CHAPITRE IV
pèlerins à Glermont et qui marquait Tesprit de l'expédition : Dieu le veiU * /
Mais y quoique soumises à des règlements généraux d'ordre et de discipline, les compagnies n'en gardaient pas moins une organisation intérieure qui accusait leur provenance. Elles étaient juxtaposées et non mêlées. Chaque seigneur ralliait sa gent autour du pennon armorié qui symbolisait les titres et la perpétuité de sa race. Les vassaux nobles chevauchaient ensemble en tète de colonne i et formaient le noyau de la force armée. Leur accoutrement de combat était un costume complet de fer maillé. Non-seulement le buste, mais les bras et les jambes étaient emprisonnés dans les réseaux de ce vêtement. La tunique ou haubert portait même un capuchon de mailles, destiné à protéger la tête et la nuque. Sur ce capuchon reposait la coiffure, chevaleresque, le heaume, sorte de calotte conique, à nasal fixe, et faite de fer battu, d'acier ou même d'argent, suivant le rang et la richesse du guerrier. L'écu complétait Tarmement défensif. C'était un grand bouclier, affectant la forme allongée d'un cœur, arrondi à la partie supérieure, assez vaste pour abriter le corps d*un homme des pieds à la tête et Tenvelopper de sa convexité. Quelquesuns, au lieu d'écu, avaient un bouclier rond (rondache) ou carré (large).
La première des armes offensives était l'épée à deux tranchants, large et courte, ressemblant au glaive antique, ayant comme lui une pointe recoupée et fort peu aiguë^ propre enfin à tailler et non à percer. Ce dernier office était rempli par la lance, au fer très-acéré, barbelé ou en losange, et emmanché dans une longue hampe de frêne, unie et sans poignée. L'arc, que tout homme d'armes avait suspendu à l'épaule gauche, était une sorte d'accessoire moins employé par lui à la guerre qu'à la chasse. Le baronnage préférait les luttes corps à corps, et il avait pour la mêlée des instruments re-
1 Guibert de Nogent, liv. III.
doutables, comme la bacbe, la masse et le fléau d'armes ^ Derrière cette chevalerie fer-véttie marchait à pied l^ milice auxiliaire des bourgeoisies et des communautés rurales, géuéralement habillée de casaques matelassées » et outillée un peu à Tayenture. Une partie de ces troupes se servait d'une sorte de lance plus courte que celle des chevaliers, garnie d'un fer assez large, et nommée fauchard; mais la plupart étaient gens de trait, frondeurs, archers et arbalétriers. L'arbalète, invention récente, terrible par sa portée et sa précision , allait faire de tels ravages parmi les infidèles , que les coqciles devaient plus tard en interdire Tusage entre guerriers chrétiens* Les arbalétriers formaient alors les corps d'élite dans Tinfanterie, et chacun de leurs tireurs était flanqué de deux pavoiseurs^ chargés de l'abriter avec de vastes boucliers.
Les combattants régulièrement organisés, nobles ou roturiers, ne comptaient que pour la moindre part dans Timmense multitude qui suivait le chemin de la Palestine. Avec eux marchait, comme on Ta dit, tout un peuple de pèlerins, où tous les âges et tous les seines se voyaient confondus. Châtelaines et nobles damoiselles, associées aux fatigues de leurs époux ou de leurs pères, chevauchaient sur des haquenées au milieu de leurs suivantes. Des prélats , des prêtres , des moines parcouraient les rangs, prêchant les pèlerins ou psalmodiant des hymnes et des prières. Puis venait la cohue des bagages, entassés sur des chariots ou portés, par des bêtes de somme. Des varlets conduisaient péniblement, à travers ce pêle-mêle, les chevaux dç rechange des seigneurs , leurs palefrois d'apparat et les meutes qu'ils destinaient à leurs chasses en Orient.
Avec non moins d'ardeur et d'imprévoyance que la noblesse, les gens de roture, bourgeois, vilains et serfs accom-
1 Ces détails de costume et d'armement sont donnés d'après la tapisserie de Bayeux, monument ûguré qui remonte à la tin du onzième siècle et retrace la conquête de l'Angleterre par les Normands.
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pliawept aussi ^n famille ce périlleux voyage. Oq voyait des femmes 3'en aller à pied en Asie en allaitant de petits enfants. Çà et là y à la suite de Tattirail de guerre , un pauvre villageois conduisait un chariot trafné par ses bœufs de labour^q u'il avait ferrés pour cette rude besogne. Le rustique attelage portait quelques provisions dp boucherie mobilier de la chaumière abandonnée, et souvent même les membres lés plQ9 faibles de la famille : femmes, enfants , vieillards et infirmes; car beaucoup, dont la maladie et Tâge avaient épuisé les forces , allaient chercher la guérison ou du moins une sépulture plus sainte dans la terre des miracles, ce Vous, jeunes gens, disaient-ils , vous combattrez avec Tépée. Qu'il no^s soit permis, à nous, Je conquérir le royaume de Jésus- Christ par nos souffrances I )
Ces émigrants naïfs, qui pour la première fois dépassaient les limites du hamean natal, quand ils rencontraient sur leur route une ville nouvelle ou un châtean important, demandaient si c'était là Jérusalem ^
Tel ét^it le spectacle étrange, inouï, qqe présentait toute l'Europe centrale durant Tété de l'année 1096.
PfiS masses ^nsçi considérables de voyageurs ne devaient, trouver qu'avec la plus grande difficulté sur leur passage des vivras en quantité suffisante, même en pays ami. Pour con^ble d'embsirra^» les bacheliersi et les sergents d'armes, régulièrement enrôlas, étaient les seuls qui reçussent une solde de leprs seigneurs respectifs. La foule vivait de ses propres ressources « et la plupart des pèlerins, dans leur ignorance de la longueur du chemin, ou à ç^use de leur pauvreté et de leur aveugle confiance dans le? secours do la Providence, n'avaient emporté du logis que des provisions insignifiantes. Au milieu des populations tentpniques , la charité privée leur vint en aide; car, observe un chevalier de la croisade qui s'en fit le chroniqueur, a pour que ses soldats ne périssent pas en chemin
1 Gnibert de Nogent, liy. I.
f2 GODEFROI DE BOUILLON
faute de Dourritiire, le Seigneur voulut que cette année (1096) toutes les nations de la terre regorgeassent d^une immense abondance de froment et de vin * ».
Le 20 septembre ils atteignirent les frontières de TEmpire. Au delà s'ouvrait Tinconnu, l'incertain.
Ils campèrent près d'une ville appelée par les chroniqueurs ToUembourgy sur le bord de la Leytha, dont le cours marquait déjà à cette époque la séparation entre le duché d'Autriche et le royaume de Hongrie.
De graves questions s'agitèrent alors dans le conseil entre le duc Godefroi et ses vassaux. On savait depuis quelques jours que la nation hongroise défendait par les armes l'entrée de sou territoire aux croisés, et qu'une cavalerie nombreuse, postée sur l'autre rive, gardait les étroites chaussées qui y donnaient accès à travers une vaste région de marécages.
Quelle était la conduite à tenir vis-à-vis de ce peuple inhospitalier? Fallait-il parlementer ou combattre, et la croisade devait-elle commencer en plein pays chrétien? Cette dernière considération, il est vrai , touchait peu sans doute le baronnage féodal , car il n'avait guère plus d'affinité avec le peuple des provinces danubiennes qu'avec les Sarrasins d'Orient. C'était une branche distincte des migrations barbares.
La Hongrie s'était formée d'une partie de la Pannonie , de la Dacie et du pays des Jazyges. Depuis le quatrième siècle, qu'elles avaient échappé à Tempire romain, ces provinces avaient été conquises et passagèrement occupées par différentes races barbares, lorsqu'au déclin du neuvième siècle elles furent envahies par les Hongrois, peuplade d'origine tartare, qui en demeurèrent les maîtres. Ils avaient pour chef Almuz (ou Almon), qui prétendait descendre d'Attila. Quoi qu'il en soit de cette filiation , les hordes hongroises renouvelèrent jusqu'au cœur de l'Europe les dévastations des Huns, et leur nom n'y
1 Foucher de Chartres, ch. it.