CHAPITRE V tl
Le lendemain , dès la pointe du jour, tons lei Francs étaient convoqués aux armes. On posta en avant du camp un corps d'observation et de défense, car on comptait 6ur une nouvelle attaque des Grecs. Les bataillous disponibles furent détachés en troupes de fourrsgeurs, sous des capitaines délite. Dans la pensée du sage Godefroi^ il ne s'agissait point d'exercer des représailles sur les habitants inoCTeDsifs des campagnes, mail seulement de pourvoir aux pressantes nécessités de ravilail* lement de son peuple, toutes les provisions ayant été gaspiU lées ou détruites dans le désordre de la dernière journée* Aussi donna-t-il l'ordre d'offrir paiement des vivres réquisi* tionnés, et de ne rien prendre par violence de ce qu'on pour-» rait obtenir à prix d'argent*
Malgré ces recommandations, les instincts grossiers de la soldatesque l'emportèrent sur les faibles règlements de dis* cipline, et l'expédition dégénéra vite en un odieux pilldge. Toute la banlieue de Constantinople^ jusqu'à uoe distance de soixante milles, fut dévastée durant huit jours par d'impla-icables ravageurs. A la fin de la semaine, d'immenses trou^ peaux de bétail et des convois de grains et de vin affluaient au camp des croisés. La ville épouvantée vit, au pied de ses murailles, cette nuée d'étrangers pousser des ciiâ de joie au partage de ses dépouilles : elle trembla d*èlre bientôt ellôt même la proie de leur fureur ^
Mais le duc de Lorraine avait T&me trop loyale pour uséî de sa force au delà de ce qu'exigeait le salut des siens. Loin de vouloir profiter, contre un hôte sans foi^ des fautes et des périls où sa perfidie l'avait amené, il était encore prêt, dans l'intérêt de la sainte cause, à lui faire toutes les concessions compatibles avec son honneur de chevalier et ses devoirs comme général en chef. Il donna sur-^le-champ la pretive de sa droiture et de sa modération.
La vengeance des pèlerins avait, en effet, produit son r6sal«-
t €hitflaiinne de Tyr, liv. II , <sh. Vin.
iSO GODEFROI DE BOUILLON
tat ordiDaire. Alexis, dès le premier moment, se hâta d'envoyer des députés pour apaiser le vainqueur et lui offrir des satisfactions. Il protesta de son désir d'enlever tout sujet de mésintelligence entre les deux peuples; il pressa le duc de venir conférer avec lui sur cet objet, et cette fois il alla jusqu'à lui proposer des otages pour sûreté de sa personne. Godefroi, qui n'avait jamais demandé que des garanties sérieuses, consentit alors, à la condition que le choix des otages serait de nature à lui inspirer une pleine confiance. Certes il eût pu y mettre d'autres exigences. Il était loffensé et le vainqueur : tous les droits étaient de son côté; mais il lui tardait d'en finir avec cette querelle profane, si préjudiciable aux intérêts de la guerre sainte. Tout ce qu'il souhaitait, c'était d'accomplir sans entraves son vœu de pèlerinage. Alexis tenant les clefs du passage en Asie, une alternative absolue se posait devant les croisés : il fallait ou s'entendre avec lui, ou l'écraser. Le duc de Lorraine, qui , en cas de nécessité, n'eût pas reculé devant le second parti , mais qui agissait sans arrièrepensée d'ambition ou de colère, n'éprouva que plus de joie en voyant la porte s'ouvrir à un accommodement. Il venait d'expédier au palais sa réponse conciliante, quand il reçut un message, empreint d'un tout autre esprit, delà part de Boémond, débarqué quelques joui s auparavant à Durazzo.
Marc, surnommé Boémond, était le fils aine de Robert Guiscard, chef de la colonie normande de l'Italie méridionale, prince de Fouille, de Calabre et de Sicile; mais il n'avait obtenu dans le partage de la succession paternelle qu'un tout petit État, la principauté de Tarente, et c'était l'ambition et le goût des aventures qui l'avaient déterminé à se joindre, à la tète des volontaires de sa race, à la seconde armée des pèlerins de France, quand elle arriva sur les côtes de l'Adriatique. A coup sûr^ aucun des autres chefs n'avait moins que lui obéi, en se croisant, aux inspirations d'un zèle religieux ou aux maximes désintéressées de la chevalerie : dans la guerre d'Orient, il rêvait d'acquérir tout autre chose que des