‹ Godefroi de BouillonChapitre 114 sur 141 · CHAPITRE XIII S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII S

défenseurs. Le calife de Bagdad fondait en larmes, dans son palais lointain y à ces accents de détresse du po6te Modaffer- Abou -Verdi :

c Nos jpleurs se sont mêlés à notre sang, et pas une ce partie de noas-mdmes n'a été épargnée par les nouveaux a coups de l'ennemi.

c ... En Syrie, il ne reste plus d'autre asile à nos frères c que le dos de leurs dromadaires ou les entrailles des a vautours!

«... Et les cbeiks des Arabes, les béros de la Perse c pourraient se résigner tranquillement à tant de honte !

<c Si le sentiment de la religion ne les émeut pas, que le tt soin de leur propre bonneur les touche, et Tamour de ce c qu'ils ont de plus cher au monde ^ ! »

Le péril commun rapprocha les deux grandes fractions, jusque-là mortellement divisées, de Tislamisme : les Turcs, farouches champions de l'orthodoxie , n'hésitèrent pas à se jeter dans les bras des Alides schismatiques , et coururent s'enrôler sous la bannière du calife fatimite du Caire; le vizir Afdhal , le conquérant de Jérusalem en 1098 , commandait l'expédition , qui s'avança rapidement des bords du Nil jusqu'aux frontières méridionales de la Judée.

A la nouvelle de celte marche , un corps de troupes que Godefroi avait envoyé dans le nord de son royaume, sous les ordres de son frère Eustache et de Tancrède, prendre possession de Naplouse et du territoire de Gabaon , se porta à la rencontre de l'ennemi. Le soir du 10 août , un message arriva au roi, de la part de ces princes, annonçant que le vizir était déjà près de Gaza , et qu'il se dirigeait avec des hordes innombrables sur Jérusalem. Godefroi , qui avait à

1 César Ganta, Histoire universelle, 11« époque, t. X, ch. ii.

)98 GODIPROI im SOUILLON

^ne Tingt tmîlle bomines ^epooibles, résolut auMitât Je prenilN roffénsive «4:46 nsqaer es une mille iiataille le «oct de la chrétienté d^Orient, plutôt que de se laisser ^mpnsonner de nouveau dans les remparts d'une citadelle. Il avait TU à Antioche combien les souffrances et les ennuis d*un siège usaient l'ësergie des soldats français et exerçaient sur leur moral une influence désastreuse.

Sur-le-champ les hérauts parcoururent Jérusalem, publiant pour le lendemain matin le ban de guerre du seigneur roi ^ Le 11 , dès la pointe du jour, les cloches sonnaient à pleines volées , les trompettes appelaient aux armes les combattants dans chaque quartier; la foule envahissait les églises , assistait au saint sacrifice , se confessait et se pressait devant tous les autels pour y recevoir le pain des forts. C'est ainsi qu'ils s^en allèrent à la bataille ce portant en eux-mêmes le corps et l'esprit du Dieu victorieux * ». Godefroi chevauchait à leur tête, accompagné du chancelier Arnoul , qui élevait en ses mains le bois de la vraie croix. Pierre l'Ermite avait été laissé dans la ville avec les vieillards, les femmes, les enfants, pour faire- des prières publiques et demander au Sauveur le triomphe de son peuple.

Cependant le comte de Toulouse, s'obstinant /à nier la souveraineté de Tancien duc de Lorraine, n'avait point obéi à Tordre de départ : Godefroi dut lui envoyer une seconde injonction, et même recourir aux menaces, pour l'obliger à amener ses bataillons sous l'étendard du saint sépulcre. Peut-être l'orgueilleux Haimond aurait- il continué de braver une' autorité dont il connaissait la faiblesse, si ses vassaux ne l'eussent , en quelque sorte , entraîné de force à la suite de l'armée chrétienne. Heureusement, en face des Sarrasins, ce bizarre vieillard oubliait ses accès d^humeur querelleuse

1 Robert le Moine, liv. IX.

2 Ibid.

CEAPITRE Xifll S99

et tthièiB , 6t déployait loiy<»rs la TaiUaiice iispétocnise qui aurait jadÎB ilimtré sa jeanesBe aux côtés du CîcL II refoignit le premier corps près de Ramla. L'émir de ceUe vilie , allié des croisés , narcha amai avec le baroanage de fiodefroi. La cx>loaae ainsi renCMtîée ponrsuiTit sa route vers Gaza. Bu approchant d'an cours d*eau qui ae jette dans la mer au nord d'AacaioD, elle rencontra d'immenses troof^aux de bétes de somme et de gros bétail. Une centaine de cavaliers mnanhnans qui les gardaient prirent la fuite; mais on fit deux priaonniers, de qui on apprit que l'armée égyptienne était campée à une petite dis'anee y sous les murs mêmes d'Ascaion. Le jour était sur son déclin : Godefroi commanda la balte, et fit birouaquer là ses troupes. Soupçonnant , à bon droit, que ce rassemblement insolite d'animaux domestiques était un stratagème du vizir pour (enter Tavidité des chréltens et les engager à une chasse désordonnée , il menaça de couper le nez et les oreilles ^ à quiconque s'écarterait des rangs. On passa la nuit sons les armes. Au lever du soleil , le roi assigna à chaque corps sa place de bataille. Il se mit luî-méme à l'aile droite, appuya au rivage de la mer les Pranençaux , qui formèrent Taile gauche , et groupa au centre les contingents franco-normauds. Après la célébration solennelle de la meese, Tarmée franchit te cours d'eau et entra dans la grande plaine d*AscaIon. Une mâle ardeur et une confiance sereine brillaient sur tous les visages. L'émir de Bamla ne pouvait comprendre ces senliinenfts calmes et joyeux cheE des hommes qui allais t lutter un contre dix ; il ne put s^empècher de manifester son étonnemeat au roi. € ^onr^ioi cette allégresse, demanda-t-il, et comment œs € gens-là courent-ib au-devant de la mort eomme à un c lestin ? — Ils ae réjouissent précisément , répondit le « prince, à la pensée d'une mort qui est le passage à une

1 AU)crt d'Aix, Uv. VL

c vie meilleure. Heureux qui est jugé digne de mourir pour c le nom et l'amour du Christ : une couronne de gloire c Tattend dans les cieux ^ ! »

Le musulman , pénétré d'admiration , jura d'embrasser une religion qui inspirait de tels héroïsmes. Il sollicita , en effet, et obtint le baptême après qu'il eut assisté , en cette journée même, au merveilleux triomphe des soldats de la croix.

La vaste plaine qui allait en être le théâtre m est bornée à l'orient par de hautes collines, et s'étend vers l'occident jusqu'à la mer. Sur la côte s*élevait la ville d'Âscalon. A l'extrémité de la plaine , vers le midi , était rassemblée l'armée d'Egypte, adossée à des montagnes de sable * y>. L'armée franchit au galop des destriers et au pas de course des fantassins l'espace qui la séparait de l'ennemi. Les troupeaux dispersés au bord de la rivière prirent d'instinct l'allure des chevaux de bataille et s'élancèrent, eux aussi, en rangs pressés à la suite des bataillons. En voyant s'a* vancer, au milieu d'un tourbillon de poussière, cette masse confuse , les musulmans commencèrent à trembler. On leur avait dit que les croisés étaient réduits à une poignée d'hommes, qui n'oserait pas même attendre l'attaque du vizir derrière les remparts de Jérusalem. Se trouvant tout à coup en présence d'une multitude remplie d'ardeur et d'assurance, ils crurent qu'il était arrivé à Godefroi des renforts d'Occident : leur élan se glaça , et ils restèrent sur la défensive. Afdhal cbaogea alors la tactique des généraux musulmans : il déploya sur son front de bataille des lignes d'infanterie. C'étaient des Éthiopiens , appelés par les Occidentaux Azoparts , hommes au visage noir et hideux , dont les hurlements féroces, mêlés au vacarme assourdissant de leurs

1 Albert d'Aix,Uv. VI.

2 Michaud, Hiêtoire des Crohades, liv. IV, 1. 1, p. 471.

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