CHAPITRE III
« An temps où la ville agréable à Dieu subissait toutes ces calamilés , parmi ceux qui vinrent faire leurs prières et leurs dévotions aux saints lieux se trouva un prêtre du royaume de France et de Tévèché d'Amiens. Il s'appelait Pierre, et avait été surnommé l'Ermite, à cause de sa vie d'anachorète. C'était un homme de petite taille et d'un aspect vulgaire ; mais une grande âme habitait ce corps chétif. Vif et prompt d'esprit, il avait le regard pénétrant, l'éloquence facile et saisis* santé. Il apprit de son hôte et observa par lui-même les vexations exercées contre ses frères; il alla ensuite chercher de nouveaux renseignements sur la situation de TÉglise de Jérusalem auprès du patriarche. Celui-ci , reconnaissant au langage de Pierre que c'était un homme prudent et de grande expérience , lui raconta les maux qui pesaient sur les serviteurs de Dieu. Pierre, ému de compassion et fondant en larmes , examinait quelle voie de salut pouvait s'offrir pour échapper à cette misérable situation. — Nos péchés, répondit le patriarche, sont cause que le Dieu juste et miséricordieux a dédaigné nos soupirs et nos gémissements. Ab ! si votre peuple , qui est tout dévoué à Dieu , et dont le seigneur a conservé les forces intactes jusqu'ici, voulait prendre pitié de nous , nous aurions quelque espoir de voir bientôt le terme de nos afflictions. Quant à l'empire grec, quoique plus rapproché de nous par le voisinage et par la communauté de race, il ne peut nous fournir aucune protection. Il se suffit à peine à lui-même; toute énergie y est éteinte à tel point qu'en l'espace de quelques années il a perdu plus de la moitié de ses provinces. — Sachez , père saint , répliqua l'ermite , que si l'Église romaine et les princes d'Occident apprenaient d'un homme digne de foi les souffrances que vous endurez, ils tenteraient certainement d'y apporter remède par les paroles et par les œuvres. Écrivez donc au plus tôt à Vapostole^^ à l'Église romaine, aux rois et princes d'Occident. Moi je me charge-
1 Le pape {apostolua, apôtre).
rai volontiers, pour le salut de mon âme, de Taccomplissement de cette tâche : je suis prêt à les aller trouver tous, à les solliciter, .à leur dépeindre Timmensité de vos douleurs et à les prier, chacun en particulier, de vous secourir sans retard.
<K Quelques jours après cet entretien, Pierre se trouvait en prière dans l'église de la Résurrection. La nuit Ty surprit; fatigué de ses oraisons et de ses longues veilles , il s'endormit sur le pavé de la nef. Or, dans Taccablement du sommeil, il lui sembla que Notre-Seigneur Jésus-Christ se tenait devant lui , et lui disait : «Debout, Pierre, b&te-toi. Exécute avec oc couragece qui t'a été prescrit; je serai avec toi. Car il est <K temps de purger les lieux saints et de secourir mes serc< viteurs. ]»
oc Pierre, fortifié par cette vision , suivit l'ordre d'en haut. A peu de temps de là, il débarquait en Italie, et courait à Rome remplir sa mission auprès du pape Urbain ^ (1094), ]»
La papauté sortait alors victorieuse de sa grande lutte avec le césarisme germanique. La guerre civile troublait bien encore ritalie ; mais le parti de l'Église y triomphait , et les villes lombardes avaient porté un coup mortel à la suprématie de Henri IV, en déférant, comme on l'a vu , la couronne à son fils Conrad. L'apostole de Rome, ainsi qu'on appelait au moyen âge le souverain pontife , délivré de tous les autres soucis qui avaient absorbé ses prédécesseurs , put donc s'occuper immédiatement des intérêts de l'Orient chrétien, dans un concile tenu à Plaisance le l"*' mars 1095.
Outre les évèques et les clercs , plus de trente mille chevaliers accoururent à cette assemblée de tous les points de l'Italie, de la Gaule et de la Germanie. Les députés de l'empereur Alexis siégèrent à côté du pape. On jura de cimenter par une alliance contre les Sarrasins l'union tant souhaitée des deux Églises; mais aucune résolution définitive ne fut arrêtée quant à la guerre sainte ^ La Péninsule, divisée en factions rivales,
1 GuiUaiiine de Tyr, liv. I, ch. xi.
2 Labbe , Conciles, ann. 1095.
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