CHAPITRE XI f
épée rendit encore pendant ce temps-là des services à la cause de la guerre sainte.
Il y avait sur la route d'Antioche à Edesse , et dans la sul* tanie d'Alep, un château fort, nommé Hasarth ou Ezas ^ , dont le commandant, Omar, officier du sultan Redouan, se révolta en ce temps -là contre son maître. Redouan vint l'assiéger avec quarante mille hommes. La femme d'un chevalier français, qu'Omar avait enlevée peu auparavant, et dont, à cause de sa grande beauté, il avait fait sa favorite, lui persuada en ce péril d'implorer l'assistance de Godefroi, le plus puissant et le plus loyal des chrétiens. Le duc estima qu'il était de bonne guerre de favoriser la discorde entre les musulmans, pour les affaiblir. Il promit du secours, et reçut en otage le jeune Mohammed, 61s de son nouvel allié. Comme la place de Hasarth était étroitement bloquée, l'envoyé d'Omar transmit à son maître la réponse de Godefroi au moyen d'un stratagème dont les Européens ont fait depuis lors un fréquent usage, mais qui leur fut révélé en cette circonstance. Il tira d'un panier deux pigeons, leur attacha un billet sous Taile et les lâcha. Ils prirent directement leur vol vers la ville d'où ils étaient venus, au grand ébahissement des seigneurs occidentaux ^ C'est ainsi que nos pères apprirent, il y a huit siècles, à établir des communications aériennes, en dépit de la distance et des obstacles, par Finstinct mystérieux des pigeons voyageurs.
Au bout d'une journée de marche, le duc rencontra son frère Baudouin, qui lui amenait d'Edesse trois mille hommes de renfort; mais Boémond et Raimond, jaloux de la confiance que Témir lui avait accordée, refusèrent d'abord de se joindre à lui. Les ayant attendus vainement à sa première étape et les trouvant sourds aux prières et aux douces remontrances ,
1 Aujourd'hui Aïn-Zarba.
2 Albert d'Aix, liv. V; Guillaume de Tyr, liv. VIÏ, ch. iiï.
il leur fit porter cette fière semonce : « C'est mal à vous » oc chefs de larmée chrétienDe , de laisser vos frères chrétiens c privés de votre secours et de vous couvrir de faux pré- « textes contre nous , qui ne vous avons manqué dans aucune « affliction, dans aucun besoin, et qui avons toujours été « prêts à exposer notre vie pour vous. Sachez que si vous <c demeurez en arrière, nous serons vos ennemis, et nous ne c ferons plus désormais un pas pour aucune affaire qui vous <c concerne ^ . »
Les deux mécontents, voyant la foule indignée les quitter et se rendre à l'appel du duc, en firent autant, quoique de. fort mauvaise grâce, pour ne point compromettre leur popu* larité.
Le duc de Lorraine se trouva ainsi à la tète de trente mille hommes. Redouan, qui en avait quarante mille, n'osa risquer le combat. Il leva le siège, dès qu'il vit de loin fumer les feux de bivouac des croisés, et se jeta dans les montagnes ; mais le lendemain, pendant que le duc, ignorant cette retraite, poursuivait sa route, les cavaliers du sultan d*Alep s'élancent tout à coup d'une embuscade sur son arrière-garde, la coupent et la font presque tout entière prisonnière. Ce hardi coup de main était accompli avant que Godefroi , qui était déjà à une lieue plus loin , en fût informé. Quand il l'apprend, il ramène sa gent au galop, se met à la poursuite des mécréants, les atteint, les taille en pièces et délivre les captifs, qui s'attendaient à être décapités. Bientôt on rencontra l'émir de Hasarth , au milieu d'une brillante escorte , qui venait audevant de son sauveur. En apercevant le duc, il mit pied à terre, s^agenouilla et lui rendit grâces. Il jura sur sa loi d*ètre désormais l'ami fidèle et dévoué des chrétiens , et de servir en toutes circonstances leurs intérêts* « Godefroi lui offrit, dit Albert d'Aix, un heaume rehaussé de lames d'or
i AU>ert d'Aix, Uv. V.