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Comment se fait-il qu'admirateur de la pureté antique, Gluck ait préféré Euripide à Eschyle et à Sophocle?
Euripide est le commencement de la décadence : il n'y a plus chez lui cette majesté, cette simplicité de moyens, véritablement grandiose, qu'on remarque chez ses illustres devanciers. Euripide ne recule pas devant le prosaïsme de la vie pratique ; ses personnages aiment à causer de leurs petites affaires. Agamemuon ne sait trop cequ'il veut; Ménélas lui reproche avec aigreur d'être un personnage sans consistance, et, de son côté, Agamemnon raille son beau-frère qui « délivré d'une mauvaise femme par un dieu favorable, veut la reprendre. » Ménélas arrache de force à un messager la lettre qu' Agamemuon envoie à sa femme et à sa fille pour leur dire de ne passe rendre en Aulide, après leur avoir écrit précédemment de venir, pour célébrer les fiançailles d'Iphigéuie avec Achille, qui ne l'a jamais demandée. Mais, à part ces réserves, Tp/iJç/énieen Aulide reste un des chefs-d'œuvre de la scène grecque et peut-être la pièce la plus parfaite de son auteur. Les perpétuelles
hésitations d'Agamemnon peuvent choquer, mais les emportements de Clytemnestre. la douleur touchante d'Iphigénie, la résignation sublime de cette douce victime, le dévouement d'Achille, qui veut lutter seul contre tous pour la sauver, les murmures des Grecs qui exigent l'immolation de la victime, le caractère religieux qui domine le sujet, tout cela est rendu avec des accents de grandeur tragique laits pour émouvoir. Qui ne connaît le sujet d'Iphigènie ! La flotte grecque est réunie dans un port de l'Aulide, prête à mettre à la voile; mais les vents ont cessé de souffler; les Grecs murmurent. On consulte l'oracle dont la réponse est terrible : la déesse veut une victime, et cette victime sera Iphigénie, la fille du roi des rois. Obéissant aux ordres célestes, Agamemnon t'ait venir sa femme Clytemnestre et sa fille, en leur faisant croire qu'Achille a demandé la main de cette dernière et que tout est prêt pour l'hymen. Arrivée des princesses; rencontre d'Iphigénieet d'Achille. L'aftreux secret est dévoilé; Achille s'oflre à sauver Iphigénie ; il s'exposera seul, s'il le faut, à la colère des Grecs. Résignation d'Iphigènie, qui se soumet à la volonté des dieux. Le sacrifice s'accomplit, mais Diane a substitué une biche à la jeune princesse, qui disparait enveloppée dans un nuage.
Dans Euripiile, le rôle d'Achille est très beau et très original. C'est un adolescent plein de modestie et de timidité, de réserve pudique, mais qui se montre déjà capable de force, de résolution, de dévouement; il est ami de la gloire, et supérieur à la crainte. Lorsqu'on veut lui présenter Iphigénie, il refuse de la voir; il croirait lui vendre trop chèrement son secours, s'il la forçait de manquer aux bienséances de son sexe. Touché du noble dévouement de cette jeune fille, il avoue qu'il l'eût souhaitée pour épouse, mais il ajoute qu'il l'aurait pourtant sacrifiée, s'il l'eût fallu, au salut de la Grèce et, s'il est irrité contre Agamemnon, c'est uniquement à cause de l'abus qu'on a fait de son nom (1).
f\) Paiiii: tiurffs sur (rs Irajiqncs grecs.
L'Achille de Racine n'est plus le même que celui d'Euripide : c'est un amoureux. Avant le grand tragique français, Rotrou avait déjà donné au personnage d'Achille ce caractère romanesque. Racine le complète par l'élégance du langage et l'éloquence de la passion. Si, encore, le Bailli du Rollet avait suivi en tout l'exemple de Racine, lorsqu'il fait d'Achille un amoureux ! mais il lui prête un langage qui n'a rien de commun avec la pureté racinienne. Sa versification est détestable; les expressions, les tournures de phrases sont choquantes; du Rollet ne recule pas devant les -fautes de mesure et les hiatus. Hélas! nous sommes loin de Racine, mais combien encore plus d'Euripide !
En revanche, le caractère d'Agamemnon nous semble mieux compris : c'est réellement un père, dont les sentiments pour sa fille chérie ne sont combattus que par l'amour de la patrie et le respect de la volonté des dieux.
L'ouverture qui sert de préface au drame lyrique est bien supérieure à celles d'Orphée et (ÏAlceste; elle est d'un caractère élevé et triste; les développements sont insuffisants; mais l'instrumentation est vigoureuse. Le morceau se relie avec l'air d'Agamemnon qui commence le premier acte, par une phrase en imitation qui soutient le récitatif, et que l'on a déjà entendue au début de l'ouverture. Après l'air d'Agamemnon: «.Brillant auteur de la lumières, vient un très beau chœur des Grecs, qui veulent forcer Calchas à rompre le silence et à faire connaître la volonté des dieux. L'air de Calchas : « D'une sainte terreur », et surtout le moderato « Tu veux par 7na main tremblante », peuvent compter au nombre des plus belles pages de Gluck.
Les trémolos qui soutiennent cette seconde partie, les gammes descendantes qui viennent accentuer le rythme, les plaintes d'Agamemnon se joignant à celles de Calchas et implorantla pitié delà déesse, enfin le chœur des Grecs terminant le morceau par une invocation, tout cet ensemble est magnifique. L'inspiration du musicien ne faiblit pas après cette formidable explosion ; l'air
— lOS — d'Agamemnon : a Peuvent-ils ordonner qu'un père ! y est à la hauteur de tout ce qui précède ; enfiu, rien ne saurait rendre le caractère solennel de l'air de Calehas. — Sous ces paroles :
Au faîte des grandeurs, mortels impérieux,
Voyez quelle est voire faiblesse !
Rois sous qui tout fléchit, fléchissez sous les dieux,
Gluck a dispose une sorte de choral d'un effet grandiose; l'abbé Arnaud disait qnavec cet air-là, on fonderait une religion.
Comme contraste, le chœur qui salue la venue de Clytemnestre et d'Iphigénie se distingue par une fraîcheur peu commune: Que d'attraits! que de majesté ! Ce chœur est universellement connu et son effet est irrésistible. Le cri désespéré d'Agamemnon Ma fille! ma fille! la voix inexorable de Calehas: La victime s'avatwe, viennent seules imprimer le cachet de la tristesse à cette conception pleine de grâce élégante. De tous les opéras de Gluck, /phigénie est celui qui renferme le plus d'airs ; ils sont généralement courts, mais pleins de caractère. Ceux que chante 1 phigénie se font remarquer par le parfum de pénétrante mélancolie qu'ils exhalent. Quoi de plus délicieux que la pure mélodie: « Iphigénie, hélas ! vous a trop fait connaître! y> L'air en la mineur (}ue chante Achille est également plein de tendresse ; mais comment (iluck, si ami de la vérité dans l'art, a-t-il pu s'accommoder de la phraséologie ridicule que du RoUet a mise dans la bouche des deux amants?
Le second acte s'ouvre par un fort joli chœur de femmes encadrant un air d'Iphigénie. Signalons le grand chœur : « CImntons, célébrons notre reine », qui précède le ballet ; l'air de Clytemnestre: « Par un père cruel à la mort condamnée », où Gluck s'est montré peintre admirable de la douleur; le trio des deux femmes et d'Achille, le duo d'Achille et d'Agamemnon, et le beau finale qui termine l'acte.
Un morceau réollenieut admirable dans le troisième acte est le chœur religieux:» Puissante déité ! ^^ Toutes les fois que Gluck veut
— insi —
exprimer le seatiineiit religieux de la Grèce antique, il trouve des accents d'une simplicité pleine de grandem\ Mais il semble qu'il excelle moins à peindre la joie délirante, les transports de bonheur ; il rend mieux le désespoir de Clytemnestre, la douleur touchante d'Iphigénie, la colère des Grecs irrités, la fatidique inspiration de Calchas, que les chants d'hyménée et d'allégresse. Le ballet final se termine sur ces mots de Calchas : « Volez à la victoire », et l'opéra finit par un morceau fort court où toutes les voix, tous les instruments jouent à l'unisson; pendant les cinq dernières mesures, les cors et trompettes lancent leur note retentissante. Ce finale a un caractère particulièrement étrange.
Tel est cet opéra à'Iphigénie en Aulide, qui renferme plus de situations, et où plus de sentiments, plus de passions sont en jeu que dans Alceste, mais qui, par cela même, offre une unité moins grande, moins profonde. Il n'y a pas dans cette tragédie lyrique un acte entier qui présente une accumulation de beautés aussi continue que le deuxième acte d'Orphée, que le premier acte d' Alceste ; on y rencontre une foule de morceaux, dont la plupart sont charmants, quelques-uns grandioses ou sublimes ; mais leur assemblage ne forme pasuu de ces tableaux complets et saisissants, comparables à celui des enfers dans Orphée et à (Certain fragments d' Alceste.
Peut-être en est-il qui préféreront VIphigénie comme présentant un ensemble plus complet, et plus varié à la fois, des passions diverses qui agitent le cœur de l'homme, aussi bien celles qui le déchirent que celles qui l'enivrent de joie.