CHAPITRE III
et d'héberger à la place d'honneur ces hôtes vénérés. Le costume des pèlerins était un objet de respect pour tous les fidèles. On le reconnaissait aisément. Robe de bure serrée aux reins par une ceinture de cuir, chapeau à large bord relevé par devant , bissac de provisions sur Tépauie, bourdon à la main : tel était Taccoutrement uniforme sous lequel parcouraient le monde tous ceux, nobles ou vilains, pénitents ou ascètes , que la grâce de Dieu ou sa miséricorde portait vers les lieux saints.
Mais, parmi les peuples infidèles, des difficultés de toutes sortes les attendaient. Pour les surmonter, ils se réunissaient souvent en véritables caravanes armées, assez imposantes par leur nombre pour pouvoir négocier et au besoin combattre avec les tribus musulmanes.
Dès le milieu du onzième siècle, on avait vu Richard, abbé de Saint-Vanne de Verdun, partir ainsi à la tète de sept cents pèlerins. En 1054,Lietbert, évèque de Cambrai, avait pris également la route de Jérusalem avec trois mille compagnons venus des provinces de Picardie et de Flandre. Cette foule, que Ton appelait V armée du Seigneur ^ périt presque tout entière, soit sous le sabre des Bulgares, soit dans les déserts de Syrie : aucun de ces pèlerins n'atteignit la Palestine.
Leur triste sort ne découragea pas les fidèles d'Occident. Dix ans plus tard, une autre troupe se réunit àMayence: elle comptait sept mille hommes des provinces rhénanes. Leur chef était Sigefroi, archevêque de Mayence, et ils se divisaient en plusieurs corps, sous la conduite des évèques d'Utrecht, de Bamberg et de Ratisbonne. Plus heureux que leurs prédécesseurs , mais non moins éprouvés , ils arrivèrent au terme de leur voyage. Ce ne fut cependant qu'après avoir acheté à prix d'or, contre les tribus arabes indépendantes qui les harcelaient, la protection du calife fatimite d'Egypte, alors maître de la Palestine ^
1 Voir V Éclaircissement sur les pèlerinages , à la fin du tome I de Tifûtoire des croisades, par Michaud.
Une telle sauvegarde, accordée à des chrétiens par les sectateurs d'Ali \ n'était qu'un fait accidentel. Cette dynastie noavelle,établieen Terre-Sainte depuisunsiècle environ (970), n'avait pas, en général, traité les fidèles avec moins de dédain et de cruauté que ne faisaient antérieurement les Arabes orthodoxes. C'était môme sous un fatimite, le tyran Hakem- Bamrlllah (996-1021), que Jérusalem avait été le théâtre de la plus horrible persécution qui l'eût ensanglantée depuis la conquête musulmane. Les excèsde ce fanatique insensé avaient provoqué en Occident la première tentative de croisade. Le pape Sylvestre II, dans une encyclique célèbre, invita alors l'Église latine à secourir par les armes sa sœur TÉglise d'Orient. A la voix du pontife, quelques flottilles de Génois et de Pisans dirigèrent une expédition contre les côtes de Syrie. Leur héroïque entreprise, qu'aucun autre peuple chrétien ne seconda, échoua misérablement : elle ne servit qu'à exciter davantage la fureur de Hakem.
Heureusement son fils abrogea ses édits sanguinaires; mais les alternatives de tolérance et d'oppression qui se succédaient ainsi selon le caprice des califes, montrent assez de quels hasards dépendait l'avenir des chrétiens de Judée. De plus, l'Europe méridionale était toujours sous la menace d'une invasion musulmane. Dans la première ardeur de leur fanatisme, les Arabes s'étaient répandus, au huitième siècle, jusqu'au cœur de l'Italie et de la Gaule : l'Espagne était restée leur proie. Si la fougue et la puissance des premiers conquérants s'étaient considérablement affaiblies depuis quatre siècles, l'Asie renfermait encore d'autres races sauvages, dont les instincts naturels , développés par les préceptes du Coran , constituaient un perpétuel péril pour la civilisation.
1 Les alides ou fatimites, partisans d*Ali, gendre du prophète et mari de sa fiUe Fathma , dans le grand schisme qui dWisa l'islamisme dès le premier siècle de l'hégire , formaient au point de vue doctrinal la secte dite des chiites, qui n'acceptait que le texte du Coran; tandis que leurs adversaires, les sunnites, groupés alors autour du kalifat de Bagdad, admettaient en outre la sunna ou tradition musulmane.