa mère le secret du Sénat,

Saint-Pierre in Garcere : on y voit la prison du saint, la figure de sa teste où il tomba, la fontaine qui y nasquit pour baptiser quarante-neuf personnes, laquelle ne tarit point et ne respond à aucun acqueduc.

L*arc de Septimius Severus.

Six colonnes du temple de la Concorde, après raccommodement du Sénat et du peuple (1).

Li Via Sacra est la rue par où passoient les sacrifices des dieux ; elle est plantée d*arbres à présent.

Trois colonnes du temple de Jupiter Stator (2).

La maison des Vestales, où il y a un couvent de filles à présent (3).

A la gauche de la Via Sacra est le temple de l'empereur Marc Aurèle et de Fausline, sa femme (4), le trésor public (5), le temple de Remus et Romulus (6).

ordinairement désigné comme Oreste reconnaissant ElectrCf où l'on croit également reconnaître Télémaque et Pénélope, ou encore Thésée et uEira. — L'attribution de ce groupe avait déjà varié, puisqu'il faut probablement la reconnaître dans celui que Seignelay signale en ces termes dans son voyage en 1671 : « La Concorde, deux ligures appuyées l'une sur l'autre ».

(1) Les restas du temple de la Concorde n'avaient certainement pas plus de colonnes on 1679 qu'aujourd'hui. Le journal doit confondre avec le temple de Saturne, qui est hexastyle, et présente encore de face ses six colonnes ; mais il en possède encore deux autres sur un des côtés.

(2) C'est le temple de Castor et Pollux.

(3) Il est difficile de s'expliquer à quel monument le duc donne cette attribution.

(1) C'est le temple d'Antonin et de Faustine.

(5) Temple de Saturne.

(6) Temple de Romulus, ûls de Maxence.

Le temple de la Paix, où Ton voit un rang de trois voûtes qui y estoient Tune sur Tautre, d'une hauteur prodigieuse. Le trésor public y esloit aussy, et quand le temple brusla, Tor couloit à ruisseaux.

Les temples du Soleil et de la Lune (1), adossez Tun contre l'autre.

L'arc de Titus, les bas-reliefs qui représentent le triomphe de Jérusalem (2).

Le Golisée^ dit ainsy à cause d'un colosse ; c'est un amphithéâtre d'une hauteur, grosseur et grandeur prodigieuses ; il y tenoit quatre-vingt mille personnes ; il y avoit trois portiques.

L'arc de triomphe de Constantin contre Maxence.

Les vestiges de l'aqueduc qui venait de cinquante milles (3).

Les jardins de Farnëse, où estoient les palais des anciens rois et des empereurs, où sont encore plusieurs ruines.

Le Circus Maximus, qui se voit de là entre le mont Aventin et le Palatin.

Le Forum Boarium, entre le Capitolin, le Palatin et la Via Sacra, C'est aujourd'huy Campo Vaccine.

Le temple de Janus Quatrifront (4).

La Rupe Tarpeia; les ruines ont applani le vallon.

(1) Temple de Vénus et de Rome.

(2) C'est-à-dire le tHomphe sur Jérusalem.

(3) 1,'Aqvui Claudia.

(4) C'est l'arc de Janus Quadrifrons.

La colonne Trajanne: ses bas-reliefs, sa hauteur de 228 pieds.

La vigne Mattei : plusieurs statues, celles de Cicéron Quinctus et Porcia, sa femme; Marc Aurèle ; Anio^ nin Plus et Seneca ; dans le jardin, la teste en colosse d'Alexandre-le-Grand (1).

Les restes de la maison de Pilate.

Le pont Santa Maria, olim, ponte Senatorio ou ponte del Palazzo Majore, parce que le Sénat passait par là pour aller du palais dans le Transtévère.

Les restes du pont Sublicius.

Le temple d'Hercule est tout entier et tout rond, qui est aujourd*huj Nostre Dame du Soleil (2).

Le temple de la Fortune (3), qui est Saincte-Marie Egyptienne.

La Bouche de la Vérité où les serments se prenoient, est Salucte-Marie de TEscole Grecque (4), et est la seconde église consacrée à la Vierge.

(1) Le Voyage en Italie, de Valéry (1838, t. m, p. 162), signale cette tête, non pas à la villa, mais au palais Mattei.

(2) On remarquera que les archéologues donnaient alors à ce temple cette attribution maintenant confirmée, au lieu de celle de temple de Vesta qui lui fut donnée ensuite.

(3) Le temple de la Fortune Virile.

(4) C'est l'église de Sainte-Marie in Cosmedin, qui, en effet, portait au vr siècle ce titre de Sainte-Marie de l'Ecole grecque. — On remarquera, à pro[)os de certaines indications assez savantes relatives aux monuments de Rome, la compétence des cicérone qui conduisirent le prince Antoine ; faut-il y reconnaître Benedetti ou J. P. Bellori, dont il va être question?

Les sept salles, réservoirs d'eaux pour les naumachies et pour les bains de Titus.

Le cabinet du sieur Pietro Bellorio, antiquaire, où il y a des vases et diverses pièces de sacrifices d'ydoles et de médailles (1).

Saiucte Agnès: sa statue moitié bronze doré et moitié albastre oriental, qui est sur Tautel. C'est le lieu de son martyre ; Constance, sœur de Constantin , fîst bastir réglise. Le temple de Bacchus, tout rond et tout entier où sont des ouvrages mosaïques des vendanges et son tombeau de porphyre, est aujourd'hui l'église de Sainte- Constance (2).

Le palaisPalestrine (3), qui est aux deux cardinauxBarberins et au duc : les statues admirables de Septimit^ Se^ verusj de métail (A), de Narcisse^ le buste Seneca, VAgrippine (5);^ les peintures, la mort de GermanictM de

(1) Jean-Pierre Bellori, né à Rome en 1615, mort en 1696, auteur d'ouvrages sur Tancienne Rome et de Vies des peintres , sculpteurs et architecteSy fut préposé par la reine Christine de Suède à sa bibliothèque et à ses collections d'antiques.

(2) C'est-à-dire le tombeau de porphyre de sainte Constance, maintenant transporté au Vatican, salle de la Croix Grecque. — On avait cru voir, dans cette église, construite par Constantin pour servir de mausolée à sa sœur, un temple de Bacchus à cause de sa décoration ; c'était une erreur, la décoration est chrétienne.

(3) Aujourd'hui, palais Barberini.

(4) C'est la statue colossale de bronze de Septime Sévère, qui était venue au palais Sciarra et qui, passée dans la collection Somzée, a été acquise récemment par le musée de Bruxelles.

(5) Le Narcisse et la prétendue Agrippine, très bel original grec de femme assise, sont encore au palais Barberini,

Poussin, les Vénus de Titian et autres, la maistresse de Raphaël^ son nom au bras (1) ; la grande salie peinte à fresque de Pietro de Gortona, qui représente la Feste desdieuœ; les testes de Marins et Silla et les Silènes^ statues dans Pappartement du Prince.

Le Palais Justiniany: nombre de statues et peintures; entr'autres la statue de Minerve Salutaire^ qui coûte soixante mille escus romains.

Sainct-Pierre in Montorio: une Transfiguration ^ ouvrage de Raphaël, le plus estimé de Rome ; on le porta après luy à son enterrement (1). C'est le lieu où sainct Pierre fut crucifié, et il se voit le lieu où la croix fut plantée.

Sainct-Pierre-aux-Liens, où est la statue de Moïse, de Michel-Ange.

Saincte-MarieTrastevere autrefois Taberna Me'ritoria C'est d'où il sortist de Thuile à la naissance de Jésus- Christ.

A Sainct-Pierre, soubs terre, les tombeaux des papes anciens, des bas reliefs.

Le samedy 24 juin nous sommes partis de Rome et ayant marché toute la nuit, de crainte du mauvais air, nous sommes venus reposer le jour à Otricoly et coucher à Terny.

(1) C'est-à-dire le nom de « Raphaël Urbinas » écrit iur le bracelet que le modèle porte au bras.

(?) Transportée à Paris, restaurée et rapportée au Vatican.

Le 2d, lundy, disner à Spoletto, qui est une assez grande ville, dont le terroir est fort beau et bon. Coucher à FoLioNO (1), autre ville assez grande et marchande ; et de là, nous sommes allez à Assise, distant de 7 milles où est l'église des Cordeliers, où sainct François est debout dans la basse église; personne n*y entre. Nicolas IV y entra et la tradition dit qu*il vist sainct François debout, qu'il voulut lui baiser le pied et qu'il le retira et le raprocha ensuite par obédience. La deuxième église est encore basse et sombre ; la troisième plus claire, mais moins fréquentée. Il y a plusieurs reliques dans la sacristie, la règle de saint François; de ses habits; trois tableaux de Siint Luc. Le couvent est grand et descouvre une belle veûe.

La maison du père de sainct François, le lieu de sa prison, Testable oCi sa mère accoucha de luy.

A Saincte-Glaire est le crucifix qui parla à sainct François, des emplastres de sa playe et autres reliques de luy et de saincte Glaire.

Nostre-Dame-des-Anges, où la Portiuncule, est plus bas dans la plaine ; c'est un couvent des Recollets.

Estant revenus disner a Foligno, nous vinsmes coucher aux Case Nove.

Le mercredy, disner à Ponte (2).

Entre Foligno et Case Nove, près d'un lieu dit Palo,

(1) Nous corrigeons Foligno; le copiste a écrit, ici et plus bas, Foligny,

(2) Ponte délia Trave.

est une grotte, descouverte depuis sept ou huit ans, où il y a plusieurs figures de statues faites par la nature mesme.

De Ponte, nous vinsmes â la messe à Tolentin où est le tombeau de Sainct Nicolas ; disner à Macerata et coucher à Loretle.

Lorbtte est une fort petite ville, sur le haut d*une petite montagne, à deux milles près de la mer. On y voit la Casa Santa^ l'image de bois de cèdre de la main de sainct Luc, la fenêtre par où entra range,rarmoirede la Vierge, sa table et deux ou trois écuelle^, comme de fayence. La Casa n^a point de fondements, et se tient là depuisplus de 350 ans. Elle est revestue d'une incrustature de marbre blanc avec des bas reliefs. Le plancher a esté changé de peur que les lampes ne le brûlassent ; on a fait une voûte. Ledit plancher estolt peint et des étoilles rapportées qui sont d'un bois doré attaché avec une cheville; il s^en voit une pièce. La porte a été changée et l'autel ; tout le reste ne Test point.

Le miracle de Tévesque de Goimbre qui ne pust emporter une brique; les grands trésors donnez â l'église en or et pierres précieuses; le vœu du Roy estant Dauphin, une pièce de robe rouge, dont l'image de la Vierge estoit revestue quand elle fust arrivée.

La cantine ou caves ; ses gros tonneaux, 3 sortes de vin en un mesme.

L'apoiicairerie, ses vases despeints par Raphaél.

24 chanoines, les pénitentiers, deux chapelains (l*une fondation de Joyeuse.

L'armerie, où sont quelques armes que les Turcs laissèrent quand ils venoient pour prendre la place et qu'ils furent aveuglés lorsqu'ils s'approchèrent.

De Lorette, couché à Sinioaglia petite ville sur le bord de la mer. ^

On passe devant Angone, où se voit une citadelle, un port et une ville assez grosse.

De Sinigaglia passé par Fano, petite ville sur le bord de la mer et disner à Pbssaro, aussy sur le bord de la mer, où réside le légat d'Urbin,à présent Carie Barberin, parce que Tair y est meilleur qu*à Urbin. La ville est assez grande.

Coucher à la Catholiga, en Romagno, où se retirèrent les évesques orthodoxes du concile de Riminy. C'est un village tout démoly.

De là, passant par Riminy, qui est une assez grande ville, disner à Savignano, et coucher à Forly, d'où nous vinsmes disner à Fabnza et coucher à Imola.

El le mercredy 5 juillet, au matin, nous arrivasme â Bologne.

Bologne est une fort grande ville peuplée de 90 mille âmes, la première légation de l'église. C'estoit autresfois une république ; mais les Bentivoglio, tirans, ayant esté chassés par le pape et les peuples, elle est sujette

à l'Eglise, avec des privilèges qu'elle s* est conservée. 11 y a quantité de noblesse qui exerce les emplois de gonfallonnier et autres principaux, avec les docteurs de rUniversité, qui est là fort célèbre.

Il y a de grandes rues bordées de portiques.

Les couvents des Cordeliers, des Jésuites et des Jacobins sont très beaux. Le corps de sainct Dominique est aux Jacobins ; les châsses de leur chœur sont touttes des ouvrages à la mosayque, très beaux. Les Filles du Corpus Domini ont le corps de la bienheureuse Catherine, tout entier, qui a encore toutes ses chairs et se tient assis dans une chaise. Elle mourut en mille quatre cent soixante-trois.

Le moulin â soye est une très belle invention.

La Nostre-Dame-de-Sainct-Luc, à 3 milles : le bel air du lieu, les portiques pour y aller, bastis par toutes sortes de personnes.

L'Opéra, où sont les voix de la signora Marguarita Salicola et Teresa Rossy. — Gioseppln de Bavière, premier musicien d'Italie, estoit à Boulogne passant.

Nous en partismes le jeudi 13 [juillet], et vinsmes â Modène.

AIoDÈNE est une ville moyenne, assez vilaine au dedans.

Le palais, tel qu*il est, vilain ; on le bastit à présent d'un

beau dessin et avec des degrés de marbre assez mal

poly et des colonnes de mesme.Les escuries sont grandes

et belles.

Le duc (1) estoit à Sassola (2), â dix milles de là; la duchesse sa mère, aux Pays-Bas. Il j a le prince Rinaldo, son oncle, qui est d'église et sera cardinal ; il est âgé de 28 ans (3). Il y a trois frères, cousins du duc : le prince Luigi, le prince Foresle, le prince Caesar ; le dernier e^t de 24 ans, et comme premier ministre de Testât.

Le marquis d'Esté n'est pas reconnu prince ; il est d'une autre branche et plus légitime.

Le duc est de 19 ans et s'attache au gouvernement ; il donne ses audiences régulièrement..

Il y a beaucoup de noblesse dans Testât ; il seroit bien 2,000 hommes nobles.

Le duc a une compagnie de soixante chevau-légers et des suisses. Il y a cinquante gardes à cheval ; le comte Gocapan en est le capitaine.

Il y a dans le palais une galerie très curieuse, surtout un cabinet de médailles, des pierres dures toutes antiques, des ydoles, des dessins et des peintures des meilleurs maistres, des choses pétrifiées de toutes façons, des momies d'Egypte, des peaux de serpent très longues et d'une escaille comme d'un poisson doré, une peau d'hydre à sept testes, un basilic, un veau à deux lestes, une main de la statue de Cléopatrc, quelques bustes,

(1) François II (rEstc, fils d'Alfonse IV ci de Laure Martinozzi, régnait depuis 1 âge de 2 ans. sous la tutelle de sa mère. Mort en 1694.

{2) Sassuolo sur la Scccbia ; il y avait là une villa ducale.

Ci) Le prince Rinaldo succéda en 1694 à François II.

celuy du duc François, du cavaJier Bernin ; une cassette d'une pierre dure couleur d'agathe, mêlée 4e vert, très rare. 11 y a aussi, dans cette galerie, la canne sur laquelle est tout le Nouveau-Testament escrit et gravé, les dessins de la colonne Trajane faits de Raphaël, deux bustes d*agathe, où on a adjousté des testes de bronze doré, et on y a mis des corps de saincts.

De Modène, nous vinsmes coucher à Reggio. d'où il y a quinze milles. C'est une assez grande ville, plus grande que Modène; c'estoit un fief particulier. La principale branche d*Este avoit esté investie de Tune et de l'autre par l'empereur et de Ferrare par le pape ; mais le duc n'ayant laissé d'enfant que d'une femme qu'il aimoit et n'avoit pas espousée dans les formes, le pape leur osla Ferrare et ne voulust pas donner au marquis d'Esté l'investiture, quoy qu'il fust le plus proche héritier légitime, parce que l'investiture première n'estoit point faicte en faveur des branches collatérales. A l'esgard des fiefs impériaux, l'empereur en investit les fils de la concubine moyennant de l'argent.

Le marquis voulut faire la guerre ; mais il fust despouillé et abandonné de Savoye, qui fit une alliance avec les régnants. Après, il fist une paix, par laquelle il fust remis dans ses terres et devoit avoir une grosse somme d'argent qu'il remist volontairement, pour porter le nom de marquis d'Esté que le duc lui donna en beuvant

à sa santé. Reggio tenoit pour le marquis et il jouist encore à présent de certaines terres et moulins que cette ville luy donna alors (1).

Le samedjr quinziesme, nous vinsmes coucher à Parme.

Parme: est une grande ville, où les rues sont assez grandes et larges. On y voit Tescurie du duc, à tenir quatre-vingt-dix chevaux, très haute et très bien voûtée, quantité de carrosses de prix, les harnais des chevaux très riches. Cela paraist fort dans un jour qu'ils les envoyé à Tabbaye de Sainct-Antoine faire bénir leurs chevaux. Ceux du duc sont de ses barras, fort grands, pour la plupart l'encolure courte et espaisse, la teste grosse et pourtant légère et estimée. Il y en avait un grand, nommé Brillador, dont il avait refusé du duc de Mantoue cinq cents pistolles.

Son grand palais est une assez grande fabrique, et n'a rien de particulier que la salle du théâtre de la Comédie, où il peut tenir dix mille personnes; et encore on y fait une espèce de naumarchie, en y faisant entrer de Teau.

(1) Sigismond, marquis d'Estc, était marié à Marie-Thérèse Grinialdi, sctur de Louis I*', et par conséquent oncle par alliance du prince Antoine. — Une autre sœur de Louis P' avait épousé le mar quis de Pianezza» piémontais^ alors disgracié à la cour de Turin, mais qui était sur le point de rentrer en faveur. Ces liens de parenté expliquent la digression relativement développée que le voj'ageur consacre au rang et à la situation faite au marquis d'Est<î.

Son petit palais, au delà de la rivière, est orné d'une grande quantité d'originaux très bons, et des appartements assez beaux ; il s*y tient trois mois de Tannée. Le jardin est grand; il y a des bois, des labirintbes, une cassine ou petit palais, peu propre et peu de propreté.

Il y a dans la ville un collège de Jésuites fondé pour la noblesse, où ils apprennent toutes sortes d*exercice, et de sciences. Le duc a donné la maison, qui est tenue fort proprement. Les escoliers ne payent que quatrevingt escus ou environ. Il n'y peut entrer que de la noblesse.

Le duc donne aussy les chevaux pour Tacadémie. Il peut avoir 50 ans au plus(i), il a un frère qui est le prince Alexandre, qui est en Espagne (2); lui s'appelle Ranutio. Il a deux âls et une ôUe ; son aisné a nom Odoardo et le cadet Ranutio ; Taiftné est de 13 ans et la fille de 15 ; il a espousé trois femmes, la première est de Savoye et les deux autres sont de Modène ; les enfants sont de celle qui vit. Le duc est gros et pesant. Il a peu de gens d'armes ; il y a une compagnie à cheval de cinquante hommes allemans pour sa garde.

Le dimanche 16, en partant tard, nous vinsmes coucher à Faensole, à deux postes de Parme, et de là nous vinsmes le lundy disner à Plaisance.

(1) Ranucio II Famése, mort en 1690, marié, 1* à Marguerite de Savoie, 8* à Isabelle d'Esté, 3* à Marie d'Esté.

(2) Alexandre Farnése, gouverneur des Pays-Bas, mort en 1689.

Plaisance esfc une grande ville, plus grande que Parme ; les maisons y sont assez basses et vilaines, les murailles sont flanquées de très petits bastions ; quelques cavaliers au dedans sur les murailles, un grand terreplain, un petit fort au costé du midy à quatre bastions.

Une place assez grande où sont deux chevaux de bronze, un d'Alexandre Farnèse et l'autre de Ranuce (1).

Il y a un beau couvent de chanoines de Sainct- Augustin, oii il y a dans la sacristie un très beau relief en bois de la Passion ; la rue Sainct-Augustin est belle et il y a un beau cours.

Le duc y a un palais ; la justice de Parme ne fait point de procès criminel qui ne soit renvoyé à celle de Plaisance pour juger, et do mesme celle de Plaisance à Parme.

Partant tard de Plaisance, nous vinsmes coucher à CiviTA Castelly(2), à deux milles près du Milanois et, le lendemain, mardy 18, à Pavie.

Pavie est une grande ville, mais qui n*a rien de remarquable. Elle a d un costé le Tessin, grande rivière profonde et rapide, qui se sépare en deux branches audessus de Pavie par un canal appelé Gravelon, fait

(1) Ranucio 1*', duc de Parme, fils et successeur d'AJexandrc Farnèse.

(2) C'est encore une mauvaise leçon du copiste : il ne peut être question que de Castel San Giovanni, d 22 kilomètres à l'ouest de Plaisance sur la route de Stradella.

autrefois par lej François pour dessécher la rivière et la prendre par ce costé là. Il y a, entre Gravelon et la ville, un grand faubourg, fortifié d'un fossé plein d'eau avec des chemins couverts ; et au-delà des remparts et flancs de terre. Au bout du faubourg, est le pont, qui est couvert et fort beau. De l'autre costé de la ville est un vieux château séparé du reste de la ville par un fossé revestu et assez bon, qui continue jusque sur le rempart, fait comme un petit quartier séparé. La place n'est point du tout bonne; le fossé est tout comblé. Il y a des demylunes, d'espace en espace, avec leur fossé tout comblé. Le tour des murs est flanqué de vieux bastions très petits et tout n'est d'aucune deffense.

Il n'y a ny gouverneur ny garnison ; des droits furieux sur toutes les denrées et marchandises.

Partant de Pavie après midy, le mercredy 19, nous vinsmes à la Chartreuse fondée par Galleas Vicomte.

La Chartreuse de Pavie est très belle ; l'église est incrustée de marbre au dehors, à la fâçade, avec des figures et bas-reliefs très beaux. Outre le marbre, il y a plusieurs diaspres et autres pierres dures enchâssées dans ledit marbre. Le dedans de Téglise est composé de six chapelles de chaque costé, ornées de tableaux admirables et de peintures à fresque, avec les ornements des autels, colonnes et autres choses de diaspre. Le trésor est assez beau ; toute l'histoire saincte est dans la sacristie, à un grand carré de bas-reliefs d'y voire. Le

ciboire, ou tabernacle du grand autel, est de pierre dure et fine, enchâssée dans le marbre. Le tombeau du fondateur y est très beau. Ils ont de grands jardins et un réservoir assez beau, avec de grandes volières très longues, où ils font faire des piliers de marbre. Il y a des jets d'eaux dans un petit jardin ; lours appartemens sont tout couverts de plomb; leur avemie est très belle. Après avoir vu la Chartreuse, nous vinsmes coucher à cinq milles de Pavie et dix de Milan, où nous arrivasmes le jeudy 20 [juillet] à disner. Tout le chemin est coupé et bordé de petits ruisseaux très vifs et beaux.

Milan est plus grand que Rome ; il peut faire deux cents et vingt mille âmes ; il y a de belles rues et riches ; les palais n*y paroissent pas beaux.

J^ grande église se bastit tous les jours; les murs sont de marbre, avec des statues et bas-reliefs partout. La façade sera très belle quand elle sera achevée. Le trésor de Téglise est riche en argenteries et pierreries. Il y a une église basse, où sont les corps de plusieurs saincts et celuy de sainct Charles dans une petite chapelle à part ; il est dans une châsse de cristal, tout d*une pièce, donnée par le roy d'Espagne. Il y a dans une chapelle de la croix de Téglise, un sainct Barthélémy qui porte sa peau, qui est une très belle pièce. Cette église est fort haute.

Le chasteau est basty en trois temps. Les ducs firent le logement qui est quarré, entouré de fosséz, qui s'ap-

pelle la Roquette. Les François Ton fait ceindre d*une muraille de 40 pieds d*épaisseur, distante du fossé de la Roquette de quelques trente pieds, si ce n'est du costé de rentrée, où il y a une place aux deux coins de cette muraille qui regardent la ville. Il y a deux hautes tours, taillées en pointes de diamant, où Ton met des prisonniers d'estat. Cette seconde enceinte est ancienne et mal flanquée ; l'épaisseur des murailles y fait comme deux parapets de courtine, un plus bas et Tautre plus bauL Les Espagnols ont fait, par-dei^us cela, une enceinte de six petits bastions avec les casemates et les contremines. Les courtines sont courtes et ont chacune leurs deray-lunes, avec les fosséz du bastion pleins d'eau, et ceux des demy-lunes se peuvent remplir ; au-delà des demy-lunes, il n'y a que le chemin couvert et un glacis dans le torrent qui est assez grand. Il y a pour trois ans de vivres, des moulins à eau et de toutes choses. 11 y a quatre cents hommes de garnison. Le castellan a 1,500 francs par mois.

Le jardin est une grandissime plaine au-delà des murs, du costé de la porte du Secours; les murs ont sept milles de circuit.

Le comte Melgar est vice-roy, de la maison d'Almirante, c'est un homme de 24 à 25 ans.

Il y a dans la ville trois canaux, l'un qui vient du Tessin et lac Major, qui s'appelle Naviglio ; l'autre, qui vient de TAdda, qui s'appelle Martesana, et l'autre vient

des roontagnea et s'appelle l'Olona (Ij. Ces canaux apportent toutes les provisions et porlent de grands basieaiix par le moyen des escluses ; les fosséz de la ville en aoni TL-mplis.

Les murs sont bas, avec des bastions flanquez fori peii, et dont les angles sont fort obtus et antiques.

Le grand hospilat est beau ; celuy des fous est fort rempi,.

La bibliothèque Ambroisine esl une belle fondation d'nn cardinal Borromeo. L'on y va lire et eserire quand on veut ; on y fournit encre et papier. Les peintres e( sculpleura y trouvent des originaux et copies qui sont de bonnes pièces.

Les curiosités du cabinet du sieur Stella, chanoine : c'est un chimique et mathématicien ; ses miroirs ardents brnslent de dii-huict bras.ses ; ses cristaux et ses pourselaines, auxquelles il donne la couleur. Il y a dans ce même cabinet un livre d'escorce d'arbre, des tablettes de cèdre, le mouvement perpétnel, le mouvement de trépidation, une pierre anticalamite el une calamité, des os de poisson extraordinaires, des cornes de licorne, des testes qui se remuent par machine et qui font peur ; le singe qui bat du tambour, la flgure du diamant au grand duc et antres raretés.

Il y a aiissy, dans cette mesme ville, la façade et bas- ^ relief du couvent de Sainct-Paul, les colonnes anciennes

elcs mauvaises Jetons du copiste; Xavicella.

(lu temple de Lucius Verus Caesar, les nuisiques des filles de Saincte-Radegonde, la messa Ambrosiana.

Nous y avons veu aussy le feu d'artifice de la feste do Sainct-Jacques, qui se fait dans la place du chasteau.

Le raercredy 26 [juillet], parlant de Milan, nous vinsmes disner à la Canonica, sur la rivière dWdde et de là coucher à Bergame.

Brrgame est une ville scituée sur une montagne,. dont les murailles sont fortifiées de bons bastions. Il y a garnison ; au bas sont les faubourgs qui sont plus beaux que la ville. Il y a un boulevard ou plateforme sortant de la ville qui s'avance pour occuper une hauteur qui commande les fauxbourgs et qui les deffend ; il s'y fait de grands préparatifs pour une foire le 22 aoust. Les terres y sont très fertiles et fort arrosées, les chemins pleins de pierres. 11 y a un chasteau sur le haut. Les murs enferment des hauteurs inhabitées.

Le jeudy 27, nous vinsmes disner à Pallazola et coucher à Bresse.

Bresse est une grande ville, arrosée d'une infinité de fontaines ; elle est au pied de la montagne et commandée par un chasteau qui est sur un roc assez escarpé de tous coslés, hors de celuy de la ville, où il y a deux bastions avec leurs fosséz et un glacis tel qui se peut sur un rocher.

Il 36 rail dans cette ville des armeg à feu en abondance.

On y baslil le dôrae qui sera très grand. L'église dea Dominicains est grande et belle; celle dea Jésuites est plus petite, maia plus riche.

Fartant de Bresse, le vendred; à miày, nous vinsmes coucher à Desenzano, qui est une petite ville située sur le lac de la Garde. Ce lac s'étend environ de soixanle milles du cosié de Riva di Trenio, et les marchandises qui viennent d'Allemagne passent sur ce lac pour venir à Bresse, Bergame et Milan.

Le samedy, marchant le long du lac, nous passâmes à Pesquiera.

Pesql'ibra est une très bonne place des Vénitiens, située sur le lac, à t'endroict d'oti il en sort une petite rivière qui va tomber dans lé Pô. Cette rivière passe autour et au milieu de la place et fait un courant rapide dans des fosséz profonds et larges. Le corps de la place est de cinq bastions.

De là on vient à Yëronne, qui est une fort grande ville, enceinte de murs fortîHiés et de mauvais fosséz, qui renferme tant de terres inhabitées qu'il semble que In ville soit un désert, hors au milieu, où il y a de belles places, une arène à cinquante degréz, grande et belle et peu ruinée, beaucoup de marbre de couleur roiigeaslre mal poly et qui pare peu, 11 y passe une

rivière très rapide et qui porte bateaux, pour aller vers Venise, qu'on appelle TAdige, sur laquelle il y a quatre ponts de pierre. Il y a un chasteau au milieu de la ville, grand et peu fort et deux autres très mauvais et vilains. Partant de Véronne pour venir à Manloue, il n*y a que 25 milles. Nous y arrivasmes le dimanche 30 de bonne heure. Le chemin est tout plain.

Mantoue est une grande ville, scituée au milieu d*un lac qui faict toute sa force, la muraille estant faible et .sans fortifficalion, hors du costé de Véronne, que le marais s'estraissisant, on a fait des fortiffications pour defTendre l'entrée d'une espèce de faubourg qui est encore séparé de la ville par un des bras du lac. Co lac se forme de la rivière qui sort du lac de Garde à Pesquiera.

On voit à Mantoue de grandes escuries du duc, assea vilaines.

Le Dôme, où est le corps de sainct Anselme, et l'église Sainct-André, où il y a du sang de N. S. dans une église sous lerre.

Le palais du duc paroist ancien et vilain par dehors.

La ville a sept portes avec les ponts levis et des levées pour y arriver par le marais.

Le duc (1) n'a point d'enfans ; il est jeune de 24 ans ; une physionomie rude. Il a espousé la ûlle du deffunct

(l) Charles IV de Gonzague, mort dépossédé en 1708.

Juc deGiiasIalla, de cou mesmenom, Irèa belle et jeuDo; il vit mal avec elle, estant cuiitinuellement en débauche à Venise. Sa femme esloit à une maison de campagne à deux milles de la ville, dite la Favoritta, qui n'est pas encore achevée de bastir et qui est peu de chose. Elle a huict femmes chez elle, qui ont des emplois dans sa

Il 3- a un Vincenzo Gonzaga, de la branche de Guaslallii, qui Oit héritier présomptif, nn autre Vinconzo Treil [1) qui est au service d'Espagne.

Il y a une autre branche de Caatiglione, qui sont encore reconnus pour princes ; il y a plusieurs enfans. Ontre ces princes, il y a d'autres Gonzagues particuliers.

Le duc a hérité de Testât de Guasialla par sa ftimm'!.

Le duc de La Mirandolle, son voisin, est homme de AQ ans, homme fort estimé, et qui vit avec grande hauteur. Sa place est très bien fortifBée.

De Mantoue nous vinsmes à Ferrare le 1" aoust; 50 milles qui se font en un demy jour, 10 milles sur le lac de Mantoue, ou canal qui en sort pour se rendre dans le Pu, et 40 milles sur ledict Po. On descend à Ponte, i 3 milles de Ferrare, où l'on prend une petite barque pour y aller le long du canal. Ce Ponte est un assez gros bourg où il y avoil un chasteau autrefois, qui a esté abbatu depuis que le Pape a eschangé avec les Véni-

(1) Treglia.

liens le pays qui est vis-à-vis, de Taulre costë du Pô, où les Vénitiens avaient aussy un chasteau et un bourg.

Fbrrare est une grande ville, dont les murailles sont fortifiées de bastions et entourées d'un fossé d'eau vive très large, mais mal entretenu; les rues belles, droictes et larges, les places grandes et les maisons fort belles ; peu de boutiques ; tout est à présent assez désert.

Il y a une colonne dans la grande place, sur laquelle est une statue d'Alexandre VII, assis en son trône. Devant la grande église, il y a une statue à cheval, do bronze, de Nicolas d'Esté,* Ter pacificatori pafriœ»[i], et une autre assise en son siège (2).

Le dôme est assez beau par dehors et n'a rien de riche au dedans. L'église des Jésuites est belle.

La citadelle est de cinq bastions non royaux, à peu près de la grandeur de ceux de Milan ; chaque demylune a sa courtine avec de bons fosséz ; tant à la place qu'au dehors, un glaci» très bon qui couvre presque toute la place. Les fosséz sont à présent mal tenus et presque tous comblés ; l'eau passe tout autour.

(1) Le projet d'ériger une statue équestre au marquis Nicolas d'Esté, seigneur de Fcrrare de 1393 à 1434, date de 1441; elle fut fondue en 1451 et inaugur^Kî le jour de l'Ascension de cette année, en face du Dôme, sur deux colonnes de marbre. En 1472 on la transféra, avec celle de Borso, prés de la gprande porte du i)alais d'Esté. Toutes les deux furent abattues en 1796. (Voyez L. N. Cittadella : Notiiie di Ferrara, p. 415).

(2) Gîtte autre statue était celle de Borso d'Esté, seigneur de Ferrarc en 1450, créé, par le pape, duc de Ferrare en 1471.

Le dedans de ia place est fort propre el les casernes et magasins très bien disposez, bonne artillerie; l'air Irès malsain.

l^es principales maisons sont les Bentivogiio, les Pepoly, les Este, les Sacraly, Musti, Pio, surtout Beniivoglio.

Les soldats; sont bien payez; il y a quelque quatre cents hommes dans ta ville et autant dans la citadelle.

11 y a le cardinal Marescolti légat; le gouverneur des armes Prospère Bonacorty ; le castellan comte Gonslantino Ragnieri.

' De Ferrare, le 2 août, nous vinsmes coucher par eau ii Laureo, distant de 40 railles. Avant 3 milles de Laureo, l'on quitte le grand canal du Po et on entre par des portes dans un petit canal qui va joindre d'autres canaux qui sont, de ton; coslés, au travers df^s grands marais, où il ne croisl que des roseaux et qui ne sont point assez desséchez pour esire labourez. L'on va de canal en canal et l'on trouve des carrefours comme dans des chemins. On passe par Chiosa (1], petite ville scituée dans le marais et qui a sa sortie du marais dans la mer, gardée par un fort.

Depuis ce fort jusqu'à Venise et au-delà, il y a une petite langue de terre qui est entre le marais et la mer, laquelle langue estant interrompue en trois endroits,

(1) Cliioggia.

fait trois ouvertures de communication de la mer au marais : savoir à Chiosa, à Malamocco et au Lido, par vis-à-vis de Venise. Ce dernier lieu est comme fortifié de trois costéz et un fossé.

Malamocco est une ceinture de muraille à redans, qui occupe un grand terrain, avec la mer à rentrée la plus facile, et où sont les grands vaisseaux ; il y a 7 milles de Venise. Ces ouvertures sont défendues par de petits forts et par la difficulté d'aborder sans connoistre la coste. Le marai» est encore défendu de plates-formes à placer du canon d*espace en espace le long des canaux ; et par tous les endroicts moins à craindre, on a fait des plates-formes octogones revestues de briques plantées dans le marais par cy et par là, pour en défendre les canaux ; car en approchant de Venise le marais est tout couvert d*eau,et il y a des endroicts plus profonds, marqués par des piliiers de bois, pour le passage des bateaux et des vaisseaux.

Venise est une grande ville, dont l'abord est très beau du costé de Chiosa, entrant par le port où sont toujours plusieurs bastimens, des barques, des galères de « mercantia » et autres ; puis, allant le long du grand canal, où Ton voit de grands bastiments des deux costéz, beaux par dehors, mal entendus par dedans. Les rues sont courtes et estroites; les autres canaux sont presque

tous vilains, petits et puants, quand la mer, qui a là son flux et reflux, est basse; point de portes, point de murs, point de forteresse.

La place Saint-Mare est belle.

Le palais, où est le logement du Doge : la salle du grand Conseil, est très remarquable en grandeur, de 300 pieds de long sur 100 de large, sans piliers. Il y a de fort belles peintures de Paul de Veronnes, des dorures au lambry et partout. Il y a une infinité d'autres salies, 02 tribunaux de justice. Il n'y a qu'un corps de logis de parachevé selon le dessin, les deux autres ne sont pas si riches; l'église Saint-Marc fait un des costéz.

Il n'y a point de gardes, si ce n'est aux festes et dimanches, lorsque se tient le Grand Conseil.

L'église Sainci-Marc est riche pour les mosaïques des voûtes et les parquetages de jaspe et de marbre délicats. Les colonnes de la façade de môme; mais elle est sombre. Il y a quatre colonnes de marbre apportées de la maison de Pilatte en Jérusalem, deux balustrades ou balcons où il fiât V Ecce hotno^ une image de sainct Luc, très semblable à celle de Boulogne, une pièce de la vraye Croix. Il y a à la façade quatre chevaux de bronze qu'on dit avoir esté apportés de Constantinople, où ils avoient esté portés de Rome. Le bronze est comme s'il estoit meslé d'or.

Le palais de la Secca, ou de la Monnoye, fait tout un costé de la place Sainct-Marc. L'autre est de bastimens tous royaux, mais dont l'architecture n'est pas si magni-

fîque. Geste place fait comme une potence, et au bout, du costé du grand canal, il y a deux colonnes grosses et hautes de granits, sur Tune desquelles est le lion et sur l'autre sainct Théodore, jadis patron de la République, armé et qui tue un dragon.

Le pont Realte est sur le grand canal ; il n*y a qu'une arcade, très belle en largeur et hauteur ; deux galôres db front, y peuvent passer sans arbres.

L'arsenal est d'une grandeur prodigieuse ; il a trois milles de tour ; il y a des deposito ou magasins pour des voiles, des cables, des rames, des menuiseries, des forçes d'ancres, des fonderies de canon, des armes pour cinquante mille hommes, des canons d'une grosseur et d'une quantité prodigieuse, des vaisseaux, gallères et galleaces en chantier et en quantité. Il y a une infinité de brigantins et de galleotes ; il y a plus de deux mille ouvriers qui y travaillent tous les jours ; il y a aussy, pour lesdits ouvriers, une fontaine moitié eau et moitié vin, où ils peuvent boire tant qu'ils veulent. Le Bn^entaure est un bastiment à deux ponts, le premier pour des rameurs, qui sont environ de deux cens, au-dessus est un autre pont parqueté de beau bois par petites lozanges et le dessus en voûtes par parquet doré; la pouppe faicte en demy rond ; au milieu est le trosne du Doge et autour des bancs pour le Sénat, puis, le long du vaisseau, il y a quatre bancs, où il peut s'asseoir eu tout trois cens personnes. L'entretien de l'arsenal est de cinq cens mille ducats.

1^ Répnbliqae a plot de Tingt millions da revena certain.

Sainet-Jean et Sainct-Paitl est nn grand coarent de Dominiqaains fort bean. Saincl-Geo^e est nn beta courent de Bénédictins ; il t'y voit an tableao, au réfectoire, de Fanl de V'eronnes très estimé. Les Cordelliers ont le lombeaa dn procnratenr Pessaro.

L'escole Saincl-Roc est riche en peininrea ; le corps du siinct est dans l'église ; celu; de sainct Laorent est dans l'église patriarcale de CasteUo et un dépost d'an patriarche Vendrsmino ; celuy de sainct Second se monstre à Saincl-Second. petite tsie; l'on voit encore SOS lèvres marquées du plomb fondu et huile bouillante.

I^ réforme des Camalild y est un couvent fort austère, et est dans une îsje, comme aussj les Charirenx.

La Zueca est un très beau canal : c'est nnu isle séparée.

Les Capucins ont une belle église.

La musique est aux filles mendiantes, incurables hospitaliers.

La Pieve Murane est un grand lieu qui a son potestat séparé ; on y travaille les glaces et les cristaux.

Le Sainct-Esprit est une isie à deux milles de Venise; c'e:<t un couvent de Cordelliers, ou l'on va recevoir les ambassadeurs avec soixante gondolles et soixante nobles.

Nous sommes partis de Venise, le samedy 5 septembre, dans un bnrchio, qui est une espèce de Bucentaure, et sommes venus à Padoue, je long de la Brente et des

canaux» qui sont bordez de palais des nobles, dont ils font leurs lieux de demeure et de délices Testé, ne leur estant pas pernais d*acbepter des fiefs. Il y a vingtcinq milles par eau et vingt par terre.

Padoue est une grande ville, ceinte de vieilles murailles flanquées de tours ou redans : un ruisseau passe autour de la muraille; aux maisons il y a un terrain de jardins.

La salle du palais a 130 pas de long sur 40 de large, avec 4 grands degrez.

] /église Saint-Antoine est très belle; Tautel où est son corps est de marbre et la chapelle entourée de bas reliefs aussy de marbre très bien faits, contenant son histoire. On voit dans la sacristie sa langue toute fraîche et vermeille ; sa maison paternelle estoit auprès de cette église, où est une chapelle ; et il y a un puits dont on donne de l'eau à boire aux malades.

La ville est vilaine, malpropre, mal pavée, sans place et sans autres beautés.

De Padoue nous vinsmes le dimanche 1 octobre à YiGENCB distant de 20 milles. C'est une ville plus petite que Padoue mais plus agréable, y ayant une belle place, de belles maisons et jardins.

De Yicence nous vinsmes à Veronnes distant de 30 milles.

DeVeronnes à Lonato de Bresse, le mercredy disner à Bresse et coucher alli Orzi Vecchi proche d'Orzi Nove, qui est une petite ville fortifiée de bastions distant de 16 milles.

Le jeudi 5 octobre nous vinsmes diner à Crème, après avoir passé le fleuve Oglio rapide et difficile.

Crème est sur le fleuve Serio, qui se passe sur un méchant pont de bois; c*e»t une ville agréable, grandejette et fortifiée de bastions, excepté le long du fleuve ; c'est la dernière de Testât Vénitien de cecosté là.

Nous vinsmes coucher de là à Laudy.

Laudy est scitué sur TAdda ; il est du Milannois, c'est une ville assez grande et fortifiée de bastions et de dehors, hors du costé du fleuve.

De Laudy nous vinsmes à Milan le vendredy, et y séjournasmes le samedy 7.

Le dimanche 8 nous allasmes a Sesto (1), ne pouvant prendre la route de Bufalore pour venir à Novare, à cause du débordement d'eaux et surtout du Tesin. On le passe à Sesto à sa sortie du Lac Major, et là il est peu rapide. Ce lac a 50 milles de long et est orné d'ysles dans lesquelles il y a des maisons de plaisance ; surtout celle du comte Borromeo est très belle.

Sesto est à trente-deux milles de Millau.

(1) Sesto Calende. — Nous corrigeons la mauvaise leçon du copiste qui a écrit Scstry ici et deux lignes plus bas.

Le luridy 9 nous vinsmes coucher a Novarre, d*où il y a vingt milles, après avoir passé plusieurs ruisseaui^ débordés.

Novarre est petit, fortifié de bastions, dont il y en a qui ne sont pas encore revestus. II y a une demi-lune à chaque courtine^ les unes revestues et les autres non. Le chemin couvert est revestu, le fossé n'est pas profond ny revestu, les bastions et courtines ont un appartement ou corridor pallissadé, avec le parapet et chemin couvert pour deffendre le fossé. Il y a de Teau dans le fossé ; mais elle se peut couper, ny entrant que par une écluse.

La ville a quatre portes qui sont presque toutes véues d'un seul carrefour. L'église Saincle-Gaudence est grande et on y fait un autel pour le corps de ce sainct et de saincte Aldogesile et autres ; ce sainct estoit évesque de la ville.

Le Dôme est vilain, hors le tabernacle du grand autel,

qui est beau en bronze.

Nous fumes obligés de demeurer le 10 et le 11 à Novarre à cause (}u débordement de l'Agogne, qui en est à deux milles, petit torrent fort difficile. Le 12 nous la passasmes en basteau et le carosse à gué, et vinsmes passer la Sesia en bateau près de Verceil, où nous demeurasme a coucher.

Verceil est une grande ville, assez vilaine et mal bastie ; mais le defunct duc de Savoye Ta très bien fait fortifier de bastions et courtines revestus avec les demy-

lunes an dehors, le tout neuf et d'un bel ouvrage. Le fossé est sec et coupé d'une bonne palissade au milieu' ; il y a contrescarpe et chemin couvert -.elle a quatorze

bastions et une ciladells.

De Verceil nous vinsraefi coucher le 13 [octobre] à SiAN (t), douze milles.

De Sian, après avoir passé la Dora Bautei (2) en bateau, nous ne pûmes venir qu'à Chivas (3;, à cause des eaux. Nous séjournasmes le 15 entier à Chivas à cause de la pluie. C'est une vilotte, qui a esté autre fois forliAée, mais qui n'est plus rien à présenl, la fortification estant fort ruinée.

Le 16 nous passâmes en bateau une petite rivière près Chivas (4), puis nous passâmes le Malon et le Malonnet, petits torrents très dangereux, puis la Sture.en bateau et l'Aqua Dora sur le pont de Turin, où nous vinsmes coucher et y séjournasmes le 17 tout entier, à causa da la pluye.

Turin est augmenté d'un tiers par les murailles neufves que le défunt duc y a fait faire, qui sont de bons

(I) Ci^lianu. — Le voyageur a écrit le nom comini prononcer à la pit-moDlaise ; Ciglian — Silian -

(î) La Uora Baltea.

(3) t^hiavaaso.

(4) L'Orco.

bastions. Le premier terrain se remplit peu à peu de maisons qui sont très belles, ce qui embellit fort la ville.

Le palais du duc se bastit aussy et est à présent en estât qu'on a de la peine à en comprendre le dessein, y ayant trois ou quatre corps de baslimens séparez, où Ton voit des attentes à chacun, des terrains pour faire des cours, d'autres pour des jardins.

La promenade est fort agréable autour des remparts neufs qui vont jusqu'au Pô.

L'église de Saint-Jean est assez propre, où il y a la chapelle du Saint Suaire.

Le Duc a 14 ans et est bien fait et fort adroit. Il a son régiment des gardes composé de bons soldats vestus de bleu et le régiment de la Croix Blanche.

La citadelle est toute comme elle estoit (1).

Le dix-huict nous partismes de Turin et nous vinsmes coucher à Boussolin (2), à 9 lieuex, après avoir passé à RivoLLE (3) et disner à Veillannes (4).

Le jeudi 19, nous passâmes par Suze et la Novalèse et le mont Cenis (5), déjà couvert de trois pieds de neige et très difficiile à passer.

(1) Le duc veut probablement dire : a comme elle était avant les « agrandissements de la place ».

(2) Bossoleno.

(3) Rivoli.

(4) Avigliana.

(5) Le journal écrit mont Seny.

Nous disnames à Lanebourg (1), au pied du mont et sur le bord ^es commencemens du cours de Tlsère. On nous dit que S. A. R. avoit résolu de faire accomoder ce passage capable de caresses et cbarettes.

Nous coucbames à Bramans; le vendredi 20 nous disnames à Saint-Michel vilotte près Saint-Jean-de- Maurienne, où nous passâmes pour venir coucher à La Chambre.

Le samedi 21 nous dinasmes à Maltavbrne, puis, passant par Montmiluan, qui est un chasteau basty sur un roc escarpé de partout et capable de contenir mille hommes ; il paroist assez inaccessible à trente pas près du mur et qu*on y pourroit planter des batteries; mais on dit que dans le mur ce n*est qu'un roc vif qui ne se peut miner ni abattre. Nous vinsmes à Ghambéry.

Ghambéry est la capitale de la Savoye ; il y a un parlement. Cette ville est grande et sans autre fortification que le mur et un autre petit mur en fausse braye qui est à un pied de l'autre. La ville n*a rien de beau.

De Ghambéry nous vinsmes souper, le 10 novembre, à RuMiLLY, le 11 disner à Mornay (2) et souper â Genève.

Genève est une ville assez grande^ partagée en deux par le Rhosne qui sort en cet endroit du lac. Le costé par où nous entrasmes, qui est le costé de Savoye, est élevé

(1) Lanslebourg.

(?) Mornex.

sur éminence, où estoit autresfois Téglise cathédrale de Saint-Pierre, où est à présont le grand presche. Sur les tours de ce temple il y a des petites pièces de canon, et de là on deseouvre de loin et surtout du costé du lac, entre les montaignes, qui est d'une lieue de chaque costé. Très beau pais, assez plain et fort bien cultivé.

Le dedans de la ville est haut et bas; d'ailleurs assez beau, les maisons estant bien basties et fort bien vitrées ; de grands portiques, dans les rues marchandes, qui sont soustenus par de grands arbres de cinquante pieds et double rang; et outre ces piliers et les boutiques de marchands, il y a d'autres boutiques ouvertes des deux costés.

Les murailles anciennes ne valent rien ; il n'y a qu'un fort mauvais fossé sec sur la hauteur : mais il y a vingt ans ou environ qu'ils commencèrent à fortiffler le costé de Savoye par des bastions destachés de la muraille, et sur la hauteur, au delà des bastions, ils commencèrent un ouvrage à corne qui les enveloppe; mais cela n'est pas fait à demy et ne se continue pas.

Du costé de Gex, il n'y a que les anciennes murailles et quelque terrain eslevé pour deux bastions, le tout de nulle deffense. 11 y a quelques canons sur les murailles.

La place de Plaimpalais, à l'entrée de la ville par le dehors, est très belle, et le mail à costé planté de tilleuls à quatre rangs a bien huit cents pas; mais il fait un coude. Il y a encore plus bas, vers le cours du Rhosne, de grandes places publiques pour la promenade, et une où l'on

s*exerc6 tous les dimanches à tirer au blanc. La République donne aux trois meilleurs tireurs deux pièces à chacun, qui sont de France.

Les dehors, du costé du lac, sont très beaux, à cause de la belle veue, et que le terrain y est pierreux ou sablonneux ; plusieurs petites maisons des habitans.maisde peu de conséquence. Le domaine de la ville ne s'estendant pas à une demy lieue, tant du costé des Suisses que de celuy de Gex, et encore moins de ceiuy de Savoye. Il est vray qu'elle a quelques terres et iiefs particuliers qui sont à deux lieues de la ville, où Ton passe le Rhosne venant de Lyon.

Il fait beau voir la sortie du Rhosne, large et profond comme une grande rivière et avec un penchant qui le rend rapide. Il fait de là une petite isle dans la ville et il la traverse en deux bras, où il y a deux ponts en bois.

On ne peut y entrer du lac que par un espace de 20 pieds, gardé par une espèce de guéritte, où Ton tend la chaîne pour empêcher l'entrée de la ville ; le reste est occupé par une pallissade inattaquable dans Teau ; il y a au dedans plusieurs estacades, qui sont des barricades pour pescher des truites, dont il y a grande abondance, et qui pèsent souvent jusqu'à soixante livres ; on y pesche des perches, des brochets en quantité.

Il y a beaucoup d'oiseaux sur le lac, et surtout il y a des grebats, dont la peau avec le plumage fait de très beaux manchons.

Le lac a vingt lieues de long et, en quelques endroits, jusqu'à quatre de large ; la ville est à un des bouts.

Sa plus grande force est ralliance des Suisses, qui la regarde comme un chef de l'église protestante et comme une république voisine. Ils ont toujours des ordres perpétuels de tenir en estât douze mille hommes pour y marcher en cas de besoin.

Le peuple eslit 20(i seigneurs, entre lesquels il y a un conseil particulier de 25, qui change tous les ans, sy on le veut ; le plus souvent on les continue. De ces 25 il y a 4 eschevins ou syndics qui gouvernent pendant un an.

Ils ont 6 compagnies de 50 hommes, qui sont la garde actuelle aux portes ; Ton n'y passe point sans dire son nom et sans prendre un billet pour Thostellerie. Tous les soirs, un contrôleur va aux hostellerles savoir quel nombre de gens y est et quelles gens ce sont.

Ils ont un arsenal de sept à huict petites galiottes, dont il y a partie à Messieurs de Berne, partie qui font marchandise sur le lac ; elles sont à quatorze rangs et voguent à trois hommes de chaque costé. Il y a un arsenal d'armes et munitions de petitte conséquence.

Les 25 rendent la justice par appel des auditeurs, et on peut appeler des 25 aux deux cents pour les affaires civiles, en payant un florin à chacun de vacation. En matière criminelle, les 25 prétendent juger en dernier ressort et les 200 leur contestent, cela les tient en quelque jalousie.

Le revenu est de 400 mille livres, en ménageant Tachapt des grains qu'ils vendent après cela au public^ et les entrées de droicts sur le vin, la pesche des truites et autres revenus publics.

Il se fait presche tous les jours à Sainct-Pierre et a Saint-Gervais ; les dimanches et jeudys il s*ea fait à quatre heures du matin pour les artisans et un à huit heures et un raprës-dinée, pendant lesquels les portes de la ville sont fermées. Tous les autres jours la cloche sonne à quatre heures du matin pour recueillir les artisans, mais le presche ne se fait qu'à sept heures. Il y a encore deux autres églises où se fait le presche.

La police est sévère pour le luxe des hahits, pour n'aller point la nuit, etc.

Le jeudy 16 novembre nous partimes de Genève après diner pour venir coucher à Rolle, gros village du canton de Berne qui est à cinq lieues de Genève.

Le 17, disner à Losane, après avoir passé par Morge, petite ville sur le bord du lac, dans laquelle les Excellences de Berne envoyent un bailly, comme en soixante autres bailiages dospendant d'eux.

LosANE, est une grande ville, scituée sur deux collines, qui rendent les rues hautes et basses. Sa principale église a trente colonnes de marbre. 11 y a aussy un bailly envoyé de Berne, qui n'a pourtant point de juridiction sur la ville, mais sur certains villages du terroir de la ville. La ville se choisit ses juges.

De là nous vinsmes coucher à Moulon, distant de 8 lieues ; c'est un autre baillage despendant du mesme canton. On voit en passant les grands arbres pour de

vaisseaux ; les plus beaux sont sur le lac qu'on quitte à Losane.

Le 18, disner à Paterne, autre baillage. La ville a ses privilèges conune Losane et se pique d'estre des plus anciennes. Il y a une abbaye qui est administrée par messieurs de Berne. De là on passe le long du lac de Mourat, où le duc de Bourgogne fust deffait ; et on voit encore dans une petite butte couverte de tuiles, les os et les testes des morts. Ce lac se joint au marais et au lac de Neufchastel, et à un autre lac plus petit.

Nous couchasmes à Mourat, baillage de Berne.

Le 19, nous passâmes par quelques villages catholiques et Fribourg, et vînmes disner à Berne, où nous séjournasmes le reste du jour.

Berne est scituée sur la rivière d'Aar qui, faisant un coude en cet endroit, embrasse toute la ville, à la réserve d*un costé, lequel est fortifié de bons bastions revestus.

Cette ville est très belle pour la fabrique des maisons, la largeur des rues, au travers desquelles il passe de tous costéz un ruisseau qui nettoyé toutes les ordures et est fait d'une grande quantité de fontaines qui sont de cinquante pas en cinquante pas, jetant de Teau par plusieurs canaux sortant de colonnes ou pillastres ornés de figurines différentes. Ces eaux viennent d*une demi lieue hors de la ville et sont eslevées, par des pompes, de plus de 200 pieds.

La grande église est un très beau bastiment de pierre de taille. Il y a une tour fort baute, des clocbes dont Tune a plus de neuf pieds de diamètre. La terrasse est fort agréable à costé de Téglise.

L'arsenal est bien fourny.

Il y a dans la ville des ours entretenus jusqu'à huit, à cause des armes parlantes de la ville : Berne voulant dire, en allemand, ours.

On a en grande vénération la mémoire d*un comte Zéringuin (1) qu'ils disent estre leur fondateur, dont on voit la figure et les armes sur une fontaine et dans l'église.

Le Conseil Souverain est de deux cens, desquels on tire vingt-cinq. Il y a deux avoyers.

La ville est partagée en 16 cantons avec abbayes, qui ont chacun leur abbé; et pour l'élection de l'un des deux cens, ces 16 entrent avec les 25 et les nomment. Il faut qu'il y ait trente voix.

On ne juge point sur la loy, mais ils ont un coustumier imprimé.

Il y a une escole dont les escoliers sont pour la plus part destinés pour le ministère de l'église ; ils n'ont aucune part au gouvernement.

Le canton a un million de revenu.

Le 20 nous vinsmes disner à Soleure.

(1) Berthold V de Zœringhen.

SoLEURE est un canton catholique où réside monsieur de Gravelle, ambassadeur de France. Ce canton peut avoir 12 baillages ; la ville est plus petite que Berne, mais assez belle ; il y a des Jésuites. Les seigneurs en sont 120. Ce canton est le plus affectionné à la France. Cette ville est des plus anciennes du monde ; elle est scituée sur le Aar, qui est bien gros en cet endroict.

De là nohs vinsmes coucher à Balstein (1), village, puis disner à Liestein (2), autre village, et coucher à Baasle.

Baasle est une ville plus grande que Berne, et est partagée en deux par le Rhin. Il y avait foire alors et les boutiques paroissent bien garnies.

Ce canton a quatre ou six baillages seulement.

Il y a un arsenal bien propre d*armes et d'artillerie ; des batteries, des frondes anciennes pour lancer des pierres avec une machine, des pompes pour jetter de de Teau à 50 pieds de haut pour esteindre le feu ; poinct ou peu de fortification, un pont de bois sur le Rhin.

Le coslé de devers le Brisgau se nomme le Petit Baasle.

Dans la grande église est le tombeau et la figure d'Erasme de Roterdam.

Nous y séjoarnasmes le 22 et 23 et en partîmes le vendredy 24 après disner pour voir Huningen, à 500 pas

(1) Bastall.

(2) Licstal.

de la ville, où le Roy fait bastir une forteresse à 5 bastions. Le Rhin passera tout autour du fossé.

De là nous raarchasmes et cottoyasmes le Rhin et la forest de la Hart qui continue jusqu'à Colmar, qui est longue de 15 lieues, et plus de 2 de large. On a abattu de» bois tout le long du chemin pour Teslargir Ce païs est difficile pour la marche d'une armée à cause de cette foreât, et que le long du Rhin règne une espèce de marais et de bois.

Approchant de Brissac, la plaine s'ouvre davantage ; mais approchant de Schelestat, à huict heures de Brissac, Ton trouve des marais très difficilles et grands qui sont formez des eaux de la rivière d*Ille.

De l'autre costé de Schelestat, allant à Strasbourg, c& sont de grandes et belles plaines, coupées de quelque» petits ruisseaux.

Après avoir veu les commencemens d*Huningen, nou» vinsmes coucher à Hotmarsein (1), village esloigné de Baasle do 5 lieues, où il y a une abbaye de filles. Le 25^ nous vinsmes disner à Brissac.

Brissac (2) est scitué au delà du Rhin, sur une montagne que la ville occupe toute, quoyque petite. Il y a encore une autre petite montagne qu'on a enfermée dans les fortifications du costé de la ville, où cousle le

(1) Ottmarshciin.

(2) Brisach.

Rhin. Il n'y a pas encore de forlifica lions; mais on a dessein d^avancer les murs dans le Rhin pour les rendre plus forts du costé du Brisgau.

Ce sont des bastions réguliers, avec des ravelins ou <;ontregardes aux angles, et des demj lunes à chaque •courtine. On a fait passer le Rhin par dessous le bastion qui est le plus haut pour remplir les fosséz de la place. Le terrain par où on y peut venir est tout marescageux et on y fait d*espace en espace des redoutes. Il n*y a qu'un puits dans la ville, qui est percé jusqu'aussy bas que le Rhin. On tire l'eau par le moyen d'une grande roue et Ton condamne les putains à y travailler tout le jour. On a dessein de faire encore creuser les fosséz. L'élévation qu'a la ville est partout comme d'un cavalier ; il y avait une petite hauteur à portée de canon qu^on abat peu à peu.

De Tautre costé du pont, el pour sa défense, il y a un fori à quatre bastions dont les fosséz sont un bras du Rhin. Il y a des demy lunes à chaque courtine, aussy ysolées par le Rhin. L'on sort par la poincte de l'une des demy lunes, et pour défendre cette porte, il y a une grande demy lune et au delà encore une autre, tout cela ysolé ; aux deux costéz de cette dernière, il y en a deux autres^ qui ont aussi le Rhin pour fosséz.

Au dessoubs, le long de ce petit bras du Rhin, dans risle qui est entre ce petit bras et le grand courant, on fait une ville neufve qu'on nomme la Ville de Paille^ qui ^era aussy fortifiée régulièrement. On y logera le Parle-

meot.qai o'eft qae de S^^osA^ers et an préâ4eal. L*o« faîi d«s caseroes de soldats et de eaiailerie et des ^1^:1zmt .eomme pour t^ecir 10/iOO iKHnmef.

Le 20 nous rinsmes cooeher à Schlestat distant de eioi lsea<-«. doot il y a deox de marais et de chesin horrîbie et pîos de quarante ponts.

ScHBLESTAT est Qoe Tille assez grande et inaceessilile par le cost<^ da marais et de la rivière d*I]L De l'antre eosié OD refait a neaf de fort grands bastions avec leurs rareiîns on c>>nt regardes déjà fortes, et des demv-lnnes aux courtines.

De Schelestat nous rinsmes disner à Benfeld le 27. Petite vilîe sans ciosture que d'un fossé plein d*eao et de botle: il y a an vieil chasteau où M. Rich est baillif ; et coucher de là à Strasbourg, di:$tant de neuf beares.

Strasbouko est une fort grande ville. Les anciens murs estoient doubles, avec double fossé, où passe mi ; depuis, on a fait u.ie ceinture nouvelle de bastions très bien reveslus, avec un second parapet de terre eslevé audessus du premier, des demy lunes aux portes et un ouvrage à corne en un endroict faible, qui n*est pas encore fait, et encore quelqu'autres ouvrages aux endroicts moins forts. Dans cette troisième nouvelle ceinture on a enfermé les fauxbourgs, qui sont tout

le vilain de la ville, les maisons y estant mal bastyes. Le corps de la ville est plus beau ; il y passe plusieurs canaux de cette petite rivière.

La grande église est fort belle ; il n'y a qu'une tour de deux qu'il y devoit avoir, mais elle est fort belle et haute. Au dedans, est l'horloge célèbre : tout au bas, rez la terre, est un globe céleste, avec ses globes célestes, lignes, figues et planettes, et sur yceluy, on voit le cours annuel du soleil, les ressorts faisant avancer ou rétrograder sur le zodiaque une petite représentation du soleil attachée au cercle du zodiaque. Plus haut, est un fort grand cercle de cadran, qui ne fait son tour qu'en cent ans. Il y a deux tables différentes dans la circonférence ; la plus grande est un calendrier perpétuel auparavant la réforme, et il y a deux figures aux costéz, dont Tune, avec la poincte d'un dart, marque les jours; Tautre ne marque que la demi-année. L'autre table a une aiguille large et fourchue, sur les branches de laquelle sont escrits 4i An. Salut, >, plus bas € An, mundy»; puis les festes mobiles, combien de jours de Tune à l'autre, l'épacte et la lettre dominicale, et, entre les deux branches, sont les chiffres respondants aux inscriptions cy-dessus ; et cette aiguille, s'avançant d'années en années, fait son tour en cent ans. Plus haut, est une ouverture où l'on voit tous les jours changer les figures des jours, comme le mardy, que nous y fusmes, Mars paraissait dans un charriot avec tout son attirail de guerre, et Mercure paraissait déjà un peu ; et ainsy des

autres. Plus haut est ud quadran qui montre les quarts, demy quarts et minutes ; au eosté est un ange qui tient un sablier, qui tourne quand Theure sonne, et, de Taotre, an autre ange tenant un sceptre, dont il fait d*an geste autant de coups que Thorloge sonne. Plus haut est le quadran des heures ordinaires, sur lequel sont neuf aiguilles : celle du soleil, qui marque ]e3 heures, puis celles de la lune et des planettes ; et ces aiguilles passent les unes sur les autres et se mettent en la mesme situation qu*elles sont au ciel à nostre égard. Plus haut est un quadran où est le cours de la lune« et où elle parroist selon ses accroissements et décroissements. Plus haut est une ouverture et les petites cloches ou appeaux a deux estages. Au has sont les sept âges ; au premier quart d'heure Tenfant vient frapper et le vieil se retire ; au deuxième Tadolescent, et ainsy du reste. Quand rheure sonne^ ils viennent les uns après les autres et le vieil reste jusqu'au quart. Au-dessus est Nostre Seigneur d'un costé et la Mort de l'autre. Quand l'heure va frapper, la Mort s*avance ; mais pendant que les trois premiers âges passent et frappent sur les appeaux, No3lre Seigneur empesche la Moit de frapper. La Vieillesse estant venue, la Mort frappe et Nostre Seigneur se retire ; puis la More et ia Vieillesse restent jusqu'au premier quart, que Nostre Seigneur les chasse. Le coq au costé lève les ailes et chante a trois heures.

A l'hospital il y a du vin de 208 ans, 165 et 153, fort mauvais à boire, ayant un goût de vin d'Espagne kïgvyei gasté.

II y a six ameister, dont il y en a un gouverneur. Ils changent tous les ans et le gouverneur tous les deux mois. Il y a les schetmeister qui sont-ie Conseil ; c*est la noblesse ou principaux citoyens.

Vingt-deux tribus ou cantons dans la ville, douze eschevins desquels on eslit le Conseil ou ameister; ces vingt-deux élisent dix nobles qui font le Conseil, de ce» dix nobles quatre sont statmeister qui recueillent les voix. Le Conseil est un an^ les eschevins deux ans, 1& reste est à la vie.

Il y a force canons sur les murs avec les plates formes touttes neufves. L'arsenal est bien muny.

Le lundy. 4 décembre, nous partismes de Strasbourg \& soir en bateau, et vinsmes coucher à Vanzeneau, distant de trois heures.

Le mardy, nous entrâmes dans le Rhin à demy heure de Vanzenau et vinsmes à Lien (1), petit village.

Le mercredy 6, nous vinsmes à Germersheim, petite ville bruslée et destruitte.

Le jeudy nous passâmes à Filisbourg.

FiLiSBouRG est situé à une portée de mousquet du Rhin, avec un meschant fort du costé de la rivière, un marais tout autour. La place est petite, les bastions sont grands et les courtines courtes, avec des ravelins à

(1) Probablement IlHngcn, en aval de Seltz, et sur la rive badoise»

chaque face de bastions an nombre de six. Il y a on commencement de fortifications nouvelles que le Roy y voulait faire tout autour, qui auraient augmenté de beaucoup la place; il n*y a rien de fait que depuis.... (1) jusqu'à la place, et cette fortification, avec les dehors, joint presqii*au Rhin. La bresche principale estoit reparée, les autres non (2).

Après avoir veu Filisbourg, nous vinsmes coucher à Spire.

Spirb est une petite ville, où il y a deux ceintures de murs sans fortification.

La grande église paroit assez par dehors et n'a rien de particulier au dedans. Il y a un cloistre à costé, où sont les sépultures des chanoines et au milieu une représentation du jardin d'Olivet.avec les figures de Jésus-Christ et des trois Apostres, et celle de Judas et des soldats montant par un degré, le tout d'un ouvrage de sculpture en pierre assez beau.

La Chambre Impériale est composée de 25 assesseurs et d'un président; c'est à présent l'archevesque de Trêves, et ce doit toujours estre un prince ; et les assesseurs sont gens de grande qualité, qui vont vestus dans leurs habits ordinaires. Ledit archevesque est aussy évesque de Spire (3).

(1) Il y a probablement ici quelques mots oubliés par ie

(2) Philipsbourg avait été emporté par les Impériaux, après une défense opiniâtre, le 17 septembre 1676.

(3) Jean Hugues d'Orsbeck, mort en 17II.

Ccitte ville est à 500 pas du Rhin et a un canal qui y conduict.

Ayant séjourné là le vendredy, nous en partismes le samedy et allasmes, sans repaistre, coucher à Heidelberg.

Heidblbebo, capitale du Palatinat, distante de Spire de six heures. Cette ville est située entre des montagnes qui sont sy serrées qu« la ville ne peut s*eslargir ; le Nekac par tout du long ; elle est petite et sans fortifications que quelques espèces de bastions de terre aux deux bouts, qui tiennent le terrain entre la rivière et la montagne.

Le palais du Prince est à la moitié de la coste, et audessus quelques méchantes fortifications pour défendre ladite montagne. Ce Palais a quelque chose de fort magnifique ; Tarchîtecture en paroist belle ; mais il n'y a rien de régulier; il paroist avoir esté aplany dans la montagne et est petit. 11 y a une belle grotte avec des jets d*eau fort beaux.

A un quart de lieu de Heildeberg, il y a sur la montagne quatre ou cinq estangs l'un sur Tautre, qui servent de réservoirs, où il y a des truites et quelques-unes toutes rouges.

A mille pas de la ville, en descendant le Neker, on entre dans une plaine très belle et fertile qui continue jusqu'au Rhin, et tout le long du Rhin. Ce païs a une plaine de Testendue d'environ quatre à cinq lieues; au-

delà ce soDt des mootagnes où il y a des chasses en abondance, en sorte qae Ton tae quelques 1500 sangiîer^ en an joar ^1 .

Le Neker est a«sez gros en cet endroict et {K>rte de grands basteaax Ju$qa*â Manheim^où séjoame rélecleiir Palatin 2), et son fîJs à Ueidelberg.Ce fiis a époasé ane fille de Danemarc, grosse de taille, et qui n*a point d'enfants (3). Il ^ a dans Heidelberg un logement où sont les escuries du Prince, très grandes et très belles. La grande église calviniste, dans laquelle il y a toasjoarsan clocher trois trompettes ou hautbois qui sonnent au soir, a midy^ â minuict et au matin.

Le Prince est de la réforme prétendue: la femme di» fils est luthérienne

Maxiibim est le séiour du prince Palatin père; c'est une place foriiffiée de terre; elle est à Tembouchure do Neker dans le Rhin. Il v a une citadelle et la Yllle, le toutbasty depuis trente ans. Lé palais, qui est au dedans de la citadelle, n*est pns encore basty;il n'y a qu'ua commencement, qui est peu de chose.** Cette ville est fort agréable et bien bastie, les rues y sont larges et les> maisons tirées au cordeau.

(1) Sû: : le copiste a dû ajouter au moins un zéro.

[2) Cbark-s Louis, mort le 20 février 1680.

i'i) Charles, succéda à son père en février 1680; il avait épousé- GuilIelmiDC Ernestine, fille de Frédéric III, roi de Danemarck.

Le 26 décembre nous en partimes, y ayant séjourné 17 jours (1) ; nous vinsmes en deux jours et demy à âtougar en carosse.

Stougar est le séjour du duc de Vurlemberg. Le duc •d* à présent n*a que 5 ans et a un oncle qui administre (2).

La ville est située dans un fond, entre les collines, où il passe une petite rivière qui fait des prairies très belles. Près de là passe le Neker, et tout du long de cette rivière, qu*on suit en remontant à Esung, et au-dessus, on voit des costaux de vignobles de très grand frais, y ayant <lf s mura de six pas en six pas pour 'Soustenir les terres >en terrasse. Ce sont vins blancs un peu roux, mais assez bons.

Le palais du duc est composé de plusieurs pièces destachées. Celui de son logement est grand et commode «t n*a rien de beau. A costé, sur la rue, est un palais séparé, qui contient au bas une grande esourie, au-dessus une salle, où il y a quelques armes et des hommes armés à cheval, au-dessus une autre salle d*arsenal. Le degré «st petit, mais d'une très belle pierre et d'une belle façon. Ce bastiment est quarré et a une très belle architecture. Il y a un escalier de mesme que le premier à chaque <;oin.

(1) Nous avons indiqué dans la notice préliminaire les causes >qui durent prolonger le séjour du duc de Yalentinois à la cour de l'Electeur Palatin.

(2) Eberhard Louis ; il avait succédé à son père Guillaume Louis .sous la tutelle de Frédéric Charles, son oncle.

Le jardin est assez grand et dîstin^è en plusimra pièces qui sont sans ordre; mais il y a à la main droite, en entrant, une grande salle de comédie, plus avant ab cabinet de eariosilês, comme médailles et coquillage*, testes extraordinaires, ele. Pins avant eat Ml grand baaliment, oà est une riche salie, des plus gniides qui se ToyenI, peinle au-dessus des croisées do peintutes à fresque assez bonnes et représentant les grandes chasses du pais, et à U voûle d'autres pareilles. Dans celle salle on conserve un arbre ou arbuste haut de vingt pieds, venu d'un oignon de l'alod de l'Amérique, avec de grandes branches chargées de fleurs presque semblables à la tubéreuse, et qu'on dit esire de très bonne odeur.ll y en a des pieds en quanliié dans l'orangerie ; mais il faut, dit-on, cenl ans pour qu'ils fleurissent.

Plus loin, U grotle et les fontaines. Cette grotteest composée de Irois chambres et deux galleries revestaos de coquillages et de pierres qui sont des figures en quantité et mesmede l'archileclure; rien n'est plus beau. U y a mille Jel3 différents et de la symphonie et tontes les genltlleasea qu'on peut faire dans de l'eau (1). A cosié est une haute terrasse avec cent petits jets d'ean. Autour de la balustrade est, au milieu, une fontaine. De là on a une 1res belle veue sur les prairies, et plus loin on voit un mail de douze cents pas à quatre rangs ô'ormeaux.

I^ duc a trois ou quatre escuries bien remplies.

(1) Ce BODt ces jfux ttorgue qae le duc arait dèji Dot^ & la, lilla AldaltroudiDi à Prascati. (Vot. page 173.)

Le vendredy 26, nous partîmes de Stugar, passâmes le Neker a Esling, sur un pont de pierre. C*est une ville impériale et grande.

Le lundy matin, premier de Tan [1680], nous àrri" vasmes à Ulro. qni est encore ville impériale.

Ulm est une grande ville, belle et fortifiée d'une ceinture de murailles à sept bastions, avec le fosdë plein d'eau vive. Au delà de cette muraille est un autre fossé d'eau vive et une autre ancienne muraille. De l'autre costé de la ville est le Danube, qui sert de fortification. Ces fosséz sont remplis par une petite rivière qui a sa source a trois heures de là et fait moudre trois moulins dès en sortant d'un espèce de goufiVe.

Cette ville est pour la pluspart luthérienne; il y a deux églises catholiques.

On y voit le cabinet d*un sénateur, où il y a mille petites curiositéz, entr'autres une momie d'Arabie très curieuse, n'y ayant rien de consumé, ny aux yeux, ny ailleurs. Il dit qu'il y avait des pierres précieuses aux oreilles, que le cardinal de Richelieu achepta un grand prix.

Cette ville a un beau territoire et contribuait à la guerre 18 mille escus par mois.

Nous en partîmes après diner et vînsmes coucher a GuNTSBOURC, pefitte ville sur le Danube, et nous arrivasmes à Ausbourg mardy malin.

ArsBOURG est une des plus belles villes qu'on Toje : les rues sont grandes, bordées de fort belles maisons peintes à fresque au dehors. Il y a de grandes fontaines de deux cents pas en deux cents pas, avec des bassins de pierjpe de taille et des statues de bronze dessus. L'Hostel de Ville est admirable, et il j a trois grandes salles. Tune sur l'autre, dont la troisième est admirable par sa grandeur, sans piliers, la clarté et la hauteur de la voûte, et mesme pour les peintures. Il y a aux quatre coins quatre autres grandes chambres qui servent à différents usages publics, comme pour la justice, pour les conseils. Toutes sont belles et enrichies de peintures.

Le Sénat est composé de vingt-trois romains et vingtdeux protestants.

L'arsenal est très grand* bien fourny de très belle arlillerie, 6 ou 700 pièces. Il y en a une faite auparavant qu'on sceut fondre ; elle est courte et liée de bandes de fer. Il y a six grandes salles pleines d'autres armes.

La porte de l'entrée de la nuict est très cuiieuse; d'une maison qui tient à la muraille on ouvre la première porte, au delà du fossé, et on la referme de mesme auparavant d'ouvrir par un autre ressort une petite demy porte à hauteur d'appuy qui donne sur le bout d'un pont'levis qu'on hausse aussy par ressorts. Après que la demy porte est fermée, on entre dans le dessous de ce logement où on trouve trois grosses portes qui ne s'ouvrent qu'une à une et la première se ferme en jnesme temps que l'autre s'ouvre.

Cette ville contribue cinquante chevaux et deux cent? hommes de pied ; elle n*est pas forte ; ses murailles sont, anciennes avec de grosses tours.

L'orfèvrerie y est très délicate et belle.

A une lieue de là, on entre en Bavière à Freiberg (1)V où on passe le lac sur un pont.

Le cinquiesme janvier nous vinsmes à coucher à Bruche (2), qui est un fort beau bourg, à moitié chemin,: c'est-à-dire à six heures d'Ausbourg, et le 6, à Munich..

Munich n'est pas fort grand ; mais la ville est belle. Il y a de grandes rues plaies et larges ; les maisons y sont assez belles, peintes à fresque au dehors, mal prises dans les dedans. Elle a double ceinture, l'une d'un mur ancien avec de méchantes tours quarrées et un fossé plein d'eau qui se tire do la rivière, l'autre est de bastions de terre, avec fossé et chemin couvert^ palissade et fraisé, le tout de peu de défense, surtout le fossé qui n'est ny large ny profond.

Au dedans, ce qu'il y a de remarquable estla.maison des Jésuites, celle du prince Maximilien.

Le Palais, qui est très beau, surtout la grande salle de l'appartement de l'Empereur, qui a sept degréz de

(1) Frcidberg.

(2) Brûch.

marbre d'une seule pièce de yingl pieds de largeur. La salle a vingt toises de long et dix et demy de large, claire, et belle, et enrichie de belles peintures. Elle est pavée de marbres de différentes couleurs. Une cheminée fort grande et d'une belle architecture, sur laquelle est un groupe d'une 6gure de porphire, représentant la vertu sur quatre lions très bien faits. Il y a dans ce palais des meubles précieux, des tapisseries et des lits battus d'or, un trésor où il y a quatre services d'or massif, de vaisselle, des pierreries en grande quantité, entr'autres un cordon de chapeau, une agraffe de chapeau, trois colliers de perles orientales d'un très grand prix, deux pendants d'oreilles de perles des plus grosses qui se voyent et plusieurs autres pierreries très belles.

Il y a aussy une salle d'antiques, où il y a quantité de médailles antiques et curieuses. 11 y a deux cent cinquante testes d empereurs et autres romains illustres et plusieurs femmes. Les lestes ont esté apportées de Rome et on y a joint des bustes de marbre. Rien n'est mieux entendu que l'ordre où tout cela est scitué. Il y a un petit parterre de fleurs et de fontaine à costé, avec des statues; un cabinet de perspective admirable, faite d'une espèce de vorny mastic qui est plus beau que marbre et toute autre pierre, et qui parroist naturel. Il est cher à faire, mais cela est fort beau. Il y a aussy une table dans la galerie des antiques.

Le manège est très beau ; il a bien six vingts pas de long et quarante de large, avec quatre estages de gale-

ries pour tenir 15,000 spectateurs. Tout cela est fermé de murs avec de grandes croisées vitrées, comme une salle; il est hors de la première ceinture des murs, mais on y va du palais par une galerie.

A costé est le grand jardin, qui a un terrain assez grand et avec des fontaines et des compartiments coupés de pallissades en accoudoir et d*arbres fruictiers en plein vent. Il y a des deux costés une gallerie couverte de plus de six cents pas, ornée de tableaux du costé des murs ; au bas, un grand quarré. d'eau.

La rivière d*Ysar passe à cent cinquante pas de la ville ; de Tautre costé, les bois sont élevés et font une hauteur qui commande la ville ; le terrain entre la rivière et la ville est coupé de magasins de bois et de moulins de toutes espèces que Teau de plusieurs canaux do Teau de la rivière fait tourner ; il y a un pont de bois. Cette rivière est peu profonde et porte de forts petits basteaux sur lesquels on peut néantmoins aller au Danube.

UElecteur est de 18 ans; il est fort bien fait, adroit et vigoureux (1) ; il a deux sœurs, Madame la Dauphine (2), la petite Duchesse (3) et le petit Duc son frère (4). Le

(1) Maximilien-Emmanucl, né en juillet 1662, venait de succéder le 26 mai précédent à son pérc Ferdinand ; il mourut en 1726.

(2) Marie- Anne-Christine- Victoire n'était que fiancée au Dauphin, fils de Louis XIV. Le mariage ne fut célébré que le 7 mars suivant à Chàlons-sur-Marne.

(3) Violante Béatrix, mariée en 1689, d Ferdinand III, grandduc de Toscane.

(4) Joseph-Clëment, depuis électeur de (k)logne, mort en 1723.

prince Maximilien, son oncle, administrateur (1), a espousé une sœur de monsieur de Bouillon : ils n*ont point d'enfant.

Il y a encore de cette race l'élecleur de Cologne, rëvesque de Freising, qui n'est pas prêtre, et les princes de Sulszbach.

L'Electeur a 3 compagnies de gardes pour sa garde ordinaire, scavoir : la compagnie d*archers,que commande monsieur d'Ârraucourt, celle de Trabans, qui 8ont gardes à pied, à la porte de son palais, laquelle commande monsieur le comte de Montfort, et celle de carabins que commande monsieur de îa Pérouse. Il y a encore 5 à 6,000 hommes sur pied de reste des vingt qu'il y a eu pendant la guerre. La paye d'un cavalier est de 10 sols, et le fourage; les officiers supérieurs ont authorrité de maistre et font le service fort desgoutant.

Le dimanche, 3 de février, nous sommes partis de Munich (2) pour revenir à Bruch et le lundy à Ausbourg, où nous avons veu l'hostie miraculeuse dans l'église des chanoines Saint-Augustin ; elle est dans un grand reli-

(1) Maxirailicn-Philippe , landgrave de Leuchtenbcrg, mort en 1706, marié à Maurice-Frédonie de La Tour d'Auvergne, fille de Frédéric- Maurice, duc de Bouillon.

(2) Arrivé le 6 janvier, le prince Antoine y avait donc séjourné 28 jours. Nous avons exposé dans la note préliminaire les causes qui durent le retenir à cette cour et auprès du mari de mademoiselle de Bouillon, au moment des fêtes qui précédèrent le départ et mariage de la Dauphine.

quaire enrichi de perles et de pierreries; elle est rouge; elle se conserve depuis 480 ans. On la fit voir à madame la Dauphine.

Le jeudy 9 février nous partîmes d*Ausbourg pour venir à Francfort ; nous avons mis trois jours à venir en carosse, à cause des mauvais chemins. Nous avons passe â DoNAUWBRT, petite ville sur le Danube^ qui appartient à M. rêlecteur de Bavière ; elle n*a rien de considérable. De là à Mergenthbim, petite ville^ siège du grand maistre de TOrdreTeutonique, qui j a un beau chasteau peu fort, entouré de fossés pleins d*eau. Le bâtiment est grand ei parroist beau, surtout le donjon.

De là on passe par Konigshofen, Biscauffen (i) et MiLTENBERG, petite ville de l'archevesché de Mayence.

, A MiLTENBERG, on joint le Mein, fleuve; tout ce païs là de Franconie est montueux ; les vallées et les bas des monts sont assez fertiles ; le haut est couvert de bois de sapin. Depuis, Mergentheim et un peu au-dessus, jusqu'à approchant de Miltenberg, on va le long du Tauber et ce paîs parroist très bon, y ayant beaucoup de vins et de bleds.

De là à Francfort, le païs n'est pas trop bon, surtout lorsqu'on s'éloigne du Mein pour couper à Francfort.

Le vendredy 16, nous arrivâmes à Francfort.

(1) C'est Tauberbischofsheim.

Francfort est oQe grande ville coopée en deux par le Mein, qui est une grosse rivière comme la Seine à Puis. Le costé par où nous entrasmes est petit et se nomme Saxenuausen. On passe le Mein sur un pont de pierre. La ville est vilaine sj Ton regarde les rues et les maisons qui ne sont que de terrasses et mal basties dedans ; mais elle est de très grand trafic, et ses fortifications sont très belles.

L'église Sainct-Barthélemy, où on couronne l'Empereur est grande, et la croix de l'église est aussy large que longue ; du reste il n'y a rien de beau.

La bulle d'or se conserve dans l'Hostel-de- Ville.

Il y a un jardin où l'on voit un noisettier, qui a trente-six pieds sans branches, droict comme une ligne, et qui est fort gros par le pied.

Le mardy 20, nous partîmes pour venir en bastean à Mayence, huit heures de chemin. Les costes sont fort belles et il se cueillo de très bon vin, surtout à Hocheim, deux heures de Mayence. Ils l'appellent vin du Ringan.

Mayence est une grande ville mal bastie, les rues vilaines, peu dexîommerce, beaucoup d'églises. L'Electeur d'à présent est de la maison d'Ingelheim(i].

(l) Anscluie-François, fils de Georges-Jean d'ingelheim, né en 1G31, mort en 1695, avait succédé le 10 septembre 1679 à Charles Henri de Mctternich Winnebourg.

Son palais est augmenté d'nn nouveau corps de logis, basty à la moderne, mais qui n'est pas encrore achevé» Le vieux n*est ny grand ny beau. Il y a un fossé p)6tn d'eau autour, sans autre forteresse; il est sur le bord du Rhin.

La ville a esté augmentée d'une ceinture de bastions revestus^ qui sont fort grands, et les courtines sont courtes, en sorte que les angles des flancs se touchent presque. Cette fortification n'est pas achevée ; il n'y a point encore de fossé que ce qu'il a fallu creuser pour élever le terre plain des bastions.

Cet électeur peut bien avoir deux mille hommes de reste de la guerre.

Les églises n'ont rien de curieux; môme la collégialle, quoyque belle et grande, n'est pas propre; les chanoines y ont de la dorure sur leurs habits d'église comme des boutons à queue; celle de Nostre-Dame est de mesme.

Le mercredy 22, nous partîmes de Mayence en bateau et vismes le long du Rhin les belles costes et le pnïs du bon vin et une grande quantité de bonnes villes et de bourgs, entr'autres Ingblhbim, qui est de la maison de l'archevesque, Bingen, où sont un peu au-dessous des rochers qui rendent le passage dangereux.

Nous vinsmes coucher à Goubes (3) qui est du Palatinat, et il y a une tour au milieu du Rhin pour faire payer les droicls.

(3) Caub.

Le jeudy 23, nous passâmes devant Bacharat (i), pais du meilleur tîd du Rhin, où sont les terres de M. de Schomberg, et vinsmes dîner à Ck>BLBNZ, scitnée à Tembouchure de la Moselle, dans une plaine peu éloignée des montagnes qui régnent sur les deux costéz de ces deux rivières.

Cette ville a un pont ds pierre sur la Moselle et n''a rien de remarquable d'ailleurs ; mm de l'autre costé du Rhin est Hbrbnbrbisthein, place très forte par la scituation sur le haut d'une montagne, comme inaccessible, hors du costé du nord.

En bas du Rhin où l'on a fait des ouvrages destachéz pour la fortifier; il y a dedans des logements pour la garnison.

Au palais de l'Electeur, au pied, le long du Rhin, est la ville, petite, et ce palais neuf où loge l'Electeur, ayant laissé celuy d'en haut pour celuy qui y commande, qui est de la part de l'Empereur, et preste serment, à l'Electeur. La garnison en fait autant, elle est de l'Empereur. Ce palais neuf est petit ; le corps de logis est simple, les croisées feintes.

De là on passe à Andernach. Au-dessus de ce lieu M. de Turenne fist son pont.

(1) Bacharach. — Il y a ici interversion dans le journal : c'est avant d'arriver à Caub, que le prince Antoine avait passé devant Bacharach.

— 2il -

Nous vinsmes coucher à BriBsac (1), petite ville qui est à Tabbesse d*Essen.

Le vendredy nous disnames à Bonne (2), petite place qui n'a rien de remarquable. Le palais de TElecteur est mal basty et n'a point esté suivy ny achevé selon son commencement. La place n'a qu'une méchante muraille et les François y avoient seulement fait quelques demy lafWBaux portes de Bonne.

Nous vinsmes à Cologne après-midy. Dans cette route on voit une infinité de villes et de chasteaux qui appartiennent à des princes différents, mesiéz les uns avec les autres, scavoir : les électeurs de Maj'ence, Trêves, Cologne et Palatin. Les princes de Darmstat et de Hesse, de Neubourg et autres y ont des forts et font payer les douanes ; en sorte qu'il y en a quatorze entre Mayence et Cologne, où il faut s'arrester depuis Binghen jusques vers Bonne,

Les deux costés sont des montagnes, dont le bas est en vignes; depuis Bonne ce sont des plaines.

Cologne est une très grande ville, dont le milieu est peuplé, et les boutiques y paroissent belles et bien garnies ; il y a' la marque en quelques endroicts d'une vieille ceinture de murailles et d'un fossé, au-delà duquel

(1) Niedcr Breizig.

(2) Bonn.

il &y » que •i'i p«Ctcei viUIa»* duuxh. its rac* mal fr^^na. ftleti«9 da fJB:«r. 4«9 TÎ^aei et <les jardia^ JE T a uns ceintare «i-î msnîiiM aa-'ida. sta: dei wn j i'antiqiM, point d« cerre-^iii •Inricre. an BèekasC 6wté iwa re«eata. Oepvû e«{ie •ieraiife gonreT oa t a aàjiyifii aae fofti&acioo (1« dîz-aeati buti-He de lerr* aT4c teqr e<ïartiR«. oâ it t arait de* paltaades cl fnUn qui foat de*^ roapoes : te fo«ê n'est pas â demr Cûi. Il n'T a 1D4 trrâ portes oiiTerter. obIr ceUe da Bkia. i cbaGone dnaqnelW il t aToLt, dopais lon^emps na battion tereala â moîiiê.

La earh«)Jrale est «^nnae comme an des plus grands et àfri pitu b«aax TaiweaDX ; Uiës belle architeeinre par dehors ; mais it a'j a qae le lien finr, ec on nr IniTatlIe pins. Dans c«tle églûe sont les eorps des Tiob Rois dont on voil les testes presqne tons le^jaura â 9 b^ares. Il y a â craié an abrégé de lenr hJii'oïre, qaî dit qu'ils furent baplUés et mesme êresquei de lear pais, et que saîacte Hélène fist Teoir lear corps à Con^taniinople. d'où il» forent appporlêz à Milan par on arcbevesioe du lîea, et de là Iransféréz à Cologne aassy par un archevesque de Cologne.

Le Chapitre est pour des omies sealemeol, qaoy qu'un nous en aye cité quatre on cinq qui ne le sont point, enrre a'ilrea grands, et d'autres dont les pèm onl commencé à porter ce litre. Ils sont quarante-deux ; leurs prébendes valent 3,000 livres. Les digniléz en valent 0,000. Il y a un doyen et un prévost, qui est

M. de Strasbourg, qui a fait bastir cette prévosté fort proprement avec un beau jardin.

L'Electeur (1) a aussy sa maison, mais elle est petite et de peu de conséquence ; il n'y demeure pas, mais à Tabbaye Sainct-Pantaléon, très mal et très estroitement logé.

On compte plus de 360 églises ou cbapelles ; les principales sont celles de Saincte-Ursule, abbaye ou collège de comtesses ; ces prébendes peuvent valoir six cents livres. C*est là que sont les reliques de cette saincte et de ses compagnes. Sur les voûtes des chapelles, aux costéz de la nef, il y a des vitres tout du long au travers desquelles Ton voit le» onze mille vierges. Le tonnerre tomba sur cette église le neuf mars, et le feu s'estant conservé dans la charpente, la couverture brusla entièrement ; le dedans de Téglise n'a pas beaucoup souffert ; la voûte ayant soustenu.

Saint-Cunibert est une grande église où ^1 y a beaucoup de reliques : sainct Séverin, sainct Géréon, sainct André et autres. Les Jésuites y sont fort bien bastis.

On voit une maison d'une femme enterrée qui revint lorsqu'un valet luy voulu couper le doigt pour avoir sa bague.

A Saincte-Marie sont des chanoinesses demoiselles; la plaee ne vaut pas plus de 300 livres ; elles ont à l'église une fraise, un manteau noir pendant des épaules en bas.

(1) Maximilien-Henri, lils d'Albert de Bavière et de Mathilde de

Leuchtenberg, électeur en 1650, mort en 1688.

et un surplis ou tablier blanc de toile, du reste coiffées et habillées comme les autres.

Les bourgmeistres ont la justice civile, mais l'Electeur a la criminelle.

Nous partîmes de Cologne le 25 avril et nous embarquasmes sur le Rbin pour venir coucher à Bac;^e (1), petite ville à deux cents pas du bord du Rhin.

Le 26 nous passâmes par Dussbldorf, où M. de Neubourg fait son séjour ordinaire. De là à Kesesvert (2), petite ville appartenant à M. Télecteur de Cologne, et où l'armée des François passa le Rhin ; delà à Rorort(3), bourg appartenant à M. l'électeur de Brandeboui^.

Le lendemain 27, nous vtnsmes disner à Orsoy.

Orsoy est une petite ville appartenant à Télecteur de Brandebourg, où Ton voit un chasteau sur le bord du Rhin entièrement démoly par Tarmée des François aussj bien que les fortifications de la dite place rasées.

De là, nous vinsmes coucher à Rhimberg.

RniMBBRG (4) est une ville un peu plus grande qu'Orsoy, appartenant à M. l'électeur de Cologne. Les fortifications sont de terre; les remparts en sont fort bas.

(1) Urdenbach ?

(2) Kaisers wcrth.

(3) Ruhrort.

(4) Rhcinsberg.

Elle est entourée de trois fosséz du costé de Wesel, et de deux du costé de Gueldre, qui sont remplis d*eau que produit une source vive et un marais. Ces fosséz ne se peuvent soigner que du costé du Rhin, estant de dix-huict pieds plus haut que ce fleuve. Le costé de Gueldre est fort marescageux et celuy d*Orsoy est la plus faible.

Nous en partîmes le 28, sur les 5 ou 6 heures du soir, et vinsmes coucher à Wesel.

Wesel est une assez grande ville, appartenant à l'électeur de Brandebourg, dont quelques-uns des bastions sontrevestuz, mais fort bas. 11 y a une demi-lune à chaque courtine qui ne sont point revestues, et dont il y a quelques-unes qui sont en très méchant estât. Le fossé, en entrant dans la ville du costé du Rhin, est fort large et remply d'eau ; mais il ne continue pas de la mesme largeur tout autour de la ville, n'estant pas achevé. La place y est très belle. Il y a hors de la ville, le long du Rhin, un petit fort de terre dont les fosséz sont remplis de Teau du Rhin qui va tout autour.

De là nous passâmes le 29 par Rets (1), petite ville sans fortifications, appartenant a M. Télecteur de Brandebourg.

De Rets nous vinsmes à Emmerich, ville assez grande, mais sans fortifications, appartenant à M. de Brande-

(1) Rees.

bourg. Il y a dans cette ville une petite église de Jésuites, où il j a au maistre autel un tableau de descente de croix qui est très beau et fort estimé.

De là, nous passâmes devant le fort de Sking.

Le fort de Sking est un petit fort appartenant à M. 1 électeur de Brandebourg, fortifié de sept à huit bastions de terre, dont il y a Iroû plus grands que las autres; sa scitualion est fort avantageuse, estant à la pointe d*une langue de terre qui partage le Rhin en deux bras, dont il y a un qui va à Nimègue, et se nomme le Vaal, et Tautre à Armheim, sous le nom du Rhin.

De là nous vinsmes à Tolus où Tarmée des François passa le Rhin, et arrivâmes coucher le mesme soir à Arnheim.

Arnhbim est une assez grande ville, dont les fortifications ne valent pas grande chose; elle est fort propre et ses maisons sont bien basties ; la place d*armes y est très belle.

> De là, ayant pris des charriots de poste, nous partîmes le 30 et arrivasmes à Utrech le mesme jour.

Utregh est une très grande ville, qui est très belle et très agréable, ses maisons estant fort bien basties. Ses rues larges, droites et claires ; elle est aussy embellie de canaux qui coulent dedans et qui viennent du canal qui conduit ses eaux à Amsterdam. Elle a trois grandes places.

Ses fortifications ne valent rien ; mais elle a quantité d'écinses dont elle peut inonder tout le pais d'alentour.

Le canal qui va à Amsterdam passe le long de la ville et est bordée des deux costéz des maisons du faubourg qui a plus de demi-lieue de long.

Les avenues du costé d*Arnheim sont admirables, estant toutes plantées d'allées d'arbres; et des deux costéz l'on voit des prairies à perte de vue, arrosées d'une inûoité de ruisseaux qui eouleut tranquillement leurs eaux dans ces préz tous couverts d'une infinité de vacbes, de bœufs, de chevaux, de poulains et d'autres bestiaux.

Le mesme soir nous quittasmes Utrecb et vinsmes toute la nuict dans une espèce de barque couverte à Amsterdam.

Amsterdam est une des plus grandes villes du monde, scituée dans des marais et basiie enliôrement sur pilotis. Ses maisons sont fort belles et fort régulières ; elles sont par dedans d'une propreté à surprendre. Ses rues sont très nettes, larges, droites et fort claires. Il y a quantité de canaux qui la tranchent de tous costéz, sur lesquels sont une infinité de ponts de pierres, aux deux costéz desquels il y a de grosses balustrades de fer a hauteur d'appuy. Les quais qui régnent le long de ces canaux sont très beaux ; mais le quai des Seigneurs l'emporte en propreté par dessus les autres, toutes ses maisons estant autant de palais très superbement bastis sur une droite ligne, et dont les portes sont très magni-

âques. On y monte presqu*à toutes par des degréz de marbre, de porphire ou d'autres pierres riches, au haut desquels sont de petits balcons de fer ou de marbre fort bien travaillés. Co qui rend encore ce quai très agréable, ce sont des rangées d'arbres qui régnent à perte de veue des deux costéz du canal et dont la verdure, dans le printemps, offre à la veue le spectacle le plus charmant du monde et fait croire â ceux qui le regardent qu'on est au milieu d'une ville dans un jardin très délicieux. L'Hostel de Ville est une des plus belles pièces du monde. G^est un grand corps de palais de forme quarrée et basty d'une pierre de taille fort dure et fort polie. Le haut de la façade est enrichy de fort beiux reliefs de marbre blanc. Il y a, en entrant à main droite, la chambre où l'on juge les criminels ; elle est revestue par dedans de tous costéz d'albastre et enrichie de figures de la mesme pierre faites de la main d'excellents ouvriers et qui représentent plusieurs histoires ; surtout celle du jugement de Salomon est fort belle. La salle est très belle et des plus grandes et plus hautes qui se voyent ; elle est pavée de très beaux quarreaux de marbre sur lesquels il y a une sphère où sont le zodiaque et les douze maisons du Soleil ; les degréz et les lignes sont marquées avec du cuivre. Cette salle est justement au milieu de l'hostel et comme séparée de quatre grands corps de logis qui forment quatre galeries voûtées et qui régnent tout autour de la salle, lly a dans ces quatre corps de logis, quantité de chambres magnifiques

qui sont autant de tribunaux où l'on exerce la justice. Au-dessus sont les grandes salles remplies d'armes. Il y a tout au haut de Thostel un fort beau carillon et en bas de fort grands magazins.

La Bourse est un grand bastiment quarré où les marchands s'assemblent tous les jours pour parler d'affaires qui regardent le négoce. Il y a une grande cour dans le milieu, autour de laquelle régnent quatre galeries voûtées et, au-dessus de ces galeries, il y a des boutiques de marchands.

Le Lombîïrt est un lieu où Ton met son argent en desposl ; on y preste aussy sur gages.

Le Raspus est un lieu où Ton condamne les personnes qui ont commis quelque crime à rasper du brésil pour les teintures.

II y a aussy un autre lieu nommé le Spinus, où Ton enferme les putains, et où elles sont obligées de filer.

Il y a aussy de beaux hospitaux dans Amsterdam, entre autres celuy des fols, celuy des innocens et celuy des malades.

Les Juifs ont leur quartier à part et n'ont nulles marques extérieures dans leurs habits qui les distinguent des autres hommes. Ils ont deux sinagogues. Tune pour les juifs Allemans, et Tautre pour les Portugais, qui est très belle.

Il y a liberié pour toutes sortes de religions.

Le port est très grand et très beau, où il y a une infinité de vaisseaux marchands, sans compter ceux de

^erre qui . appartiennent à la Répnbliqae, qui vont jusqu'à quatre-Tiogl. 11 n'y en avoit pour Ion que soixante dans le port, les aulres ««tant en mer.

G'eet ta rivière du Lech qui remplit le port de ses eaux, la mer estant à dix lieues «sloignée de là. Les vaisseaux chaînez de marchandises ne peuvent entrer dans le port. Il faut qu'ils les fassent Iransporter dans des petites barqnes.

Monsieur Trompe est leur général de mer.

Le gouvernement est composé de douze bnrguemeister et trente-six conseillers. 11 y a quatre de ces bLrguemelsiers et les buict autres ont des charges très considérables dans la République. lia ont la justice criminelle, et les trente-six conseillers ont la justice civile.

Il y a fort peu de carrosses et point de charrettes, de crainte d'esbranler la ville, et tout se fait charrier ou transporter sur des traisneaux on brouettes.

La nuit il y a des lanternes dans les mes.

Les Lnthériens ont un temple où il ; a de très belles orgues.

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