‹ Godefroi de BouillonChapitre 113 sur 141 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

GODEFROI ROI DE JÉnUSALEM. — BATAILLE D'aSGALON

Il y avait parmi les chefs de Tarmée chrétienne un homme dont Thumeur naturellement altière et chagrine ne pouvait manquer d'être froissée par l'élection de Godefroi, et qui devait chercher à contrecarrer l'autorité du rival qui lui avait été préféré. C'était Raimond de Saint-Gilles. Il avait d'autant plus sujet de s'irriter qu'une partie des princes, à ce qu'il parait, avaient d'ahord pensé à lui offrir la couronne, tenant compte non pas, sans doute, de ses aptitudes gouvernementales , que la roideur de son caractère rendait plus que suspectes, mais de la vieille illustration de son nom , et surtout du vœu qu'il avait fait de consacrer le reste de ses jours à combattre les infidèles. Mais il était profondément antipathique à tous les croisés, nobles ou roturiers; et ceux de son entourage, interprètes de l'opinion générale , l'avaient , dans l'enquête , noirci comme à plaisir ^

1 Guillaïune de Tyr, lit. IX , cb. u.

li se trouva encore qu'il eut, comme précédemment à Antioche, un moyen trop facile sinon de réformer à son profit y du moins de paralyser gravement dans l'exécution la décision de ses collègues. C'est à lui que le gouverneur musulman de Jérusalem y Iftikar-Eddaula, obligé de capituler après quelques jours d'une résistance sans espoir dans la forteresse de David y avait rendu cette citadelle. Or c'était le plus important des postes militaires de la cité : Godefroi la réclama y et le comte, sous prétexte que c'était sa conquête personnelle, refusa de s* en dessaisir. Mais le duc de Lorraine, malgré sa douceur et sa modestie ordisaires , n'entendait pas partager avec un autre l'exercice d'une prérogative dont toute la responsabilité reposait sur lui seul. Il déclara qu'il voulait tout ou rien, et qu'il ne lui convenait pas de passer pour chef d'une capitale dont la citadelle ne serait pas en son pouvoir *. Le duc de Normandie, le comte de Flandre se prononcèrent en sa fa^'eur, ainsi que la plupart des barons. Ceux même qui au fond inclinaient à soutenir les prétentions du comte de Toalouee, c'est-à-dire les vassaux de Provence, s'unirent aux adversaires de leur suzerain , afin de le déterminer à partir plus tôt et à les emmener dans leur patrie. L'orgueilleux vieillard, exaspéré^ dut céder une fois de plus sous cette pression de l'hostilité publique. Ne voulant pas cependant avoir l'ajr de reconnaîtra le droit de Godefnoi, il remît la forteresse, comme en séquestre , entce les mains d'un prélat de ses «mis^ l'évèque d'Âlbar, lequel , volontairement ou par crâne supérieur, la livra aus^tôt au légitime propriétaire , le baron du Saint- Sépukve.

Le premier emploi que fit ce prince de son autorité fut d'organiser dans sop nonvel Élat l'admiiiistratioii religieuse. Jérusalem avait perdu naguère son patriarche, le vénérable

1 Guillaume de Tyr, liv. IX, ch. m.

GHAPITill :ZIII S^95

BiinéoD^ eelni qui avait, en 1094 , inspiré à Pierre rEmite ridée de la eroisade européenne. Peu avant le siège de la nitle sainte , il en était sorti pour aller cherclier dans l'tle de Chypre le prix d'une exoiintante rançon , que Témir Iftikar avait exigée des chrétiens retenus par lui en otage. Il était mort en accomplissant cette œuvre de dévouement, sans avoir vu la délivrance de son troupeau. Le clergé latin n'offirant point alors de sujet reconnu digne d'occuper le plus auguste siège métropolitain de TOrient , on se contenta d'instituer un <r chancelier de la sainte Église de Jérusalem , gardien des saintes reliques et dépositaire des aumônes des fidèles ^ > Ce fut Arnonl de Rohes, chapelain du duc de Normandie , homme habile à manier la parole , mais que Guillaume de Tyr accuse de n'avoir réussi à obtenir cette charge <lu suffrage populaire que par de basses intrigues ^

Il montra en effet » dès le début , un attachement un peu âpre pour les avantages temporels de sa situation ^ et voulut j9e faire rendre, comme bien de l'Église de Jérusalem, les richesses immenses ^ trouvées par Tancrède dans la mosquée d*Omar. Mais le fougueux Sicilien invoqua la décision du conseil , en vertu de laquelle chacun devait posséder les dépouilles que le sort de la guerre aurait mises entre ses mains. Le roi et ses compagnons, appelés à se prononcer sur ce débat , épargnèrent adroitement les deux intérêts , légitimes à leurs yeux , que représentaient les ri^ux : ils déterminèrent Tancrède à payer au saint sépulcre la somme de sept cents marcs d'argent, comme dîme du butin, et firent agréer cette offrande par Arnoul, qui avait d'abord fait valoir des droits à une restitution intégrale.

Ce confiit calmé , Godefroi , de concert avec le prélat ,

1 Albert d'Aix,Uv. VI.

) Gaillaume de Tyr, U IX, ch. nr«

^ Il y avait, en or, la charge de six chameanx.

s'occupa activement de purifier les sanctuaires et d'y rétablir les cérémonies du culte catholique. A l'image des cathédrales d'Occident , la basilique du Calvaire eut un chapitre de vingt chanoines prébendes ^ Il fonda aussi une collégiale dans le temple , rendu à sa destination primitive. Enfin les religieux qui composaient sa chapelle particulière obtinrent de sa munificence un moutier, avec une riche dotation, dans la vallée de Josaphat '• Pour la première fois la cité de I)avid entendit le son des cloches d'airain appelant au chœur les clercs réguliers, et les fidèles à la prière publique.

Un événement qui inaugura d'une façon éclatante la restauration du culte y et qui dut causer une bien douce joie à Godefroi , ce fut la découverte de la vraie croix , que les chrétiens de Jérusalem avaient réussi à dérober aux outrages des infidèles en la cachant, dans une châsse d'argent, sous le pavé de Téglise du Saint- Sépulcre. On la transféra au temple en chantant des hymnes sacrés. « Tout le peuple, dit une vieille chronique, alloit après, qui pleuroit de pitié aussi tendrement comme s'ils vissent ( eussent vu ) Jésus - Christ encore pendre en la croix. Moult se tinrent tous à (pour) reconfortés de ce grand trésor que notre Sire leur avoit découvert et montré \ »

Pendant que retentissaient sur les sommets de Sion et du Golgotha les chants de triomphe et d'allégresse, un long cri de désespoir parcourait les États musulmans. Persans , Arabes et Égyptiens étaient également plongés dans la consternation : les imans prêchaient partout aux sectateurs du Prophète la mortification et le jeûne pour apaiser le courroux d'Allah , et les poôtes racontaient dans des élégies lugubres le deuil d'El - Kods ( Jérusalem ) et l'extermination de ses

1 Albert d'Âix, Uv. VL

2 GaiUaume de Tyr, liy. IX, ch. ix.

> L'Estoire dCÉracleaj ILv. IX, ch. iv.

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