‹ Glanures grammaticalesChapitre 6 sur 14 · BÉNIE · texte numérisé non relu

BÉNIE

Le pain que le prêtre a béni, l'eau qu'il a bénie s'appellent pain bénit,

eau BÉNITE.

Il paraît bien étrange que l'Académie, pour le passifs écrive encore :

Nos drapeaux furent bénits par le clergé.

Alexandre Dumas fils, de l'Académie, n'a sans doute pas lu le dictionnaire publié par le corps académique, car il écrit dans Pile ou face (Lecture, 25 juin 1891, p. 565) :

(Ce sont là) des amours légitimes, autorisées par un maire et bénies par un prêtre.

Voici des exemples contradictoires que je trouve, à quatre mois de distance, dans la Revue des Deux Mondes :

Tous les mariages furent bénits dans la première semaine après Pà^ucs (1" janvier 1889, p. 126j. Leur mariage devait être béki à l'église (15 mai 1889, p. 244).

Pourquoi cette double orthographe : béni, bénie pour la forme active du verbe; bénit, bénite pour la forma passive?

Les drapeaux que nos prêtres ont bénis; ces drapeaux ont été bénits par nos prêtres.

La forme : bénit, bénite ne se comprend plus que comme adjective :

Du pain bénit, de l'eau bénite; ces drapeaux là sont bénits, ces enseignes sont bénites.

Ici, nous n'avons pas Vindicatif présent du verbe être béni, nous avons le verbe être suivi d'un simple parti-

cipe-adjectif. On comprendra facilement la différence de sens entre :

Nos drapeaux sont bénis en ce moment même par le clergé (action soufferte, verbe passif; le clergé bénit les drapeaux en ce moment; présent de l'indicatif passif).

Les drapeaux que vous avez là sont bénis (état, et bénits n'est qu'un adjectif; le présent état répond au passé indéfini, action).

Ces drapeaux sont bénits, ils ont été bénis par le clergé.

Nous ne voyons rien de logique dans l'orthographe donnée par l'Académie. S'il faut écrire béni, bénie à l'actif, il faut aussi. écrire béni, bénie aux temps passifs. Réservons bénit, bénite pour la forme adjective.

Des temps antérieurs des verbes français.

Remarques.

1. Le passé antérieur^ disent toutes nos grammaires, exprime une action qui s'est faite immédiatement avant une autre. Quelques grammairiens naïfs ajoutent à cette définition que le passé antérieur exprime la rapidité avec laquelle une action s'est effectuée.

2. Le plus- que-parfait exprime aussi une action qui s'est faite avant une autre action déjà passée elle-même.

3. Lq futur antérieur indique une action qui sera achevée ai'anr une autre action à venir.

Comment concilier ces défi ni lions, qui sont celles de toutes nos bonnes grammaires, avec les exemples suivants qui ne sont pas moins usités les uns que les autres?

\. J'eus fimi mon travail avant vous, en même temps que vous; j'eus fini BIEN longtemps après vous. — J'eus fini mon travail avant que vous eussiez fini le vôtre, en même temps que vous eûtes fini le vôtre; bien longtemps apbès que vous eûtes fini le vôtre.

2 Quand nous étions à l'école, j'avais toujours fini mes leçons avant

VOUS, EN MÊME TEMPS que VOUS, APRÈS VOUS, BIEN LONGTEMPS APRÈS VOUS.

J'avais toujours fini mon travail avant que..., en même temps que..., après que...

3. Demain, j'aurai fini avant vous, en même temps que vous, je n'AU- RAi FINI que longtemps après vous; j'aurai fini avant que...^ en même temps que vous..., longtemps après que... (1).

Si le passé antérieur doit toujours s'employer pour exprimer une action qui s'est faite immédiatement avant une autre, je dirai, mais en me fourvoyant étrangement :

Hier, j'ai rencontré votre frère k tel endroit, tel moment), et immédiatement AVANT cela, j'eus rencontré votre sœur.

Si le passé antérieur exprime la rapidité de l'action, je ne pourrai plus alors employer ce temps pour exprimer la lenteur avec laquelle une action s'est faite dans le passé et la phrase suivante sera fautive :

On me donna, l'année passée, un travail que j'aurais pu finir en quelques jours, mais je fus si paresseux, je travaillai avec tant de lenteur, tant de nonchalance que je ne I'eus fini qu'au bout de plusieurs mois.

Si les deux actions mises en regard doivent se faire immédiatement l'une après l'autre, les deux exemples suivants et autres semblables seront encore fautifs :

Le criminel ne reçut son châtiment que vingt ans après qu'il eut commis son crime. Les Scythes ne quittèrent l'Asie que 1500 ans après qu'ils l'eurent conquise (2).

({) Ces exemples ou autres semblables, chose étrange, ne se trouvent dans aucune de nos grammaires. On n'y trouve que des exemples dans le genre de ceux-ci : A peine fut-il arrivé qu'il se coucha. Aussitôt que J'EUS appris cette nouvelle, je sortis. Quand il est venu, j'avais déjà dIné. Nous sortirons dès que nous aurons déjeûné.

(2) Voir les mêmes exemples dans mes grammaires de 1878 et de 1881; ils ont été admis par M. A. Rancy dans sa grammaire de 1888(St-Pétersbourg) et dans son Abrégé de lb9â.

Quelques grammairiens, voire même quelques grammairiennes, tiennent tant à l'infaillibilité de leur vieille règle qu'ils expliquent comme suit ces exemples :

Entre le crime commis et la punition il se passa, il est vrai, vingt ans, mais ce fut tout de même immédiatement après les vingt ans écoulés que la punition arriva. Dans le second exemple, l'intervalle est de 1500 ans ^e qui n'empêche pas que ce fut immédiatement après cet intervalle que l'Asie fut abandonnée par les Scythes.

Cette explication serait plaisante si elle n'était par trop absurde.

Si nos temps de verbes expriment le temps, Vépoque où les faits ont (ont eu ou auront) lieu, il faut les mettre en rapport avec le temps et non avec les actions qui les accompagnent :

1 . Le passé antérieur exprime l'action qui venait de finir à l'époque passée qui est dans la pensée. Entre l'action finissant exprimée par le passé défini et l'action du même verbe exprimée par le passé antérieur, il n'y a pas plus ^'intervalle de temps qu'il n'y a ùUntervalle d'espace entre les parois d'un verre et l'air ambiant.

S. Le plus-que parfait^ au contraire, exprime une action faite depuis un temps indéterminé (court ou long) avant l'époque passée qui est dans la pensée.

3. Le futur antérieur exprime une action qui sera déjà faite avant Vépoque à venir qui est dans la pensée.

Avec ces définitions, qui me paraissent plus exactes, plus justes que celles de nos grammaires, tous les exemples qui précèdent s'expliquent facilement pour nos trois temps antérieurs (1) :

(A un moment donné, précis du passé) j'eus fini mon travail, et ce mo-

— ■ ■ ■»— ■■■^■^1— ■ lW< ■■■■■ ■■■ ■ .^..■^■i— — ^w ■■ ■1—^— Il ■ ■ ■■■■*■ I I II ^————^

(1) Voir mes deux grammaires de 1878 et de 1881. Ma grammaire de ^■878 ne diffère en rien de ce que j'écris aujourd'hui, celle de ^881 n'en est qu'un court résumé; les trois éditions de mon Histoire des participes {iSSO, 1888, iB89) reproduisent aussi la même théorie.

ment est arrivé avant celui où vous eûtes flni le vôtre, e» même temps ({m^ celui où vous eûtes fini, après le moment où vous eûtes vous-même fini le vôtre. A un moment donné,yk\JdS déjà fini mon travail (et c'était déjà depuis un temps plus ou moins long) — et ce moment arrivait toujours avant..., en même temps..., après^ etc. Même explication pour le futur antérieur.

Il est impossible de s'expliquer la différence entre le passé antérieur et le plus-que-parfait, si l'on ne remonte à l'ancienne langue, à l'époque où le français n'avait pas encore les temps composés comme nous les entendons aujourd'hui. Notre passé antérieur n'était alors qu'un passé défini; le plus- que pa7' fait n'était qu'un imparfait :

Hier, je partis aussitôt après que j'eus fini mon travail (langue moderne, passé antérieur, exprimant l'action qui venait de finir). - Hier je partis aussitôt après que j'eus mon travail fini (passé défini exprimant Vétat qui commence dans le passé).

Hier, quand vous êtes arrivé, j'avais déjà fini mon travail (langue moderne, action faite depuis un temps indéterminé, plus ou moins long, avant l'arrivée de celui dont on parle; plus-que-parjitit). Hier, quand vous êtes arrivé, J'AVAIS déjà mon travail fini (vieille langue, état existant depuis un temps plus ou moins long et imparfait de Vindicatif).

La différence de signification entre le passé antérieur et le plus-que-parfait provient donc de la différence des deux temps de l'auxiliaire dont ils sont formés.

Le passé défini j'eus exprime le moment précis où Vétat exprimé a commencé dans le passé; Vimparfait j'avais exprime Yéti t qui existait déjà depuis un temps indéterminé (plus ou moins long). Changeons l'idée d'état exprimée par la vieille langue en celle d'action exprimée par le français moderne et nous aurons les définitions qui ont été données plus haut.

C'est pour cette raison que le passé antérieur peut

encore si souvent alterner avec le passé défini et le plusque-parfait avec Vimparfait, sans rien perdre, pour cela, de ^a signification qui est propre à chacun de ces temps :

Hier, on me donna un travail, je le finis (je Teus finij en moins d'une lieure). - Quand j'étais à l'école et que l'on me donnait un travail, je le finissais 'je Pavais toujours fini) en très peu de temps.

Ce sont les conjonctions dès que, aussitôt que, etc., qui désignent seules que l'intervalle entre deux actions, mises en regard, est très court; mais alors il n'y a d'autre diiférencc entre les deux temps que celle que le passé antérieur désigne ordinairement des actions qui ne se sont faites qu'une seule fois, tandis que le plu^-queparfait exprime ordinairement des actions habituelles ou répétées :

Dès que j'eus FiN^mon travail, je partis (un seul travail, un seul départ). — Dès que j'avais fini mon travail, je [)^\'b\\?> (habitude ; actions répétées'.

Remarques sur l'emploi de quelques temps.

Encore quelques remarques sur les temps :

Dans la question précédente, nous avons parlé des trois temps auxquels nous donnons surtout le nom de temps ant&ieurs, quoique tous nos temps composés méritent tout aussi bien cette dénomination.

Nous n'avons nullement le dessein de donner ici la théorie des temps, nous nous contenterons de mentionner quelques points qu'on n'est pas habitué à trouver dans nos grammaires publiées en France.

Le présent de l'indicatif s'emploie quelquefois pour le futur :

Je pars (partirai) demain pour la campagne (voir toutes nos grammaires).

Mais le futur s'emploie aussi parfois pour le présent :

Notre ami ne vient pas nous voir, il sera (il est) sans doute malade.

Le présent s'emploie pour le futur (nous venons de le voir); mais Yimparfait s'emploie aussi pour un futur relatif :

Mon père raconte qu'il part (partira) demain pour Paris ; il racontait ce matin qu'il partait (qu'il partirait ; le conditionnel est le futur des temps passés et surtout de l'imparfait ; il n'y a ici aucune idée de condition, aucun conditionnel proprement dit).

Le présent s'emploie quelquefois pour le passé pour rendre la narration plus vive, plus animée, et il en est de même de Vimparfait relativement au passé défini :

Nos troupes quittèrent leur camp le matin, et le soir elles arrivaient (fiU où anivtient) déjà à leur nouvelle destination.

Le présent s'emploie pour les vérités générales :

Le tout est plus grand que la partie. Il faut respecter ses parents.

Après les temps passés, pour les choses qui sont toujours vraies, ou que l'on regarde comme vraies au moment de la parole, pour les sentences ou vérités générales, c'est le présent qu'il faudra donc employer.

Uimpai'fait, qui paraît moins logique, parce qu'il semble n'exprimer qu'une vérité relative au temps passé dont on parle, est cependant plus conforme que le présent à Vesprit, au génie de la langue française.

Vimparfait est, en conséquence, le temps que Ton trouvera le plus fréquemment employé, dans ces cas, par nos grands écrivains. Cet emploi de Vimparfait dans ces sortes de phrases n'empéchc nullement, en effet, de comprendre que les faits énoncés sont encore vrais au

moment de la parole, qu'ils peuvent être même vrais dans tous les temps possibles.

Les anciens ne savaient pas que la terre tournait (tourne) autour du soleil. — Je t'ai dit que i'étaii (que je suis) gentilhomme né pour chômer et ne rien savoir (La Fontaine). — Son père Antonin lui avait appris qu*il valait \vaut) mieux sauver un seul citoy«>n que de défaire raille ennemis (Bossuet). - Ne vous ai-je pas dit que Dieu émiY( est) juste (Pascal)? Je le priai de me dire ce que o^était (ce que c*est) que le pouvoir (Pascal).

— Je vous ai dit et répété que ce monsieur était (est) mon cousin (A. de Musset). — On m'a écrit hier que mon cousin était (est) sérieusement malade, je vais aller le voir. — Elle écrivait à sa nièce que les passions portaient (portent) toujours avec elles leur punition (B. de Saint-Pierre).

— J'ai trouvé que la liberté valait mieux que la santé (Voltaire).

C'est ïimparfait, et non le présent, qui est ici employé par nos écrivains, et c'est là le temps qui est le plus fréquemment employé, après le passé, dans les propositions subordonnées.

L'imparfait s'emploie encore pour exprimer une idée future (futurition au point de vue des temps passés), dans :

Si j'avais dit un mot on vous tuait (on allait vous tuer),

Ghassang nous dit que Vimparfait est ici employé pour le conditionnel passé (on vous aurait tué), mais c'est là une erreur. Nous avons, dans le même cas, le présent pour le futur :

Si je dis un mot vous êtes perdu, on vous tue à l'instant même (vous serez un honme perdu, on vous tuera tout de suite).

Ce qui précède devient plus compréhensible si, au lieu de propositions principales, nous prenons des propositions subordonnées ou incidentes (1) :

(1) Il est impossible de ne pas comprendre le changement de temps que nécessite ici le changement de point de départ dans la pensée .* J'ai dit à

Je vous assure que s'il fait cela, je le tue (tuerai). Je vous ai dit, en effet, que s'il avait fait cela, je le tuais (je le tuerais ; conditionnel futur des temps passés).

En partant du point de vue du passé (je vous ai dit que s'il avait fait cela), nous avons Vimpm^fait remplaçant le conditionnel (sans condition, futur des temps passés).

En jugeant au point de vue du passé nous avons une idée de futurition dans tous les cas semblables :

Tous les prisonniers étaient vendus (allaient être V3ndus un peu plus tard) si le consul n'était arrivé. Mon ami était riche (allait devenir riche) s'il avait su profiter de celte bonne occasion.

Mais en jugeant ces faits au point de vue du présent où nous sommes, nous aurons le conditionnel passé :

Les prisonniers auraient été vendus ; mon ami serait devenu riche.

Avec un changement de point de départ de la pensée, nous avons un changement d'emploi de temps dans la phrase; mais cela ne signifie nullement qu'un temps employé pour désigner une idée future, soit employé, comme Chassang le dit, pour en remplacer un autre servant à désigner une idée du passé. En partant du passé pour nous rapprocher du présent, nous ne pouvons avoir qu'une idée de futurition pour les événements postérieurs à ceux qui commencent le récit; en retournant du présent vers le passé, nous ne pouvons avoir, pour rendre les faits, que des temps indiquant un passé.

nion Jils — (point de départ : le passé) — que je le luafs (que je le tuerais) s'il avait fait cela; et 2/ est certain — (point de départ : le présent) — que je Vaurais tué (action qui se serait faite dans le passé).

L'imparfait, précédé de si, peut désigner des faits passés, présents ou futurs :

S'il était riche autrefois (passé), comment se fait-il qull soit pauvre aujourd'hui? — Si yavais (présent) maintenant cet argent, j'en enverrais tout de suite une partie à mes parents. — Nous ne pouvons sortir, parce qu'il fait mauvais temps ; si le temps se mettait (pour : se mettrait, con- «lilionnel. futur) au beau demain, nous partirions (partirons) certainement pour la campagne.

Nous venons de voir, dans les exemples précédents, Vimparfait employé au lieu du conditionnel (futur des temps passés . Nous aurons, au contraire, le conditionnel (sans condition) occupant sa véritable place dans les exemples suivants que l'on trouve fréquemment chez nos écrivains contemporains :

Le jeune homme aimait sa môrc de toute son àme et l'aimait peut-être plus encore depuis qu'il la voyait malade et désireuse de partir. Il irait avec elle dans un climat plus chaud. Il ne la quitterait pas d'un instant, il veillerait sur elle, la soignerait comme une enfant, la verrait guérie, lui rendrait la gatté, passerait encore avec elle des jours heureux :

En racontant, au point de vue du passé, les événements présentés comme futurs ne peuvent s'exprimer que par le conditionnel (sans condition; futur des temps passés). Il n'y a aucune cx)ndition à sous-entendre dans ces sortes de phrases, car il faudrait alors aussi sousentendre une condition après le présent suivi du futur :

11 irait, veillerait (si elle y consentait). Le jeune homme aime sa mère; il ira, veillera, etc. (si elle y consent).

Nous ne voyons ici rien d'extraordinaire à signaler comme le savant romaniste Tobler l'a fait dernièrement à l'académie de Berlin, et nous ne voyons pas non plus, avec M. Clédat, qu'il soit nécessaire de sous-entendre un verbe pour arriver à une sorte de discours indirect :

nous trouvons maintenant de ces conditionnels (sans condition) qui se suivent dans des pages entières chez nos écrivains contemporains :

Le jeune homme aimait sa mère, etc. (il décida qu*) il irait, veillerait, etc. (si l'on écoutait nos grammairiens, on ne trouverait partout que des sous-entendus dans le français).

Autres exemples :

Le jeune homme se voyait offensé, il voulait une explication, il Vaurait, il saurait à quoi s'en tenir et il agirait en conséquence. Anne de Bretagne, femme de Louis Xlf, avait beau admirer et aimer ses filles; c'étaient des filles, elles n*hériteraient pas du trône de France. (Revue pol. et lit.).

Le roi se montra plein de générosité, il n'exigeait que la remise des munitions et des armes, tous les hommes : officiers et soldats, demeureraient libres. — C'était donc décidé. La Revue annuelle aurait lieu le 9 juin suivant. Avec te Grand prix qui devait être couru (qui serait couru) dans la même semaine, ce serait Tévénement parisien par excellence clôturant les fêtes du printemps (Jacques Normand, mère, femme, fille ou sœur; Lecture, iO mars 1891). — A dater de ce jour, ils organisèrent leur vie; ils ne se quitteraient plus (R. des D. M., l*' fév. 1891). — Elle allait mourir (elle mourrait bientôt), et dans quelques mois peut-être elle serait effacée de la mémoire des hommes (J. Lemaitre). — Cette mort qu'elle voulait serait le clou de l'œuvre, dépasserait en horreur toute autre énergie (Id). — L'héroïne de la pièce, on le savait, mourrait au dénouement (Idem, l'Imagination, i891K — M. Tobler cite, de son côté, quelques exemples pris chez H. Gréville et chez Zola (i).

En racontant des faits passés depuis longtemps, on emploie aussi parfois le futur pour exprimer des événements Tpostérie.urs à ceux qui précèdent. Je ne crois

^1) Voir le rapport de M. Tobler (janvier 1891), devant ses collègues de l'Académie de Berlin : Vom Gebrauche des Imperfectum fututi im Romanischen. — M. Tobler dirait plus juste, je crois, s'il écrivait : des futurum imperfecti, car le conditionnel est, avant tout, le futur de Vint' pvrfait.

pas, avec les grammairiens allemands, qu'il y ait ici mutation de temps, je croirais plutôt qu'il y a ici permutation de temps (ou anachronisme) quant à la personne qui écrit. L'auteur s'imagine alors vivre à l'époque qu'il décrit, et raconte au futur les événements comme s'il prévoyait qu'ils vont arriver :

La paix vient d'être conclue : les deux peuples n'en formeront plus qu'un seul, les deux rois se partageront le commandement, Rome sera leur commune capitale. Rome était alors déchirée par les partis; mais ces malheurs qui pesaient lourdement sur la ville devietidront plus grands encore. Les Barbares entreront dans ses murs, emporteront tout ce qui leur tombera sous la main et laisseront les malheureux habitants dans la misère la plus affreuse. Voilà ce que Pierre le Grand a fait jusqu'ici, mais une nouvelle scène plus glorieuse encore s'ouvrira bientôt pour lui.

Une remarque qui a aussi échappé à presque tous nos grammairiens, c'est l'idée de futur antérieur que le français a su donner, dans une foule de cas, à tous ceux de nos temps composés qui ne devaient désigner que des temps passés. On ne trouve guère cette observation que pour le passé indéfini :

1. Attendez-moi, y ai fini (y aurai fini) dans un instant. — Si vous avez fini (pour si vous aurez fini) ce travail avant demain soir, vous me le donnerez après demain matin.

Le futur antérieur ne peut remplacer ici dans le premier exemple que le passé indéfini, comme le futur ne peut remplacer que le présent :

Attendez-moi, je finis de finirai) dans un instant.

Je ne pourrai, je crois, venir demain soir chez vous, car je devrai travailler très lard, mais si y avais fini isi iefmissaia) plus tût qwe je ne le crois, je méfierais (ferai) un plaisir d'aller vous voir :

L'imparfait répond ici à un conditionnel simplo (futur) et le plus-que-parfait répond à un conditionnel

passé (futur antérieur : si j'avais fini, pour : si ^aurais fini plus tôt demain).

3. Je n'aurai fini, je crois, mon travail que dans un mois, je Vaurais fini (je le finirais) avant une quinzaine de jours si je travaillais mieux (conditionnel passé, futur antérieur)

4. Je ne crois pas que vous ayez fini (que wons finissiez : présent du subj ) ce travail avant la fin du mois prochain (subjonctif passé, futur

antérieur).

5. Je voudrais que vous eussiez fini (que vous finissiez, impari. Ou subj.) ce travail avant la fin de la semaine prochaine (plus-que-parfait du subj.; futur antérieur) :

Par tous ces exemples, on voit encore avec quelle facilité nos temps composés peuvent alterner avec nos temps simiiles, en conservant cependant la signification qui leur est propre ou qu'ils ont reçue par extension d'emploi, par l'usage. 11 est étrange que ni Chassang, ni Margot, n'aient remarqué ce double emploi dans les règles du subjonctif. Ceux-là se mettent, de leur côté, en contradiction avec eux-mêmes qui, après avoir reproduit les règles de Chassang, etc., nous donnent, immédiatement après, celles de Lemare, de Guérard,

de Larousse.

Si nos temps composés du subjonctif ne peuvent, d'après les premières règles, exprimer que des actions antérieures à celles du verbe de la proposition principale :

Je ne crois pas qu'il ait déjà fini son travail. Je voudrais qu'il Veut fini hier .

Il devient fautif de leur faire exprimer avec les secondes règles des actions futures antérieures^ dans :

Je ne crois pas que mon frère ait fini avant demain soir (idée de futur antérieur). Je voudrais que vous eussiez fini avant la fin de la semaine prochaine (futur antérieur).

Or, ces phrases sont excellentes tout comme les premières; nos grammairiens voudront bien, j'en suis sûr, le reconnaître.

Nos grammairiens nous disent aussi qu'il y a un changement de temps au subjonctif lorsqu'il y a une condition exprimée ou sous-entendue. La règle, ainsi posée, ne vaut rien comme trop générale :

Je He crois pas qu'il réussisse s*il entreprend cette affaire. Je ne crois pas qu'il réussisse sans votre aide {si vous ne l'aidez) :

Il y a ici une condition, mais aucun changement de temps. Pour qu'il y ait changement de temps, il faut que la condition soit à l'imparfait ou au plus-que-parfait de l'indicatif ou à l'un des conditionnels :

Je ne crois pas qu'il vienne chez vous; — je ne crois pas qu'il vint si vous VinvitieZf quand bien même vous Vinviteriez.

Je ne crois pas qu'il soit allé hier chez votre ami; — je ne crois pas qu'il y fût allé, si même on Vavait invité^ quand bien même on Veut (on Vaurait) invité. — Je ne crois pas qu'il vienne sans invitation (si on ne l'invite) ; jp ne crois pas qu'il vint même après invitation (après qu'il en aurait reçu l'invitation).

Avec les verbes passifs on peut employer des temps différents, selon qu'on veut exprimer Yadion faite ou Vétat qui en résulte :

Je ne crois pas que le travail soit déjà fait, que le travail ait encore été fait. Je ne crois pas que sa maison soit bâtie sur une hauteur, ait été bâtie sur une hauteur. Même chose pour l'imparfait et le plus-que-parfait : je ne pensais pas que la chose /âr déj^Jaite, qu'elle eût déjà été faite, — Je ne pense pas que mon ami soit blessé depuis hier (état), qu'il ait été blessé hier (action)^ encore moins qu'il se soit blessé lui-même (action,. verbe pronominal), qu'on Vait blessé (verbe transitif; action).

Parallèle entre le présent et Timparfait.

Le présent et Vimparfait sont deux temps qui sont identiquement les mêmes :

1. Le présent de l'indicatif, d'après sa nature, s'emploie pour exprimer des actions qui sont en train de se faire, ou un état qui existe depuis un certain temps avant le moment de la parole.

LHmparfait s'emploie, de sa nature, pour exprimer des actions qui étaient en train de se faire, ou un état qui existait déjà depuis un certain temps avant le moment passé dont on parle.

Les deux temps racontent et décrivent :

Que faUes-\ous maintenant? Jp dine. Que faisiez-wons hier à la même heure ? Je dînais, (actions commencées, non encore finies^ Je dîne tous les jours à cinq heures (habitude/. Cet été, à la campagne, je dînais tous les jours à cinq heures (habitude). — Le temps est magnifique, lés rues sont remplies de monde c'est une belle journée de printemps. Hier, quand je suis sorti, le temps était magnifique, les rues étaient remplies de monde : c'était une belle journée de printemps.

2. Le présent s'emploie pour exprimer des habitudes présentes; Vimparfait pour des habitudes passées, pour les mœurs, les coutumes, etc., etc.

Je fume et je prise. Autrefois le fumais et prisais aussi, mais j'ai abandonné ces deux mauvaises habitudes. Les Belges sont braves; les Romains étaient braves.

3. Pour les vérités générales, dans les propositions subordonnées, Vimparfait s'emploie tout aussi bien que le présent. Le présent est plus logique, mais Vimparfait^ après les temps passés, est plus conforme au génie de la

. langue française; c'est le temps qui se rencontre le plus souvent chez les bons écrivains :

Mes parents me disaient toujours, .quand y étais jeune, qu'il fallait (faut) faire le bien, qu'il ne faut (qu'il ne failait) jamais faire le mal.

4. Le présent s'emploie pour un futur prochain, et Vimparfait pour un futur prochain relatif :

Mon père raconte qu^W part (partira) ce soir pour Paris; il racontait ce matin qu'il partait (partirait) ce soir pour Paris.

5. Le présent et Vimparfait s'emploient au lieu du passé défini pour rendre la narration plus vive, plus animée. Le présent et Vimparfait racontent en faisant tableau :

César aperçoit les ennemis, se jette sur eux et les met en fuite. Nos troupes partirent de grand matin, le soir elles arrivaient (arrivèrent) déjà à leur destination. En 783 avant Jésus-Christ, Romulus jerazY (jeta) les fondements de Rome, et quelques années plus tard il trouvait (trouva) sa jeune ville assez forte pour lutter avec avantage contre les peuples voisins (Michelpl).

6. Après si, exprimant une supposition, une condition, le présent doit remplacer le futur et Vimparfait doit remplacer le conditionnel qui est le futur des temps passés :

Si je reçois (pour : recevrai) cet argent demain, je m'achèterai des livres. Si je recevais (pour : recevrais) cet argent demain, je m'achèterais des livres. Je ne sai» pas si mon ami viendra demain (doute), je ne savais pas s'il viendrait (doute). S'il fait beau temps, il va se pronener (habitude). S'il faisait beau temps, il allait se promener (habitude, et si = quand, lorsque).

7. Le présent est encore employé au lieu du futur y Vimpaifait au lieu du conditionnel dans les exemples comme ceux qui suiv^^t :

Si je dis un mot, on vous/7(e (on vous tuera) Je lui ai dit que sMl faisait cela, je le tuais (je le tuerais). Mon ami devient (deviendra) riche s'il ' reçoit cet héritage. Pyrrhus vivait ^allait vivre) heureux s'il avait écouté

Cinéas. Mon ami devenait (allait devenir riche) s'il avait réussi dans celle entreprise.) Si le consul Vavait (l'eût permis), les femmes, les enfants étaient (allaient être) vendus à l'encan (1).

Il raconte qu'il va partir (partira) demain (futur périphrastique rapprochéi; il racontait tantôt qu'il allait partir (partirait) demain (futur des temps passés, équivalent à notre conditionnel sans condition).

Il vient de partir (il est parti depuis peu de temps) ; il venait de partir (il était parti depuis peu de temps) quand je suis arrivé chez lui.

Il vient de partir est équivalent à un passé indéfini immédiat, et il venait départir à. un plus-que-parfait immédiat :

Le criminel est exécuté (on V exécuté) au moment on nous passons sur la place (vrai passif, action soufferte au moment de lu parole). Lo cr 1minel était exécuié (on Vexécutait) au moment où nous passiofts (où nous avons passé» sur la place. Le criminel est exécuté depuis longtemps, nous ne verrons rien (état, faux passif); verbe être suivi d'un participe adjectif; le criminel a déjà été exécuté (on l'a exécuté avant notre arrivée). Le criminel était exécuté quand nous avons passé sur la place, nous n'avons rien vu (état, faux passif; verbe être suivi d'un participe adjectif; le criminel avait été exécuté (action), on Vavait exécuté avant notre arrivée).

Remarque I. — C'est à cause de cette amphibologie que certains temps passifs peuvent présenter que le français préfère le plus souvent la voix active à la voix passive :

La maison que vous voyez est bâtie sur une hauteur. Nos vaisseaux sont préparés pour prendre la mer.

La maison est-elle déjà bâtie depuis quelque temps,

(1) L'imparfait désigne ici une idée àefuturition par rapport au temps qui précède ; le conditionnel passé exprimerait une idée de passé relativement au moment où nous sommes :

Pyrrhus aurait été heureux (eût été heureux) s'il eût écouté {avait écouté) les bons conseils de son ami.

ou la bâtit-on en ce moment? Les vaisseaux sont-ils déjà prêts, ou les prépare-t-on encore en ce moment? Ces phrases sont amphibologiques.

Nous n'avons trouvé jusqu'ici ce parallèle dans aucune de nos grammaires; il est cependant bien utile à faire si l'on veut que les jeunes élèves de nos écoles comprennent bien la valeur des temps.

Remaque il — Quoique le passé défini, le passé indéfini, l'imparfait puissent quelquefois s'employer dans les mêmes cas, la différence de signification qui les sépare n'en est pas moins grande :

Les pnnemis occupaient déjà cette hauteur ; ils occupèrent cette hauteur (à un moment donné du passé); ils ont occupé cette hauteur (avant le moment présent où nous sommes). ~ Il savait (déjà) cette nouvelle; il sut cette nouvelle (ne Vapprit qu'à un moment donné du passé); j'ai su cette nouvelle avant vous (je Vai apprise avant le temps présent où nous* sommes). — Il s^appelait (se nommait) Poquelin; il s'appela ise nomma^ prit le nom) de llolière; il s'est toujours apptlé {nommé) Molière, et nous ne le connaissons guère que sous ce nom. — Nous attaquâmes Tennemi qui se retirait (déjà), qui se retira (en nous voyant, ou après notre attaque); nous avons attaqué Vennem'] qui s'est bien vite retiré.

Remarque IIL — L'imparfait s'emploie parfois par modestie au lieu du présent (affirmation mitigée).

Qu'y a-t-il? Je venais (je viens) vous annoncer une bonne nouvelle. Je vous apportais un ouvrage dont vous serez content.

Comparez, en certains cas, le futur et le conditionnel.

Le passé défini.

1. Le passé défini raconte les événements passés — (isolés ou appartenant au récit continu) — que le narra-

leur ne veut pas mettre en rapport avec Y époque présente où nous sommes, mais avec Yépoque passée dont il est question dans le discours ou qui est dans la pensée.

Le passé défini répond à l'aoriste grec, au perfectum histoficum (passé historique) latin. Comme ces deux temps, il raconte les événements pour eux-mêmes^ sans s'inquiéter des conséquences qu'ils ont pu laisser après eux et qui peuvent même parfois exister encore au moment de la parole.

L'esprit du narrateur n'est pas alors dans le présent comme lorsqu'il raconte avec le passé indéfini; son esprit est dans le passée et les événements qui surviennent à cette époque ou après cette époque, il les raconte par le passé défini :

^ ' \ ^ I / Hier, j'écrivais une lettre — (mon esprit est dans [e passé) — quand

^ f 3 ?^ k/ ^^^^ à 'îoup ^^^ 8°*i ^^^^ ^^^^ ^^ chambre et vint se jeter à mon cou

pour ni'embrasserMTiaiypso se promenait un jour au b^rd de la mer; tou*

à coup elle aperçut deux hommes qui se dirigeaient vers elle^bieu créa

en six jours le ciel et la terreffin 1702, la ville de Saint Pélersbourg

rCexistait pas encore, ce ne /m/ qu'en 1703 que Pierre le Grand \9i fonda,

Chaf4e9 X II Wavait q ue tfouge-^^Ba-lepsqttm-pcrrfif-e» inèrr." PnjdaflV que

\ tQu&4es siens dormaient, le p^e <e leva {MUir voir si Umt éUR en ^>rdre

\ dans la maison.

Remarque. - Lorsque nous racontons, notre esprit se tient toujours plus facilement dans \q présent où nous sommes que dans le i>assé où nous ne sommes plus. Voilà pourquoi nous préférons, pour raconter les événements peu éloignés de nous, le passé indéfini au passé défini — (ce n'est qu'au sud de la France, comme on le sait déjà, que l'on préfère le passé défini au passé indéfini).

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