‹ Godefroi de BouillonChapitre 102 sur 141 · CHAPITRE XI S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI S

ses auteurs une éclatante vengeance , et fit rentrer les Edesséniens dans le devoir par la terreur ^

Godefroi, qui ne signalait sa présence que par des bienfaits , n'était pas en butte à la même aversion que les autres barons. Jl demeura plusieurs mois à Ravenel , entouré du respect et de l'affection des indigènes.

A la Toussaint y il était de retour à Antioche , ainsi que tous les autres croisés. C'était l'époque fixée définitivement pour le départ I et les chefs se réunirent, pour régler l'itinéraire, dans l'église Saint- Pierre. Mais, depuis la séparation, les obstacles n'avaient fait qu'augmenter. La peste régnait toujours , et la querelle entre Boémond et Raimond était plus envenimée que jamais. Ce misérable conflit paralysait toutes les résolutions. Avant de quitter Antioche, il fallait bien décider le sort de cette importante conquête. L'abandonner, c'était la livrer aux Turcs. Quant à attendre que l'empereur vint en prendre possession , c'eût été un fol espoir, puisqu'il n'avait pas répondu au message que lui avait porté Hugues le Grand. La plupart des barons étaient d'avis de la céder à Boémond, <c parce qu'il était habile, qu'il saurait bien la garder, et que son nom était grand parmi les infidèles ^ j>

Mais le comte de Toulouse ne cessait de protester contre cette violation des conventions faites à Byzance. Antioche, disait-il, ancienne province du Bas-Empire, devait y être réincorporée aux termes des traités; il entendait la conserver luimême jusqu'à l'arrivée du seul légitime seigneur, Alexis. Au fond, son dessein était évidemment de supplanter Boémond, car il savait bien qu'Alexis ne remuerait pas. Il avait sans doute occupé Nicée, qui se trouvait en quelque sorte à sa porte ; mais Antioche devait pendant longtemps encore être une position trop difficile à défendre et trop voisine des

1 Albert d'Aix, liv. V; Guillaume de Tyr, liv. VII, ch, vi.

2 Raimond d'Agilers.

champs de bataille : en un mot, c'était nus poste de guerre, et l'empereur n'était pas belliqueux. Le duc et ses amis ne prenaient que peu d'intérêt à cette affaire en elle-même. Peu leur importait à qui appartiendrait Ântioche , pourvu qu'elle demeurât chrétienne. Du reste , ils estimaient que l'empereur n'ayant pas rempli ses engagements ni accompagné les armées croisées, son droit était périmé : ils penchaient en faveur des prétentions du prince de Tarente , mais sans toutefois oser les approuver ouvertement, de peur d*encourir le reproche de parjure ^ Si honorables que fussent les motifs de cette réserve, elle avait le grave inconvénient de laisser les choses en suspens. Les deux compétiteurs ayant déclaré qu'ils s'en rapporteraient au jugement de leurs pairs et ceux-ci reculant devant la responsabilité de l'arbitrage, les évêques procurèrent à la fin une transaction sur des principes vagues, une espèce de cote mal taillée , à laquelle l'un et l'autre adhéra avec Tarrière-pensée de s'en attribuer tous les profits.

On vit aussitôt combien cet arrangement à l'amiable était illusoire ; car, en sortant de la conférence , Boémond courut renforcer sa garnison dans la citadelle, et Raimond en fit de même dans les tours de la porte du Pont.

Cependant la rentrée en campagne de toutes les troupes était décidée, et l'on avait résolu d'aller assiéger Marrah, entre Âlep et Hamah , sur la rive droite de l'Oronte. Marrah , ville peuplée de Turcs, avait vigoureusement secondé Kerbogha. Les habitants, ayant par hasard, dans une escarmouche, remporté l'avantage sur un parti de chrétiens, étaient remplis d'orgueil et d'arrogance et se croyaient invincibles* Bien que Marrah fût un peu à l'écart de la route directe qui conduisait à Jérusalem , il y aurait eu imprudence à laisser subsister ce foyer de fanatisme musulman.

Le comte de Toulouse, très -désireux sans doute de con«

1 Haimond d'AgilerSi

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quérir près d'Antiocbe une place solide qui lui permit de faire échec à Boémond, fut celui qui déploya le plus de zèle à ce siège. Godefroi^ son frère Eustache, les deux Robert, lui prêtèrent néanmoins un utile concours , et Boémond luimême vint les rejoindre trois jours après. Malgré une résistance acharnée , la ville tomba au pouvoir des chrétiens , le 12 décembre ^ Ce fut une nouvelle cause de discorde. Raimond prétendait en disposer à sa guise; mais Boémond déclara qu'il n'abandonnerait pas sa part de la conquête , si le comte ne lui rendait les tours qu'il occupait encore à Ântioche. Celui- ci^ bien entendu , refusa d'acquiescer à un tel partage. Le rusé Tarentin fit semblant de céder et se retira; mais aussitôt rentré à Antioche, il donna l'assaut aux gens de Toulouse , les chassa de leurs tours y et mit définitif vement sous ses lois toute la cité ^

Le duc de Lorraine quitta , lui aussi , Marrah vers le temps de Noël. Pendant que le baronnage s'appareillait pour gagner la Palestine 9 il voulut revenir prendre congé de son frère Baudouin. Il fit cette excursion vers la Mésopotamie , accompagné seulement d'une douzaine de ses vassaux. Baudouin fit la moitié du chemin ^ à sa rencontre j et ils eurent une conférence à droite de TEuphrate, à trois journées de marche environ d'Antioche. C'était leur dernière entrevue en ce monde.

Au retour^ un jour que le duc dînait avec ses compagnons, assis sur l'herbe, auprès d'une fontaine^ des écuyers, qui s'étaient avancés en éclaireurs, viennent lui annoncer qu'une centaine de cavaliers turcs sont cachés dans une embuscade, pour les surprendre au passage. Aussitôt tout le monde de saisir ses armes et de sauter en selle, laissant à terre les mets

i Robert le Moine, ch. vm.

2 Guillaume de Tyr, iiv. VI, ch. x, XL

3 II y avait sept journées de marche d'Antioche à Édesse«

du repas et les outres de vin. On courut "sus à l'ennemi. <ic Les chevaliers de Lorraine s'encourageaient les uns les autres , dit un chroniqueur croisé, parce qu'ils faisaient entre eux le nombre des apôtres, et qu'ils regardaient leur seigneur comme le vicaire de Jésus -Christs y> Ils taillèrent en pièces les Turcs , sans perdre eux-mêmes un seul homme. Quelques heures après ils entraient à Ântioche, ramenant les chevaux des vaincus et portant suspendues à leurs selles chacun plusieurs tètes sanglantes. ^

Les pèlerins qui ne tenaient pas pour la cause du comte de Toulouse ; particulièrement ceux de la France septentrionale, étaient de nouveau rassemblés sur les bords de l'Oronte. Godefroi trouva cette multitude en grande fermentation. De toutes parts s'élevaient les plus violents murmures contre l'inaction des chefs. « Puisque les princes ne veulent pas nous conduire à Jérusalem, s'écriait-on, choisissons parmi les chevaliers un homme preux et vaillant que nous servirons fidèlement, et qui nous y mènera, avec la grâce de Dieu. Quoi donc? ne suffît-il pas à nos princes que nous soyons demeurés ici pendant un an, et que deux cent mille hommes d'armes et sergents y aient succombé ? Reçoive qui voudra l'or de l'empereur, prenne qui voudra les revenus d'Antioche; quant à nous, continuons notre pèlerinage sous la conduite de Jésus- Christ, pour qui nous sommes venus. Si ce grand procès, élevé à Toccasion d'Antioche, dure plus longtemps, nous renverserons ses murailles, ou bien nous rentrerons chacun chez nous ^ i>

La fureur était encore plus grande à Marrah, parmi les Provençaux décimés par la famine. Leur misère était même si atroce que quelques-uns, dit -on, furent réduits à manger

1 Raimond d'Agilers.

2 Raimond d'Agilers. Il y eut, en effet, des désertions journalières et noDibreases , et les princes durent faire surveiller les ports d'embarquement.

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