CHAPITRE IV
trices , et concourait encore à son abaissement , en révélant le secret de sa faiblesse à ceux qui avaient le plus d'intérêt à en profiter. A Tépoque de la croisade , les Bulgares étaient soumis , c'est-à-dire qu'ils n'étaient pas en guerre ouverte : ils toléraient même un gouverneur grec; mais, ne reconnaissant d'autorité que celle qui s'impose et se maintient par les armes, cette race indomptable, vaincue quelquefois, jamais subjuguée, sachant qu'elle pouvait faire trembler ses prétendus maîtres 9 dédaignait et bravait leurs lois. Ses tribus nomades furent pendant tout le onzième siècle la terreur des pèlerins d*Occident. Malheur au voyageur sur qui s'élançaient, des profondeurs des bois, ces cavaliers rapides, aux cheveux bizarrement enlacés et surmontés d'aigrettes flottantes, demi-nus. Tare toujours tendu, et le carquois résonnant sur l'épaule ^
Les empereurs pensaient assurer leur propre sécurité en favorisant aux frontières cette vie sauvage. Depuis qu'ils avaient reconquis sur ces contrées une souveraineté nominale, ils prenaient eux-mêmes un soin jaloux de les tenir dépeuplées et incultes. Dans une large bande de territoire, s'étendant de l'Adriatique jusqu'au Pont-Euxin , ils ne permettaient point de bâtir ou de cultiver le sol. Les solitudes sans chemins, l'encombrement des broussailles, les forêts inaccessibles, repaires de bêtes fauves et de brigands, semblaient à ces césars dégénérés de meilleures défenses contre les agresseurs du dehors que le courage de leurs sujets abâtardis par le despotisme !
Voilà le pays oiïi Gk>defroi devait guider et faire vivre plus de quatre-vingt mille individus.
En y pénétrant, au lieu des troupes ennemies dont on lui avait fait craindre la rencontre^ ce fut une pacifique ambassade qui se présenta à lui de la part d'Alexis , avec un message bienveillant et même obséquieux, conçu en ces termes : ce Nous te demandons , duc très-chrétien , de ne pas souflrir
t Pèlerinage de LietbeH, dans les Bollandistes, t. IV de juin.
a que tes soldats commettent de violence dans notre Foyaume^ c où tu viens d'entrer. Reçois la permission d'acheter^ et que a les tiens se procurent , à prix d'argent , tout oe qui leur ce est nécessaire \ j>
Le duc promit sans peine de se conformer à ces légitimes désirs, et fit renouveler par ses hérauts les ordres qu il avait mis en vigueur en Hongrie. L'armée chemina sans obstacle à travers la Mésie. A Nissa, résidence du gouverneur grec Nicetas, où elle séjourna pendant quatre jours, elle trouva en abondance des provisions de toute nature , et les officiers impériaux offrirent à Godefroi, au nom de leur maître , une grande quantité de gibier de choix. Après avoir séjourné encore à Stralicie, et franchi le défilé appelé Clôture de saint Basilej dans la chaîne de THémus, les croisés se virent accueillis avec non moins de cordialité dans la belle ville de Philippopoli ; mais, en même temps que le duc y recevait de nouveaux et magnifiques témoignages de la bienveillance impériale, il fut informé d'un événementqui lui donna la juste mesure de la confiance qu'il convenait d'accorder à ces démonstrations amicales. Alexis venait, en effet, de faire arrêter et emprisonner Hugues le Grand , avec quelques chevaliers de sa suitei débarqués sur les côtes d'Épire.
Hugues le Grand, comme on l'a dit, avait présidé à la levée de l'armée franco-normande, partie de France vers la fin de septembre. Ge corps prit la route d'Italie et deseerïdit en Fouille, où il n'arriva qu'au mois de novembre ^ après avoir reçu à Lucques la bénédiction du souverain pontife^ et aYoir fait un pèlerinage à Rome, au tombeau des saints apôtres* La colonie normande établie depuis un demi -siècle dans l'Italie méridionale Ty accueillit avec empressement. Les conquérants de la Fouille et de la Galabre, qui se glorifiaient d^ètre de race française, partagèrent Tenthousiasme de leurs frères pour la guerre sainte : ils s'enrôlèrent en foule danft les
1 Albert d'Aix, liv. IL
GHAPITRJ» lY 103
rangt des orôisés , et les firrat hiverner dttEis les villee maritimes de Briiide0| Bari et Otrànte^ jfisqu'à ee que la saiieD permit Teilibarqiiemeot général.
Mais le comte de Yermandois n'avait pas eu la patience d'attendre le printemps. Fier de sa royale origine, il voyait peut-être autour de lui trop de princes puissants f rivaux de son autorité et de sa gidire futufOi II voulut les devancer. On ignorait encore en Europe le désastre de Pierre l'Ermite ; le comte aspirait à commander sans partage la nombreuse avantgarde qui semblait destinée à porter les premiers coups contre les mécréants et à conquérir Jérusalem* Il partit de Bari sur un vaisseau aveo quelques compagnons seulement^ entre autres Guillaume^ vicomte de Melun, surnommé le Charpentier, à oause de sa dextérité à manier la hache d'armes dans les combats.
Anne Gomnèno^ fille d'Alexis y raconte que Hugued de Ver-mandois envoya à l'empcireur de Goastantinoplei pour Vinformer de sa proehaine ai'rivée, ce singuliei' message : « Sachez, ô empereur , que je suis un grand roi : ainsi il con- « vient de me fairei quand j'arriverai Auprès de tous^ un c accueil digne de ibon làdg^ » Cette recommandation devait lui valoir, en effet» un traitement tout particulier^ quoique peu oonforme à ses espérances.
On était ao cœur de l'hiverj La tempête assaillit le navire qui portait sinon la fortune^ du inoids l'ambition d'un nouveau Gésal*) et le comte ^ échoué à la côte d'Albanie^ près de Duratzo^ abbrda ed très-médiocre équipage sur cette terre où il s'était annoncé en roi.
Le duc Jeati^ goilv^rneur grec de Duraezo^ d'aptes les insiructiotis sécrètes de l'eïnperetir son maître, faisait surveilkr attentivoÈMût le rivage^ Hugues^ à peine a^t-il pris terré ^ M voit ent<)Uré par des émissaires du gouverneur , lequel éet trèg« désireux ) lui disent^tls, de recevoir et d'honorer un
^ Al^atddtfy A.
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prince aussi illustre. Le duc Jean, averti à la hâte, vient luimême à sa rencontre; il Taccable de compliments, le conduit en grande cérémonie à la citadelle, et lui fait servir, ainsi qu'à ses compagnons , un magnifique festin. Le comte savourait cette pompe avec une fierté naïve. Il ne doutait pas qu'Alexis n'eût congu une haute idée de son impor- 4 tance, et ne reconnût en lui le chef de toutes les armées des croisés ; mais quand il se disposa à aller jouir de son triomphe à Constantinople , le gouverneur lui déclara, en termes pleins de déférence, qu'il ne pouvait laisser partir un personnage de ce rang sans avoir consulté l'empereur sur le cérémonial du voyage. Le courrier dépêché à cet effet revint bientôt, accompagné d'un certain Boutoumite, familier d'Alexis, chargé non-seulement d'apporter, mais d'exécuter les ordres du monarque. Sa mission était d'amener les seigneurs français à Constantinople, sous bonne escorte, et en ayant soin de suivre des chemins détournés, de peur de rencontrer quelque bande de croisés, qui aurait pu délivrer les prisonniers.
Ils étaient, en effet, réellement prisonniers. Une captivité déguisée, il est vrai, sous les dehors d'une hospitalité courtoise, empressée, cérémonieuse, mais où tout, jusqu'aux attentions en apparence les plus flatteuses, n'avait d'autre but que de soumettre à une surveillance étroite et incessante ceux qui en étaient l'objet: tel était le sort auquel sa présomptueuse démarche condamnait le comte de Yermandois. Il devait ainsi porter la peine de l'opinion exagérée qu'il avait donnée de luimême.
Alexis Pavait pris au mot : il le traitait comme le premier des princes francs. Seulement, au lieu de s'incliner devant l'influence qui s'attachait à la condition exceptionnelle de son hôte royal, il se proposait de l'exploiter. Jugeant d'ailleurs assez bien ce caractère vain et sans consistance , il se flattait de le séduire et de trouver bientôt en lui un intermédiaire complaisant pour ses relations avec les autres chefs de la