CHAPITRE XII t
forêt dont les plus beaux arbres furent aussitôt abattus et amenés au camp. Chaque prince fit exécuter dans son quartier un système de machines pour la sape et Tescalade des murailles. Godefroi, Tancrède et les deux Robert mirent à la tète de leurs chantiers un ingénieur commun, homme habile et actif » nommé Gaston de Béart^; mais les ouvriers employés sous sa direction furent payés sur la caisse des aumônes générales, car il ne restait pas un seigneur assez riche, à part le comte de Toulouse, pour fournir de sa propre bourse un salaire aux hommes qu'il occupait *.
Pendant que Gaston de Béart présidait aux travaux d'art , les barons couraient le pays avec des détachements de pèlerins, à la recherche des branchages que d'autres artisans tressaient en claies solides et revêtaient de peaux d'animaux, pour former l'enveloppe des machines. La création d'un matériel de siège ne demanda pas moins de quatre semaines.
Mais, bien avant qu'il fût achevé, l'armée se trouva en proie au fléau de la soif. Les musulmans avaient comblé ou empoisonné toutes les citernes du voisinage; les chaleurs étouffantes du mois de juin , en même temps qu'elles accablaient les travailleurs, mettaient les ruisseaux à sec, et la fontaine de Siloè, la plus proche du camp , laissait à peine échapper, à intervalles de plus en plus rares, un mince filet d'eau mauvaise au goût. Il fallait courir à plusieurs lieues pour trouver des sources ; encore la foule qui s'y précipitait les avait bientêt taries. On s'en disputait souvent l'approche les armes à la main. Hommes et bêtes roulaient pêle-mêle dans le courant , et en un instant le changeaient en un bourbier. Les outres remplies de cette boisson trouble et malsaine, conquise au prix de tant de fatigues, se vendaient dans le camp au poids de l'or; et ceux qui achetaient le droit d'y porter leurs lèvres
1 Gaillanme de Tyr, IW. VIII, ch. x.
î Id. , ibid. , ch. yii.
2K0 GODEFROl DE BOUILLON
avides avalaient souvent des insectes venimeux et des sangsues, dont la piqûre intérieure les faisait mourir au milieu de douleurs atroces. On vit des chevaux rejeter immédiatement par les naseaux l'eau fétide qu'on leur mesurait encore «avec une extrême parcimonie. Privés également de pâturages, les animaux erraient de tous côtés, fouillant la poussière brûlante, demandant vainement au sol les fraîches émanations que la nuit ramène dans les climats tempérés. Ils périssaient en grand nombre, et leurs cadavres , frappés d'une putréfaction rapide, répandaient au loin des miasmes pestilentiels qui semaient la mort parmi les pèlerins ^ Les historiens assurent que la sécheresse fit alors autant de ravages que la famine devant Antioche.
Pendant que ces calamités diminuaient le nombre et ralentissaient le zèle des assiégeants, leurs ennemis recevaient chaque jour du dehors des renforts et des approvisionnements de toute nature, et faisaient exécuter parles chrétiens, leurs esclaves, de puissants ouvrages de défense : les remparts se hérissaient de machines destinées à démonter celles des croisés ou à en paralyser le jeu.
Une flottille génoise aborda sur ces entrefaites au port de Joppé^ L'équipage apporta, à travers mille périls, au camp des Provençaux des vivres et un grand assortiment d'outils pour les travaux d'art; mais il n'en résulta aucun soulagement à la misère générale.
Cependant, au milieu de cette affreuse détresse , le moral des troupes se soutenait beaucoup mieux qu'il n'avait fait au siège d'Ântioche, et leur attitude ferme et résolue donnait le change aux musulmans, qui n'osèrent tenter une sortie, quand il semblait qu'ils n'eussent qu'à attaquer pour vaincre. Les croisés conservaient, en effet, une inébranlable confiance
1 Raimond d'Agilers.
2 Aujourd'hui Jafla.