‹ Godefroi de BouillonChapitre 47 sur 141 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

d'une double baie 9 le passage du menu peuple, qui suivnit pèle-mèle avec les bagages. Toute la journée, le pont de Blakernes fut encombré de chariots, de bêtes de somme et d'une multitude sans armes, femmes, yieillards, enfants, témoins pour la première fois d'un combat, qui poussaient des cris de désespoir, se tordaient les bras et croyaient que leur dernière heure était venue. Godefroi protégeait les derrières du défilé avec sa gent ^ : c'était un poste plein de péril , car des troupes infidèles, à la solde de l'empereur, venaient d'être débarquées, et s'efforçaient de prendre en queue les croisés ^ Il les tint en échec pendant de longues heures, jusqu'à ce que le dernier des fantassins eût gagné l'autre rive. Alors il s'y lança lui-même.

Baudouin avait vaillamment gardé ses positions. Toute la cavalerie était venue successivement renforcer ses lignes, et elle opposait aux masses toujours grossissantes de l'ennemi un rempart inébranlable, à l'abri duquel les pèlerins dressaient les tentes.

Les Grecs n'avaient fait encore que des démonstrations à distance, sans oser en venir aux mains; ils se bornaient à harceler de loin leurs adversaires à coups de flèches. Le mur d'enceinte de la ville était garni d'habiles archers; d'autres, à cheval, se déployaient dans la plaine en cohortes nombreuses. Les traits pleuvaient sur les chevaliers, impatients de marcher en avant; mais la prudence des chefs maîtrisait heureusement leur ardeur, car la tactique de l'ennemi était précisément d'amener le baronnage à rompre luimême ses rangs, pour pouvoir pénétrer jusqu'au menu peuple et le tailler en pièces. En attendant l'occasion d'exécuter celte manœuvre, les Turcopoles tiraient de l'arc sans relâche : ils n'entamaient point les hauberts des hommes d'armes, mais

1 La gent du seigneur féodal , c'était la réunion des vassaux de ses domaines.

2 Anne Gomnène, Alexiade, X.

ils blessaient beaucoup de chevaux. C'étaient eux surtout qu'ils visaient, redoutant les terribles charges de la cavalerie des Latins.

Enfin l'arrivée de Godefroi changea les rôles, et, en fournissant une nouvelle ligne de défense au campement, permit à Tavant-garde de prendre l'offensive si longtemps désirée. Elle partit aussitôt au grand galop. Les Turcopoles redoublent alors leur tir, sans arrêter ce tourbillon de fer. Sur le point d'être atteints , ils se replient soudainement avec la rapidité de l'éclair, et démasquent un corps d'infanterie, la lance en arrêt » prêt à percer le poitrail des chevaux. Vaine tactique : cette réserve elle-même est, dès le premier choc, rompue, enfoncée, mise en déroute. Elle couvre de ses morts et de ses blessés le champ de bataille, qui s'étendait depuis le palais de Blakernes jusqu*à Téglise des saints Côme et Damien, où fut plus tard le château de Boémond^ Les archers des remparts ne réussissent même pas à protéger sa retraite, et les tristes débris des défenseurs de Coostantinople, rentrant décimés et effarés , portent à son comble la consLernatlon de leurs concitoyens*.

C'est « vers l'heure de vêpres » que celte charge vigoureuse fut dirigée par Baudouin, à qui revient le principal honneur de la journée.

Sa victoire n'était cependant point encore assurée; presque aussitôt Tempereur fit faire une nouvelle sortie avec des forces plus considérables. L'exaspération était extrême des deux côtés, et la mêlée recommença avec acharnement, malgré les premières ombres de la nuit; mais Godefroi, las de carnage, content d'avoir reconquis ses anciennes positions, mit fin au combat : il fit rentrer son frère dans le camp , et lui*<même dissipa les agresseurs ^

^ Guillaume de Tyr, Uv. Il, ch, vtîi, 2 Anne Comnène , Aîexiade, X.

* Guillaume de Tyr, liv. II, ch. viii.

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