CHAPITRE V
nobles hommes de sa suite : Baudouin de Bourcq, Henri de Hache et Conon de Montaigu. Si Ton en croit les chroniqueurs du temps 9 ces barons ^ beaucoup moins au courant. que les Byzantins des détours et des nuances de la diplomatie, auraient été chargés de déclarer^ avec une naïve franchise, à Alexis, de la part de leur seigneur, que, <r malgré son désir de le visiter, celui-ci était retenu par de mauvais bruits semés sur le compte de son hôte, bruits qui pouvaient bien, ajoutèrent- ils, n'être que des calomnies répandues par la haine ^»
La restriction finale, dont Tattitude défiante de Godefroi montrait assez la valeur, n'était pas suffisante pour calmer le courroux du monarque. 11 s'avisa de recourir encore au grand moyen d'autorité qui lui avait déjà si mal réussi, en suppri^ mant les vivres aux croisés, qu'il se flaltait d'avoir mis dans Timpossibilité de lui nuire. Cette fois même, rassuré sur les conséquences, il ne s'en tint plus à cette demi-mesure, et les attaqua à main armée.
Un matin, le golfe paraît couvert de barques légères, montées par des Turcopolesy sorte de milice mercenaire composée d'archers nés d'un Turc et d'une Grecque; car Tempire, à qui ses sujets ne fournissaient que des troupes efféminées, en était réduit à emprunter aux nations barbares ellesmêmes les soldats qu'il voulait leur opposer. Les premiers pèlerins qui descendent sur le rivage ou se montrent aux fenêtres sont criblés de flèches. L'alarme est aussitôt donnée. Godefroi, reconnaissant le guet-apens, fait sonner les trom* pettes et rassembler toutes les compagnies pour retourner à leur ancien campement* D'immenses clameurs s'élèvent; une indescriptible cohue remplit soudain ces élégantes demeures, où les Latins goûtaient depuis quinze jours à peine la tranquillité et l'abondance. Après avoir enlevé tous leurs bagages, ils pillent ce qui reste, puis^ dans leur aveugle exaspération,
1 Albert d'Aix, lîv. n.
ils mettent le feu aux logements qu'il leur faut abandonner. De riches palais, de gracieuses villas bordaient le rivage : tout devient la proie des flammes sur une étendue de plus de deux lieues !
A celte vue, le tumulte, l'anxiété, la colère sont plus grands encore dans ConstantiHople que parmi les Francs. La destruclion du faubourg, étage en amphithéâtre, et dont ils embrassent toute rhorreur, présage aux habitants le même sort pour leur ville. La foule du peuple, impressionnable et mobile, se précipite en tous sens, poussant des cris et des gémissements, affolée de terreur.
La consternation avait même gagné l'entourage d'Alexis. Anne Gomnène, sa fille, raconte naïvement^ que les courtisans croyaient à un coup de main contre Constantinople, se rappelant qu'eux-mêmes, au milieu d une confusion semblable, avaient mis la ville à sac pour élever au trdne l'usurpateur, leur maître. Il leur semblait que la providence divine s'apprêtait à tirer vengeance de ce crime. Aussi chacun de ces hommes, qui devaient tout à la faveur du prince, accourait en armes auprès de lui, sans même avoir été mandé, plus ardents tous à conjurer leur propre ruine que le danger de la patrie.
Alexis, (lès le premier péril , fit sortir des troupes pour fermer aux Francs l'entrée de leur ancien camp, et les refouler au besoin dans le faubourg embrasé; mais Godefroi l'avait prévenu. Depuis le matin, la tête du pont de Blakernes, du côté du palais, était gardée par cinq cents chevaliers, sous le commandement de Tintrépide Baudouin , frère du duc. Celuici , pendant ce temps , avait organisé la marche de son peuple. La chevalerie s'engagea d'abord sur le pont, sous une pluie de flèches lancées par les Turcopoles, dont les barques, de plus en plus nombreuses, sillonnaient le golfe. Les gens de trait de l'armée franque ripostèrent. Ils couvraient, en l'enveloppant
i Alcxiadc, X.