Godeau, Lett., 10 (non datée), p
Il invita sans retard le P. Hercule, « premier supérieur », dit M. Cognet, des religieux de la Doctrine Chrétienne, — leur « provincial », si nous en croyons les Lettres de Balzac, — à venir évangéliser ses diocésains. Nous avons conservé les impressions que ce religieux envoya à Conrart * ; il importe de noter que c'est une lettre de Chapelain à Godeau, datée du 18 février i638, qui, lue avec soin par M. Cognet, lui a prouvé que ces notes adressées à Conrart ne sont pas — ainsi qu'on l'avait cru, et notamment Tisserand 2, « par une grossière méprise », dit-il, — l'œuvre de Godeau. « Toutes les semaines, nous voyons ici », écrivait Chapelain à Godeau le 18 février i638, « de longues et belles lettres 3 du R. P. Hercule, qui se sentent des conversations qu'il a avec vous et qui enrichissent les recueils de Conrart. La dernière parlait des Sentiments académiques », autrement dit des Sentiments de r Académie sur le Cid, que nous rappellerons plus loin et que Chapelain était d'autant plus autorisé à citer qu'il en fut l'auteur *.
M. l'abbé Cognet a analysé ces « longues et belles lettres » dont il a, le premier, reconnu qu'elles étaient l'œuvre, non de l'évêque de Grasse, mais du P. Hercule. Celui-là y porte le nom de Théopompe, — en grec « l'envoyé de Dieu », — et le religieux, celui de Philémon, — en grec aussi « le brave homme ». Suivons le compte rendu qu'il en a donné. Un jour, assis au milieu de rochers et de bois, les deux amis se plaignent du monde et de l'empire que le Diable a sur lui : nous verrons ailleurs que Godeau aimait à décrire en vers ce qu'il y avait d'un peu sauvage dans son diocèse. Un autre
i. Recueil Conrart, tom. XI des in-4% foi i à ioo.
?.. Tisserand, God., p. g5, d'ap. le Fonds Conrart de la Bibl. Nation., no 2797, 2e vol., p. '17 sqq.
3. Suivant un contrat entre les procureurs de la Provence et les maîtres de la poste d'Aix et de Lyon, il y avait un service ordinaire d'Ail à Lyon chaque dimanche, de Lyon à Aix chaque mercredi. Une lettre OU un paquet routait, par once, u sous de Lyon à Aix. 3 de Lyon à Paris. La Provence donnait i.o5<> li\. par an à chacun des deux maîtres de poste (Arch. des B. -du- Rhône, G. 20'n).
1 Voir ma p. 107
jour, c'est à l'ombre d'un oranger qu'ils reprennent la même question. « Vois-tu bien », dit l'évêque Théopompe, « cet arbre dont le tronc est de bronze, le feuillage d'émeraude, le fruit d'or ? C'est le contre-portrait du inonde, qui n'est ni beau, ni solide, ni bon, ni agréable, ne porte ni profit ni ombre, et personne ne saurait s'y reposer sans danger ». Nous verrons ailleurs que Godeau fit des vers ingénieux, dont voilà le thème, sur les orangers de son diocèse. Un autre jour, ils s'entretiennent de la façon dont il faut parler au peuple, « le pauvre peuple que je vous ai recommandé », dit Théopompe à Philémon. « Il demande du catéchisme, non des harangues ; souvenez-vous de la rhétorique de saint Paul... Il se faisait petit pour se faire entendre aux petits, contrefaisait l'ignorant pour s'accommoder à l'ignorance de ses auditeurs, abaissait la théologie du troisième ciel jusqu'à l'intelligence des plus simples ». Nous savons que Godeau s'était passionné pour les épîtres de saint Paul, qu'il en avait déjà paraphrasé plusieurs et comptait bien les commenter toutes, qu'il fit même une épopée sur l'apôtre '. Un autre jour, les deux amis prennent part à une de ces conférences spirituelles que le jeune évêque venait d'établir. On y parle des casuistes ; Philémon dit que les meilleurs sont la sainte théologie, la sainte humilité, le bon jugement ; Théopompe exprime ensuite « des choses si précises et si précieuses » que son ami hésite à les rédiger pour Gonrart. Nous verrons que Godeau combattit les casuistes lors des querelles que chacun connaît.
Un autre jour, Théopompe a reçu un recueil de 23 paraphrases de psaumes qui lui sont dédiées et prie Philémon de les examiner ; celui-ci est saisi d'admiration ; Godeau n'est pas de son avis et démontre au P. Hercule que le style n'en respire que l'emphase et le mauvais goût, ne convient pas à la poésie sacrée et ne va que pour le roman et le théâ-
i. En outre, il convient de rapprocher ce que Godeau disait au P. Hercule, de ce que Bossuet louera plus tard dans son fameux Panégyrique de saint Paul.
tre. « Ce sont des beautés qui dégoûtent pour être trop parées, de belles fleurs qui, pour mieux ressembler à des roses, piquent de toutes parts, des parfums qui, pour être trop fins, donnent la migraine ». Encore ce jugement n'estil point propre à Théopompe : il cite à Philémon les termes dans lesquels « 1 art d'éblouir » était apprécié par « la sage Arthénice », et nous nous souvenons ainsi que Godeau se gardait d'oublier l'Hôtel de Rambouillet à Grasse.
Une autre fois, c'est du théâtre qu'ils parlent. Un tiers ami, Léodamas — en grec attique « le dompteur des peuples », — est arrivé de Paris et les entretient « de la scène purgée de ces ordures que l'ignorance de nos pères lui avait données pour la parer ». On n'ignore pas que c'est véritablement à partir de i64o que le goût devint plus sévère et que le théâtre fut épuré, plus moral {. Les trois causeurs parlent de Mairet, Corneille, Rotrou, Scudéry. Théopompe ne veut pas que des personnages religieux soient mis sur la scène. « Bigarrure qui n'est pas recevable, travestit toute notre religion, choque les moins délicats et scandalise les plus indévôts... Si ce n'est pas un grand péché, c'est au moins une mascarade, un christianisme païen, une idolâtrie chrétienne ». Nous savons que, lorsque Corneille composa une « tragédie chrétienne » sur le saint martyr Polyeucte « dont beaucoup apprirent le nom à la comédie plu lot qu'à l'église » et en donna lecture aux habitués de l'Hôtel de Rambouillet, — probable ment en 16^0 et certainement après ces causeries de Godeau, du P. Hercule el de l'ami dont nous ignorons le nom, — l'accueil fut décourageant : Voiture, et non Godeauqui, nous le verrons, était alors à Paris, fut chargé d'avertir Corneille que « surtout le christianisme de sa pièce avait extrêmement déplu ». Ainsi Godeau avait déjà, en [638, el à l'ombre de ses orangers de Grasse, les scrupules donl Voiture se fit L'interprète deux ans plus lard.
« Nous n'avons pu découvrir qui était Léodamas ... écrit
1. Voir Gustave Reynier, dans \r tome i\ de VHiit. de la langue ei litpubliée sous la direi 1 <!<• PetH de Julleville, p 364 Mjq
M. l'abbé Cognet. Je suppose que ce a dompteur des peuples » était le mestre-de-camp Arnauld, que la marquise de Rambouillet appelait « mon poète carabin », et qui, nous l'avons vu, visita Godeau à Grasse vers la fin de 1637 !. Et cela d'autant plus volontiers que l'entretien des trois amis porte ensuite sur les Sentiments de V Académie sur le Cid, qui venaient d'être publiés en novembre 1637 2. On les admire sans réserve, dit M. Cognet ; « on loue Richelieu d'avoir su provoquer une œuvre de tant de raison et de tant de goût ; on se demande qui des académiciens en est l'auteur ; on conclut que c'est Ergaste, cet ami si savant et si judicieux qui sait si bien la sagesse et tous les mystères poétiques et qui, seul, a donné des lois à tous ceux qui font des vers aujourd'hui ». Ce sont les expressions mêmes que le P. Hercule emploie en écrivant à Conrart : Ergaste, — en grec « le travailleur » — désigne certainement Chapelain qui avait, en effet, rédigé les Sentiments et qui « travaillait » à son épopée de la Pàcelle d'autant mieux que depuis i636 le duc de Longueville lui faisait, à ce sujet, une rente annuelle de 2.000 livres qu'il lui servit ponctuellement durant vingt années.
Les trois amis parlent enfin des exigences du théâtre, de l'invention et de la disposition du sujet, des unités, du nœud, du dénouement 3, des mœurs, des personnages, de la versification, de la langue poétique, des unités. Philémon dit que les anciens ne les ont pas toujours observées ; qu'il ait raison, nul ne l'ignore. Léodamas ne veut pas « s'amuser à faire l'apologie de ces vieux auteurs », ajoute que « la faveur, qui à peine met à couvert ces grands hommes, ne passe point jusqu'à leurs successeurs », et conclut que « les vices d'Euripide et de Sénèque ne sauraient faire approuver ceux de Guillem de Castro ».
1 . Arnauld de Gorbeville, mestre-de-camp général des carabins en 162 1 , devint maréchal de camp en i644 et mourut en i65i.