CHAPITRE III
de toutes les qnereltes, elle posait une loi trop rigoureuse et trop contraire aux instincts du baronnage féodal.
Cette loi se trouva mitigée avec beaucoup de profit dans les clauses de la trêve de Dieu, formulées d'abord par les concilesdumidi de la France, acceptéessuccessivementpar toutes les provinces du royaume capétien, et que Tévèque de Liège introduisit dans son diocèse avec le concours de Godefroi de Bouillon et des autres grands feudataires de la contrée ^
La trêve réglait que toutes hostilités seraient suspendues du mercredi soir au lundi matin de chaque semaine, durant TAvent et jusqu'à l'octave de l'Epiphanie, depuis la Septuagésime jusqu'à Piques, et depuis l'Ascension jusqu'à l'octave de la Pentecôte, pendant les quatre- temps, les veilles des principales fêtes, etc. Enfin, sans déclarer illégitimes ni interdire absolument (ce qui eût été impossible) les guerres privées entre seigneurs, elle forçait au moins les belligérants à déposer les armes pendant presque les deux tiers de l'année. En outre, ellecouvraitd'une sauvegarde perpétuelle les églises et les personnes consacrées au service de Dieu, les femmes et les enfants, le laboureur avec les instruments de son travail. Ces personnes et ces objets devaient être en tout temps respectés par les gens de guerre, sous peine d'excommunication ^
Tels étaient les principaux articles du code de justice et d'humanité que jurèrent, vers 1088, les seigneurs de l'évèché de Liège. Là, comme partout où l'institution avait déjà prévalu, elle s'établit par ^assentiment libre des barons. Il n'y avait point encore, on l'a dit, de droit public qui s'imposât à tout le monde. Les seigneurs qui , unis à Godefroi de BouiU Ion, formèrent la nouvelle société de paix du pays liégeois, se rassemblèrent en synode sous la présidence de l'évèque Henri. Ils renoncèrent à user jamais du droit de guerre privée et coiyirinrent de choisir un juge suprême pour prononcer à
1 Gàllia chrittiana. Église de Liège, III , col. 862.
2 Ducange, Glouaire de la ba$9e UUiniié, art. ireuga.
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ravenir Bur leurs différencU. Cette knisBion fut oouflée à l'évèque,
A l'époque où le duc de Basse-Lorraine donnait aes soins à cette réforme sociale» une épidémie terrible sévissait dans sa terre et y faisait de nombreuses victimes* C'était un mal mys* tériettXy connu alors sous le nom de mal des Ardents ou feu Saint-^Antoine. Les malheureux qui en étaientatteinls voyaient leurs membres se calciner au milieu d'atroces douleurs et se détacher de leur corps ^ On considérait communément ce fléau comme le châtiment des violateurs delà trêve de Dieu, et peut-être son apparition dans les provinces de la France orientale^ particulièrement dans la Lorraine» où il exerça de grands ravages, ne fut-*elle pas étrangère à l'établissement dont on vient de parleré
Godefroi déploya sans doute un grand zèle à seconder les vues pacifiques du prélat » car il s'adonnait de plus en plus aux pensées pieuses et aux œuvres de charité. La fougue de la première jeunesse» qui l'avait lancé avec une ardeur inoonsi» dérée au milieu du tumulte et des funestes entraînements de la vie militaire» s'était bien amortie chez lui. Il souffrait encore par intervalles de la fièvre contractée sous le ciel brûlant de la campagne romaine, et cette douleur persistante était comme une excitation perpétuelle au repentir et à l'expiation de sa faute. Il en était arrivé à regretter son rang, ses devoirs de grand feudataire» qui l'attachaient au métier des armes et mettaient obstacle à son goût pour les exercices de la vie réli* gieuse ; car ce baron» si terrible sur les champs de bataille, avait une àme contemplative et empreinte de mysticisme. Un de ses officieri raconte que» non content de suivre dévotement les prières du service divin, il avait encore l'habitude de de-meurer pensif» longtemps après la fin des cérémonies» à con*' sidérer les peintures des églises» ce grand livre des illfttréSj selon l'expression d'un concilede l'époque. Il voulait se rendre
1 Sigebert de G^mblonni» Ghnmtquê, ann. 1089^
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compte de tout ce qui frappait ses regards» et il ne s'en allait d'une église qu'après s'être fait expliquer le sens des tableaux qui la décoraient ^
Ainsi se gravaient dans son esprit , avec les grandes scènes de Thistoire ecclésiastique^ le souvenir et la vague image des lieux qui en ont été le premier théâtre et qu'il se préparait à visiter.
Le voyage au saint sépulcre absorbait et exaltait toutes ses pensées, en ce qu'il lui offrait le précieux avantage de concilier les aspirations de sa piété et les exigences de son état de chevalier. Au milieu des entretiens journaliers qu'il avait à ce sujet avec ses familiers et avec sa mère^ il s'écriait sou-^ vent qu'il voulait aller à Jérusalem , non pas dans le simple appareil des pèleriûs ordinaires, mais en guerrier^ et, s'il eu trouvait le moyen, à la tôte d'une armée ^
L'idée d'une expédition militaire pour la délivrance de la Terre-Sainte n'a rien qui doive surprendre à cette époque chez un baron d'Occident. Les pontifes romains, dans un intérêt social et religieux , l'avaient depuis longtemps conçue , et en diverses circonstances récentes ils en avaient proclamé l'urgence et tenté la réalisation. Leurs appels réitérés avaient causé dans les consciences et dans les imaginations un profond ébranlement. Ils répondaient en même temps à Un courant nouveau d'opinions, ouvert par la popularité déjà grande des légendes héroïques, d'où allait naître bientôt notre épopée nationale*
C'était le moment où les premiers trouvères arrangeaient dans leurs chants les merveilleux épisodes de l'histoire poétique de Gharlemagne ; et, grâce à une interpolation dans le récit des gestes du grand empereur, ils lui avaient attribué la gloire d'une expédition en Orient, couronnée paf la con-* quête. du saint sépulcre ^ Une crédulité naïve accueillait
1 Guillaume de Tyr, 1. IX^ eh. n«
2 Guibert de Nogent, L II.
3 Cette prétendue croisade est le mj^ei d*Uiie vingtaine de récits légeû'-
partout les fictions des conteurs en langue romape , et le pèlerinage de Gharlemagne passait alors pour un fait avéré. Ce souvenir des exploits de son aïeul devait agir puissamment sur l'esprit de Godefroi de Bouillon : il ne laissait pas d'exciter aussi Témulation des autres barons chrétiens; car la chevalerie se plaisait à considérer Gharlemagne comme un chef idéal dont il était glorieux de suivre la trace.
En attendant que la Providence fournit à ces aspirations encore vagues l'occasion de se manifester avec une intensité et un ensemble prodigieux-^ les pèlerinages entretenaient les relations de plus en plus fréquentes et intimes entre le monde féodal et la chrétienté d'Orient.
Chaque année voyait s'accroître le nombre des pèlerins. Tantôt isolés, tantôt réunis en troupes plus ou moins nombreuseSy ils couvraient les routes de TEurope méridionale. C'était surtout aux approches des fôtes de Pâques qu'on voyait ces troupes se former et partir. Les prêtres bénissaient sur l'autel la panetière et le bourdon des dévots voyageurs^ qu'une procession conduisait de l'église jusque sur le grand chemin^ où se faisait la séparation définitive. Là, au milieu des chants sacrés, ils recevaient les embrassements et les souhaits de leurs proches ; puis ils s'éloignaient de la terre natale^ souvent pour n'y plus revenir.
Us cheminaient à pied, bravant fatigues et périls. Dans les royaumes chrétiens ils trouvaient sans trop de peine, sur leur route , gîte et assistance. Nul , à moins qu'il ne fût un mécréant et un excommunié, n'eût refusé d'accueillir à son foyer
daires, dont le plus remarquable est la chanson de geste intitulée : Voyage de Gharlemagne à Jérusalem et à Constantinople, Deux de ces récits^ conservés jusqu'à nos jours , sont antérieurs à la première croisade : i® Chronique de Benoît, moine de Saint-André au mont Soracte (seconde moitié du x« siècle); 2® Légende latine anonyme d'un moine écrivant vers 1060-1080.
— Le moine de Soracte n'a fait que dénaturer un passage d'Éginhard ( Vie de Charlema^pte) , en appliquant à l'empereur lui-même ce que l'historien avait dit des messagers envoyés par l'empereur au calife Haroun-al-Raschid.
— Voir à ce sujet Léon Gautier, Épopées françaises, analyse du Voyage à Jérusalem, t. II, ch. xiii, note p. 260.