CHAPITRE III
des biens du monde ; mais chez d'autres ce ne fut que le résultat de l'imprévoyance familière à la noblesse d'alors. Plusieurs aussi avaient Tespoir de trouver un ample dédommagement dans les conquêtes d'outre -mer promises à leur vaillance.
« Quand le mois de mars fut arrivé , et que le printemps eut chassé les frimas de l'hiver, le grand mouvement de concentration des croisés commença : leurs bandes se dirigèrent de toutes parts vers les lieux de ralliement , désignés d'avance dans les domaines des principaux feudataires qui devaient en prendre la conduite. On eût vu de tous côtés appareiller destriers et palefrois , et charger sur les bètes de somme les bagages et les provisions de route. Dans tout l'Occident, pas une seule maison qui fût en repos. La cabane du vilain, comme le cloître, comme le château, avait ses volontaires pour Tarmée du Seigneur. Ici c'était un père qui se séparait de sa femme et de ses jeunes enfants; ailleurs, le fils qui s'arrachait aux larmes de sa vieille mère ; quelquefois tous les membres d'une famille, ne voulant point se désunir, partaient ensemble^ .»
Ces dévouements étaient contagieux. Tel qui avait résisté longtemps au courant d'enthousiasme , et riait même des préparatifs de ses voisins et de ses proches, se sentait soudain entraîné par leur exemple, et vendait ses biens pour marcher sur leurs traces. Il n'était pas besoin d'exciter le zèle des fidèles par des prédications dans les églises : on rivalisait partout d'empressement, et le vulgaire même répétait, pour piquer les retardataires , ce vers d'un ancien , dont quelque clerc avait sans doute fait l'application à la circonstance :
Occupet extremum rabies : mihi turpe relinqui. Que la gale attnqpe le dernier; j'aurais honte de rester en arrière.
i Guillaume de Tyr, liv. I , ch. xvi.
Plod de trois cent mille personnes des deux sexes avaient , dit-on^ pris la croix avant le printemps. Dans ce nombre , les combattants ne <x>mptaient que pour une faible portion. La plupart étaient des gens du oc commun peuple », peu ou point armés y mal équipés, sans habitude de la guorre et de la dis<* cipline : des pèlerins plutôt que des soldats. On y voyait aussi beaucoup d'aventuriers , même d'anciens brigands , que la prédication de la croisade avait touchés de repentir, et arrachés, momentanément du moins, à leur vie de désordres, mais sans leur inspirer une vertu bien solide ni le sentiment des devoirs et des qualités militaires.
Les croisés de cette espèce n'avaient pas de longs préparatifs à faire : ils s'attroupèrent les premiers, et leurs rassemblements confus fourmillaient surtout vers la frontière de Lorraine. S'impatientant du retard que la chevalerie mettait à s'organiser , cette cohue populaire prit les devants y et partit dès le 8 mars.
La première colonne était conduite par un chevalier bour* guignon, Gautier, surnommé sans Avoir (sans fief, sans héritage), qui n'était lui-même que le lieutenant de Pierre l'Ermite, proclamé par la foule général en chef. Gautier n'avait avec lui que huit hommes d'armes à chevaP. Tout le reste de sa troupe se composait de ces pèlerins d'aventure dont on vient de parler, qui n'avaient aucune idée des difficultés de l'entreprise , et comptaient sur la Providence pour disperser devant eux les ennemis et leur procurer la subsistance de chaque jour. Pendant les premières semaines de marche , ils n'eurent pas trop à souffrir des suites de leur folle présomption. Les vieux royaumes chrétiens, qu'ils traversèrent d'abord, partageaient le zèle des croisés , et fournissaient par l'aumône à tous leurs besoins. Mais il en fut tout autrement quand ces bandes désordonnées abordèrent les contrée» de l'extrême Europe, encore demi- barbares, et où le christia-
1 Guillaume de Tyr, liy. I , ch. xvm.