‹ Godefroi de BouillonChapitre 112 sur 141 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

avaient , avec le harnais de bataille , déposé leur férocité et leurs grossiers appétits d'hommes de guerre. Tout le peuple avait subi en un instant la même métamorphose : il se livrait, comme ses seigneurs, aux manifestations de la foi la plus ardente. « Les uns confessaient à haute voix les actions qu'ils déploraient et faisaient vœu de n'en plus commettre de semblables : d'autres répandaient tout ce qu'ils possédaient en* libéralités aux vieillards, aux infirmes et aux indigents, estimant comme la plus grande^ richesse de jouir enfin de ce jour bienheureux ^ »

Il est triste d'être obligé d'ajouter que ce brusque retour aux idées de charité évangélique interrompit, mais n'arrêta pas le carnage, et que, durant plusieurs jours encore après que la fureur du combat était tombée, sous de vils prétextes d'intérêt politique, la majorité des pèlerins immola froidement des vaincus sans défense *. Mais la religion éclairée du duc de Lorraioe et la modération dont il avait fait preuve dès le premier moment sont une garantie suffisante qu'il n'eut aucune part de complicité dans ces barbares exécutions.

Les cadavres — il y en avait, dit-on, soixante-dix mille! — entassés sur les places publiques, dans les rues, dans le parvis du temple, dans les maisons particulières, enfin dans tous les coins de la ville, commencèrent bientôt à répandre des exhalaisons pestilentielles, et il fallut s'occuper de déblayer à la hâte ce hideux charnier. On y employa les survivants des Sarrasins et les pauvres de l'armée , qui se chargèrent de les aider moyennant de fortes récompenses.

Au bout de huit jours, Jérusalem avait pris la physionomie

1 Gaîllaame de Tyr, liv. VHI , ch. xxi.

2 Albert d'Aix raconte, liv. VI, que, trois jours après leur établissement dans la ville ^ les croisés massacrèrent les captifs qu'ils avaient épargnés sous promesse de rançon , estimant que ce serait un dangereux appoint de force pour Tennemi en cas de retour offensif. On n'épargna ni femmes ni enfants

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vivante et variée d'nne cité tranquille. On n'eàt pets deviné , en la parcourant^ qne sa population venait de se renoweler entièrement, et que tons ses habitants de la semaine précédente, à part un petit groupe de chrétiens indigènes, avaient été passés au fil de l'épée. Les conquérants y étaient installés, chacun dans une maison à lui, et y exerçaient, pour suffire aux bescûns de chaque jour, les arts et les trafics de la vie civile. Les marchés étaient ouverts; on y vx»yait étalés les produits du pillage : des meubles, des étoffes, des vivres et des denrées de toute nature. L'émigraticm européenne, après avoir erré pendant trois ans, se fixait enfin et se sentait che^ elle.

Le neuvième jour après la conquête , le dhnanche 24 juillet, les barons se réunirent pour procéder à Télection d'un roi. Ayant imploré les lumières du Saint-Esprit, ils se mirent en devoir d'examiner les titres des principaux d'entre eux au gouvernement de la cité sainte. Une discussion de cette nature ne laissait pas de présenter beaucoup de difficultés dans une assemblée de chevaliers fiers et susceptibles , dont chacun eût été sans doute prompt à relever, Tépée à la main , les appréciations désavantageuses portées par Tun de ses pairs sur son caractère ou sur sa conduite. Pour mieux connaître la vérité et pour la placer au-dessus des cootroverses passionnées, on s'avisa d*un expédient ingénieux qui prouverait que la féodalité , s'il est permis de la juger à un point de vue et dans un langage tout modernes, était, quoique fort peu égali taire, suffisamment parlementaire et libérale, du moins à ses heures et dans le règlement de ses intérêts

propres.

On forma un comité d'hommes sages et expérimentés, devant qui comparurent successivement les serviteurs des grands feudataires. Ces témoins intimes durent prêter serment de dire tout ce qu'ils savaient , en bien ou en mal , des mœurs et des penchants de leurs maîtres. L'enquête, qui fit

GiiÂPlTBiB XU Mi

coQDaikre sur les ooneDirent» bîeii des vicw secrète ^ fut tout à rbooneae d» Godffroi de BoniUttu a L'exMUenee de sa noblesse^ ss; valeiir cqoud6 ehevalier^ sa doueeur et sa patîeoee HKideatas, eafin la piureté de sa yie le recamahsndaieat, dit UD de ses coMpegooiis d'araies^ à la préférence des juges. 9 II fut prodamé à TiiDattiiiiité. Ce n'était pas cependant que tous les ténoignages recueillia à son sujet fussent exentpts de critique. Parmi sea familier» il se trouva un détractear, un senl ^ il est vrai , maôe q^i déveleppa avec beaucoup d'insistance, et non saoa une pointe de raillerie amère, ua giîef d'ailleurs assea étrange. C'était le maître d'hôtel de la maison dueale. Il déposa gpavem«it que Godefroi avait rhabitude ennuyeuse^ quand il était à l'église, de n'en pouvoir sortir, même après la célébration des offices divins; qu'il allait demandant aux prêtres et aux personnes instruites des explications sans fin sur les peintures et les verrières, au grand déplaisir de ses amis ; si bien que les repas , toujours servis à heure fixe, se refroidissaient sur la table et perdaient leur bon goût*.

Une tache aussi légère dans la réputation du duc de Lorraine ne l'empêcha pas de récueillir tous les suffrages. Du reste, dès avant la décision du conseil, il était déjà l'élu de la foule, dans les rassemblements populaires où se discutaient les mérites respectifs des candidats au trône; on se plaisait à rappeler les actes nombreux de bravoure et de générosité par lesquels le duc s'était signalé durant l'expédition; on citait des révélations merveilleuses, des songes prophétiques qui prouvaient que, plus de dix ans même avant la croisade, Dieu l'avait choisi pour en être le chef. En effet, des gens dignes de foi racontaient qu'il leur avait été montré en rêve à différentes époques, tantôt sur le mont Sinaï, recevant

1 Foucher de Chartres, ch. xviii.

2 Guillaume de Tyr, liv. IX, ch. ii.

d'un messager divin la mission de conduire, comme Moïse, le peuple pèlerin; tantôt assis sur le trône même du soleil, environné des oiseaux du ciel , image de ce même peuple ; tantôt montant la nuit avec une lampe et par une échelle mystérieuse à la Jérusalem céleste : d'où il résultait clairement qu'il était le roi prédestiné de la Palestine ^

Lui seul refusait de croire à ses titres, et il fallut faire violence à son humilité pour l'entraîner au saint sépulcre recevoir la consécration de sa dignité nouvelle; mais il ne consentit pas à prendre le titre de roi : il se contenta de celui de baron et d'avoué (défenseur) du saint sépulcre, protestant qu'il ne ceindrait jamais une couronne d'or dans le lieu oti le Sauveur en avait porté une d'épines'.

1 Ces visions et ces prophéties sont racontées tout an long et commentées par Albert d'Aix, livre VI.

2 Guillaume de Tyr^ liv. IX, ch. ix.

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