CHAPITRE XII S8S
le duc de Lorraine déjoua les plans de l'émir, en transportant son matériel d'attaque sur un point que les musulmans avaient négligé de fortifier, au nord- est, entre les portes d'Hérode et de Saint-Étienne. Un tel déplacement était une opération gigantesque, car il fallut démonter et voiturer pièce à pièce toutes les machines du corps d'armée ^ Ce ne fut cependant que Tafiaire d'une nuit ; le lendemain matin Égyptiens et chrétiens Tirent avec une égale stupéfaction les nouveaux ouvrages dressés et prêts à fonctionner à l'entrée de la vallée de Josaphat. Par une coïncidence bizarre et oii n'entrait certainement aucune réminiscence historique, ce changement de position de Godefroi correspondait assez exactement à celui de Titus , qui était venu , lui aussi , s'établir au même angle de la ville , quand ses soldats pénétrèrent dans les galeries du temple.
A peine les Lorrains étaient -ils installés, que l'attaque commença de tous les côtés à la fois. Les pierriers se mirent à battre la base des murailles pour y faire brèche, pendant que les mangonneaux, langant une pluie de projectiles plus légers, semaient la mort dans les rangs des soldats placés sur la crête dçs remparts et des tours. L'extrémité du faubourg de Bezetha, inopinément assaillie par Godefroi, ne fut pas longtemps avant de se garnir d'engins meurtriers, dont le jeu habile et rapide tint en échec pendant quelque temps la vaillance des hommes d'armes et les calculs des ingénieurs français. Non- seulement les musulmans ripostaient à tous les coups, mais ils avaient trouvé un moyen de protéger la muraille contre le choc des pierres , en y suspendant extérieurement des sacs de paille et d'étoupt. En même temps ils lançaient contre les machines des flèches et des crochets de fer entourés de matière enflammée. Le duc Godefroi se saisit d'un de ces javelots brûlants, l'ajusta à son arbalète et Ten-
1 Raimond d'Agilers; et GuilUume de Tyr, li?. VIII, ch. tit.
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fonça dans l'appareil de blindage , qui tomba bientôt consumé * •
Mais cet obstacle écarté, il fallut encore de longs et pénibles efforts pour combler le fossé extérieur et fournir un passage aux tours roulantes jusqu'au pied des remparts. A la fin le terrain, suffisamment aplani, permit d'aborder la barbacane. Godefroi y fit alors pousser un bélier énorme, à tète de fer, manœuvré par une double rangée de soldats qui faisaient la tortue au-dessus de leurs tètes avec leurs boucliers ou des claies d*osier couvertes de cuir. Au bout d'un instant, un large pan de mur s'écroula, puis un autre à côté: la brèche était faite dans la première enceinte. Le bélier fut aussitôt approché de la seconde; mais il en pleuvait une telle quantité de torches, d'huile et de poix enflammées, qu'il prit feu, malgré toutes les précautions; et quand on eut réussi à l'éteindre, il n'était plus en état de fonctionner.
Alors entra par la brèche de la barbacane la grande tour roulante du duc de Lorraine. C'était une construction en charpente carrée et à deux étages, au sommet de laquelle brillait une croix d'or. En bas, dans une sorte de cage en planches étaient enfermés les ouvriers qui en dirigeaient la marche. Le duc, avec son frère Eustache et quelques preux chevaliers, occupait, à découvert, la plate-forme supérieure, élevée à la hauteur des murailles et qui pouvait y être reliée par un pont volant. Ce pont tenait à la machine, et quand il ne servait pas, il se rabattait par une charnière devant la tour, à laquelle il faisait une double paroi dans sa partie la plus exposée. Enfin la chambre intermédiaire contenait une réserve de chevaliers sous les» ordres dos deux frères Ludolphe et Engelbert de Tournay ^
La forteresse de bois se trouva embarrassée dans sa marche
1 Albert d*Aix,liv. VI; Guillaume de Tyr, liv. Vllï, ch. xiii.
2 Albert d*Aix, Ijv. YJ,
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par le bélier, qui lui avait d'abord frayé le chemin et dont les agrès étaient réduits en cendre. Il eût été aussi difficile que périlleux de chercher à éloigner du rempart cet engin désemparé y sous les projectiles et les flots d'huile bouillante répandus par l'ennemi. Ce furent alors les propres soldats de Godefroi qui achevèrent de Tincendier. #
Hais quand ils eurent réussi à déblajer le terrain, la nuit était venue, et il fut impossible, dans Tobscurilé, de profiter des avantages d'une position si laborieusement conquise. La lutte cessa de part et d'autre, sans faire place au repos : l'inaction fut plus pénible encore aux soldats que les fatigues de la bataille. Assiégeants et assiégés passèrent la nuit à leur poste de combat| tourmentés d'une égale angoisse, les uns craignant la destruction de leurs machines, les autres une escalade et une irruption par surprise dans la ville. Chacun s'employa sans relâche à réparer et à renforcer ses moyens d'attaque ou de résistance.
Dès l'aube, les chrétiens et les Sarrasins étaient sous les armes. Ces derniers avaient monté cinq mangonneaux pour battre la seule tour de Godefroi^ et la tourmente se déchaîna en avant de Bezetha plus terrible que la veille.
Le duc, debout sur la plate* forme, l'arbalète toujours tendue, faisait voler de toutes parts ses carreaux, dont chacun tuait un homme. Les projectiles sifflaient tout autour de lui, sans qu'il parût s'en apercevoir. Un archer auprès de lui eut la tète fracassée d'un éclat de rocher ; sa cervelle jaillit sur Godefroi, qui, impassible, continua, à la même place, de tirer au rempart. Des pierriers et des mangonneaux, établis des deux côtés et en arrière de sa machine, tonnaient contre le parapet d'enceinte et en balayaient les défenseurs.
Jusqu'à midi la victoire resta indécise. Alors les pierres lancées par les chrétiens commencèrent à disloquer les pièces
1 AIbertd*Aix,liv. VI.
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des musulmans, et le tir de la place se ralentit. Tout à coup deux magiciennes se dressèrent devant la tour du duc, faisant force gestes et contorsions bizarres, comme pour conjurer la puissance des engins des assaillants. Une volée de pierres emporta presque aussitôt leurs membres horriblement déchirés, et la tour ne continua pas moins d'approcher. De longs crocs, suspendus par des câbles, s'arc- boutaient au mur menacé pour la tenir à distance. De Tintérieur même de la tour on coupa les câbles à Faide de faux emmanchées dans de grandes perches, et les derniers obstacles furent renversés. C'en était fait de la défense de Jérusalem.
On raconte qu^en ce moment même un cavalier inconnu parut au sommet du mont des Oliviers , agitant un bouclier éblouissant et donnant en quelque sorte le signal de l'assaut. Godefroi et ses compagnons le saluent comme un messager céleste* et s'empressent d'obéir au commandement qu'il semble apporter d'en haut. Le pont de la tour roulante s'abat sur la crête du rempart. Le duc de Lorraine s'y élance , Tépée à la main, suivi de son frère Eustache, de son cousin Baudouin de Bourcq, et du reste de son vasselage; il occupe les tours voisines , chasse , culbute , pourfend les Sarrasins , et les poursuite travers les rues de la ville. Il pouvait être alors trois heures de l'après-midi. Les chroniqueurs remarquent que la ville sainte tomba aux mains des chrétiens le même jour et à la même heure où Jésus-Christ avait rendu le dernier soupir*.
Cependant les autres tours roulantes du quartier septentrional abordèrent aussi successivement la muraille et y versèrent leurs intrépides contingents de Flamands, de Normands et d'Italiens , pendant que d'autres chevaliers y appliquaient leurs échelles, et que les barons de Lorraine ouvraient du
1 Guillaume de Tyr, liv. VIII, ch. xvi.
2 Id., ibid.
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dedans la porte Saint-Étienne à la fouie des soldats. Telle fût sur ce point la cohue , que six cents hommes furent étouffés en entrant.
Du Calvaire à la vallée de Josaphat retentissait le cri de victoire : Dieu le veut! Dieu le veut! Chevaliers et sergents parcouraient les rues et les places, frappant de la lance, de Tépée y de la hache, de la masse. Ni F&ge ni le sexe n'étaient épargnés. Pas un seul infidèle ne devait échapper à cette effroyable boucherie. On rencontrait des rues où les cadavres amoncelés formaient de véritables barricades. Il fallait, pour passer, fouler aux pieds ces corps humaine encore palpitants : les soldats , enivrés par le carnage , passaient quand même ; le sang coulait à pleins ruisseaux.
La moitié de la ville était déjà envahie, que les fortifications du midi tenaient encore contre le comte de Toulouse; mais , en se voyant pris par derrière , les infidèles , ralliés sur ce point autour de Témir Iftikar, renoncent à la résistance et se réfugient dans la citadelle de David. Les Provençaux font irruption à leur tour, et massacrent dans leur course les bandes éperdues qui se sauvaient dans TAcra devant les bataillons français..
Dix mille individus avaient cherché lin abri dans ta mos^ quée d'Omar, bâtie , comme on Ta dit, au sommet du mont Moriah, sur remplacement de l'ancien temple de Salomon. Tancrède en force l'entrée et les feit égorger jusqu'au dernier. Un témoin oculaire rapporte , détail hbrrible ! que dans le parvis les chevaux elirent du sang jusqu'au poitraiH. Les atrocités commises autrefois en ce même lieu par les Romains de Titus furent encore dépassées ce jour-là.
Vingt mille cadavres jonchaient les rues, et la bataille continuait encore dans les maisons : c'était l'heure tant désirée du pillage. Les chefs avaient décidé que tout soldat, quelle
1 Hoberl le Moine, ch. ix.
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que fût sa condition , demeurerait maître absolu de la maison dont il se serait emparé; aussi voyait-on chacun marquer son droit de premier occupant en suspendant à la porte de son nouveau logis, suivant qu'il était chevalier, écuyer ou simple sergent, une bannière armoriée, un écu, une arme roturière ou même un chapeau '.
Pendant que vilains et barons rivalisaient d*ardeur à poursuivre leur œuvre d'extermination dans les lieux mêmes où le Rédempteur avait pardonné à ses bourreaux, Godefroi seul se conduisait en chevalier et en chrétien. 11 avait remis son épée au fourreau dès qu'il avait vu la victoire assurée, et, manquant de l'autorité nécessaire pour arrêter le carnage gratuit où se complaisaient ses compagnons d'armes, il en avait fui le hideux spectacle. Nu-pieds, revêtu d'une cotte de laine comme un simple pèlerin, il faisait ses stations sur la voie douloureuse où s'était accompli le mystère de la rédemption. Trois des officiers de sa cour féodale le suivaient : Baudri, Âdelbold et Stabulon. Arrivé devant le saint sépulcre , il y resta de longues heures en oraison , dévotement prosterné la face contre terre, chantant les louanges de Dieu et lui rendant grâces pour avoir été jugé digne de voir ce qu'il avait toujours si ardemment désiré *.
Ce noble exemple rappela enfin les autres chefs au sentiment de leur devoir. Ils dépouillèrent aussi leurs armures ensanglantées, et, pénétrés soudain de cette ferveur native que n'étouffait jamais tout à fait, dans les âmes de ce temps- là, l'emportement des passions les plus farouches, ils s'acheminèrent, foule gémissante et recueillie, vers le sommet du Calvaire. On eût dit une procession d'austères et pieux anachorètes. Par un contraste bizarre, qui se montre pourtant à chaque page dans les récits de cette curieuse épopée, ils
1 VEsloire d'Eraclcs , liv. VJlf , cli. xx.
2 Albert d'Aix, liv. VL