‹ Godefroi de BouillonChapitre 35 sur 141 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

autre Baudouin son cousin , sire de Bourcq ^ et fils du comte de Rethei; les deux frères Henri et Godefroide Hache, qui étaient également ses parents; le puissant comte Baudouin de Hainault, fils de Richilde; Conon de Montaigu^ Doon de Contz y Renaut et Pierre de Toul , le comte Hugues de Saint- Pol avec son fils Engeiram , <e et maints autres barons et che* valiers qui n'étaient pas comtes * ».

Comme la masse des croisés de France n'aurait pu trouver à se ravitailler si elle avait marché en une seule colonne , il était convenu entre les chefs des trois corps de troupes que chacun prendrait un chemin particulier pour gagner Constantinople, rendez- vous général.

Le duc de Lorraine^ partit le premier, le 15 août 1096. On ne sait pas quel avait été le point de ralliement de ses nombreux bataillons. Peut-être fut-ce Mayence, oii s'était déjà organisée, en 1064, sous la conduite de l'évèque Sigefroi, cette caravane de pèlerins rhénans dont nous avons signalé plus haut le caractère à la fois militaire et religieux.

Le corps franco-teutonique de Godefroi s'achemina , comme les bandes de Pierre l'Ermite , par l'Allemagne et la Hongrie.

Six semaines plus tard, l'armée du centre , levée dans les provinces de la langue d'oil, comprises entre l'Escaut et la Loire, s'ébranla à son tour. Elle était conduite par les prin-cipaux vassaux de la couronne de France : Robert Courte « Heuse, duc de Normandie; AUan-Fergan (AUain le Roux)^ duc de Bretagne; Hugues le Grand, comte de Yermandois ,

1 Appelé commanément par les historiens modernes Baudouin du Bourg. On a cru devoir restituer ici à son nom la forme orthographique qui désigne encore aujourd'hui le fief auquel il l'avait emprunté, Bourcq, village du département des Ardennes. L'ancienne version française de VEstoire d'Eracles l'appelle aussi Baudouin de Bore, ou de Borcq.

2 VEstoire d'Eracles, liv. I, ch. xvii.

S Après son départ pour la croisade, il n'y a plus d'inconvénient à donner à Godefroi de Bouillon ce titre plus large que ne l'avait jusque-là comporté son autorité féodale. Il fut le seul duc de Lorraine mêlé à l'expédition.

frère du roi Philippe; Etienne, comte de Blois, de Chartres et de Meauxy tige de la puissante maison de Champagne; Robert y prévôt royal de Paris ; le comte de Flandre, Robert II, fils du Frison , accompagné d'Eustache de Boulogne , son vassal, que cette qualité avait empêché de se joindre à son frère Godefroi de Bouillon. Tous ces gentilshommes de haut parage reconnaissaient pour chef, à cause de l'éclat de sa naissance, et sans toutefois lui avoir déféré de commandement effectif, le comte de Yermandois. Ces troupes franconormandes se rendirent par les Alpes en Italie, où elles devaient hiverner.

Enfin les pèlerins et gens de guerre des pays situés entre la Loire , les Pyrénées et les Alpes, formant Tarmée de la langue d'oc , se mirent en marche vers la fin d'octobre. On voyait à leur tète l'évèque du Puy, légat apostolique et chef spirituel de la croisade. Mais le chef militaire spécial de tout le baronnage aquitano-provençal était Raimond de Saint*Gilles, comte de Toulouse.

Raimond s'était déjà illustré en combattant, à côté du Cid, les Maures d'Espagne. Possesseur du plus vaste État de la France méridionale, seigneur plus riche et plus puissant que son suzerain nominal, le roi aux fleurs de lis, il n'avait pas hésité à sacriBer, quoique sexagénaire, le repos de sa vieillesse et les jouissances de son ambition satisfaite, pour recommencer, au service des intérêts de la foi, sa carrière chevaleresque. Il avait envoyé des ambassadeurs au concile de Clermont porter au pape l'offre de son infatigable dévouement. Par cette initiative, par l'éclat de sa vie et sa grande réputation de sagesse et de bravoure, il semblait appelé à exercer une autorité suprême sur l'ensemble des armées chrétiennes. Il réclama toujours, comme un droit, ce rôle que les circonstances ne lui accordèrent jamais. On verra pombiea son esprit dominateur et sa fierté froissée suscitèrent de troubles et de conflits dans le conseil des chefs et daps les camps des diverses nations croisées.

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Le corps des Français méridiopaux passa aussi par l'Italie; mais il ne fit que la couper au nord pour gagner l'empire grec par la Lombardie^ le Frioul et la Dalmatie.

Cependant les Lorrains traversaient sans encombre , et au milieu de la sympathie universelle, les provinces germaniques, émerveillées du bel appareil et de la sévère discipline que présentait pour la première fois à leurs yeux une troupe de croisés.

Henri IV, en haine de la papauté, avait jusque-là fermé l'entrée de ses États aux missionnaires de la guerre sainte. Aussi ne comprenait-on pas d'abord, en Allemagne, le vrai caractère de cette grande entreprise, qu'on regardait volontiers comme une folle aventure de la chevalerie française, poussée par sa capricieuse humeur à tenter une conquête chimérique. Peu à peu cependant le contact des pèlerins changea celte impression défavorable. La Saxe, la Thuripge, la Bavière, l'Autriche, revenant de leurs préjugés, partagèrent la belliqueuse ardeur des Lorrains, et fournirent au duc Godefrqi des renforts considérables. Il coipn^anda bientôt à une armée que les historiens contemporains évaluent à dix mille chevaliers et h soixante-dix mille fantassins,

Jamais la féodalité n'avait rassemblé, pour une œuvre com^ mupe , de pareilles masses d'hommes. A vrai dire , pe n'étaiept pas des corps d'armée homogènes, mais bien tout un peuple, avec ses éléments divers et tumultueux, que TEurope versait par plusieurs chemius à la fois sur l'Orient, Ce mouvement gigantesque rappelait, sinon par son but, au moins par son aspect, les grandes migrations germaniques et Scandinaves qui, six siècles auparavant, avaient submergé l'empire romain . Le flot des invasions remontait vers sa sourcct

Un {résultat curieux et immédiat de la composition des troupes de pèlefiqs fut le rapprochement des classes socialesr La condition des personnes et leur hiérarchie étant, à cette époque, fixées par la propriété foncière, quand on s'éloigna de» terres féodalea, les rapports entre le suzerain et ses vas-

saux ou tenaDciers de tout degré perdirent leur précision avec leur raison d'être. La classe inférieure surtout y trouva l'occasion de son affranchissement; car, cessant d'être attaché à la glèbe y le paysan, dès qu'il s'était enrôlé sous la bannière de la croix I devenait un roturier, libre, maître de son corps, et se confondait avec les bourgeois des villes dans cette foule que les historiens des croisades appellent le commun peuple, et dont nous signalerons, au cours de ce récit , la physionomie particulière et l'action , souvent distincte de celle de la chevalerie.

La différence qui ne cessa pas d'exister entre les deux catégories de croisés fut dès lors tout extérieure : elle ne résidait guère que daiis le costume et les autres marques de la richesse et de la puissance. Au fond, ce qui divise si profondément les couches diverses superposées dans nos sociétés modernes, le partage inégal de la culture intellectuelle, le contraste des habitudes d'esprit, des mœurs, du langage, n'existaient alors qu'à l'état d'exceptions individuelles dans le monde laïque. En général, l'instruction du seigneur et du manant était la même, c'est-à*dire à peu près nulle ou bornée à des notions rudimentaires de lecture et d'écriture ; la foi et le culte leur étaient communs, et les idées de l'un comme de l'autre, sur les matières spéculatives, s'étendaient bien rarement au delà du domaine ouvert à tout le monde par l'enseignement des écoles monastiques.

En même temps qu'elle opérait ce rapprochement social , la croisade ofirait le spectacle d'une réforme militaire plus utile encore au succès de l'entreprise. La diversité d'usages qui distinguait les petites troupes de partisans avec lesquelles le baronne ge avait coutume de guerroyer se fondit dans une imposante uniformité. Avant le départ, il avait été convenu , entre les chefs des trois corps d'armée , que les bannerets, en se rangeant sous l'étendard de la croix, renonceraient à leurs cris de guerre particuliers. Le cri universellement adopté fut celui qui avait signalé le premier enrôlement des

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