CHAPITRE II
Chacun des rivaux cependant le pressait de prendre une décision. Henri, tout en mettant obstacle à rentrée de Gré* goire en Germanie , invoquait hypocritement les conventions de Ganossa, qui avaient réservé la discussion de ses titres à la royauté; les électeurs de Rodolphe , de leur côté, alléguaient avec raison que le pape avait rendu à Henri la communion, non la couronne, et qu'ils avaient le droit, comme grands feudataires, de pourvoir à la vacance du trône.
Dans le temps qu'il essayait encore d*abuser le saint-siége par des négociations, le Franconien, ayant retrouvé des alliances dans les provinces allemandes, y accourut, jeta le masque de son apparente conversion , et entreprit d'obtenir par les armes un6 restauration que nul tribunal n'aurait prononcée en sa faveur. C'est sur ces entrefaites que Godefroi de Bouillon se mit à sa solde dans les circonstances que l'on connatt.
L'ambition de reconquérir le haut rang qu'avait occupé la maison d'Ardennes fut sans doute le principal motif de cette détermination imprudente. Mais ni l'entraînement de l'intérêt personnel joint aux traditions de famille, ni même l'inexpérience du jeune chevalier ne peuvent l'excuser d^avoir subordonné les devoirs de sa conscience aux exigences du lion féodal.
Toutefois il ne fut évidemment coupable, dans cette première démarche, que d'irréflexion et nullement de mauvaise foi. La querelle, quand il commença d'y être mêlé, était encore, en apparence, toute politique. Godefroi vit en présence non pas deux principes, mais deux prétendants. Et, de fait, ni l'un ni l'autre des rivaux ne personnifiait à cette époque d'une manière évidente, ainsi qu'il arriva bientôt après , la cause de la justice.
Les événements, qui ne tardèrent pas à modifier le caractère primitif de la lutte , lièrent en même temps davantage Godefroi avec son parti, par l'importance du rôle qu'ils lui attri-
A% GODËFROI DE BOUILLON
huèrent comme fatalement. S'il aperçut alors Tablmei il se trouva engagé trop ayant pour reculer.
La guerre qu'il dut soutenir , alimentée par les dissentiments religieux, par les rivalités de races et par des intérêts subalternes, embrassait toutes les parties de TEmpIre. Nonseulement les provinces de langue tudesque, mais Tltalieet la France orientale, y furent peu à peu entraînées. La Saxe, la Bavière, la ThuriDge, la Souabe, la Flandre, la Toscane s'étaient déclarées pour Rodolphe et pour la papauté. Henri était appuyé par la Franconie , la Lorraine et la Lombardie. En l'espace de deux ans, il y eut trois grandes batailles, furieuses et meurtrières, où la victoire resta indécise. Cependant le parti du césar souabe , quoique non amoindri , perdait du terrain . Au commencement de Tannée 1080, le 'Franconien Tavait refoulé et enfermé dans la Saxe , le premier et le plus intense foyer de la lutte. Dans cette extrémité, les Saxons et leurs alliés redoublèrent d'instances auprès du saint-siége pour obtenir la condamnation formelle de Henri et la ratification du vote libre qui avait décerné la couronne à Rodolphe. Grégoire ne pouvait plas se flatter de Tespoir de juger le différend au sein d'une diète germanique. Henri , maître de la haute Italie, lui.fermait toujours le passage, et, par le soin qu'il prenait à empêcher la loyale épreuve que lui-même avait provoquée , il témoignait assez de son impuissance à se justifier. Une sentence définitive fut donc fulminée, le 7 mars <080, contre c Henri, soi-disant roi, et tous ses fauteurs d. Le pape le déclara privé de la puissance et de la dignité royales , et délia ses sujets du serment de fidélité. En même temps il reconnaissait pour roi Rodolphe, fidèle défenseur de rÉglise.
L'excommunication ainsi formulée, et enveloppant dans un anathème commun l'auteur de la guerre et ses adhérents, semble avoir atteint fout d'abord Godefroi de Bouillon. Toutefois on peut faire valoir en sa faveur les adoucissements qui venaient d'être apportés à la primitive rigueur des peines