‹ Godefroi de BouillonChapitre 42 sur 141 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

croisade. Au pis aller, et s'il se montrait récalcitrant à un semblable rôle, il était toujours politique de le retenir comme otage, pour répondre de la conduite des armées d'Oc* cident ; car leur approche entretenait dans le cœur de Tempereur un bizarre assemblage d'inquiétudes et de convoitises, bien différent des sentiments qu'il avait naguère exprimés en implorant le secours de l'Église latine. Â l'annonce de cet ébranlement universel, il n'avait pas tardé à regretter son appel chaleureux au baronnage féodal ^ et surtout Toffre imprudente contenue dans sa lettre au comte de Flandre, où il s'était déclaré prêt à livrer ses États aux Francs, pourvu qu'ils les sauvassent de l'invasion turque. Ces suggestions de la peur avaient été de courte durée. Rassuré maintenant contre le progrès des Turcs par les armements de l'Europe , il en était venu à redouter l'esprit conquérant de ses trop nombreux libérateurs.

Son plan à leur égard, qu'on verra se dérouler graduellement, consistait d'abord à les empêcher d'organiser contre lui une attaque commune, et ensuite à utiliser à son profit leurs exploits contre les infidèles, en s'appropriant les conquêtes qu'ils feraient en Asie. Il s'agissait donc de les amener, par la ruse ou par l'intimidation , à se faire les instruments de cette politique égoïste ; et c'est pour exercer sur eux l'une ou l'autre influence, la persuasion ou la crainte, que l'empereur retenait à sa discrétion celui qu'il regardait comme le plus considérable d'entre eux.

Godefroi de Bouillon ne soupçonnait rien de ces machinations byzantines. Les vagues appréhensions d'hostilité qu'on lui avait fait concevoir au moment d'entrer en Bulgarie semblaient jusque-là démenties par les faits. Il n'était pas évidemment étranger à l'antipathie traditionnelle qui divisait le dernier tronçon de l'empire romain et les peuples nouveaux établis sur lesruines de cet empire ; mais , à ses yeux , l'intérêt de la cause chrétienne dominait et effaçait tdis les dissentiments secondaires et les rivalités de races : aussi l'arrestation

du comte de Verinandoîs lui èàusa d'abord plus de surprise que d'indigiiatioD. Il n'y TÎt probablement qu'un malenteade^ et non un attentat dolit rinjtire rejaillissait sur le oorps entier de la chevalerie ; du AoiM il se comjporta eomnie s'il atâift eu cette illusion.

Il envoya eii hAta réclamer auprès d'AleÉis la lliise ed liberté de c ce noble homme et de toute sa compagnie », qni n'avaient fait qù'afecomplir leur vœu de ^èleriuagOi; Les baronà de ea sUite y dont il prit \ë cotseil comme il en avait Tbabitude daùs toutes lès affaires d'un intérêt général^ n'avaient pas plus de défiance ni de ràbcnne que lui. Il n'eut pas même cette fois à triompher des répugnances qu^il avait rencontrées dans Son entourage! ^ et oheîâ son frère mêlne^ lors des négociations avec le roi Kalmad. Tout ail contraire, il apprit le lendemain que deux de ses familiers, Baudouin de Hainaut et Henri de Hache, devançant les messagers de son cboix,' étaient partis durant la unit pour Cjonstantinople^ désireux de mériter, par leur empressement , les bonnes grâces et les iarge^s^ du pfince grec^ Tant ils fttaîMt foi dans sa courtoisie et dané sa tDuniûeénee I

Gepeadant, ii frieëure que les croisés approchaient dé la capitale, totit coflcotiiràit à leur faire perdre une telle iiluéiotii A Atidrinopld^ au lieu d'être àccueiUis 6fl alliés i ils ddi^èot enlever de vive fofce le passage d'un pout , à l'entrée de là ville, que les habitddts leui' disputèrent. Depuis lors ils eurent chaque jour à lutter contre les entreprises de nloind ed Moins déguisées de là ruse et de 1« violencei (îddefi'ôi avait déjà claireniedt péfaêtré» sans toutefois en eomprendre les motifs^ les dispositions s(»ttf dénient hostiles d'Alexis , quahd il ren» contra, à Sélymbrie, ses députés, revenant du palais impérial^ et dont la réponse eût dibsipé ses derniers doutes s'il en avait conëervéi Alejtis refusait absolument, et sans explication , de relAeher les prisonniers.

t AlBêHd»Aiib,HV. II.

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Led^Cf à ce défi, livre au pillage de ses troupes les eaviroQ9 de Selyaibrie, port d(3 lo Propontidei situé à quatorze lieues senleoient de Censtantinople. Peaddut huit jours, celte contrée fut à la luerci des Francs» et les babitantS) fuyant des campagnes dévastées» allèrent porter la terreur jusque dans les murs de la capitale, par le récit de la vengeance des Occident taux. Alexis élait un ces esprits à la fois fourbes et timides, qui commettent toujours la double Faute de ne pas calculer la portée de leurs résolutions lorsqu'ils les prennent» et de trembler ensuite devant les conséquences quils ont imprudemment provoquées. Certes il n'était retenu par aucun frein moral , mais il lui manquait Taudace pour persévérer dans ses entre- ))risesi Les représailles dts croisés IVffrayèreut : il accorda à la violence de leuro proLéJés ce que leurs justes réclamations n'auraient pu obtenir. Il envoya au duc » pour l'apaiser^ deux <c hommes très-éloquents du pays et de la race des Francs^ «» (}ui se trouvaient, on ne sait à quel titre» à sa oourj il implora par eux la cessation du pillage» en promettant la mise en liberté immédiate des prisonniers^

Sur cet engagement, le ravage cessa. Ce fut au milieu d'une population glacée d'épouvante que le vainqueur vint dresser son camp en vue de Gonstantinople^ On était alors au milieu de décembre; Tarmée franco- teutonique était en marche de* puis quatre mois.

Bientôt arrivent au pavillon de Godeff oi le comte de Vermandois et ses compagnons de captivité^ qui venaient rendre grâce à l'auteur de leur délivrance» c Le duo les reçut, dît uii chroniqueur > avec une grande tendresse» surtout Hugues» son cousin et très-cher ami» Qni eût vu lesembressementsdes deux nobles hommes en eût pleuré de joie S »

Les premiers épanchements passés » Godefroi éprouta une déception amère. En effet» pendant qu'il tirait Tépée pour

1 Albert d'Aix,liv. IL

2 Robert le mdine» Ut; I.

obliger Alexis à respecter riodépendance des seigneurs d'Occident dans la personne du plus haut des princes français , celui-ci avait légèrement sacrifié cet intérêt sacré de la solidarité chevaleresque à la vaine satisfaction de faire le personnage d'importance et de recevoir les adulations ironiques de la cour impériale. On verra ^ par maint exemple » combien ces intraitables barons » incapables de plier sous les exigences de la force ouverte, se laissaient prendre facilement aux artifices et aux manœuvres cauteleuses de la diplomatie byzantine. Le comte de Yermandois avoua donc qu'il avait juré fidélité à Comnène : il pressa même le duc de Lorraine de l'imiter; mais les raisons par lesquelles il essaya de justifier sa conduite et ses conseils y et dont la valeur pratique devait à la longue vaincre les scrupules de Godefroi, ne firent en ce moment que blesser chez ce dernier le sentiment de Thonneur chevaleresque. Les autres chefs se joignirent à lui pour reprocher à un baron de France de s'être reconnu Thomme d'un prince étranger, de qui il ne tenait ni terre ni seigneurie ^ Au point de vue strict des maximes féodales , qui formaient tout le code politique de ces guerriers, une telle soumission était plus qu'une faiblesse, c'était dérogeance et presque félonie. Malgré l'insuccès de ce coup d'essai, Alexis dissimula son ressentiment. Il espérait bien que les nouveaux venus ne lui résisteraient pas plus que le frère de leur roi , s*il parvenait à les attirer auprès de lui. Cette visite était le grand point à obtenir. Ensuite la fascination ordinaire du luxe oriental sur l'esprit simple de ces hommes d'épée, l'art d'aiguiser leurs convoitises et de les satisfaire par des présents propres à les exciter encore, enfin tous les moyens de séduction qu'il avait déjà expérimentés , au besoin même les mesures de contrainte, quand des circonstances habilement préparées permettraient d'y recourir sans péril, lui donnaient bon espoir d'arriver à son but.

1 Anne Comnène, Alexiade, X. » Albert d*Aix, IW. II.

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