‹ Godefroi de BouillonChapitre 45 sur 141 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

confiance de son matfre pour le renverser du trône et usurper sa place ; depuis seize ans il ne s'y maintenait que par la fourbe et la duplicité. Il ne lui était guère possible de soupçonner chez ses alliés d'autres pratiques et d'autres sentiments. Voilà pourquoi il se mit tout d'abord à jouer avec eux au plus habile. Il obéit en cela plus encore à la crainte qu'à sa perversité naturelle; et s'il prit l'offensive avec les seules armes qu'il sût manier, l'intrigue et la ruse^ c'est qu'il se crut menacé.

Constantinople cependant devait à sa position géographique exceptionnelle de pouvoir braver les attaques d'un ennemi, quelque nombreux qu'il fût. Son plan affectait la forme triangulaire d'une voile de vaisseau, selon l'expression d'un historien des croisades. Deux de ses côtés étaient baignés par la Propontide et par les flots du Bosphore» que les chroniqueurs latins appellent le Bras-de-Saint-Georges. Sur l'autre côté, qui regardait les fertiles campagnes de Thrace, régnait une enceinte double, garnie de fortes tours, en avant de laquelle un fossé large et profond, courant d'un littoral à l'autre, depuis la Porte -Dorée, sur le rivage de la Pro* pontide, jusqu'au palais dit de Blakemes, recevait les eaux des deux mers et achevait d'isoler du continent la grande cité de Constantin.

C'est en face de cette enceinte que Godefroi vint d'abord s'établir, attendant les autres armées d'Europe; mais, n'étant pas assez rassuré par la solidité des remparts contre les entreprises de ses dangereux voisins, l'empereur voulut mettre entre eux et la cité un nouvel obstacle. Il couvrit cette précaution défiante des apparences de la générosité : il feignit de s'apitoyer sur le sort des pèlerins, exposés à toutes les rigueurs de l'hiver. En effet , les neiges et les pluies torrentielles avaient transformé le camp en une sorte de cloaque, où les tentes, promptement détruites par l'humidité, tombaient en lambeaux. Les bagages et les approvisionnements pourrissaient aussi; les chevaux, sans abri, mouraient de froid et de

faim. Alexis persuada sans peine aux barons d'abandonner 0^8 misérables quartiers pour des logements plus salubres et plusTommodes. Constantinople est divisée naturellement en deux parties bien distinctes , séparées par le port» golfe vaste at profond 9 que les avantages de sa position au centre du commerce de l'ancien monde avaient fait surnommer la Corne d* abondance , ou la Came d'or (Chrysochéras)*. La bande de terre comprise entre ce golfe et le détroit, formant aujourd'hui les faubourgs de Péra et de Galata, était ooeupée en ce temps -là par une suite de palais et de maisons de plaisance. C'est dans ces habitations somptueuses, résidences d'été des principaux personnages de la ville, qu'Alexis offrit aux croisés de les héberger*.

Son intention était de les éloigner davantage, et de les enfermer comme dans une sorte d'impasse entre le golfe et le Bosphore. Sans s'arrêter à la pensée de ce péril, Godefroi et les chefs acceptent avec empressement la proposition et passent le pont de Blakernes. Ce pont, situé devant le palais du même nom, à l'angle nord-ouest de Constantinople, reliait sur ce point les deux bords du canal de Chéras, à quatre milles environ de son embouchure. Une étendue à peu près égale sur la rive septentrionale, faisant face à la ville, depuis le pont jusqu'à Sainte-Sophie et au palais de Bucoléon, se trouva ainsi concédée aux Francs.

Ils n'eurent qu*à se louer de cette nouvelle installation, qui leur offrait des abris sains et spacieux, et, grâce au port, toutes les facilités d'approvisionnement. Cependant l'empereur, pensant avoir reconquis la confiance de Godefroi , lui dépêchait toujours de fréquents messages, pour le déterminer à venir au palais et lui arracher un serment de fidélité. Mais plus il y mettait d'insistance, plus le duc jugeait prudent de s'abstenir. 11 se borna à faire porter ses ejLCuses par trois

1 Eudes de Deuil, IV.

i GuiUaume de Tyr, liv. U, ch, vn.

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