‹ Godefroi de BouillonChapitre 30 sur 141 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

apaisée sept ans environ auparavant. Richer donna au duc , en retour de cette cession , de grandes sommes d'argent prélevées sur toutes les églises du diocèse , et destinées aux frais de là guerre sainte. C'était, sous Tapparence de libéralités réciproques y une vente en bonne forme.

L'acte ainsi conclu ne suffit pas cependant à garantir la propriété de l'église cathédrale sur les domaines acquis en son nom. La comtesse Mathilde de Toscane vint les réclamer du chef de Godefroi le Bossu , dont on a vu déjà qu'elle se prétendait héritière au détriment de son neveu. Rien de plus complexe que les sujétions de la terre noble au moyen âge : il fallut encore acheter à prix d'or la renonciation de la douairière.

L'évèque témoigna sa reconnaissance au duc en investissant des nouveaux domaines de son église , avec le titre de vicomte , le propre frère du donateur , Baudouin de Boulogne. Mais cette inféodation dura peu; car Baudouin prit la croix quelques mois plus tard et résigna sa tenure , qui fut alors confiée à Thierri , comte de Bar ^

Godefroi avait tellement besoin d'argent, qu'il se vit contraint de mettre en vente la terre de Bouillon, dont il allait immortaliser le nom. Elle passa également à un seigneur ecclésiastique. Le duc Toffrit , <r pour le salut des âmes de ses ancêtres , à la sainte Vierge et au bienheureux martyr saint Lambert, patron de Liège d. L'évèque de cette ville, Otbert, la lui paya au prix de i,300 marcs d'argent et 300 marcs d'or ^

L'historien à qui nous empruntons ces détails rapporte que, pour se procurer cette somme considérable, il fallut

kenboorg ou Falkenberg, est atgoard'hni une petite nUe à deux lieues à Test de liaestricht.

1 Laurent de Liège, Histoire de» Mquê» de Verdun, ap. D. Bouquet, Xm, eai. — chronique d'Âlbéric de Trois-Fontaines, ibid., 688.

2 Gilles d'Orval, Histoire des évêques de Liège, ap. D. Bouquet, XIII, 606,607.

déponiDer de l'or qui la revêtait la cbAsse même où reposaient les reliques de saint Lambert , et qne tontes les églises du diocèse durent y contribuer en arrachant les ornements d'or et les pierres précieuses qui décoraient le? autels, les pupitres et les livres saints.

Godefroi , fort attaché sans doute à ce vieux domaine de sa famille y n'en voulut pas faire tout d'abord un abandon irrévocable. Il mit à la vente une condition résolutoire , et stipula pour lui-même , à son retour de Palestine, ou, à son défaut, pour ses trois premiers héritiers successivement, la faculté de rentrer en possession de sa terre, à charge seulement d'en rendre le prix à Tévêque. Cette clause ne devait être invoquée par aucun des ayants droit, et la célèbre forteresse resta, durant plusieurs siècles, une propriété épiscopale.

Le contrat dont on vient de parler ne se conclut pas sans le consentement et la participation d'Ide de Boulogne, dame de Bouillon par droit héréditaire. Elle fit volontiers ce sacrifice pour aider son fils dans une entreprise qui souriait à sa piété. Mais en revenant, à cette occasion, au château paternel, qu'elle avait depuis longtemps cessé d'habiter, elle y trouva un grand sujet d'affliction.

Godefroi le Barbu , par son testament , avait établi , avec une riche dotation, des moines de Saint-Hubert dans Téglise Saint-Pierre de Bouillon. Or, en 1005, cette fondation n'existait plus. Godefroi de Bouillon , sur la demande de Henri de Liège, avait réuni la petite congrégation de Saint-Pierre à l'église mère de Saint-Hubert. Ide, toute marrie d'une telle atteinte portée à la volonté d'un mourant, alla se plaindre à l'abbé Tbierri. L'abbé lui répondit qu'elle devait s'en prendre à son frère et à son fils, qui avaient anéanti la fondation en en détournant les revenus, et qui même, pour ce fait, se trouvaient excommuniés en vertu d'un privilège pontifical. Cette déclaration jeta la pieuse dame dans une mortelle inquiétude. Elle supplia , les larmes aux yeux , l'abbé de reprendre la cure de Saint-Pierre, et d'y rétablir des religieux, afin de

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sauver du péril de damnation ceux cpii ayaient péché contre Dieu et contre aon père. L'abbé protesta qu'il ne le pouvait pas. Alors la mère et le fils offrirent de quoi satisfaire à la justice de Dieu, et obtenir la levée de l'excommunication : Godefroi octroya à Tabbaye la cure de Souterive, et Ide celle de Baisy. Moyennant cette réparation j ils eurent la joie d'installer près du château une nouvelle colonie monastique i à qui le duc , dans l'assemblée de ses vassaux , confirma solennellement la dotation fixée par son grand-père ^

Avant de se séparer, Godefroi et sa mère accomplirent encore en commun d'autres libéralités pieuses , en vue d'attirer la bénédiction du Gel sur le glorieux pèlerin. On possède une charte de la comtesse Ide, datée c du moment où les chrétiens s'en allaient combattre les païens à Jérusalem >, et qui constate une importante donation de droits et d'héritages, faite psr elle et par le duc, dans leur domaine allodial de Gennape, à l'abbaye d'Affligheim, près d'AlostV

A la même occasion , Godefroi abandonna au chapitre de Saint-Servais de Maestricht, à charge de prier pour son âme, son ch&teau de Ramioul, sur la Meuse, entre Huy et Liège. Mais la plus considérable de ses fondations de ce genre fut en faveur delà collégiale de Saint -Michel, à Anvers. Il y créa plusieurs prébendes, dont les titulaires devaient invoquer leur patron , chef des milices célestes , pour le triomphe de la croisade ^ On voit encore aujourd'hui , dans la cathédrale d'Anvers, un vitrail qui le représente introduisant dans l'église ces nouveaux chanoines.

Non content de se ménager ainsi des intercesseurs auprès de Dieu dans les cloîtres d'Europe , il choisit au sein des communautés les mieux réglées des moines recommsndables par leur dévotion , dont il forma sa chapelle particulière. Ils

1 Histoire du monastère de Saint-Hubert, ap. D. Bouquet, XIII, 590.

2 Aubert La Mire, Recueil des donations pieuses , ch. Lxvin.

s Anselme de Gremblours, Appendice à la chronique de Sigebori, ap. D. Bouquet, XIII, 268.

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étaient chargés de <k lui chanter ses heures dp jour et de nuit, selon les rites de TËglise, pendant tout le voyage^ i>.

Les soins pieux ne le détournaient pas des préparatifs militaires. Ses varlets couraient le pays, convoquant la noblesse au saint pèlerinage. Il échangeait de fréquents messages avec les barons qui avaient pris la croix , pour s'entendre avec eux sar l'époque du départ et sur la route à suivre. Peu à peu son exemple et ses exhortations entraînèrent les principaux seigneurs des bords du Rhin. Grâce à Tardeur de son prosélytisme, non moins qu'à sa puissance féodale, le duc de Basse- Lorraine se trouvait être l'inspirateur et le chef naturel de cette chevalerie. D'un bout à l'autre du royaume gallo-franc il se produisit un semblable rapprochement des forces, jusque-là éparses, de la féodalité. Partout la vieille hiérarchie des propriétaires terriens , modifiant la loi primitive de ses rapports, se déracinait en quelque sorte du sol et se groupait en corps d'armées, formés non plus par la subordination du vasselage, mais par l'enrôlement volontaire de chaque combattant sous la bannière d'un chef préféré. Le lien de cette nouvelle organisation militaire, c'était la solde en argent. La plupart des barons , pour réaliser les fortes sommes nécessaires à leur équipement et à l'entretien journalier de leurs troupes, se virent contraints, comme l'avait été Godefroi, de vendre leurs domaines héréditaires ; c et ils se dépouillèrent avec plus d'empressement, dit un chroniqueur, que s'ils eussent été réduits à la plus dure captivité et obligés de fournir une prompte rançon '• d Les objets sans utilité à la guerre furent tout à coup dédaignés et considérés comme sans valeur, tandis qu'au contraire tout ce qui servait à l'armement atteignit un prix excessif. Une révolution aussi radicale dans les mœurs indique sans doute, chez quelques-uns de ceux qui en donnèrent l'exemple, un détachement sincère

1 Gaillaame de Tyr, liy. IX, ch. ix.

2 Gaibert de Nogent, liv. II.

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