Godeau
lippe IV occupaient Lérins d. L'aimable région que Léris lui décrit, c'est Paris ; c'est surtout l'Hôtel de Rambouillet, cette ancienne maison Pisany que Catherine de Vivonne tenait de son père et qu'elle embellit si curieusement vers 1618 ; ce sont la « chambre bleue », les « cabinets », la « loge de Zirphée » qui se dressait dans le jardin de la marquise de Rambouillet ; je remarque qu'à l'Académie française il n'y est pas fait allusion. « La belle Doris » dont il parle à Lycidas, me paraît être Angélique Paulet. Quand il lui dit que pour lui Amarante dédaigne Cérilas, que Chloris ne trouve plus d'attraits en Lysidor, que Sylvie fait sentir sa colère à Palémon, que Cléone n'obéit plus à son père, il rappelle ainsi l'époque où Godeau était encore un laïque, un mondain, et des plus galants.
Quels appâts a pour toi ce séjour écarté
Où, trouvant de l'honneur, tu perds la liberté,
Où l'astre étincelant, qui fait le tour du monde,
Brûle, aussitôt qu'il sort du moite sein de l'onde,
Où les guérets fendus sollicitent en vain,
Pour éteindre leur soif, un ciel toujours d'airain,
Où mille affreux rochers poussent jusques aux nues
L'audacieux orgueil de leurs têtes chenues.
Lycidas répond qu'il regrette bien le pays qu'il quitte. C'est ici (donc à Paris) qu'il a fait parler l'Epoux et l'Epouse, allusion à ses Eglogues spirituelles inspirées du Cantique des Cantiques ; Moïse après le passage de la Mer Rouge, allusion à sa paraphrase du cantique de Y Exode ; les trois jeunes Hébreux dans la Fournaise, allusion à sa paraphrase du cantique de Daniel.
Enfin c'est en ces lieux que les Muses divines M'ont toujours fait cueillir des roses sans épines.
Mais il faut au plaisir préférer le devoir,
1. Elles occupaient aussi le bas de la vallée de ce Tage d'où Godeau dit qu'il descendait des loups. Mais elles n'y étaient plus pour longtemps.
Et je suis plus à Dieu que je ne suis à moi. 11 est vrai qu' Arthénice et Julie ont des charmes, Je ne les puis quitter sans répandre des larmes, Mais, si leurs doux appas me pressent de les voir, Leur vertu me convie à faire mon devoir.
Son ami Lé ris a beau insister, lui dire que son zèle, s'il est trop ardent, avancera « de ses jours le mortel occident » et qu'il va souffrir là-bas du soleil,
le roi des années
Qui dans un char de flammes y règle les journées,
Lycidas soupire après la vue de Grasse et conclut que les Espagnols (qui avaient un instant occupé les îles Sainte- Marguerite et Saint-Honorat), ne l'épouvantent point.
Car cet Ange qui veille au salut de l'Etat Les punira bientôt d'un si lâche attentat.
Je passe à YEglogue IL Lysis pleure Alexis morte, se dé clare « parfait amant » et dit à Alcidon que celui-ci « n'ayant jamais aimé », ne peut concevoir sa douleur. Alcidon lui répond qu'il voudrait bien n'avoir jamais aimé que Dieu :
En injustes désirs, en profanes pensées,
En soupirs criminels, en ardeurs insensées,
En de funestes soins, en de regrets cuisants,
Je n'aurais pas perdu les plus beaux de mes ans. «.
allusion aux premières années de la jeunesse de Godeau. Il a aimé Daphnide, gravé son nom sur les oliviers et les ormeaux, négligé Dieu : maintenant qu'il l'admire et que l'harmonie du monde l'a ramené aux idées religieuses,
Il trouve en lui la paix, la gloire et les plaisirs.
D'ailleurs il avoue à Lysis que souvent il retombe dans de « criminelles pensées », mais qu'il a confiance en Dieu :
Il me fera gagner une illustre victoire ;
Le jour doit succéder à ce nuage épais,
Et ce jour dans mon cœur ne s'éteindra jamais.
S'agit-il des circonstances où il se souvenait d'avoir aimé la sœur de Rotrou, d'avoir composé pour « la bergère Bellinde » des vers qui eurent peu de succès ? ou des sympathies qu'il eut pour M"e PauleL? L'époque du flirt est passée. h'Eglogue III est plus claire à comprendre. Alexis y regrette et y glorifie mainte personne au nom romanesque, et tout d'abord,
Arténice, l'honneur des rivages latins,
A qui le ciel devait les plus heureux destins,
c'est-à-dire la marquise de Rambouillet, Catherine de Yivonne-Savelli, qui, on le sait, était originaire d'Italie et tenait par sa mère aux Savelli et aux Strozzi 4. Fléchier, dans l'oraison funèbre de M,ne de Montausier 2, rappela en janvier 1672, — donc du vivant de Godeau qui mourut en avril — « ces cabinets que l'on regarde encore avec vénération, où l'esprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le nom de I incomparable Arthénice, où se rendaient tant de personnes de qualité et de mérite, qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation ». L'orateur sacré parla aussi de cette famille de Rambouillet qui avait donné « trois chevaliers des ordres du roi, un cardinal, un évêque3, tous cinq ambassadeurs en même temps ». Fléchier loua encore Julia Savelli, aïeule de Julie-Lucine, comme sortie d'une des plus anciennes maisons d'Italie, qui comptait, dit-il, des rois, des conquérants, des papes pour ses ancêtres, ainsi que trois rois de France pour ses alliés. Si Godeau déplore que Dieu n'ait pas donné à Arthénice « de plus heureux destins », c'est que Mrae de Rambouillet, — si éloquemment louée par un ïallemant des Reaux lui-même, et dépeinte sous le nom de Cléomire dans le Grand Cyras de Madeleine de Scu-